Simone Weil, revue Esprit, août-septembre 201214 minutes

Belle surprise que ce dossier consacré à Simone Weil, notre contemporaine, dans ce numéro de l’été de la revue Esprit. Encadrées par des articles sur l’actualité politique et les rubriques habituelles au journal, sont regroupées les contributions d’une dizaine d’auteurs attachés à analyser un aspect de la pensée de Simone Weil.

En intitulant son article introductif Simone Weil et Camus, le siècle et nous, Frédéric Worms fait pressentir l’intérêt partagé par la revue pour le lien entre Camus et Simone Weil. Son propos est seulement d’introduire aux participants suivants. Est-ce pour cette modestie annoncée que son article sera tout entier mis en italique ? Permettons-nous de faire remarquer que son louable souci de précision peut en vérité provoquer quelque confusion. Mais peut-on éviter de rappeler que la parution de La Pesanteur et la Grâce qui, en 1947, pour encore beaucoup d’entre nous, a propulsé Simone Weil au cœur de la culture contemporaine, fut une compilation de fragments arrangés selon la subjectivité bienveillante de Gustave Thibon à qui Simone Weil avait confié ses écrits pour en user à son gré. On comprend alors pourquoi cette publication déterminante n’est pas reprise dans l’édition des Œuvres complètes de Simone Weil. C’est Camus qui fut le premier passeur de ses textes et par son travail éditorial fit connaître de la vérité de sa pensée. Cependant, fort habilement F. Worms reprend ces deux beaux mots de Pesanteur et de Grâce pour développer par de subtiles analyses que l’essentiel est dans ce « et » qui les unit ! Puis, F. Worms approfondit la parenté existante entre S. Weil et Camus en comparant non seulement leurs écrits mais aussi leur personnalité et leur expérience !

L’exposé de N. Taïbi montre avec clarté comment l’engagement de Simone Weil philosophe est constamment en prise sur la réalité et ses exigences. L’originalité du propos est d’insister sur les lieux investis par Simone Weil et qui ne sont nullement ceux consacrés par les élites intellectuelles mais qui correspondent au corps à corps avec le réel. Et pour S. Weil philosophe, préservée de tout enfermement idéologique, le lieu privilégié, ce fut l’usine qui constitua le moment stratégique de sa pensée.

Daniel Lindenberg propose un éclairage passionnant sur les complexités de toutes ces tentatives révolutionnaires, ces multiples voies commencées, avortées où Simone Weil se situe difficilement dans un paysage si hétéroclite et cependant fait partie de la mouvance avant-gardiste chrétienne. Il fait le point sur le fait que la Grèce est pour S. Weil la civilisation lumineuse par excellence et sur sa disqualification des Ecritures juives démontrant combien elle est, en vérité, en tous ces domaines, fortement sous l’influence de son milieu, à commencer par celle d’Alain qu’il faut savoir en grande sympathie pour le christianisme catholique. On est ébloui par l’aisance de l’auteur capable de nous guider dans l’invraisemblable imbroglio de ce contexte et de retracer l’itinéraire nuancé de Simone Weil entre les positions et situations si contrastées de son époque.

Comme il est judicieux d’avoir placé après ces deux articles l’encadré intitulé Anti-hébraïsme, antijudaïsme ou antisémitisme de Simone Weil extrait du livre de Robert Chenavier Simone Weil, L’attention au réel, Paris, Michallon, coll. « Le bien commun », 2009, p. 81-85. On souhaiterait que, sur cette question si controversée, cela soit une mise au point décisive.

**

           Suivent deux excellents articles qui affrontent de façon limpide et argumentée les interprétations droitisantes de la pensée politique de Simone Weil. Ces deux auteures réussissent à analyser cette notion conservatrice et nationaliste d’enracinement pour montrer comment Simone Weil parvient à l’implanter dans un patriotisme de gauche, soucieux de préserver les milieux, les collectivités indispensables à la conservation du passé.

**

            Valérie Girard analyse avec pertinence « le geste politique qu’est l’écriture de l’Enracinement » pour Simone Weil et balaie les mésinterprétations toutes récentes encore qui la stigmatisent comme barrésienne et vichyste quand précisément elle y dénonce l’impérialisme français et l’orgueil national. L’auteur se concentre particulièrement sur la dénonciation que Simone Weil fait de ce déracinement criminel qu’est la colonisation. Il est essentiel d’être enraciné ce qui signifie appartenir à un milieu de tradition et le défendre à tout prix. Parce que la force tue aussi les valeurs spirituelles par une extermination radicale, Simone Weil se voit contrainte de faire de la politique malgré elle. Une situation dramatique risque effectivement de renouveler les catastrophes historiquement prouvées que furent l’étouffement de la Grèce par Rome et la destruction de l’Occitanie et de voir anéantie notre civilisation par la conquête nazie. Aussi convient-il d’affronter la difficile conduite qui contraint à faire usage de la force pour préserver ce que précisément l’usage de la force détruit.

**

           Le titre de l’article d’Annie Holt : A la recherche du socialisme démocratique ne laisse pas prévoir que son apport le plus enrichissant sera le rapprochement opéré entre Simone Weil et George Orwell. De grandes ressemblances sont mises en évidence entre ces deux êtres aux biographies et aux conceptions fortement apparentées, voués à remodeler précisément les thématiques droitières et se déprendre de toute dérive totalitaire. Ces deux-là ne se sont jamais ni connus ni lus et leur similitude en est d’autant plus remarquable de vraisemblablement tenir à leur même expérience du réel. Brillants diplômés des établissements prestigieux, marginalisés par l’appartenance sociale ou le fait d’être femme et juive, ils sont désireux de connaître la réalité par une approche très concrète du monde du travail le moins qualifié, lui comme plongeur d’hôtel, puis mineur et chômeur, elle comme ouvrière d’usine. Ils donnent une même extraordinaire importance à l’épreuve directe de l’oppression et du dénuement. Tous deux s’engageront dans la guerre d’Espagne avec des conséquences similaires, contraints de mettre fin à leur engagement pour se consacrer à l’écriture.

**

L’article de Guy Samama présente une étude comparative de Simone et de Camus.

Après une bonne entrée en matière, assortie d’une excellente citation de Camus, est évoquée l’absence d’une rencontre concrète entre S. Weil et Camus en disant que si leurs corps « se sont empêchés », leurs âmes, elles ne « s’empêchent pas » Permettons-nous de réagir à ce surprenant usage du verbe « s’empêcher ». Il est vrai qu’on doit à Camus d’avoir retenu de son père cet emploi inattendu dans une phrase prononcée par cet homme simple qui, pour parler de la maîtrise de soi, dit qu’on devait « s’empêcher » ! Que l’admiration de Camus pour son père fit connaître ce mot à la postérité autorise-t-elle son réemploi dans un tout autre contexte ? Les choses ne s’arrangent pas quand pour analyser cette rencontre de leurs âmes, nous est proposée une étrange contorsion des corps de Simone Weil quand son premier corps terrestre se fond dans un deuxième corps spirituel pour ensuite passer dans un corps mystique ! De plus, la citation de Simone Weil censée justifier cette dernière métamorphose, critique cette image de l’ivresse de ce « corps mystique » qui peut s’apparenter à des ivresses d’une tout autre nature beaucoup plus suspectes !

Ce mauvais moment passé, deux excellents rapprochements, accompagnés de citations appropriées entre d’une part, l’éblouissement et l’émotion ressentis chacun de leur côté, à un même moment dans leur découverte de l’Italie et d’autre part, la très intéressante mise en miroir de la Venise sauvée de Simone Weil et des Justes de Camus.

Pour les analyses suivantes, regrettons seulement que les sous-titres coupent souvent l’unité de sens du paragraphe déroutant le lecteur plus que ne l’éclairant.

Des faits connus sont habilement rappelés et des pages harmonieuses, bien ajustées complètent le rapprochement entre « la rebelle » et « le révolté ».Qu’il nous soit cependant permis de remarquer l’étonnante assimilation faite pour désigner comme analogue de la terre perdue, l’Algérie chez Camus, la démocratie ou la judéité chez Simone Weil !. Cela ne semble pas sur le même plan. On peut également ne pas apprécier la litanie fourre-tout censée dire le déracinement de Simone Weil qui fait défiler côte à côte, l’usine, le pacifisme, le baptême (!!), le sport, la santé, l’antifascisme, l’anticolonialisme…et tutti quanti.

Les deux attitudes concernant la croyance en Dieu et la religion seront habilement comparées mais pourquoi terminer sur une soi-disant libido débordante sublimée en Dieu chez Simone Weil, en création artistique chez Camus. Regrettons cette ultime interprétation pseudo-psychanalytique qui gâche la belle phrase de conclusion : « Vibrations de deux exilés de l’intérieur : des âmes en résonance. »

**

           Robert Chenavier entreprend de dégager l’apport le plus important de Simone Weil à la réflexion philosophique en désignant son incomparable méthode de lecture capable non seulement de déchiffrer le réel mais d’inventer des solutions aux crises du monde contemporain.

L’intitulé de l’article est à lui seul décisif qui déclare : « Quand agir, c’est lire » alors qu’on attendrait pour le moins « Quand lire, c’est agir ». C’est aussitôt faire comprendre qu’il ne peut être question de la seule lecture de textes imprimés, mais de lire le monde lui-même que Simone Weil définit comme « un texte à plusieurs significations »

Déchiffrer ces significations exigera une confrontation de tout l’être avec la réalité vraie, dans toutes ses dimensions concrètes ce qui définit un travail qui concerne non seulement la pensée mais exige l’intervention active du corps. Déjà pour la lecture des textes imprimés, il est significatif que Simone Weil fasse allusion à la nécessité de tracer avec la main les lettres de l’alphabet de la langue étrangère qu’on apprend à déchiffrer. La plume n’est qu’un outil parmi d’autres pour travailler le sens. Et c’est sans doute, l’absence d’un passage par le tracé de l’écriture qui révèle l’existence d’illettrés qui, capables de reconnaître les lettres, ne sont pas analphabètes et cependant ne peuvent donner un sens intelligible à ce qu’ils lisent !

Lectrice attentive des questions sociales et politiques, Simone Weil ouvre constamment sa propre lecture vers un perspectivisme qui tient compte de la lecture des autres. L’intelligence doit avoir le souci permanent de garder contact avec le monde réel pour ne pas se laisser séduire et imposer une lecture unique qui prive les esprits de leur liberté de penser comme dans les régimes totalitaires. Ainsi dénonce-t-elle tous ces processus de réification qui transforment les réalités vivantes en signes abstraits. Les individus aveuglés, réduits à de simples entités, perdent toute relation avec la vraie réalité et sont incapables de lire le lien mystérieux entre la nécessité et le bien. Pour cela, l’auteur met à jour une notion discrètement utilisée par Simone Weil, celle de « convenance » qui par les mathématiques nous rend le monde intelligible, permet d’atteindre au grand art des lectures superposées et de lire le bien enfermé au cœur de la nécessité. C’est ouvrir à une forme de connaissance surnaturelle qui donne un éclairage magistral à ce que Simone Weil entreprend de nous faire lire : « la nécessité derrière la sensation, l’ordre derrière la nécessité, Dieu derrière l’ordre. »

L’auteur qui se demandait s’il était possible de mettre ses pensées dans les pensées de S. Weil a effectué le travail d’un véritable passeur qui réussit à transposer la méthode de lecture de S. Weil pour donner à lire Simone Weil elle-même.

**

            La contribution de Joël Janiaud met au clair l’importance du malheur dans la pensée de Simone Weil puisqu’au-delà de son exceptionnelle attitude compassionnelle pour le malheur des autres, le malheur a constitué pour elle l’objet d’une réflexion particulièrement lucide alors même que paradoxalement elle montrera combien lorsqu’il est réellement vécu, il provoque une paralysie de la pensée. Du malheur détecté comme mal social, Simone Weil voudra le connaître de l’intérieur, en faisant l’expérience du travail en usine, expérience si décisive qu’elle lui laissera à tout jamais la marque de l’esclavage. Elle analysera alors les mécanismes de l’oppression et les différents aspects d’un déracinement qui peut conduire à une déshumanisation si totale qu’elle transforme les êtres humains en choses inertes invisibles aux autres et indifférents à eux-mêmes.

L’auteur trouve une preuve éclatante de la justesse des analyses de Simone Weil dans la publication de Florence Aubenas relatant dans son récit le Quai de Ouistreham,( éd. de l’olivier, 2010) comment, faisant volontairement l’expérience de l’extrême précarité, elle a vécu sa métamorphose en chose devenue imperceptible.

*

La dernière prestation est celle d’ Olivier Mongin, directeur de la revue dont on devine qu’il a rendu possible la totalité de ce dossier en hommage à Simone Weil.

L’auteur est très sensible à la diversité des approches souvent très contrastées concernant les écrits de Simone Weil, eux-mêmes très divers et à l’impossibilité d’en établir d’heureuses médiations donnant comme exemple l’écart entre sa compétence de cette « juriste du travail » reconnue par l’historien Alain Supiot et ses écrits mystiques qui, eux retiennent Stanislas Breton. Mais c’est le texte que Maurice Blanchot a consacré à Simone Weil dans L’entretien infini, Gall., 1969 qui requiert toute son attention.  .

Il est manifeste que pour l’auteur, le silence de Simone Weil sur les camps de déportation des Juifs pendant la guerre ne passe pas et ne peut pas passer. Il ne peut absolument pas douter qu’à la place qu’elle occupait à Londres en 1942, elle n’en ait pas été parfaitement informée. Or il est impossible de ne pas remarquer que Maurice Blanchot lui-même, dans son article si pertinent sur la pensée de Simone Weil ne soit lui aussi hanté par l’énigme de ce silence.

Blanchot relève avec une particulière perspicacité l’extraordinaire puissance affirmative de Simone Weil, forte d’une connaissance surnaturelle puisée dans une expérience mystique. Ce sera pour remarquer l’incroyable parenté de la pensée de Simone Weil et de celle du kabbaliste Isaac Luria et de son interprétation de la création divine comme retrait de Dieu, pour mieux stigmatiser son infidélité à son « être juif », la disant trop aveuglée par son exclusive contemplation de la lumière grecque.

Maurice Blanchot s’efforcera de démontrer que dans la conception du judaïsme, la Parole fait tout autant office d’une nécessaire médiation que le Christ pour le christianisme.

A son tour Camus est convoqué pour un difficile rapport à la médiation puisqu’il n’est aisé de faire le lien entre son Sisyphe nihiliste et suicidaire et l’homme révolté qui se bat pour évincer le maître et entreprend donc de changer le monde. Camus trouve en Simone Weil la même épreuve douloureuse d’une impossible conciliation entre l’amour de Dieu et le malheur des hommes.

Il est significatif que l’article se termine sur la même impossibilité pour l’auteur que celle de Blanchot de comprendre l’incroyable silence sur le malheur juif. Qu’il nous permis de dire très modestement que nous croyons, pour notre part que pour Simone Weil le malheur est impersonnel et qu’elle ne le particularise pas.

**

            Tous ces apports à une connaissance approfondie des milieux sociaux, intellectuels, politiques de Simone Weil augmentent encore l’actualité de sa pensée.

Monique Broc
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Ce compte-rendu a été publié dans les Cahiers Simone Weil de mars 2013

Laisser un commentaire


CAPTCHA Image
Reload Image