Statut et rôle de l’Imaginaire chez Sartre et Bachelard30 minutes

Résultat de recherche d'images pour "sartre"Deux philosophes français du XXe siècle ont consacré à l’Imaginaire une part importante de leur œuvre, essentiellement entre 1936 et 1948. Les titres en portent témoignage : Sartre, L’Imagination ; L’Imaginaire ; Bachelard, L’Eau et les rêves : essai sur l’imagination de la matière ; L’Air et les songes : essai sur l’imagination du mouvement ; La Terre et la rêverie de la volonté : essai sur l’imagination des forces ; La Terre et les rêveries du repos : essai sur les images de l’intimité ; La Poétique de la rêverie. Leurs réflexions sont quasi concomitantes, bien qu’ils y parviennent à des moments différents de leur parcours. Le Mémoire de maîtrise[1]de Sartre porte sur l’imagination. Bachelard ne s’y intéressera vraiment qu’au terme d’une carrière d’épistémologue. Bien entendu ces découpes temporelles sont grossières, puisque Bachelard continuera à écrire des ouvrages sur la philosophie des sciences et Sartre dans les Tomes I et II de L’Idiot de la famille, démontrera que Flaubert n’avait d’autre issue, étant donné sa douloureuse expérience familiale, que de se précipiter tout entier et le monde avec lui dans l’imaginaire, et donc dans cette activité passive que sera pour lui l’écriture. Sans doute est-il vrai qu’on n’abandonne jamais ses intérêts premiers.

Dans leur théorie sur l’imaginaire, peu de points communs. Ce sont plutôt les différences qui frappent, au point qu’on pourrait se demander s’ils ne représentent pas deux des directions opposées de la réflexion sur l’imaginaire.

Au départ un point commun : la référence à la phénoménologie. Sartre, durant l’année qu’il passe à Berlin en 1933-1934, lit les Ideen et étudie Husserl[2]. En 1938, il écrit, dans le sillage d’Edmund Husserl, La Transcendance de l’ego. Mais son ego n’est plus tout à fait celui d’Husserl, jugé trop subjectif, trop solipsiste[3]. Et la seule façon d’éviter l’isolement du soi, auquel Husserl n’échappe pas, sera “ de prouver que ma conscience transcendantale, dans son être même, est affectée par l’existence extra-mondaine d’autres consciences de même type. ”[4] Par rapport à Husserl donc, Sartre fait un pas de côté.

Changement d’orientation radical chez Bachelard vis-à-vis de la phénoménologie :

“ j’ai choisi la phénoménologie dans l’espoir de réexaminer d’un regard neuf les images fidèlement aimées […] ”[5] Le point de départ n’est plus l’ego, mais le regard sur l’image.

Même référence donc à la phénoménologie. L’usage qui en sera fait sera fort différent : l’optique sartrienne, plus théorisée, s’inscrit davantage dans une théorie déductive de la connaissance, celle de Bachelard sera plus immédiatement ouverte sur le monde qui se donne dans son chatoiement.

Plus théorisée, en effet la position sartrienne, qui n’hésitera pas en ces commencements, dans son premier livre, L’Imagination, à faire œuvre d’historien de la philosophie, de façon très universitaire, en passant en revue les différentes théories de l’image de la tradition philosophique. On pourrait nous objecter qu’il s’agit de l’image et non de l’imaginaire ; mais le livre suivant, L’Imaginaire, s’inscrira dans sa trajectoire. Sartre analyse dans L’Imagination la philosophie classique, philosophie rationaliste qui dénonce l’imagination comme une puissance trouble, subjective, perturbatrice et mensongère. Il examine le point de vue cartésien qui en fait un mode d’appréhension de la réalité qui est tronqué, le point de vue spinoziste, puis leibnizien ; partout c’est la même “ folle du logis ”, pour parler comme Malebranche, qui vient subvertir l’exercice de la pensée pure[6]. Pour la philosophie classique, il ne s’agit pas de créer du rêve, de l’irréel, mais d’appréhender le réel. Or le rêve, le fantasme nous abusent, tout comme nos sens[7]. Sartre se tourne alors du côté des empiristes, de David Hume : ici, on se trouve en face d’impressions et de copies d’impressions qui ne diffèrent pas en nature, de sorte que la perception ne distingue pas de l’image. Ainsi on a ou bien un monde de pensée pure qui ignore l’image ou bien un monde d’image que l’on ne peut penser. On ne progressera guère au cours du XIXe, malgré l’apparence de scientificité avec la psychologie associationniste, mécaniste (Binet, Taine). Quant à Bergson, à la fin du siècle, il noiera le poisson en faisant de tout une image. Et Sartre de conclure son ouvrage par l’examen de point de vue d’Edmund Husserl qui, en faisant de toute conscience une conscience de…c’est-à-dire en attribuant à la conscience une position de recul par rapport au monde qu’elle transcende et constitue, nous donne “ les bases d’une théorie de l’image entièrement neuve. ”[8]

Au fond, il n’y a que le monde et la conscience et les différentes opérations de l’esprit ne sont que des façons particulières qu’a la conscience de viser le monde.  Or cette conscience sartrienne analysée cette fois-ci dans L’Imaginaire est essentiellement est liberté et négativité. Elle ne saurait être déterminée par rien : pas d’inconscient, – j’y reviendrai – pas de fascination, ni d’engluement dans l’affectivité. L’imaginaire sartrien est un imaginaire lavé, nettoyé, transi par la lucidité de la conscience claire. La conscience est libre d’imaginer, de néantiser le monde, de se le donner, de le considérer comme absent. D’une certaine façon, l’imagination est ce qui permet à la conscience de faire l’épreuve de sa totale liberté. Résumons avec Sartre les caractères de l’image : elle n’est pas un objet mais un rapport ; rapport différent de celui de la perception car, dans ce dernier cas, je peux faire le tour de l’objet, le voir de différents points de vue, alors que, dans le cas de l’image, ce qui est donné est donné tout d’un coup et ne variera pas. D’où la pauvreté essentielle de l’image, qui a un caractère un peu fantomatique : on n’est pas dans l’irréel ou le surréel, mais dans le déréel. Enfin, dernier point, la conscience imageante pose son objet comme n’étant pas, comme néant, absence.  Elle le fait à travers un représentant analogique de l’objet, un analogon.

Les phénomènes d’images sont donc approchés à travers la position de maîtrise d’un esprit qui ne saurait être envahi par rien et n’a affaire qu’à sa décision. Face à lui un monde qu’il y a à conquérir ou du moins à connaître, mais dans lequel il ne saurait être question de se perdre.

Cette position de maîtrise, Bachelard est bien loin de la suspecter, lui qui, en 1938, dans La Formation de l’esprit scientifique nous exhorte à psychanalyser l’esprit scientifique en dénonçant les obstacles épistémologiques qui freinent une juste appréciation : obstacles animistes, substantialistes, etc. ; l’image en fait partie, comme toute intuition première. Car il faut bien distinguer le monde de la science, qui exige ascèse, observation contrôlée, déduction rigoureuse, de celui de la poésie[9] et de l’imaginaire vers lequel Bachelard se tourne “ nel mezzo del cammino della [sua] vita ” pensant qu’il avait trop sacrifié le second au profit du premier, laissant échapper tout un pan de l’expérience humaine, tout un rapport au savoir davantage de l’ordre de la réceptivité, de la sensibilité, du sensuel.

Dans une perspective diamétralement opposée à celle de Sartre, Bachelard écrit dans L’Air et les songes : “ Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. La valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire. Grâce à l’imaginaire, l’imagination est essentiellement ouverte, évasive […]. Plus que tout autre puissance, elle spécifie le psychisme humain. ”[10] Ou encore : “ L ‘imagination […] est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité […]. L’imagination invente […] de la vie nouvelle […] : elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de visions. Elle verra si elle a des « visions ». ”[11] Dès lors l’image est première par rapport au réel, “ car pourquoi les actes de l’imagination ne seraient-ils pas aussi réels que les actes de la perception ? ”[12] Ce n’est plus, comme pour Sartre, la perception qui reste le centre de référence d’une imagination, substitut d’une perception irréalisable. L’imagination sartrienne n’a pas d’autres objets que ceux auxquels la perception a affaire. “ Il n’y a pas de monde imaginaire. [13]

Mais il y a un cogito. Sartre reste cartésien[14]. Il y a un primat de la conscience toujours déjà en éveil. Car la conscience qui “ rêve est toujours conscience non-thétique d’elle-même, en tant qu’elle est fascinée par le rêve [ayant ] perdu son être-dans-le-monde. ”[15] Le rêve n’est qu’une croyance bientôt dissipée. “ En réalité la perception, comme la vérité chez Spinoza, est index sui et il ne saurait en être autrement. Et le rêve ressemble aussi beaucoup à l’erreur dans le spinozisme : l’erreur peut se donner comme vérité, mais il suffit de posséder la vérité pour que l’erreur se dissipe d’elle-même. ”[16]

Cette prééminence de la conscience lucide indique assez les réticences que Sartre aura vis-à-vis de la psychanalyse. Sartre ne peut croire à l’inconscient. Certes la conscience peut jouer avec elle-même, comme dans les conduites de mauvaise foi, mais elle ne peut jamais s’absenter et l’émotion, dira Sartre, n’est jamais déroute du corps, mais conduite adaptée à une situation[17]. À la psychanalyse freudienne, Sartre préférera sa psychanalyse existentielle, “ méthode destinée à mettre en lumière, sous une forme rigoureusement objective, le choix subjectif par lequel chaque personne se fait personne. ”[18]

Autant le cogito cartésien se veut évidence, autant celui de Bachelard se veut paradoxe : “ […] le cogito de la rêverie s’énoncera ainsi : je rêve le monde, donc le monde existe comme je le rêve. ”[19] Assurément il s’agit davantage ici de la rêverie que du rêve. La conscience n’en est pas absente, mais elle n’est pas aussi impérialiste que chez Sartre. Son pouvoir est partagé entre animus et anima : le premier désignant l’entendement, le raisonnement, le calcul ; la seconde, la rêverie, la part féminine en chacun de nous : deux instances complémentaires.[20]

L’orthodoxie freudienne est autant refusée par Bachelard que par Sartre. Bachelard lui préfèrera des vues plus larges qui font la part aux grands archétypes de la vie collective, aux mythes. Il sera séduit par la théorie du rêve éveillé de Desoille, dont la psychothérapie est fondée sur le dynamisme des images, permettant une régulation des sentiments, la conciliation des contraires, la sublimation des tendances instinctives. Au symbole de la théorie psychanalytique de Freud, centre fixe, trop proche du concept, d’un concept sexuel[21], qui tire vers le bas, qui explique la fleur par l’engrais, Bachelard substituera l’image qui a une fonction plus active. Et de même que Sartre instaurait une psychanalyse existentielle, Bachelard prônera une poético-analyse.

Venons-en maintenant à ce qui me paraît différencier le plus nettement l’imaginaire sartrien de l’imaginaire bachelardien. La perspective sartrienne tout intellectuelle me semble dominer par ce qui me donne le monde dans la distance, par le plus intellectuel des sens, la vue. Qu’il s’agisse de la perception, celle de mon ami Pierre qui vient vers moi, ou de Charles VIII imaginé à partir de son portrait (analogon) aux Offices, ou encore de celui auquel renvoie, à partir de quelques signes, l’imitateur, c’est toujours au visuel que j’ai affaire. D’où une méfiance-répulsion vis-à-vis du toucher, du haptique. À la différence de celle de Merleau-Ponty, la phénoménologie sartrienne fait peu de place au corps, à la chair.

Ce qui fait, au contraire, l’originalité de Bachelard, c’est d’avoir donné du poids, une consistance à la matière, sève de l’imaginaire. Je rappelle sa thèse : chacun d’entre nous a un rapport privilégié avec l’un des quatre éléments : le feu, l’eau, l’air, la terre. Avec cet élément, nous entretenons des affinités : non pas sympathie passagère, mais vibration singulière qui s’enracine sans doute au niveau inconscient dans notre propre enfance. Il nous appelle, nous fascine, nous procure un profond bien-être : pensons à l’euphorie de Swinburne dans la nage, à la célébration de l’air pur des hauteurs chez Zarathoustra[22]. Nul besoin de passer par le cabinet du psychanalyste pour savoir à quel élément nous appartenons. Et la fréquence des métaphores employées par les poètes en est la preuve. Le feu, par exemple, est sans doute l’élément du pyromane mais aussi celui de la rêverie devant la flamme d’une chandelle[23], et encore de Prométhée qui le vole et d’Empédocle qui s’y jette.

Cette conviction bachelardienne s’enracine dans de nombreuses lectures et sa théorie de l’imagination matérielle, imagination dont les éléments sont les “ hormones ”[24] fournira la substance de cinq ouvrages.

Un seul exemple, celui de la pâte, de la boue, peut illustrer la différence entre nos deux penseurs.

S’il est un passage de Sartre que tout le monde connaît, c’est bien ce passage de La Nausée où Roquentin, au jardin public, face à la racine de marronnier, fait l’épreuve de ce qu’il en est de l’existence et de son absurdité : devant lui “ des masses monstrueuses et molles, en désordre — nues d’une effrayante et obscène nudité […]. J’aurais souhaité que [tous ces objets] existassent moins fort, d’une façon plus sèche, plus abstraite, avec plus de retenue. Le marronnier se pressait contre mes yeux. Une rouille verte le recouvrait jusqu’à mi-hauteur ; l’écorce, noire et boursouflée, semblait du cuir bouilli. ”[25]

On m’objectera qu’il s’agit là de perception et non d’image. Mais voici que Roquentin ferme les yeux et “ les images aussitôt alertées bondirent et vinrent remplir d’existence mes yeux clos. ”[26] Dès lors perceptions et images vont se mêler : “ Est-ce que je l’ai rêvée, cette énorme présence ? Elle était là, posée sur le jardin, dégringolée dans les arbres, toute molle, poissant tout, tout épaisse, une confiture […] ignoble marmelade. Il y en avait, il y en avait ! ça montait jusqu’au ciel, ça s’en allait partout, ça remplissait tout de son affalement gélatineux. ”[27] Expérience sous mescaline, dira-t-on, mais qui a laissé des traces, puisque les dernières pages de l’Être et le néant sont, étrangement, consacré à une analyse du visqueux. [28]

Ces passages ne pouvaient pas plus échapper à Bachelard que celui où, plus haut, Roquentin, au moment de ramasser un papier qui disparaissait sous une croûte de boue nous dit : “ je me réjouissais déjà de ramasser cette pâte tendre et fraîche qui se roulerait sous mes doigts en boulettes grises. Je n’ai pas pu ”. [29] Et encore : Les objets, cela ne devrait pas toucher […] ils sont utiles rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable. ” Quelques lignes plus bas, faisant allusion à un galet du bord de mer tenu dans la main : “ C’était une espèce d’écœurement douceâtre […] une sorte de nausée dans les mains. ” Et Bachelard de commenter : “ Le monde est ma nausée, dirait un Schopenhauer sartrien. ”[30]

Un Schopenhauer bachelardien dirait que le monde est ma provocation. Il suscite l’action, le travail. C’est pourquoi le cogito de Bachelard est un “ cogito pétrisseur ”[31]. Bachelard cite la très belle page du Moby Dick de Melville, intitulé “ L’étreinte de la main ”, à propos du malaxage du spermaceti : “ As I bathed my hands among those soft, gentle globules of infiltrated tissues, woven almost within the hour ; as they richtly broke to my fingers, and discharged all their opulence, like fully ripe grapes their wine ; as I snuffed up that uncontamined aroma, – literally and truly, like the smell of spring violets ; I declare to you, that for the time I lived as in musky meadow […] I squeeze that sperm till I myself almost melted into it […] Such an abounting, affectionate, friendly, loving feeling did this advocation beget.”[32] Je vivais comme dans un pré embaumé : la perception suscite des images de bonheur : la main est heureuse. Au “ Noli me tangere ” sartrien[33] s’oppose l’étrange folie du personnage de Melville, suscitée par l’étreinte du spermaceti génératrice d’un débordement d’affection, de fraternité et d’amour pour ses camarades.

Bien que l’imagination soit provoquée par la matière, elle ne nous est donnée à voir et à entendre que par le langage. Mais quels sont les rapports entre l’image et le langage ?

S’interrogeant dans L’imaginaire sur l’expérience de la lecture, Sartre remarque une “ curieuse altération du rôle des signes […] perçus globalement sous formes de mots […]. Nous pouvons dire que les mots, pour le lecteur de roman, gardent ce rôle de signe […]. Mais le savoir imageant tend bien trop fort vers une intuition qui le remplirait pour ne pas essayer, au moins de temps à autre, de faire jouer au signe le rôle de représentant de l’objet : il use alors du signe comme d’un dessin. La physionomie du mot devient représentative de celle de l’objet. ” [34] On sent que, même partiel, cet imaginaire gêne Sartre, qui, dans un débat en 1965, est plus catégorique : “ Je désire prendre le lecteur pour bien indiquer une chose qui a été oubliée ici, c’est qu’un mot est un signe […] on a oublié que le langage est fait de certains objets qui sont signes écrits ou oraux, qui sont des objets présents, matériellement présents et qui visent d’autres objets qui ne sont pas là ou qui sont là mais qu’on n’a pas vus, qui sont les signifiés, et qu’on donne à connaître par des signes ces signifiés à d’autres individus. ”[35] Formulation ambiguë, car on ne comprend pas ce que peuvent être ces signifiés qui ne sont pas là. Étrange confusion, me semble-t-il entre le référent et le signifié, pour reprendre une distinction des linguistes que Sartre n’aimait pas. Quoi qu’il en soit, il y a là une priorité du langage de la communication ordinaire sur celui de l’art ou, pour le dire dans la terminologie sartrienne, de la signification sur le sens.

Bachelard ne contestera pas cette priorité du langage, mais l’envisagera différemment. “ En thèse générale, nous pensons que tout ce qui est spécifiquement humain dans l’homme est logos. Nous n’arrivons pas à méditer dans une région qui serait avant le langage. ”[36] Mais ce langage n’est vraiment nouveau que s’il est greffé sur “ l’image poétique [qui] nous met à l’origine de l’être parlant ”, en retentissant en nous[37]. L’émotion poétique est cette saisie directe de l’image comme événement, comme rencontre. Il n’y a d’imagination que poétique.

Sans radicaliser l’opposition que Sartre fait entre la prose et la poésie, on peut cependant affirmer que Sartre se situe davantage du côté de la prose, de son horizontalité, de la parole adressée, Bachelard du côté de la poésie, de sa verticalité et de son dynamisme[38] D’une part, donc une image un peu exsangue, de l’autre une image explosive[39] et, comme telle, plus floue.

De telles considérations nous conduisent à interroger le rôle attribué aux arts. Sartre, dans un entretien, confie ne pas avoir encore écrit d’esthétique, car il voulait que la littérature y figurât dans ses rapports avec les autres arts. Or celle-ci ne s’introduit dans l’esthétique que par l’un de ses côtés, car “ la littérature dit ce qu’elle a à dire par des signes, sans jamais devenir un ensemble de symboliques non signifiant, ce que peut être la peinture. ”[40]

Sur ces arts symboliques, royaume de l’Imaginaire Sartre a écrit de belles pages : il a parlé de Klee, de Wols, de Lapoujade, deMasson, de la sculpture de Giacometti. La part de la biographie et du contexte politico-social y est grande. Mais ce qui nous intéresse ici ce sont les remarques sur le travail de l’artiste, sur le côté artisanal de l’œuvre en gestation : se fait sentir ici l’influence des conversations tenues avec les artistes, les confidences, souvent révélatrices. De quoi ? du fait que l’idée de l’œuvre ne préexiste pas, mais passe au second plan par rapport aux tâtonnements, à la résistance des matériaux.

Relisant les articles de Situations IV, j’y remarque l’insistance sur le travail de la ligne qui enserre, cerne, plus que sur la couleur, souvent absente.[41] Privilège accordé au trait, à l’entendement et non à la sensualité de la sensation. On comprend que Sartre se sente plus à l’aise avec les peintures de Giacometti[42] qui cherchent à peindre le vide[43], (le néant ?) ou encore à répondre à la question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? S’agit-il d’un portrait ? – “ On croirait que le visage se rétracte sous l’effet d’une substance astringente ; dans quelques minutes, il sera gros comme le poing, comme une tête de Jivaro. ” S’agit-il d’une sculpture ? – Elle est dépourvue de sa chair, rendue à son squelette, à son essence (?), celle d’un hiéroglyphe, d’un signe (?).

On pourrait penser, lors d’une lecture incomplète de Bachelard, qu’il ne fait appel qu’aux poètes pour illustrer le pouvoir de l’imagination[44]. C’est vrai en ce qui concerne les ouvrages consacrés à l’imagination matérielle des quatre éléments et aux Poétiques. Mais ce serait oublier que d’autres artistes, plasticiens, lui ont aussi donné “ le droit de rêver ”, et ses artistes seront tout autres que ceux de Sartre, aptes à nous faire éprouver la senteur des fleurs, la vibration de la lumière. Ce sera Monet et ses Nymphéas : nulle prétention ici à une critique d’art ou à un commentaire esthétique ; c’est plutôt l’amateur botaniste qui nous parle ou celui qui, enfant, s’est penché sur un étang ; au plus proche de la Nature accueillie, en consonance avec l’expérience des poètes.[45] S’agit-il de la cathédrale peinte par Monet à la fin du jour ? – “ Claude Monet veut que la cathédrale devienne une éponge de lumière, qu’elle absorbe en toutes ses assises et en tous ses ornements l’ocre du soleil couchant […] Astre fauve, un être endormi dans la chaleur du jour […] flambant seulement un peu comme un feu bien gardé dans les pierres d’un foyer. ” À un autre moment, la cathédrale devient aérienne : “ la cathédrale a pris à la brume bleuie toute la matière bleue que la brume elle-même avait prise au ciel bleu. Tout le tableau de Monet s’anime dans ce transfert du bleu, dans cette alchimie du bleu. […] Elle a des ailes, des bleus d’aile, des ondulations d’ailes. ”[46]

Bachelard sait que, pour un grand peintre, “ la couleur est une force créante […], la couleur travaille la matière […].Aussi par la fatalité des songes primitifs, le peintre renouvelle les grands rêves cosmiques qui attachent l’homme aux éléments […]. La couleur a une profondeur, elle a une épaisseur, elle se développe à la fois dans une dimension d’intimité et dans une dimension d’exubérance. ” Le peintre se fait alchimiste : “ Un jaune de Van Gogh est un or alchimiste, un or butiné sur mille fleurs, élaboré comme un miel solaire. […] Avec Van Gogh, un type d’ontologie de la couleur nous est soudain révélé. ”[47]

Il nous faudrait aussi parler de la lecture que Bachelard fait des illustrations de Chagall pour la Bible ou encore pour les Fables de La Fontaine. Un seul exemple, “ Le renard et les raisins ”, 8 vers à peine. Bachelard commente : “ La grappe est enflée comme la grenouille d’une autre fable pour exciter l’envie du renard, [qui a] une pointe de rouge au bout de son museau […], sur le visage cette flamme qu’on voit au nez d’un bon vigneron. Le vin de toute la treille ne mettrait pas une teinte de plus. Le renard de Chagall est ivre de la joie de dédaigner. […] L’œil aigu de Chagall a tout « entendu » du dialogue entre la bête et le fruit. ”[48]

On se tromperait en pensant que Bachelard a méconnu la sculpture : il nous parle de Waroquier, de cet “ homme qui jouit de la puissance démiurgique de modeler, va jusqu’au bout des forces nées dans la substance de la terre […]. Modeler, c’est psychanalyser ” dira-t-il face à l’Œdipe de Waroquier.[49] Il nous parle de Chillida, du travail du fer et de la forge, de ce cosmos métallique, où “ un grand songe rageur a été martelé. ”[50] Mais l’art auquel Bachelard a consacré le plus de pages, c’est la gravure, cet art où “ dans la plus extrême délicatesse, la main éveille les forces prodigieuses de la matière ”, où “ en perdant la couleur – la plus grande des séductions sensibles ”, il trouve, il doit trouver le mouvement. C’est ce que fait Albert Flocon, auteur d’un Traité du Burin, dont Bachelard commente longuement l’œuvre, mêlant le rêve cosmique et le travail du “ burin [qui] nous ramène vers la sûre matière ” et où “ le cuivre est un sol. ”[51]

L’imaginaire, comme il se doit, nous a fait dériver dans les parages de la philosophie. Aussi, pour conclure brièvement, j’aimerais me demander quel peut être le fondement de l’imaginaire chez nos deux philosophes.

Il me semble que Sartre se trouve gêné par ce domaine qui échappe à la solidité, à l’objectivité du réel et à la conscience lucide et libre, dont la tâche est de construire un monde à l’abri de toutes les fantasmatiques qui aliènent. C’est pourquoi il n’est nulle part plus à l’aise que dans la pathologie de l’imaginaire. La conscience qui n’est rien sinon projet, visée intentionnelle, pour soi, n’a que faire de cet irréel où nous fuyons loin du seul domaine qui doit être le nôtre, celui de l’action politique. Il y a une tension sartrienne tout opposée à l’active réceptivité des images heureuses de Bachelard.

Car la philosophie sartrienne reste, me semble-t-il, malgré ce titre ultra-métaphysique, L’Être et le néant, une théorie de la connaissance plus qu’une ontologie. Il n’en est pas de même chez Bachelard, où l’imaginaire, monde plein, ne connaît pas le non-être, où l’ontologie, sans être explicitement théorisée, se rapprocherait davantage d’une vision romantique, à la fois panthéiste et magique, proche de celle de Novalis, un de ses auteurs favoris, l’idéalisme en moins. Car rien d’éthéré chez ce solide champenois qui sait le poids des choses et en perçoit les vibrations : “ la matière est notre miroir énergétique, écrit-il ; c’est un miroir qui focalise nos puissances en les illuminant de joies imaginaires. ”[52] Mais rien d’impossible, non plus, chez ce scientifique qui, dans Le nouvel esprit scientifique, dénonçait toutes les simplifications réductrices en laissant place au “ pourquoi pas ? ” Un rationalisme, oserais-je dire, onirique dans une Natura naturans qui l’englobe.

L’imaginaire est placé, chez Sartre, sous le signe de la méfiance, chez Bachelard sous celui de l’émerveillement. Recul critique d’une part, étonnement interrogatif de l’autre, n’est-ce pas ce sans quoi il n’y a pas de philosophie ?

 

Colloque de Newcastle : Sartre, Bachelard. Juin 2005.

Régine Pietra
Professeur de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble II

regine.pietra@wanadoo.fr

[1] Mémoire de maîtrise, intitulé “ L’image dans la vie psychologique : rôle et nature ”, fait sous la direction d’H. Delacroix. L’Imagination comprendra la première partie de son mémoire.

[2] En 1930 déjà, la lecture de l’ouvrage de Levinas, La Théorie de l’intuition dans la phénoménologie d’Husserl, avait initié Sartre à Husserl. En 1933, à Berlin, R. Aron explique à Sartre que la phénoménologie lui permettrait de faire de la philosophie à propos du verre qu’ils sont en train de prendre au café.

[3] Pour Sartre, l’ego transcendantal husserlien est ce sujet absolu, principe unificateur qui se tiendrait en arrière de toutes ses opérations. C’est pourquoi “ le je transcendantal, c’est la mort de la conscience. ” La Transcendance de l’ego, Paris, Vrin, p.23.

[4] L’être et le néant Paris, Gallimard, 1943, p. 291.

[5] Poétique de la rêverie, Paris, P.U.F., 1960, p.2

[6] Alain, plus tard, résumera : “ Désordre dans le corps, erreur dans l’esprit, l’un nourrissant l’autre, voilà le réel de l’imagination.  Les Arts et les Dieux, Paris, Gallimard, (La Pléiade), 1958, p. 225.

[7] Débarrassons le morceau de cire de la Méditation II de toutes les qualités changeantes, projections possibles de l’imagination, il ne restera, au terme, qu’une idée.

[8] L’Imagination, Paris, PUF, 1936, p. 143.

[9] “ Les axes de la poésie et de la science sont d’abord inverses. Tout ce que peut espérer la philosophie, c’est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits. Il faut opposer à l’esprit poétique expansif, l’esprit scientifique taciturne pour lequel l’antipathie préalable est une saine précaution. ” La Psychanalyse du feu, Paris, Gallimard, 1949, p.10.

[10] L’Air et les songes, Paris, Corti, 1943, p.7. “ L’image est avant la pensée. ” La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957, P. 4.

[11]L’Eau et les rêves, Paris, Corti, 1942, p.23-24. Pour illustrer ce second moment, pensons à ces vers d’Apollinaire dans le poème “ La jolie rousse ” :

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir

Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues

Mille phantasmes impondérables

Auxquels il faut donner de la réalité

 

[12] La Poétique de l’espace, p. 148.

[13] L’Imaginaire, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1986, p. 322.

[14] Sartre fait précéder une anthologie des textes de Descartes d’une introduction sur la liberté cartésienne. Descartes, Paris-Genève, Les trois collines, 1946.

[15] L’Imaginaire, op. cit., p 329.

[16] L’imaginaire, op. cit., p. 314.

[17] Voir Sartre, Esquisse d’une théorie des émotions, Paris, Hermann, 1937.

[18] L’Être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 662.

[19] La Poétique de la rêverie, p. 136.

[20] Ces notions que Bachelard emprunte à Jung (voir Dialectique du moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964) seront reprises par Claudel dans une parabole fameuse : voir Réflexions sur la poésie, Gallimard (Idées), 1963, p. 55 sq.

[21] C’est pourquoi on comprend mal comment Sartre peut écrire à propos de Bachelard : “ le postulat de la sexualité semble dominer ses recherches. ” L’Être et le néant, p. 693.

[22] Aujourd’hui, après Bachelard, on pourrait penser à la jouissance du Vendredi de Tournier dans la souille : voir Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, 1967, chap. 6.

[23] C’est le titre du dernier ouvrage de Bachelard, publié aux PUF en 1961.

[24] Voir L’Air et les songes, p. 19.

[25] La Nausée, Paris, Gallimard, 1938, p.163.

[26] Ibid., p 170.

[27] Ibid, p.171.

[28] L’Être et le néant, p. 690 sq. Le visqueux, par son ambiguïté, est une façon qu’a l’être (l’en soi, du côté du solide, de l’opaque) de s’offrir à l’appropriation fugitive du pour soi.

[29] La Nausée, p.25. (Idem pour les citations suivantes). Nous soulignons.

[30] La Terre et les rêveries de la volonté, p. 114.

[31] Ibid, p. 79 ; “ L’imagination matérielle de la pâte est essentiellement travailleuse. ”, p 115.

[32] “ Je trempais mes mains parmi ces masses molles qui étaient coagulées depuis une heure. Elles s’écrasaient sous mes doigts et toute leur opulence éclatait lentement dans mes mains, comme le jus de raisins très mûrs. Je reniflais cet arome sans souillure ; il était tout à fait comme l’odeur des violettes de printemps. À ce moment je vivais comme dans un pré embaumé […] J’étreignais le spermaceti, tant qu’à la fin je m’y fondis moi-même.[…] Cette occupation fit naître un sentiment si fort, si affectueusement amical, si aimant … ” Traduction citée par Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 83. Sartre a pourtant consacré à Melville, “ le plus moderne des écrivains ”, un article élogieux où Moby Dick est considéré comme “ un formidable monument ”, Comœdia, 21 juin 1941.

[33] Voir la critique que Sartre fait de Bachelard dans L’Être et le néant, p.694.

[34] L’imaginaire, p.133.

[35] Simone de Beauvoir et alii, Que peut la littérature, Paris, Union Générale D’Éditions, 10/18, 1965, p.108-109.

[36] La Poétique de l’espace, Paris, Vrin, 1957, p. 7. Nous soulignons.

[37] Voir p. 6 la distinction intéressante que Bachelard fait entre résonance et retentissement.

[38] L’Intuition de l’instant, Paris [Stock, 1932], Denoël (Médiations) 1985, p.111.

[39] L’air et les songes, p. 285.

[40] “ Penser l’art ”, entretien avec Michel Sicard, dans Sartre et les arts, Obliques N° 24-25, 1981, p.15.

[41] Hormis la fameuse remarque sur “ la déchirure jaune du ciel au-dessus du Golgotha ” chez Tintoret : Voir Les Temps modernes, n 103, juin, 1954, repris dans Situations II, p 61. Il faudrait cependant nuancer, car il est vrai qu’avec l’art informel (Wols, Rebeyrolle) Sartre a pris conscience de l’importance de la matière et même de sa violence.

[42] Giacometti, dont Sartre dira que sa recherche est parallèle à la sienne.

[43] Situation, IV, 353. Giacometti, dont Sartre dira que sa recherche est parallèle à la sienne.

[44] Voir “ Gaston Bachelard et les poètes ”, Cahiers du Sud, N° 376, 1964.

[45] “ Les nymphéas ou les surprises d’une aube d’été ”, Le Droit de rêver, Paris, Puf, 1970, p. 9 sq.

[46] “ Le peintre sollicité par les éléments ”, Le Droit de rêver, p. 40-41.

[47] Ibid., p 38-39. Dans La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1938, p. 193, Bachelard nous dit en quoi par ses inventions langagières, l’alchimiste est un véritable amoureux de la matière.

[48] Ibid., p.34

[49]“ Henri de Waroquier sculpteur ”, Ibid. , p. 50.

[50] “ Le cosmos, du fer ”, Ibid., p. 59.

[51] Ibid., pp.67 à 120.

[52] La Terre et les rêveries de la volonté, p. 23.

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