L’insoumise, Laure Adler, Actes Sud, octobre 20087 minutes

laure adler weillCe n’est pas un roman mais un récit. L’insoumise n’est pas Laure Adler mais Simone Weil. Le lecteur qui a le livre en main peut le savoir s’il reconnaît Simone Weil (ce qui est loin d’être évident même dans les milieux cultivés) sur la photo qui remplit toute la page de couverture. Très belle photo de Simone dans sa tenue de milicienne engagée dans la guerre d’Espagne, on ne voit qu’elle. Mais l’absence du nom fait manifestement défaut. Et quand le livre sera rangé, dans les rayons des bibliothèques, son dos ne désignera plus qu’un éventuel roman de Laure Adler.

Pourtant ce « récit » est tellement opportun. Comment ne pas accueillir, à livre ouvert, cette nouvelle recrue qui s’est enrôlée afin de continuer « le combat pour la reconnaissance de Simone Weil ». Mais le manque de repères risque bien de n’en faire qu’un petit soldat supplémentaire dans l’armée des ombres.

Le prestige médiatique de l’auteur laissait bien augurer de ce coup de projecteur (envoyé quelques mois à peine avant la date anniversaire, celle du centenaire de la naissance de Simone Weil) sur ce génie qui fascine tous les intellectuels qui la citent sans cesse, qui est connu et reconnu en Europe et aux Etats-Unis mais que la France institutionnelle s’obstine à mettre sous le boisseau. Pour preuve, ses plus beaux textes ne font scandaleusement pas partie des programmes de philosophie. Boudée par l’université française dont elle est un des plus purs produits comme Simone de Beauvoir, elle demeure ignorée des media et du grand public. Pourtant sa langue est limpide, ses dons pédagogiques exemplaires, ne travaillait-elle pas à promouvoir une université populaire ! Il est significatif que le prestigieux Magazine littéraire n’ait jamais voulu lui consacrer un de ses si nombreux numéros Aussi qu’une grande journaliste de radio et de télévision s’intéresse à elle et nous raconte comment elle a été subjuguée par sa rencontre avec ce grand chantier des Cahiers désormais à disposition des lecteurs par l’immense travail qu’accomplit l’équipe éditoriale des Œuvres complètes, ne peut que réjouir ceux qui la connaissant travaillent humblement à transmettre cet « or » dont Simone Weil se savait dépositaire.

La méthode suivie par l’auteur dans sa présentation surprend par son approche originale. La biographie est abordée à l’envers. On commence par la fin. Mais aussi par l’émotion dite dans un style vivant, presque inspiré et communicatif. Ce n’est pas un travail universitaire ; sans appareil de notes, et les citations intégrées dans le texte ne sont pas référencées. Mais alors les 27 petits chapitres s’enchaînant agréablement se lisent sans pause. Une foule de détails exacts font la preuve que l’auteur a puisé aux véritables sources d’information. Le style direct, parlé, nous rend Simone Weil très proche, très accessible, très présente et vivante. On est entre amis, sans façon, se confiant ce qui a touché. La familiarité du ton pourra même gêner parfois, mais ce texte sans prétention fait aimer et admirer Simone Weil ; n’est-ce-pas ce qui importe ? L’objectif y est clairement annoncé. « Ce livre est un livre d’admiration qui se donne pour but d’agrandir le cercle des amoureux de Simone Weil. »(p. 11). Il s’agit moins de vulgarisation que d’une volonté efficace de transmission.

Campée d’emblée dans l’originalité de ses vêtements et comportements, Simone Weil est tout à la fois désignée dans une extrême singularité qui révèle combien elle était indifférente à elle-même, à ses propres souffrances et si compatissante aux autres. Comme dans un film documentaire, l’auteur donne à voir le petit cimetière anglais d’Ashford où Simone Weil repose et la situe dans la solitude finale de sa vie de résistante semi-clandestine où elle s’épuise à en mourir. Puis, ce sont des flashs-back où Simone Weil, en ces derniers jours, à l’hôpital, évoque ses souvenirs et sa passion pour toutes les formes d’enseignement. Les rencontres, les idées mêmes sont mises en scène, exposées tout en se permettant en sourdine, comme en voix off d’y réagir très librement, de s’en étonner voire de s’en offusquer. Donnons un exemple de cette façon de procéder où sont mêlées les conceptions philosophiques, les engagements, les réactions et les scènes saisies sur le vif.

Dans le chapitre : Besoin de vérité, il est question de l’Enracinement et des mensonges de la presse collaboratrice qui trompe l’opinion publique sans la moindre sanction. Voici comment l’auteur s’exprime : « Elle (S.W.) propose des tribunaux spéciaux, composés de hauts magistrats qui veilleraient à traquer les erreurs et punir de récidive des fautifs qui abusent le peuple. Cette manière de mettre sous tutelle judiciaire l’information pourrait faire froid dans le dos si l’auteur n’y ajoutait pas, en insistant, qu’elle ne veut en aucun cas porter atteinte aux libertés publiques mais, au contraire, les protéger. Il faut, dit-elle, s’accoutumer à aimer la vérité. Hors de ce désir de vérité, point de salut ou plutôt la continuation de cette société où le mensonge est roi. Elle en appelle donc à une révolution spirituelle et intellectuelle. Pourquoi ? Parce qu’ « il n’ya aucune possibilité de satisfaire chez un peuple le désir de vérité si l’on ne peut trouver à cet effet des hommes qui aiment la vérité. » De cette vérité, elle était l’incarnation depuis déjà longtemps dans ses différents engagements syndicaux, ouvriers, pédagogiques, révolutionnaires, intellectuels. A Londres elle va tenter de l’expérimenter concrètement en pensant l’avenir de le France, en prenant le risque de ne pas séparer ses intuitions politiques de ses fulgurances religieuses et poétiques et en mettant sa vie en jeu.
De toute façon, elle n’a plus rien à perdre ni plus grand chose à prouver. Elle sait qu’elle agace. Elle ne peut pas en expliquer les raisons. Elle, au contraire, sent de l’intérieur qu’elle possède beaucoup de force et de choses à donner. Gênante, singulière, pour reprendre l’expression de Cavaillès, illuminée pour parler comme certains de ses petits camarades, un peu folle même ? Pourquoi pas ? Elle a toujours dit qu’elle admirait les fous et que comme dans les pièces de Shakespeare ils étaient seuls à pouvoir énoncer toutes les vérités.
Fin Juillet 1943. Il fait une chaleur d’enfer. Elle peut à peine boire et n’avale que de minuscules quantités de compote de poires que prépare sa logeuse. […] etc.

On peut ainsi juger sur pièce cette manière de parler de Simone Weil dans un style direct qui mêle proximité familière et esprit critique.

Au cours des chapitres, on prend la mesure de l’ampleur du génie de Simone Weil. C’est l’occasion de parler des Cahiers, de faire la mise au point pour le grand public sur La Pesanteur et la Grâce. Bien sûr, pour tous ceux qui connaissent Simone Weil, sa vie, ses écrits et se situent à distance respectueuse, ce type d’approche plus décontractée, peut parfois faire réagir. L’audace frôle l’impertinence, parfois à la limite du supportable. Quand l’auteur résume le texte du fameux prologue et nous le raconte dans ses propres mots, j’avoue avoir moi-même sursauté. Mais n’est-ce- pas trop sacraliser ces pages de Simone Weil quand elle-même confiait ses manuscrits pour des destins très hasardeux. Les textes eux-mêmes restent intacts et le propos incite à y aller voir et lire.

Au terme, les lecteurs qui auront réussi à trouver que c’est bien de Simone Weil dont il s’agit dans le livre de Laure Adler, vont avoir l’envie de la connaître vraiment, ayant eu d’abord l’occasion de l’aimer.

Monique broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Ce compte rendu est paru dans les cahiers Simone Weil 2009

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