De La Jeune Parque à l’Album de vers anciens et vice-versa26 minutes

De la source [1] au commencement

Dans le premier temps de mon propos, il s’agira de répondre à la question que Valéry s’est posée quand il commence La Jeune Parque en 1912-1913 : de quoi partir ou encore comment commencer ? Dans le second, d’appréhender le va et vient (abandons, modifications) entre l’Album de vers anciens et La Jeune Parque.

I) De quoi partir ou comment commencer ?

Les feuillets des brouillons datés de 12-13 permettent de répondre à la question :

– en juillet 1912 (II, 1) nous lisons : Gênes en 1892 où ont eu lieu « mes événements les plus importants. C’est là que je fis mon coup d’état et que je conçus cette exten[sion] de tout l’interne[…] cette méthode des limites[…]. Et c’est là mon fond ou ma forme ». Au bas de cette page le dessin de la couverture d’une publication envisagée sous le titre « La soirée avec Monsieur Teste et d’autres choses »

– au verso de cette page apparaissent les syntagmes suivants :

Une hésitation de figure voilée
J’ai ressuscité au large de l’ouïe
Je me suis reconnu. [Remarquons que le participe est au masculin alors que c’est la Parque qui est censée parler. Le phénomène d’identification est patent.]

 

– le 18 avril 1913 (III, 8), nous trouvons :

aller au delà
défaire le futur et le passé
ne plus se comprendre mais se voir » : ces deux dernières expressions me paraissent capitales.

  • le 30 avril (III, 23) des mots sur la page en vrac mais qui ne sont pas quelconques

énigmes                      échos
retentissements
crimes
désirs de jeunesse
des reflets de rougeurs
Rien de ce que je voyais n’était moi et j’étais toute là.

– en juin 1913 (II, 30)

voüte de silence
épée
cette voix                    hors de soi
miroir formé par cette voix
timbre             facile enfance
secrets
voix intérieure

Ce timbre m’étonna comme d’un étranger
Dans les miroirs de l’air vibrante sans défense
Je sentais les secrets de ma facile enfance
Les énigmes de honte et de confusion
De mon aurore nue un reflet de rougeur
Mes énigmes tremblaient sur les bords de ce cri
déchirés

Ces divers éléments indiquent plusieurs thèmes :

            – celui du temps et de la mémoire : tout se passe comme si Valéry, sous la pression de Gide et de Gallimard, cherchant un sujet pour son poème, n’en trouvait pas d’autre qu’un regard sur son passé, ce long temps qui le sépare de ses premiers vers et de la rupture radicale qu’il instaure à ce moment, avec la poésie. Valéry prend donc pour thématique cela même qu’on lui demande de faire : revenir sur ce qu’il a fait.

On saisit mieux par là la formule fameuse : « […] j’ai trouvé après coup dans le poème fini quelque air d’…auto-biographie (intellectuelle, s’entend)». (Corr. VG, 448). Qu’est-ce à dire ? — Que La Jeune Parque commence quand Valéry se retourne sur ce qu’il fut et refait le cheminement de sa vie intellectuelle, c’est-à-dire non seulement récapitule un parcours mais aussi cherche à restituer, à travers le processus de l’écriture les phases d’une identité qui se cherche : « Qui pleure là […] si proche de moi-même…? » [1-3] : telle est l’autoréférence (« je me voyais me voir », [35] qui a pour caractéristique la boucle – « Un cercle, a dit Valéry de La Jeune Parque ; si j’avais pu, je l’aurais fermé. »[2] – et l’auto-application, c’est-à-dire la confusion entre le sujet définissant et l’objet à définir, entre moi écrivant la vie de cette Parque et cet autre moi-même qu’elle est. Psyché, ce premier titre envisagé, était excellent qui disait la vie de l’esprit et le miroir, le théâtre de la vie mentale et ses «étranges personnages»[3]. Il ne s’agit donc pas simplement, comme chez Raymond Roussel, d’une méthode, du « Comment j’ai écrit certains de mes livres », mais de l’aperception du moi lointain, perdu peut-être, par un Je, et de l’authentification de soi par l’œuvre. En d’autres termes la Jeune Parque. « sai[t] ce que voit [ son] regard disparu» [160] : l’Album de vers anciens ; mais elle ne le peut qu’en dépouillant « ses robes successives » [80], celles d’une « race naïve » [50], c’est-à-dire trop adhérente à ce qu’elle a fait.

            La Jeune Parque répond à la question : que faire de mon passé ? et se surprend à penser, interdite : qu’ai-je fait ? ![4] (au sens où on fait son bilan mais aussi au sens où on commet une faute (« Quel crime par moi-même ou sur moi consommé?» [27] Tel serait le fond du poème, mais le fond n’étant qu’une forme impure, c’est cette forme impure qui fait retour et vient hanter sous forme de souvenir le présent et ceci d’autant plus qu’il est dérogé à la ligne de conduite que l’on s’était fixée. À Gide, en juillet 1912 (Corr. VG, 426) Valéry écrit : « Faut-il monter sur un théâtre qui, après tout et en vérité, n’est pas le mien ? […] Publier ce que j’ai fait, est-ce pas consacrer l’abandon et la catastrophe de ce pour quoi j’avais abandonné ce que j’ai fait ? »

D’où le thème de la faute et de la honte qui « est un grand sujet » (C, V, 97)). Et ici l’entremêlement de plusieurs niveaux, sensibles dans les vers 190 sq – en italiques dans beaucoup d’édition et en particulier dans la première – qui me semblent être le point de départ du poème, comme l’indiquent les trois feuillets datés de 1913 :

Souvenir, ô bûcher, dont le vent d’or m’affronte,
Souffle au masque la pourpre imprégnant le refus
D’être en moi-même en flamme une autre que je fus…
Viens, mon sang, viens rougir la pâle circonstance
Qu’ennoblissait l’azur de la sainte distance.

Et l’insensible iris du temps que j’adorai !
Viens consumer sur moi ce don décoloré ;
Viens ! que je reconnaisse et que je les haïsse,
Cette ombrageuse enfant, ce silence complice,

Ce trouble transparent qui baigne dans les bois…
Et de mon sein glacé rejaillisse la voix
Que j’ignorais si rauque et d’amour si voilée…
Le col charmant cherchant la chasseresse ailée.

Mon cœur fut-il si près d’un cœur qui va faiblir ?
Fut-ce bien moi, grands cils, qui crus m’ensevelir
Dans l’arrière douceur riant à vos menaces…
Ô pampres sur ma joue errant en fils tenaces,
Ou toi…de cils tissue et de fluides fûts,
Tendre lueur d’un soir brisé de bras confus ?

 

Trois remarques :

Il y a la faute réelle ou phantasmatique, commise dans l’enfance, qui ressortit à l’inconscient et au corps. Ici s’impose la notion freudienne d’après coup liée à la scène de séduction. Voici ce qu’en dit Freud : un événement sexuel traumatisant (séduction par un adulte) n’a pas pu s’intégrer dans le psychisme de l’enfant et n’a donc pas de signification. Plus tard, bien plus tard, survient un autre événement qui n’est pas nécessairement sexuel et qui va faire resurgir l’émotion sensuelle attachée au premier événement : cet après coup permet de réélaborer les expériences antérieures et d’accéder à un nouveau type de signification.

Ce retour du refoulé d’une faute réelle ou imaginaire – moment d’un vécu somatique – réactive une autre faute, intellectuelle s’entend, qui consiste à renoncer à ce qui faisait le sens de sa vie. Et le sonnet à « Hélène » qui fait partie des premiers manuscrits ne dit peut-être rien d’autre que cela : « Hélène belle pour les autres. Que me font ces cheveux, je ne cherche que nuit. On chante ma beauté, toujours cette beauté, mon crime. Être belle pour soi. Que me font ces regards, ces soupirs, désirs. Si je me vois au miroir, des larmes me viennent d’où ? » (I, 1).

Disjonction entre l’approbation des autres et ce qui compte pour soi seul[5] thème constant chez Valéry, depuis sa réaction négative de à l’article de Chantavoine de 1891 (Œ, I, 19). Nous avons donc toute une ambivalence dans cette reprise du passé qui devait se clore par un adieu à la poésie mais qui sera une ouverture et la source du poème.

Ce thème du souvenir d’une vie intellectuelle ne saurait se passer d’une évocation du maître disparu, Mallarmé, qui par sa présence imposante a suscité le retrait valéryen, et par son absence le fait redevenir l’enfant qu’il faut porter : « Terre trouble… et mêlée à l’algue, porte-moi./ Porte doucement moi » [304-5].

Ainsi dans ce regard vers le passé qui est pour Valéry la réponse à la question : de quoi puis-je parler pour dire adieu à la poésie ? nous avons : 1892 : la nuit de Gênes, les événements les plus importants : le viol que Mme de R. a perpétré sur son esprit par une emprise dont il ne se dégagera que par son « coup d’état » (II,1) ; la figure de Mallarmé comme présence enfouie, et l’insistance aujourd’hui de ceux qui lui demandent de recommencer, alors que pour lui recommencer c’est trahir, se déjuger, se dissoudre.

Relisons  les vers 190 sq.: le souvenir est un bûcher : il brûle et se brûle, en illuminant le passé. Il brûle dans la honte qu’il suscite, car tout cela avait été distancé. Il est temps maintenant de prendre en charge ce passé. Cette reconnaissance va servir en quelque sorte d’abréaction et délivrer une voix oubliée mais non inconnue : cette voix de contralto peut-être entendue…Flamme violente du souvenir donc irradiant ce visage honteux qui hésite à assumer le passé pâli dans le lointain temporel. Dans la descente vers les profondeurs, dans cette anamnèse, va surgir une voix, voilée d’amour, qui sera celle de la poésie.

Dans la version publiée au surgissement de la voix rauque… fait suite l’évocation d’une scène qui fait songer au tableau de Matisse, intitulé La verdure (Huile sur toile, 234x191cm, Musée Matisse, Nice, 1936-43).[6] Ce tableau s’inscrit dans la continuité d’une eau-forte de 1931 pour l’illustration de L’après-midi d’un faune de Mallarmé. Mallarmé est bien présent là aussi dans ce doute du héros touchant la réalité de son aventure (a-t-elle été vécue ou rêvée ?) : « Serais-je pur ?» dit le Faune de Mallarmé (Œuvres complètes I, La Pléiade, p. 154, [33] « Mon cœur fut-il si près d’un cœur qui va faiblir ? » dit la Parque[7], alexandrin qui sert d’épigraphe à l’édition du volume de Valéry intitulé Poésies de La Conque[8]. Là, les « bras défaits » [86], ici des « bras confus» [208].

Laissons le Faune à ses ébats et revenons aux brouillons. Les vers 190 sq. dont nous avons noté l’élaboration tâtonnante (III, 23 ; II, 30) sont contemporains d’autres vers ; certains, au verso de Gênes 1892, (II, 1 et 1 bis) page longuement travaillée dont je ne restitue que les vers du premier état (I, 17-18) et F. de Lussy, La genèse de la Jeune Parque, p. 41).

Encore dans mes os vibre la violence
Du cri que m’arracha l’excès de mon silence
Pour me désobéir une dernière fois…
Mais à peine surgi, je connus dans ma voix
Que j’ignorais si rauque et d’amour si mêlée
Une hésitation de figure voilée
Doute ! Et pressentiment d’une absence d’horreur
Pour mon arrière soif de l’ancienne erreur…
Nue aux miroirs de l’air, vibrante, sans défense
Contre tout le trésor des échos de l’enfance,
Moi, j’ai nourri d’azur enflé jusqu’à l’aigu
Tout le jaillissement de ce corps exigu
Cause frêle ici-bas d’une vierge éblouie
Que j’ai ressuscitée au large de l’ouïe
Et je me suis revue et je me suis souri
Sur les bords déchirés de mon extrême cri !

Or, ces vers ont été abandonnés : pourquoi ? Ils étaient trop explicites qui disaient : il y a eu un silence excessif (20 ans) ; sortir de ce silence c’est désobéir au serment que je m’étais fait à moi-même, mais cette désobéissance est la dernière, puisqu’il s’agit d’un adieu à la poésie ; dans le silence rompu, la reconnaissance de la voix d’autrefois, celle de l’Album, voix qui laisse une arrière soif, celle d’une ancienne erreur (jugement sur les poésies d’autrefois : « don décoloré »[146]). Nous voici maintenant démunis face aux échos de l’enfance (enfance de l’intellect et enfance du souvenir charnel) en ayant cependant « nourri d’azur enflé jusqu’à l’aigu » (allusion à l’aridité et à la pureté de ses recherches mentales) ce corps exigu, qui se trouve par la voix « ressuscité au large de l’ouïe (« Je me suis écoutée pour la première fois » (III, 32vo) ; et, sur le bord de ce cri, a lieu une nouvelle naissance acceptée, consentie : « Et je me suis revue et je me suis souri ». Vers donc abandonnés, parce qu’ils manifestaient un engagement dans la poésie que Valéry n’était pas encore prêt à totalement contracter.

Avant de conclure ce premier temps de mon propos je voudrais citer deux textes des Cahiers datant tous deux de 1913 : l’un d’avril 1913 (C, V, 12) s’intitule « Note pour la mémoire » : réflexion sur le rappel du souvenir, indépendamment de la durée mais en connexion avec la sensibilité. N’est ce pas qui se passe ici où une mise en condition émotive (pression extérieure, relecture des anciens poèmes) ressuscite le passé après coup ? L’autre texte, date des derniers jours d’août 1913 (C, V, 59)[9] : on y voit apparaître, d’une part, « l’être voilé » et ce « tableau de la pensée même quelque soit l’objet » qui n’est autre ici qu’elle-même ; en d’autres termes : qu’ai-je pensé ? ; d’autre part, la préférence donnée douloureusement à une autre âme, parce que « plus forte, plus transparente, plus puissante, plus riche, plus prolongée », créée par la volonté de celui qui la fait parler, celle de la jeune Parque.

Résumons : Valéry cherchant le sujet de ces quelques vers qui devaient accompagner les Vers anciens le trouve dans son autobiographie (qu’ai-je fait jusqu’à présent, que me font ces vers anciens ?) mais une autobiographie par la forme puisqu’elle est suscitée par le « comment j’ai écrit ? » Ici s’entremêlent – avec la thématique fondamentale du temps et de la mémoire – la rupture de la Nuit de Gênes, le souvenir de Mallarmé– une vision d’enfance réelle ou phantasmée où se fait sentir le poids du corps, de ses impulsions, de ses affects et enfin le trouble (« trouble transparent » [199] : quel merveilleux oxymore !) de la situation présente où il s’agit de renouer sur le plan mental avec un passé poétique que l’on avait récusé. Ainsi, ontologiquement et psychologiquement, ce ne serait pas la « larme » qui serait au commencement ni non plus le « serpent » (sinon médiatement, ici lové dans les bois), pas non plus « Hélène » (sinon dans ce refus d’être belle pour les autres) mais bien ces vers 190 sq. où le lointain passé vient se briser sur un cri qui rompt le silence.

II) Des poèmes de jeunesse (Album de vers anciens 1890-1900) à La Jeune Parque

Il faudrait faire l’analyse des « Fragments des Mémoires d’un poème » (Œ, I, 1464, 1480) où Valéry rappelle le lien entre les vers anciens et La Jeune Parque; mais un tel commentaire dépasserait les limites de cet article. Rappelons simplement qu’il avait été question (la lettre du 31 mai 1912, Corr.VG, 423-25.) de composer un volume qui aurait compris les poésies, la Soirée avec Teste, la Méthode de Léonard, divers fragments, peut-être la Conquête allemande, des fragments du Sommeil d’Agathe et de Teste en Chine. Puis ce projet tourne court : restent les poésies. Ici s’opère une sélection drastique[10]. En fonction de quoi cette sélection se fait-elle? — de données extérieures contingentes : Valéry n’aurait-il pas retrouvé tous ses tirés à part ? Ce serait étonnant, vu sa manie de conserver. En outre il n’aurait pas été difficile de demander les textes aux diverses revues, La Revue indépendante, La Plume, L’Ermitage, La Conque, revue de Pierre Louÿs, à laquelle Valéry avait participé pour tous les numéros, sauf le dernier. Quant à Gallimard, qui les fait dactylographier, là encore il aurait été facile de les faire rechercher.

Si cette hypothèse est la bonne, si c’est Valéry qui a rassemblé ses poèmes, comment peut-il s’étonner que cela fasse peu de vers (Corr. VG, 426) comme s’il le découvrait ?

autre hypothèse : Valéry les a éliminés, parce qu’il ne les trouvait pas adéquats, parce qu’il était devenu « rebelle à leurs effets » (Œ, I, 1480.). À cette seconde hypothèse, on peut trouver trois raisons :

1) il y avait dans ces poèmes pas mal de « pierreries » que Valéry supprimera par la suite, comme il le dit dans sa conférence sur le Narcisse, en 1941 : « À cette époque, les poètes disposaient volontiers de tous les trésors du langage des lapidaires. Ils dispensaient les pierreries dont ils croyaient enrichir leurs ouvrages. Depuis, la poésie a connu les restrictions, nous sommes devenus plus simples, plus pauvres. » (Œ, I, 1561).

2) beaucoup de ces poèmes non retenus renvoient à une atmosphère religieuse. Pour ne citer que quelques termes, on trouve : ostensoir, hostie, encensoir, chant grégorien, chœur, mystique, ciboire, calice, angélus, messes, encens, sacristie, etc. Il y a donc du sacré dans l’air, dont Valéry s’est en 1912-13 distancé, ne conservant, plus tardivement, que les « espèces d’or » ! [512]

3) Il semble que ces poèmes non retenus évoquaient trop certaines influences : Baudelaire « Rêve », Hugo, Verlaine, Poe.

En ce qui concerne les poèmes retenus, ils sont au nombre de 16, 46 pages dans l’édition de 1920[11]: « La Fileuse », « Hélène », « Naissance de Vénus », « Féerie », «Baignée », « Au bois dormant »,  « Le bois amical »,  « Un feu distinct »,  «Narcisse parle »,  « Épisode »,  « Vue », « Valvins »,  « Èté »,  « Anne »,  « Sémiramis », «L’Amateur de poèmes ». Beaucoup datent de 1890-92.

Le poème qui ouvre le recueil, « La Fileuse », et le texte en prose qui le ferme, « L’amateur de poèmes », nous disent tous deux, le premier sous une forme métaphorique, le second sous une forme plus explicite, ce qu’il en est du travail poétique ou plutôt de l’inspiration (au sens pneumologique) : « […] je respire une loi qui fut préparée; je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence. »(Œ, I, 95). Quant à « La Fileuse », dont l’épigraphe dit l’abandon à la Providence[12] « elle déroule sa laine comme le poète le texte que nous lisons […] le poète file l’haleine, son vers est affaire de souffle, de respiration profonde, de mélodie.»[13] Nul n’était donc besoin d’attendre la Parque pour que le poème n’eût pas d’autre objet que de nous dire l’essence de la poésie. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’Album s’ouvre sur « La Fileuse » et devait se clore sur La Jeune Parque, bref sur un fil.

Si nous laissons de côté certains textes[14] resteraient dix poèmes qui sont tous des sonnets. Quels points communs y a-t-il entre eux et La Jeune Parque. ?

en ce qui concerne le contenu :

– présence constante de l’eau, souvent de la mer, de la rivière aussi ; bref de l’onde, des flots, des conques : l’imagination matérielle de Valéry, au sens de Bachelard, a incontestablement pour élément l’eau.

– thème du sommeil, dans lequel on sombre, auquel on s’abandonne.

  • thème de la quasi-nudité féminine, de la « chair confuse »(Féerie,[12)] masquée par la chevelure « longs brins légers»[106] par des bras et des mains errantes. Tous ces thématiques ne sont pas absentes de La Jeune Parque.

en ce concerne la forme :

Là, une surprise car, contrairement à ce que l’on répète à satiété, les modifications apportées semblent minimes : variations dans la ponctuation, variations entre majuscules et minuscules, quelquefois un mot à la place d’un autre, mais rien de bien notable. Sauf certaines exceptions, tout se passe comme si Valéry n’avait pas vraiment retravaillé ses poèmes. Et pourtant lorsque l’on consulte à la B.N. le NAF 19003 où figurent les anciens poèmes, il y a des quantités de vers essayés, de propositions esquissées, bref une multitude de gammes faites autour de ces poèmes qui n’aboutiront pas à des modifications substantielles.

À la page 125 bis, on trouve cette remarque : « ce serait intéressant d’oser publier un poème dans un état, etc. Pourquoi non. Pour et contre. On peut argumenter sur les esquisses. La magie de l’accompli. » Valéry n’aurait donc pas invalidé complètement notre travail. Qu’il fut généticien avant nous, nous le savions : voir C, XV, 481.

Cela dit, émettons l’hypothèse que si on peut – ainsi dans les brouillons de La Jeune. Parque – jeter sur le papier des ébauches de vers, reprendre et essayer de prolonger, on peut sans doute moins facilement modifier ce qui s’impose non dans la virtualité mais dans la stabilité de l’imprimé. Et puis quel sens cela aurait-il de transformer de fond en comble des poèmes déjà parus, même s’il s’agit de Revues plus ou moins confidentielles, dans un ouvrage dont le titre serait : Album de vers anciens ?

En outre, raison plus substantielle à cette quasi-absence de modifications entre le moment où ces vers ont été écrits (1890-92) et aujourd’hui (1913), Valéry n’est plus le même : tout le travail abstrait des Cahiers est là. Une lettre du 21 juillet 1912 en porte témoignage : « Quant au Livre… [celui donc commandé] Mon hésitation existe. Mélange très simple de désintérêt, d’orgueil, de fatigue même à songer aux épreuves [Valéry n’envisage donc que de corriger des épreuves], de ce mépris inné chez moi pour mon inachèvement foncier, et enfin de démolition moléculaire. » Et un peu plus loin dans cette même lettre : « Je t’écris […] au milieu de bouts de papiers inextricables où je n’arrive pas à me retrouver. C’est une analyse de la surprise et de l’attente que je voudrais liquider et j’en crève et j’en bâille. » (Corr. VG., 428) Les intérêts intellectuels de Valéry ont donc changé et on comprend assez que cette relecture de ces anciens vers l’ennuie.

On peut, certes, repérer évidemment des passages, des circulations, des parallélismes. Mais dans la mesure où on n’est plus dans le même monde, les transactions sont opérées par le seul jeu des signifiants.

Dans l’ensemble des poèmes retenus par Valéry pour l’édition de 1920, trois poèmes méritent peut-être une mention à part :

1) le poème intitulé « Féerie » (1920, voir Œ, I, 1545) : on trouve le travail sur ce poème dans les manuscrits de La Parque et on peut les dater de 1913-14. Le thème du reptile (les flots comparés à de blancs reptiles) dans l’Ermitage en 1890 sera repris dans « Fée » en 1915 mais disparaîtra de l’Album de 1920, sans doute parce que les reptiles sont allés se glisser ailleurs, dans La Jeune Parque. De même le thème de la voix douce qui chante dans la nuit (L’Ermitage) deviendra en 1914, « le diamant fatal qui fèle (sic) toute la nuit » …pour s’achever dans la voix rauque et d’amour si voilée de la Parque.

2) « Un feu distinct » : ce poème est ébauché dans les Cahiers CI, II, 61 ; il ne sera pas publié en revue. Il sera repris, modifié assez considérablement et publié en 1920. Il se relie à toute la thématique d’ Agathe qu’il préfigure et est en rapport avec La Jeune Parque et la descente dans le sommeil.

3) « Épisode ». En NAF 19002, on trouve : « terre trouble » etc., vers qui s’intégreront à La Jeune Parque et disparaîtront du poème « Épisode ».

 

Un feu distinct. Version initiale, vers 98-99 (CI, II, 61)  La Jeune Parque.
Je m’endors davantage et descends plus encore

Dans le meilleur du fond de la nuit qui ignore

Je poursuis la douceur de cette extrémité.

Brouillon (19003, 63) : Le suspend sur l’écueil mordu par la merveille.

Mais le sommeil s’éprit d’une douceur si grande (424)

Quelle conque a redit le nom que j’ai perdu ? (446)

Le sais-je, quel reflux traître m’a retirée

De mon extrémité pure et prématurée.(442)

                           Version définitive
Et mon rire étranger suspend à mon oreille

Comme à la vide conque un murmure de mer,

Le doute, – sur le bord d’une extrême merveille,

Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?

 

[…]et sur l’écueil mordu par la merveille

J’interroge mon cœur quelle douleur l’éveille (27-28)

 

Épisode. Brouillon (NAF.19002) J.Ps, I, 5
Terre mêlée à l’herbe

Hérissée et une main glacée

Terre mêlée à l’herbe et rose porte-moi

Porte doucement moi jusqu’à ce que je pleure

[Ces vers apparaissent sur un feuillet manuscrit de 1898. Ils resteront à l’état d’ébauche ; ils disparaissent d’«Épisode » pour s’intégrer à La Jeune Parque. [304]

Terre trouble… mêlée à l’algue, porte-moi

Porte doucement moi

 

Lorsque l’on regarde l’Album de vers anciens de 1920 on trouve de très minimes corrections par rapport aux années 1890-92, comme si la paresse de Valéry ou l’impossibilité d’y rien changer sans détruire le tout avait joué. En revanche, si on observe les brouillons de ces poèmes non remaniés, on assiste à un infini travail, proche de La Jeune Parque. Tout se passe comme si la simple présence des poèmes déclenchait ce qui n’a pas de rapport avec eux et s’élabore ailleurs. Un dernier exemple pour illustrer cela : le poème intitulé « Profusion du soir », poème abandonné, publié seulement dans l’édition de l’Album de 1926 : dans les brouillons de ce poème (NAF, 19002, 158), on peut lire :

un oiseau qui varie
coupant d’un miroir d’aile
un oiseau pur miroir de l’aile qui varie
Je vois l’aile frémir d’un oiseau qui varie
Traversé d’un miroir d’aile ma rêverie

Le grain mystérieux de l’extrême hauteur
Du soleil soutenant la puissante paresse

Seuls ces deux derniers vers appartiendront au poème dont ils constitueront les vers 4 et 1. Les autres sont des variations préparatoires à La Jeune Parque :

[169] Mes pauses, sur le pied portant la rêverie
Qui suit au miroir d’aile un oiseau qui varie

C’est pourquoi, sans doute, le poème fut abandonné…

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

regine.pietrawanadoo.fr

 

  • Pietra R., « De La Jeune Parque à Album de vers anciens et vice versa, de la source au commencement », Paul Valéry 11 : « La Jeune Parque » des brouillons au poème nouvelles lectures génétiques / textes réunis et présentés par Françoise Haffner, Micheline Hontebeyrie et Robert Pickering, Caen, lettres modernes Minard, « La Revue des Lettres modernes », 2006, p.43-57

[1] « La source est le fait en deçà duquel l’imaginaire se propose (C, XXIII, 592). On relira avec profit : Jacques Derrida, «Quale Quelle», dans Marges de la philosophie, Paris, Minuit, 1972, p. 327 sq.

[2] Cité par Octave Nadal, La Jeune Parque, Paris, Le club du meilleur livre, s.d., p. 93. Sur l’auto référence, on pourra consulter entre autres : Douglas Hofstadter, Gödel, Escher, Bach, Paris, InterEditions, 1985 ; Christophe Genin, Réflexion  de l’art. Essai sur l’autoréférence en art, Paris, Kimé, 1998.

[3] Voir C, IV, 612, et le bel article de Françoise Haffner dans Paul Valéry 9, Autour des Cahiers, Lettres modernes Minard, Paris, 1999, p 183.

[4] Cette hésitation entre le point d’interrogation et le point d’exclamation, Valéry l’a éprouvée au vers 32 où le mot « toute » est suivi d’un point d’exclamation dans l’édition originale (1917) et d’un point d’interrogation en 1921.

[5] Voir Marina Giaveri, « La «  voix ignorée «  de la Jeune Parque. », BÉV,  n° 29, mars 1982, p. 56

[6] Dans l’ouvrage de Marcel Schneider consacré à Matisse, un tableau Nymphe et Satyre de 1909, aujourd’hui à L’Ermitage, peut-être exposé chez Bernheim jeune vers 1909, dont on pourrait se demander si Valéry avait pu le voir. Plus intéressantes les remarques de Schneider , selon lesquelles alors que à la fin du XIXe siècle, la femme était  considérée comme captatrice, prédatrice, vers 1905, dans un groupe auquel Matisse appartenait,  les choses vont s’inverser et la femme devenir la proie de l’homme.

[7] Dans le commentaire que Valéry fit lui-même des vers 190-208, il parla de « retour vers la jeunesse » « troubles de la puberté – souvenirs évoquant les premières pudeurs » ; quant à la « chasseresse ailée » elle n’était autre que « Mademoiselle Éros » : voir Judith Robinson, « Un nouveau visage de La Jeune Parque : Le poème commenté par son auteur, BEV, N° 25, octobre 1980.

[8] Ronald Davis, 1926. En tête de ce volume, on peut lire qu’il contient la version primitive de la plupart des pièces qui figurent profondément modifiées dans l’Album de vers anciens »

[9] Cité par Bruce Pratt, Rompre le silence, Paris, Corti, 1976, p. 15

[10] Si l’on considère tous les poèmes de ces années-là que nous donnent les pages 1576 à 1605 de La Pléiade –  et il y en a bien d’autres – et si l’on exclut tous les poèmes de l’extrême jeunesse (voir BN. NAF 19001)

[11] L’édition de 1926 sera augmentée : ils seront 19.

[12]Lilia, neque nent » (les lis ne filent pas), Matthieu 6, 18.

[13] Je renvoie ici à l’admirable analyse qu’en a donnée Daniel Bougnoux, Cahiers du XX e siècle, N° 2, 1974, p.85 à 105.

[14] Je laisse de côté le Narcisse dont le thème sera repris dans Charmes  « Été », qui a donné lieu à deux études génétiques; « Anne » dont le texte a, en 1900, compris 6 strophes,  puis 5 en 1912 et 13 dans l’édition de 1920 ; ici la comparaison des différentes versions nécessiterait une étude à part ; je laisse de côté de côté également Sémiramis qui n’apparaît qu’en 1920 et qui donc, en toute rigueur, ne fait pas partie des vers anciens.

Laisser un commentaire