Pour une génétique autre23 minutes

Résultat de recherche d'images pour "leonard de vinci"Ce titre peut paraître un peu prétentieux. Aussi nous aimerions le tempérer par un sous-titre, en forme de boutade, qui nous rallierait des millions de lecteurs. Ce serait : « O Draconian Devil » !. Pour les non-initiés, il s’agit de l’anagramme de Leonardo da Vinci que l’on trouve dans Da Vinci Code !

«[…] étrange manie, écrit Valéry (C, IV, 357) de vouloir toujours commencer par le commencement ». Ce commencement peut être obscur, « la pensée commence […] dans l’obscurité. » (f° 1), mais il l’est moins que l’origine. D’où notre tentative, en ce commencement des publications de Valéry qu’est L’introduction…, de nous tenir à l’écart des profondeurs abyssales de la genèse pour simplement commenter linéairement les quatre premiers paragraphes.

Remarquons, à lire les premières notes, que Valéry avance à partir d’un plan défini dès le départ (f° 2 r). Une telle façon de faire – considération du problème et énonciation de celui-ci – n’est pas, dira-t-il plus tard (première note marginale, Œ, I, 1153), le mouvement de l’esprit littéraire ; ce serait plutôt celui de l’esprit philosophique ou scientifique. Cela pour cibler la teneur que Valéry veut donner à son œuvre. Car, si on cherche des prédécesseurs au projet valéryen, c’est chez les philosophes, épistémologues qu’on le trouve. Nous voudrions donc inciter à relire pour le plaisir – la langue très belle – (n’oublions pas que le Discours a été écrit en français et non en latin, pour que les femmes puissent le lire ! ) les trois premiers § du Discours de la méthode de Descartes, où l’on entend certains échos de Montaigne (Essais, II, 17). Descartes est d’ailleurs cité dans f° 2 r.

Méthode, chemin, cheminement, methodos, en suivant la route… Or notons déjà le paradoxe de Descartes : méthode qui devrait être valable pour tout un chacun et qui pourtant s’avance sous les traits d’une singulière autobiographie. Chez Valéry idem : méthode qui se veut valable pour « toute » intelligence et pourtant invention imaginaire (« je me propose ») venant d’un esprit singulier, celui de Valéry, fantasmant un autre esprit d’autant plus singulier

1) qu’il parle une autre langue, l’italien, encore présent dans les brouillons (Figura di Lionardo da Vinci. Ingenio e mente ) et qu’il l’écrit d’une écriture inversée, en miroir ;

2) qu’il n’est nommé que par son prénom et son lieu de naissance : autre paradoxe, puisque le prénom est à la fois de l’ordre du propre, mais aussi qu’il est proche de l’anonymat, celui que confère le statut de fils naturel (comme si les autres étaient artificiels !). Aujourd’hui Léonard de Vinci est, avant tout, le nom d’un aéroport, ce qui convient fort bien au “ grand oiseau ” ! N’oublions pas que l’italien est la langue naturelle de la mère de Valéry et que dans nos brouillons (f°7 v) sont rappelées les caractéristiques de cette « race »: « une subtilité violente, une puissance spéciale de la faculté de distinguer, un sentiment extraordinaire de la différence, et des dissonances, un fonds positif et trop clair. Une faculté imaginative toujours bien conduite et bien développée, sans trous.» Et une ligne après : « Prodigieuse identification » En effet ! Identification qui n’a peut-être pas besoin de ce retour aux sources de la langue et de la race, tout simplement parce que Léonard est, avec Valéry, un des rares à avoir conjoint science et art.

Au Discours de la Méthode, nous aimerions ajouter une autre introduction, comme une réminiscence de ce qu’est la rigueur conceptuelle, la perspective définitionnelle : celle de Claude Bernard (Introduction à l’étude de la médecine expérimentale), où la notion dobservation joue un rôle primordial : de même Vinci : « Il entre […] d’abord il a l’œil » (f° 7 v) : on verra plus tard cette importance de la vision, que Léonard rend, dans ses manuscrits, par le terme Evidenziare = rendre visible, puis intelligible[1]. De ces deux œuvres, Valéry a certainement entendu parler lors de sa classe de philosophie, qui n’est pas très lointaine.

En ce qui concerne les premiers paragraphes, remarquons que dans les brouillons il y a peu de modifications : certaines phrases, appartenant au § 2 aujourd’hui, étaient au § 1 et vice-versa ; une hésitation quant à la place du début du texte : § 2 ou § 1.

Du point de vue de la méthode, nous partirons du § 4 qui paraît passer par une induction (proche du raisonnement par récurrence) au général, à l’universel, à partir des diverses considérations énoncées dans les trois premiers paragraphes.

Du point de vue de la thèse défendue, nous montrerons qu’elle s’inscrit sinon en contradiction, du moins dans une perspective autre que celle de la génétique ordinaire.

Habituellement, en effet, la génétique repose sur l’idée qu’il y a dans la création un mystère qu’elle se donne pour tâche d’élucider en partant des traces laissées (brouillons) qui permettraient de remonter au geste créateur, à l’idée, à la pensée qui a présidé à l’expression déposée de façon lacunaire. « On croit qu’il s’est créé quelque chose, car on adore le mystère et le merveilleux autant qu’on ignore les coulisses. » (§ 7) Or cette croyance, comme toute croyance, est vaine et ce que l’on constate souvent c’est l’échec d’une telle tentative, impuissante à reconstituer à partir de ces lettres mortes la pensée vive. Pourtant Valéry ne méprise pas « ces lambeaux qui nous forcent à les interroger.» (§ 5), mais il les sait aussi fragiles, évanescents que « les ombres des œuvres futures » que « les fantômes qui précèdent.» Et Valéry va jusqu’à comparer les généticiens que nous sommes à des fous (fin du paragraphe 5)

Valéry nous propose ici une autre voie. Il ne part pas des traces laissées, dont il nous dira au § 6, « qu’une foule de ces systèmes sont possibles, que l’un d’eux en particulier ne vaut pas plus qu’un autre » – leçon à retenir – et que l’esprit qui est leur lieu est indescriptible. Valéry ne partira donc pas des traces laissées mais de l’esprit qui les a laissées (l’auteur) et de celui qui les observe (le spectateur, lecteur).

Or cet esprit est mu par des passions, au point que ce sont elles qui, admiration, haine ou indifférence (voir le tout début du texte), nous lient à un auteur et à son œuvre. C’est dire que notre rapport aux œuvres de la culture est sélectif : on aime ou l’on hait, ou l’on néglige (indifférence) ; bref on monte au pinacle ou l’on voue aux gémonies. On peut laisser de côté le cas de l’indifférence, car il est annulé la problématique. Aucune neutralité donc ; nous sommes concernés. Il nous faut donc savoir quel est le ressort, psychologique, qui anime récepteur et créateur. Je dirai, pour faire bref, et en employant une expression familière, triviale, que tantôt “ il ne se croit pas ”, tantôt “ il se croit ”. Domaine de la fiducia, là encore, où s’exerce une “ coquetterie réciproque ” (§ 4). Qu’est-ce à dire ?

Du côté du récepteur, puisque c’est lui qui ouvre le propos (« il reste d’un homme ce que donne à songer son nom et les œuvres qui font de ce nom un signe d’admiration, de haine ou d’indifférence. »[2] – notons le point de vue moderne de cette prise de position, celle de l’esthétique de la réception de Hans Robert Jauss[3], qui sera reprise par Valéry, 43 ans plus tard, dans sa Leçon inaugurale au Collège de France ; « Ainsi, pendant son travail, l’esprit se porte et se reporte incessamment du Même à l’Autre ; et modifie ce que produit son être le plus intérieur, par cette sensation particulière du jugement des tiers.» Œ, I, 1345) ] Du côté du récepteur, il y a à la fois fausse modestie et paresse : l’idée qu’on est incapable d’en faire autant soit en invoquant une absence de don (notion fondée sur la différence incommensurable entre les intelligences) soit par une paresse non avouée, qu’il faudra surmonter. Erreur dans le premier cas, et faute dans le second

Du côté du créateur, § 2, il va falloir procéder à la « démolition de la gloire » (f° 6 v), « No glory » dit Valéry (voir CI, 128 et 446-7, où figurent les notes qui tracent un parallèle entre les Cahiers, Journal de bord et Livre de loch et notre texte : on remarquera que ce sont souvent les mêmes phrases). Il nous faut déconstruire la conviction qui nous fait croire qu’on est le meilleur, point de vue que la doxa alimente ; aveuglement dans lequel tout auteur se complaît, car il faut du « courage » pour avouer la fabrication tâtonnante, « les longs errements » (§ 8) et beaucoup ne prennent pas le « risque » de montrer « l’envers […] de l’imprimé ‘ »(f° 5 v)) et n’acceptent pas, par crainte de la démystification, de se retourner sur ce qu’ils ont fait, afin de savoir. De savoir quoi ? — Qu’il n’y a pas de supériorité, mais une relativité car, au départ, nous sommes tous semblables, mais nous voulons l’ignorer, récusant par là même la notion d’effort. En ce sens, les sciences (§ 4) nous ont trompés, car elles ont biffé les ressorts psychologiques de la création pour ne nous donner à voir que le résultat pur, délesté des mobiles humains, trop humains.

Remontons donc de ces considérations générales qui nous font apercevoir que les différents esprits comme des “ variations d’un fond commun ” (§ 4). Examinons le § 1, point de vue du récepteur : c’est un nous qui est à l’œuvre dans son rapport avec un X, un homme ordinaire qui s’efface devant ses œuvres. Ce qui est donné va spontanément induire une identification soulignée par la répétition voulue « nous pensons qu’il a pensé », identification qui s’adosse à un arrière-fond historique, nébuleuse culturelle où s’alimente notre imaginaire (« ce que donne à songer son nom ») ; c’est un homme, comme nous et non un animal, ni un héros légendaire : il y a donc, par une commune appartenance à une même espèce, des similitudes dans nos actes, nos gestes. Dès lors il est possible de pratiquer une amplification jusqu’à une certaine limite par des opérations mentales extensives, car entre lui et nous la différence n’est pas de nature, mais de degré, cum grano salis :

– espace : en faisant varier horizontalement son espace, l’étendue de son champ de conscience, en tentant, malaisément, de saisir les scènes multiples où l’esprit joue.

– langage : en remontant des expressions verbales, toujours réductrices, aux idées, des signifiants aux signifiés, en sachant avec Bergson que le langage limite, fige. Idée que la pensée déborde le langage. On sait que Valéry a constamment oscillé entre cette dernière position et celle selon laquelle il n’y a pas de pensée sans langage.

– temps : en faisant fi du temps et de la succession pour rendre simultané ce qui appartient à des territoires éloignés : « une fleur, une proposition, un bruit peuvent être imaginés presque simultanément.» (§ 8) ; il y a là un des procédés les plus féconds de l’invention

– formes : en défigurant les objets, en les malaxant, triturant (§ 8), en les découpant (§ 15) ; en convertissant, l’un dans l’autre, formes et mouvements (§ 16)

Toutefois la limite assignée à nos pouvoirs peut être franchie, extrapolée : d’où l’idée que, là encore, il n’y a pas de mystère si on fait effort.

Car, et c’est le postulat, l’hypothèse décoiffante, la même intelligence est à l’œuvre partout : « Toute » (§ 1). Elle consiste à mettre de l’ordre et conséquemment en reliant les hétérogènes à trouver une unité : opération mécanique et quasi instinctive (bête). On lit dans les manuscrits : “ La bête, de qui la Cène, les manuscrits, sont les travaux, l’instinct. ” (f° 14 v) et, dans notre texte, où le cerveau est comparé à l’araignée, ce syntagme : « l’instinct faisant sa demeure », sur lequel nous avons longtemps buté nous demandant s’il y avait là la volonté de gommer la différence entre l’intelligence et l’instinct. La bonne réponse est que ce sont les mêmes processus qui sont à l’œuvre partout dans la Nature – il faudra creuser ce terme, Valéry lui-même nous le conseille – dans les éléments, le végétal, l’animal, l’homme : analogie entre le macrocosme de la terre et le microcosme du corps humain. Pour Leonard, la nature dépasse le génie humain par l’étendue du domaine de son ingegno, par la variété des dispositifs qu’elle a su in venter et par la perfection qu’elle a su leur donner. Innombrables sont les écrits dans lesquels est étudiée, démontrée, célébrée l’ingéniosité de la Nature qui réalise le maximum d’effets avec le minimum de moyens. Encore faut-il que l’intelletto de l’homme lui pose les bonnes questions. Mais, pour le dire rapidement, la philosophie de Léonard c’est, d’une part, un platonisme qui dit l’essence mathématique des choses, et d’autre part, une animation universelle de la réalité, une vie qui ne cherche qu’à se manifester et qui donne à cet essentialisme une forme complémentaire et opposée, celle d’un instrumentalisme radical.

Passons au § 2. Non plus nous, récepteurs, mais moi, créateur : je (Valéry). Cette création est une fiction (imagination), celle d’une intelligence extrêmement étendue : ampleur et précision, le plus grand et le plus petit (ivresse du détail) : extensions et découpe, sens du détail et capacité de synthèse.

Mais cette pensée n’est pas fermée sur elle-même, dans ses abstractions. Elle n’est pas schizophrénique, elle débouche sur, elle est orientée vers l’univers, le monde, le réel, la nature (fréquence de ses mots : « esprit […] ami de la réalité, (f°r), f°3, 4), c’est-à-dire l’épaisseur de l’être, où « nul arbuste » (§ 2) ne doit être oublié. Cette allusion à l’arbre – pourquoi cet objet plutôt que n’importe quel autre ? – même si ce dernier est petit, à l’arbre comme marque d’une présence ontique, ou encore, pour la représentation, d’une forme sur un fond « celui qui se représente un arbre » (§ 3) étonnera moins si l’on pense que sa métaphore, arbre de la connaissance, est constante à cette époque, avant que le rhizome deleuzien soit venu la concurrencer.

Elle opère dans toutes les dimensions : longueur, largeur, mais aussi profondeur ; elle se déploie, se dilate, se propage. Elle travaille la matière, solide, fluide ; elle calcule, prend en compte la sensibilité (émeut) ; bien plus elle se met à distance, en se voyant penser. Elle joue. Bref investissement (passion) maximum, mais aussi ludisme, désinvolture. Dès lors la nature n’est plus extérieure, elle est incorporée, dépassée, fabriquée (voir la fin du § 2)

Cette intelligence, que Valéry veut commune à tous, à des degrés divers sans doute, la suite du texte dira plus précisément en quoi elle consiste ; pour y voir plus clair, disons – et cela le feuillet 1 des brouillons le note– qu’elle consiste à passer du multiple à l’Un, à rapprocher les discontinuités : exemple, dès les premières lignes du brouillon : on analyse l’eau et on construit une chevelure ; on connaît la machine, et on construit un corps. Faire sauter donc les frontières entre les règnes ; saisir sous les apparences, les similitudes de formes ou de structures, etc. la suite du texte en donnera de nombreux exemples. En guise de pause, ce texte des Cahiers :

Léonard — un homme capable, couché sur l’herbe au bord d’un petit fleuve, de suivre le sort des tourbillons sur l’eau, de penser l’histoire de ces êtres et de ne pas les négliger / ne pas les voir/ comme éphémères, de saisir la suite des filets fluides, leurs étranglements, leurs étalement, les rotations où ils se prennent, de tirer un cahier de gros papier – d’y tracer le mouvement, de gagner ainsi les berges, d’esquisser les terres, les sables léchés, de noter l’incurvation du lit, la rive adverse plus haute et de marquer qu’il faut qu’elle le soit, à cause de la vitesse différente aux deux bords de la rivière [En marge : un principe à chaque détail : l’importance du détail, dont on peur être ivre – et pas seulement du vin perdu – est soulignée dans les brouillons (f° 10 v et 16 r ) ] Sur cette rive, mettant la paysanne qui s’avance allaitant son enfant, avec le poids du corps déporté du côté où n’est pas l’enfant, le sein droit sur la verticale du centre de gravité de son corps, le pied droit caché sous la jupe, l’autre visible ; et le même regard et la même main allant saisir l’oiseau qui s’élève dans les remous de l’air inférieur…errant aussi vers les fonds bleus et portant l’analyse dans leurs transparences décroissantes ; l’homme tout intelligence servie par une main intrépide, par une logique et une netteté — qui à la moindre impression substitue un sytème complet, — ne connaît pas le vague, l’éphémère, mais sait tout de même les reconstituer — par son art.

Ce texte C, VI, 604 (C1, 336-7) datant de 1917, montre que la figure de Léonard reste bien présente, jusque dans les exemples pris, 23 ans plus tard.

Revenons à notre propos, en résumons : § 1 nous récepteur ; § 2 : moi constructeur d’un anonyme ; enfin § 3, le personnage : où l’abstraction se personnalise où l’imaginaire s’incarne, où l’intelligence se fait homme. Cette « créature de pensée », dont le nom était tu, objet seulement d’un songe (« ce que donne à songer son nom ») prend figure humaine. Opération baptismale, nomination. Mais ce nom propre agit, non pas comme « désignateur rigide », selon l’expression des philosophes contemporains anglo-saxons, mais au contraire comme la dénotation la plus large possible d’une créature de pensée. On pourrait tout aussi bien dire Teste, le témoin, de quoi ? de l’expansion d’une pensée ; ou mieux plutôt que le témoin, l’exemple, ce qui illustre. Opération déductive, mais qui emprunte sa logique, non au raisonnement mathématique, mais à la sensibilité, plus précisément à la perception, à la relation forme-fond, que systématiseraont plus tard les auteurs de la théorie de la forme (Kohler, Koffka, Guillaume). C’est pourquoi Valéry peut dire que cette logique est presque inconnue. Sur le fond de l’intelligence commune se découpe une forme, un modèle, qui est une conjecture, éliminant toute identification facile, celle de la biographie. Aussi va-t-on voir disparaître, en ce commencement du texte, toute allusion trop précise, trop attendue, trop séduisante que les premiers brouillons avaient récusée : “ je ne parlerai ni du sourire de la Joconde ni du génie de léonard ” (f° 8 r ) mais cependant notée, voir l’allusion à Faraday (f° 11 r ) : Faraday sera renvoyé au §51, et le fameux sourire de La Joconde au § 41[4]. Gommage donc de toute référence trop singulière. Là encore, Valéry anticipe sur ce que rechercheront les Nouveaux romanciers qui, de leurs personnages, disent : nous ne savons “ rien de leur origine, en l’honneur d’un peintre universel ni de leur apparence physique ni de leur manie. Ils sont sans visage : ce ne seront pas eux qui exhiberont au lecteur gourmand quelque loupe sur le nez, quelque protubérance frontale…On ne sait pas la couleur de leurs yeux, à peine la forme de leur silhouette[5]

Une génétique autre, donc :

Une identification non plus gluante, au sens où le Nouveau Roman qualifie le roman classique, mais démystifiante au sens moderne[6] qui fait confiance à notre intelligence.

Une génétique non des traces, mais d’un pouvoir et, en ce sens, quelque chose d’infiniment plus stimulant qu’un regard myope sur des indéchiffrables qui, qu’on le veuille ou non, reste dépendant non de la dynamique d’une pensée portée par une écriture mais d’une graphie figée, laborieuse, froide. Génétique d’un pouvoir : «Chauffez-vous à ce mort effacé » (f° 10 r ).

Une génétique non des résultats, mais d’un mécanisme, une méthode qui va consister (nous le verrons par la suite) en :

  • la dissolution du réel statique en mouvements browniens : vision microphysique et dynamisante. Et nous aurons là toute la thématique valéryenne des manières de voir[7] sur laquelle j’avais fait une intervention, lors du séminaire à la Sorbonne de Jarrety.
  • le fait devient relation
  • les objets laissent la place à ce qui est entre eux. Remarque de peintre : c’est Braque qui disait, je crois : je ne peins pas les choses mais ce qu’il y a entre les choses. Et Valéry : « je me propose de regarder cet esprit comme une chose quelconque, sans nom, comme l’espace découpé entre deux choses.» (nous soulignons, ( f° 9 v)
  • les domaines figés s’interpénètrent : pratique de l’analogie

Non la référence à des individus dont il faudrait sonder les reins et les cœurs, mais une exigence, celle de « Ceux qui ont eu foi – non ! une raisonnable confiance dans toutes les productions de leur esprit sous la condition de les interpréter ” (f. 11 r : c’est Valéry qui souligne). Valéry ajoute qu’ils « furent peu ».

Ainsi la génétique n’est plus cette recherche malsaine du sale petit secret du créateur, qui nous permettrait de l’imiter, mais une stimulation à penser, au sens où Valéry dit dans sa Première leçon au Cours de poétique, que “ les œuvres de l’esprit ne se rapportent qu’à ce qui fait naître ce qui les fit naître elles-mêmes. ”. Récusation donc de l’élection, de la ruse et du hasard. Une génétique, qui, tel le grand oiseau, prendra son vol…

Il me semble incontestable que, derrière cette manière dont Valéry voudrait que l’on traitât génétiquement Léonard, c’est à lui aussi que pense cet homme de 24 ans, qui n’est pas encore le Valéry que nous connaissons, qui n’a pour ainsi dire aucune œuvre derrière lui, mais qui aspire à ce que nous soient proposés non ces produits si parfaits qu’ils paraissent inhumains (§ 4) mais “ ces opérations de l’esprit [qui] vont pouvoir nous servir (§ 4). On peut espérer que nous en ferons bon usage. Mais on peut aussi se demander si les exigences requises ne seront pas au-dessus de nos forces. Sans aucune coquetterie, nous aurions tendance à le penser en ce qui nous concerne. Et c’est pourquoi l’assurance de Valéry nous fascine …

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

Regine.pietra@wanadoo.fr

[1] Voir Jacques Lambert, « Evidenziare : le projet philosophique de L. de Vinci », Annales d’histoire et de philosophie du vivant, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil, 2001, vol.5, pp. 85 à 115

[2] Dans la préface au catalogue de vente des livres de Lebey, Valéry écrit dans la première phrase : « L’écrivain mort, l’ensemble de ses livres parlent pour lui. »

[3] Ouvrons ici une parenthèse pour rappeler que Jauss nous dit « qu’il y a là une tradition vivante de l’esthétique française, exprimée par Valéry dans cette phrase : “ c’est l’exécution du poème qui est le poème ” Et Jauss de montrer comment cette prise en compte de l’observateur ouvre sur une autre conception de la beauté, qui n’est plus, comme chez Platon, vision contemplative, mais intrusion du spectateur dans le mouvement que l’œuvre déclenche en lui et prise de conscience de sa liberté face à ce qui est donné ; montrant aussi comment cette esthétique valéryenne, avec Léonard, opposant la vision artiste aux clichés et au déjà vu de la perception quotidienne, ainsi qu’aux concepts hypostasiés des philosophes, s’inscrivait dans tout un mouvement, qui trouve ses racines en France (Flaubert qui faisait du style une manière absolue de voir les choses ; mais aussi l’impressionnisme), en Allemagne avec Fiedler et sa théorie de l’art comme pure sensitivité visuelle, en Russie avec Victor Chkloski et les formalistes, où l’art vise à abolir les habitudes aliénantes de la perception, conceptions qui aura une influence sur Brecht et sa théorie de la distanciation. Fiedler disait que “ l’homme est en mesure d’accéder à la maîtrise spirituelle du monde non seulement par le concept, mais aussi par la vision ” ; le regard de l’artiste est activité créatrice de formes visibles. La perception esthétique est déconceptualisation du monde. On retrouve ici le § 14 de L’introduction : “ la plupart des hommes y voit par l’intellect bien plus souvent que par les yeux ”. Voir Jauss, Esthétique de la réception, Paris, Gallimard ????, p. 143, 144, 145.

[4] Sourire de la Joconde à laquelle “ l’épithète de mystérieux semble irrévocablement fixé ” (§ 41). Sourire qui devait susciter irritation et plagiat. Je fais allusion ici à ce que Valéry écrit à Louÿs le 2 mai 1901, à propos de Debussy qui, dans La revue Blanche, faisant un parallèle entre La Neuvième Symphonie et le sourire de La Joconde, emprunte à Valéry son jugement. Valéry écrit donc : “ J’y [ dans l’article en question ] ai retrouvé avec une satisfaction toute paternelle quelques bouts de phrases jadis utilisés en l’honneur d’un peintre universel. ” (Corr à trois voix, Référencep. 921 Ce ne sera pas d’ailleurs le seul chapardage, le terme est de Valéry, de Debussy dont le Monsieur Croche paraît aux yeux de Valéry ressembler comme un frère à Monsieur teste. (Corr. à trois voix, p. 925-26).

[5] Ludovic Janvier, Une parole exigeante, Minuit, 1964, p. 20-21)

[6] Nathalie Sarraute, L’ère du soupçon, Paris Gallimard, 1956.

[7] Voir mon article, « De l’invention », Lettres actuelles, n° 10, janvier-février, pp.71-75.

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