Voltaire, viol, violence9 minutes

 

Résultat de recherche d'images pour "candide voltaire"Comme tout le monde, vous avez lu Candide. Ou plutôt, vous croyez l’avoir lu. Au lycée, votre professeur de français vous a expliqué que le plus célèbre des contes de Voltaire, dont le titre complet est Candide ou l’Optimisme (1759), constitue une critique virulente de l’optimisme philosophique. Vous avez suivi Candide dans son périple à travers le monde, constaté avec lui – c’est en soi une grande leçon – la réalité et l’omniprésence du mal sur la terre. La guerre des Bulgares contre les Abares a suffi à vous convaincre de l’atrocité de toutes les guerres. Vous avez compris que l’épisode de l’autodafé à Lisbonne a pour sens de dénoncer le fanatisme et la superstition, qui sont de toutes les époques. Que le discours que le nègre de Surinam adresse à Candide et ses compagnons de voyage résume à lui seul toute l’horreur de l’esclavage. Bref, vous avez retenu l’essentiel, à savoir que pour celui qui regarde le monde d’un œil lucide, la philosophie optimiste de Pangloss, le maître de Candide, n’est qu’un discours vide.

Il est plus que probable que votre professeur se sera limité à ces extraits canoniques et aura pudiquement passé sous silence certains chapitres qui font état d’un mal d’une autre sorte, pourtant aussi endémique que les précédents, aujourd’hui comme alors : les violences, et en particulier les violences sexuelles, infligées aux femmes. Voltaire leur consacre pourtant trois chapitres entiers, c’est-à-dire plus de pages qu’à aucun des autres maux qui affligent l’humanité. Au chapitre VIII (« Histoire de Cunégonde »), Candide vient de retrouver sa fiancée, qu’il croyait morte. Celle-ci lui raconte ce qu’elle a vécu depuis qu’ils se sont quittés : violée par un soldat bulgare à la fin de la guerre, elle est ensuite enlevée par un officier de la même armée. S’étant lassé d’elle, celui-ci la vend à un marchand juif qui, sous la menace, est bientôt contraint de la partager avec un inquisiteur.

Si le sort de Cunégonde paraît peu enviable, son cas n’est pas isolé. Un peu plus loin, Candide et sa fiancée embarquent pour l’Amérique du sud en compagnie de la vieille femme qui les a recueillis. Pour se désennuyer durant la traversée, Cunégonde et la Vieille comparent leurs deux destinées, triste rivalité du malheur. Les chapitres qui s’ensuivent (« Histoire de la Vieille » et « Suite des malheurs de la Vieille) sont peut-être les plus terrifiants du conte. Fille naturelle d’un pape et d’une princesse d’une grande beauté, leur compagne de voyage est, à quinze ans, enlevée par un corsaire qui la viole « presque tous les jours ». Sa mère et leurs suivantes connaissent le même sort. Seule survivante d’un massacre, elle est ensuite recueillie par un eunuque qui la vend comme esclave à Alger. Son maître étant mort de la peste, elle est vendue à un marchand, revendue à un autre, et ainsi de suite, de Tunis à Tripoli, d’Alexandrie à Constantinople, avant d’être finalement mutilée d’une façon aussi horrible que cocasse lors du siège d’Azof.

Auditeur attentif de ces confessions pour le moins édifiantes, Candide découvre, en même temps que le lecteur, que cette sorte de mal-là existe aussi, et que les violences subies par les femmes sont, tout comme la guerre, l’esclavage ou le fanatisme, probablement de tous les temps et de tous les lieux. « Ce sont des choses si communes, écrit Voltaire avec une ironie grinçante, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle ». Il estime pourtant de son devoir de les dénoncer dans ces pages de la façon la plus explicite. Viols de guerre, trafic d’êtres humains, esclavage sexuel : c’est ce que rapporte le philosophe. Et son récit résonne étrangement en notre siècle, à l’heure où les médias nous tiennent informés presque en temps réel du sort des femmes yézidies capturées par Daech, de celui des femmes rohingyas, et des mauvais traitements dont sont victimes d’autres femmes encore dans bien d’autres endroits de la planète.

Pour dénoncer les violences faites aux femmes, on le voit, Voltaire a eu une idée simple et forte, imparable : il leur a donné la parole. Dans Candide, c’est à la première personne que ces choses-là sont dites et, au détour d’un chapitre, les personnages deviennent les narratrices de leur propre histoire. Voilà ce que nous ont fait les hommes, racontent sans détour, l’une après l’autre, Cunégonde et la Vieille à ceux qui les écoutent. Pour cela, Voltaire leur prête une langue parfois crue qui n’a pas peur d’appeler les choses par leur nom, de nommer les actes, les outrages subis, les blessures, avec la sobriété et la concision qui caractérisent le style du conteur. Et de même que le nègre de Surinam parle au nom de tous les esclaves, ce n’est pas seulement ce qu’elles ont vécu que les deux héroïnes de Candide racontent, mais ce que toutes les femmes, à toutes les époques, et pas seulement dans des contrées lointaines, peuvent subir au cours de leur vie.

Aujourd’hui, presque deux cent soixante ans après la publication du récit de Voltaire, dans nos démocraties modernes, ce sont des femmes bien réelles, et non des personnages de conte, qui prennent la parole pour faire savoir, elles aussi sans fausse pudeur, ce que des hommes leur ont fait. Après Balance ton porc et Me too, les femmes espagnoles ont pour cela choisi le plus sobre et le plus fort des mots d’ordre : Cuéntalo (Raconte-le). Chacune à son tour, Amanda, Hermana, Marisol, Cristina, Lucia, viennent porter témoignage, elles aussi avec des mots simples et directs : relations incestueuses répétées, viol en réunion, harcèlement dans la rue ou au bureau, attouchements… Cette litanie de violences vient rappeler que, si les femmes ont acquis des droits, dans les faits elles subissent encore trop souvent des traitements dégradants de la part de certains hommes qui les utilisent comme simples objets de plaisir. Mis bout à bout, ces récits constituent une histoire certes fort peu agréable à entendre, mais qu’il faut savoir écouter : l’histoire sans fin des violences sexuelles dont sont victimes les femmes. Ces choses-là, comme dit Voltaire – et tous ces témoignages le prouvent – sont fort communes. Mais ces femmes qui osent parler partagent un espoir, l’espoir qu’en les disant, en les révélant au grand jour, elles le deviendront moins.

D’autres textes de Voltaire interrogent la condition des femmes et leur soumission à l’ordre masculin, tous écrits dans la seconde moitié de sa vie. On s’accorde généralement pour dire que c’est à la fréquentation de Mme du Châtelet, l’une des premières femmes réellement émancipées du XVIIIè siècle, que le philosophe doit ce qu’il faut bien appeler son « féminisme » avant la lettre. Ainsi le court pamphlet intitulé Femmes, soyez soumises à vos maris (vers 1768) s’en prend-il à l’autorité masculine en tant que telle. Une femme y exprime son indignation après qu’elle a lu cette injonction dans les Épîtres de Saint Paul. Dans L’Ingénu (1767), le dernier conte écrit par Voltaire, la jolie Mlle de Saint Yves, voulant faire libérer son fiancé le Huron injustement embastillé, doit d’abord affronter un certain M. de Saint Pouange. Pour intercéder en sa faveur, celui-ci exige que la jeune femme se donne à lui. (Encouragée par un père jésuite, elle cèdera à son chantage et en mourra de honte.) Qui ne voit que là encore l’écrivain vise juste, et que dans ces lignes se trouvent fustigés par avance tous les Harvey Weinstein du monde, tous ceux qui, au XXIè siècle comme au XVIIIè, profitent de leur position de pouvoir pour faire acte de harcèlement ou de sujétion sexuelle – qu’ils soient prêtres ou producteurs de cinéma, hommes politiques ou médecins, enseignants ou entraîneurs sportifs ?

Dans la littérature du XVIIIè siècle, de nombreuses voix de femmes se font entendre pour s’élever contre la violence et l’injustice dont celles-ci sont victimes, même si ceux qui tracent les mots sur la page sont des hommes. Ces voix, la tradition scolaire et universitaire ne leur a pas toujours donné beaucoup d’écho – et cette relative occultation est sans doute en soi lourdement significative. Avant Voltaire, Montesquieu avait déjà pratiqué cette délégation de la parole, que permet en particulier le genre épistolaire. Dans les Lettres persanes (1721), c’est ainsi à Roxane, la plus jeune des femmes d’Usbek, qu’il revient de protester contre l’asservissement des femmes du harem et leur soumission au désir masculin. Plus tard, c’est par le biais de l’autobiographie imaginaire que Diderot, dans La Religieuse (posthume, 1796) critiquera pour sa part l’institution des couvents, révélant les violences physiques et morales subies par les filles qui s’y trouvent enfermées souvent contre leur volonté. Impossible, pour finir, de ne pas citer Laclos, le plus « féministe » sans doute des auteurs des Lumières. Il suffit de relire la première lettre des Liaisons dangereuses (1782), « écrite » par Cécile Volanges : à condition d’en percevoir, là encore, toute l’ironie, on y verra le plus sûr des réquisitoires contre l’ignorance dans laquelle les jeunes filles étaient maintenues, et les mariages arrangés qui livraient ces mêmes jeunes filles à la concupiscence d’hommes deux ou trois fois plus âgés qu’elles dont elles ignoraient tout. (C’est bien sûr le cas aujourd’hui encore dans de nombreux pays.) Bien moins connu que son célèbre roman, Laclos fera paraître un an après celui-ci un essai, Des femmes et de leur éducation. La radicalité de ce court texte, sur la question de l’émancipation des femmes, n’aura pas d’équivalent avant Le Deuxième Sexe.

Ces quelques œuvres, dont l’actualité ne se dément pas, le montrent assez : les Lumières n’ont cessé de proclamer que pour les femmes, décidément, notre monde est vraiment très loin d’être le meilleur des mondes possibles.

 

                                                                       Fabrice Chêne

 

            Agrégé de lettres modernes et écrivain. Premier roman : L’Inversion du Gulf Stream (L’Arpenteur / Gallimard, janv. 2018)

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