« Mais c’est Byzance ! » : Benda ou l’éternelle arrière-garde22 minutes

Permettez-moi quelques préalables :
– tout d’abord je dois des excuses à William Marx, car j’ai lâchement abandonné le sujet, dont il avait été prévu que je parlerais, à savoir : l’arrière-garde dans les arts plastiques. J’ai déclaré forfait, car je n’ai pas trouvé d’arrière-garde, du moins dans la période ici envisagée. Antérieurement à celle-la, on aurait pu penser aux Préraphaélites : étaient-ils d’arrière-garde ? ce n’est pas sûr. Dans le XXe siècle, les arrière-gardes ont été occultées par les avant-gardes qui se succèdent à un rythme accéléré : postimpressionnisme, fauvisme, cubisme, dadaïsme, surréalisme, etc. Sans doute certains peintres auraient-ils pu être considérés comme tels ; mais ils sont, soit oubliés, soit condamnés par notre jugement rétrospectif comme académiques, adjectif aujourd’hui connoté péjorativement, ce qui n’était pas le cas au XIXe siècle. Sans doute encore – et c’est une acception du terme d’arrière-garde qu’on pourrait envisager – certains mouvements dans leurs prolongements déclinants ont-ils eu d’ultimes avatars : les surréalistes d’après 1945 (Serpan, Le Maréchal) ne seraient-ils pas l’arrière-garde du surréalisme ?

– le postmodernisme ne me paraît pas correspondre à ce qu’on appelle arrière-garde, ne revendiquant aucun retour à …mais raboutant des morceaux divers de la tradition tout en la dénonçant en tant que telle. Cette absence d’arrière-garde ne concerne-t-elle que les arts plastiques ? Qu’en est-il de la musique ? Adorno, dans Philosophie de la nouvelle musique, a construit toute sa démonstration sur l’opposition entre Schönberg, représentant l’avant-garde, et Stravinsky, représentant de l’arrière-garde, musique donc complètement dépassée. Je laisse à Adorno la responsabilité de son jugement guidé par un certain nombre d’a priori que beaucoup (dont je suis) trouvent injustes. Naguère, Benoît Duteurtre dans son Requiem pour une avant-garde vouait aux gémonies le dodécaphonisme et la musique sérielle et tout particulièrement Boulez. Mais cette critique de l’avant-garde, et surtout de son impérialisme, que personne, je crois, ne met en doute, indique-t-elle pour autant une position d’arrière-garde ? En d’autres termes, toute critique de l’avant-garde est-elle d’arrière-garde ? Dans le cas précité, je ne le pense pas, car s’il y a retour au tonalisme, il y a aussi –  ce que ne font pas les arrière-gardes – ouverture sur d’autres types de musiques, exotiques par exemple, et donc renouvellement.

On peut donc s’interroger sur les raisons de l’adéquation de ces termes à la seule littérature. Une des réponses possibles serait l’importance de la notion de classicisme, auquel se réfère constamment l’arrière-garde, classicisme jamais dépassé, même si on le subvertit. La querelle des Anciens et des Modernes dans laquelle se constitue peut-être les notions d’avant et d’arrière-garde est bien une querelle littéraire. Même si ce terme est employé dans les autres arts, il n’y règne pas en maître et on verra un Wölfflin[1] accorder une place au moins équivalente au baroque qu’au classicisme. Quant à l’application de ce dernier terme en musique, on sait à quel point il flirte avec le baroque, puisqu’un Bach sera tantôt qualifié de baroque, tantôt de classique.

Je voudrais maintenant justifier mon titre : « Mais c’est Byzance ! » est une exclamation proférée positivement par le vulgaire pour célébrer la profusion gastronomique. Je le prends ici par antiphrase prononcée avec un certain dégoût par Benda, indifférent à tous les plaisirs charnels. Une autre acception de cette formule renvoie évidemment à La France byzantine, ouvrage où Benda stigmatise toute la littérature du XXe siècle (je ne vois aucune exception !) qui voile sa nullité sous les oripeaux de l’hermétisme et de la sophistication[2].

Benda donc (1867-1956). Quelques repères biographiques concernant sa formation me semblent ici utiles : une formation scientifique (il visait polytechnique, sera reçu à Centrale où il s’ennuiera fermement dans toutes les disciplines où la science n’est pas seulement fondamentale mais requiert application) ; une licence d’histoire à la Sorbonne. Nous avons là le profil – il ne variera pas – d’un homme qui ne se sent bien que dans les plus hautes abstractions, l’objectivité du fait, la rigueur du raisonnement, l’exigence de la preuve. Ajoutons à sa formation la culture d’un autodidacte qui vénère plus que tout Descartes et Spinoza, goûte fort Darwin, Poincaré, Maxwell, Boltzmann, bref un épistémologue[3] égaré parmi les poètes ; bien plus un philosophe, du moins en esprit, parmi les littéraires qu’il comprend mal.

Rien ne me paraît mieux résumer Benda, cet homme à principes (mot à prendre aussi bien au sens scientifique que philosophique et moral) que ces vers de Malherbe :

            « Qu’en dis-tu ma raison ? Crois-tu qu’il soit possible

             D’avoir du jugement, et ne pas l’adorer ?[4]

J’ai un peu subverti le sens de ces vers mais non la syntaxe, l’adoration visant dans ce sonnet la belle Caliste et non le jugement et la raison ; mais mon détournement s’accorde avec le rationalisme de Malherbe et la passion qu’étrangement Benda avoue pour la raison [5] qui ne connaît que des essences éternellement semblables à elles-mêmes : ainsi, entre autres, la Vérité, la Justice, qui exigent le plus total désintéressement, qui ne souffrent aucun compromis, qui sollicitent les plus grands égards dans l’analyse pointilleuse qu’on peut en faire : voir, en particulier, la Réponse aux Défenseurs de la doctrine[6], la doctrine étant ici celle de Bergson. Il m’est arrivé de penser, de façon anachronique, que dans ce souci de dissociation[7], Benda aurait beaucoup apprécié les philosophes anglo-saxons contemporains.

Cette raison, qui brille dans le ciel intelligible à la façon d’une étoile qui ne mourrait jamais, opère, tel un tyran, en supprimant tout ce qui serait susceptible de faire obstacle à sa domination : en premier lieu, la vie, l’existence, épiphénomène de la chose-en-soi. On songe à cette phrase de Villiers de l’Isle Adam : « Vivre ? Les serviteurs feront cela pour nous »[8] ou à cette autre, reprise par Benda lui-même :« Mon royaume n’est pas de ce monde »[9].

On comprend aisément que cette forclusion de l’existence au profit du seul triomphe des essences (il n’y a pas plus anti-sartrien que Benda) scotomise toutes les vibrations qui donnent leur prix à notre vie, à savoir :

– la sensation trop éphémère, trop subjective, trop individuelle, trop incapable d’être conceptualisée, c’est-à-dire d’être universalisée ; je vous laisse imaginer – et vous le ferez sans mal  – le carnage parmi les poètes ou des écrivains, tel Proust.

– le sentiment, lui aussi frappé de caducité, par son relativisme : en lui quelque chose de poisseux auquel la raison répugne. Il y a chez Benda une suspicion constante vis-à-vis de l’affect et, on s’en doutait, vis-à- vis de l’inconscient et donc de la psychanalyse : l’angoisse n’est pas « son véritable métier »[10]. Tous ceux qui se plaisent dans le cloaque du fond de l’être humain, non seulement perdent leur temps mais se salissent et péchent. Ce même manque de clarté qui rend glauques nos profondeurs condamne au même titre tout ce qui, appartenant à des domaines plus spirituels, serait de l’ordre du mystérieux, de l’incommunicable, du mystique. Essayons de systématiser (Benda aimait bien ce mot) : apologie de l’idéalisme et de l’intellectualisme ; panégyrique de la raison, non seulement en tant que principe directeur, mais aussi dans ses différentes modulations : construction solide, argumentative, déductive, etc. Élimination de tout pointillisme, de tout non finito. Agacement vis-à-vis de toute écriture fragmentaire, inachevée, de tout brouillon : assurément Benda n’aurait pas été un adepte de la critique génétique !

J’ai le sentiment d’avoir été peut-être un peu trop manichéenne. Mais Benda l’était aussi, avec vigueur. J’en veux pour preuve cette liste que l’on peut dresser, à la manière des surréalistes, entre ceux qu’il faut lire et ceux qu’il ne faut pas lire :

– Ne lisez pas (je cite en vrac sans souci de chronologie, ni de distinction entre les domaines) : Lautréamont, Michaux, Verlaine, les Cyniques, les Sophistes, Paulhan, Apollinaire, Péguy, Claudel, Maeterlinck, Brice Parain, Bernanos, Sartre, Aragon, Suarès, Léon Bloy, Nietzsche, Giraudoux, Leibniz, Fénelon, Stirner, Heidegger, Baudelaire, W. James, Saint-Simon, Anna de Noailles, Bergson, Pascal, Balzac, Montaigne, etc.

– Lisez : Racine, Descartes, Boileau, La Fontaine, Tocqueville, Claude Bernard, Saint-Èvremond, Voltaire, Chateaubriand, Fontenelle, Leconte de Lisle, La Bruyère, Taine, Spinoza, Buffon, Gautier, Renan, Lamartine, A. France, etc

Remarquons que Benda élimine ceux qui ont pratiqué le lyrisme (Anna de Noailles, Baudelaire, Verlaine), le pathétique (Léon Bloy, Nietzsche, Lautréamont), le mépris des valeurs éternelles (Stirner, les Cyniques, les Sophistes), la préciosité (Giraudoux), ceux qui ont eu le culte de la fluidité (W. James, Bergson), ceux qui se complaisent dans l’anecdote (Saint-Simon), ceux qui ont valorisé l’angoisse (Heidegger, Sartre), ceux qui ont méconnu la valeur du langage fait pour désigner le réel, le dénoter et non pratiquer la rhétorique (Paulhan), les « extracteurs de réel » (Pascal, Balzac). Parmi ceux dont Benda recommande la lecture : les classiques (Racine, Boileau, La Fontaine, La Rochefoucault ); les Parnassiens (Leconte de Lisle, Gautier ) ; les esprits scientifiques ( Buffon, Montesquieu, Tocqueville, Taine, Renan.). On pourrait s’étonner de voir figurer dans cette liste un romantique comme Lamartine : c’est qu’il s’agit d’un amour qui avait commencé dès la jeunesse[11], pour celui qui avait su placer le sentiment à sa juste place[12] et, surtout, parce que Benda se reconnaîtra dans cette phrase de Lamartine sur Saint-Just : « Son cœur absent ne reprochait rien à sa conscience abstraite, et il mourut odieux et maudit sans se sentir coupable. »

À l’opposition de la raison et de la vie, de la raison et de la sensation, il faut ajouter une troisième opposition : celle du fond et de la forme. Il y a, d’une part, la pensée, les idées, de l’autre, la « superstition française de la forme »[13], du style. Les écrivains qui ignorent les concepts trouvent séant de se réfugier dans le culte d’une expression d’autant plus sophistiquée qu’elle est vide de contenu. Trissotin, qui dans la littérature du XXe siècle est légion, prend sa revanche. L’alexandrinisme, le byzantinisme masquent mal une misère intellectuelle que le clerc, dans un combat d’arrière-garde, tâche de dénoncer, afin de ne pas déroger à un Absolu dont il est le gardien.

Examinons de plus près les présupposés de cette attitude caractéristique, nous semble-t-il, d’une appartenance à l’arrière-garde :

– conviction éthique[14], profondément enracinée, de l’éternité des valeurs, sans cesse menacées et toujours à défendre contre les barbares, c’est-à-dire ceux qui peinent à gagner leur vie et qui ne peuvent vivre de la seule occupation qui vaille qu’on s’y consacre : la contemplation des vérités éternelles réservée aux clercs ; à défendre aussi contre les femmes peu aptes à cet ascétisme[15].

– sentiment que le temps n’a de valeur que dans sa dimension passée et qu’il n’y a rien à attendre de l’avenir : négation de tout progrès, de toute nouveauté  ; refus de la notion d’originalité : ainsi Benda pense- t -il qu’après 1880 la littérature est entrée en décadence pour avoir préféré à la méditation cloîtrée l’engagement dans le siècle, un siècle contre lequel il va polémiquer sans cesse avec une rare violence verbale.

Toutefois, à la différence de la plupart des arrière-gardes qui se situent politiquement à droite, Benda, cet aristocrate de goût, né « d’un juif du vieil Orient » et d’une « petite juive du marais parisien »[16], cosmopolite dans l’âme, répugnant à toute participation à l’Histoire qui est trahison, sut, lorsque l’exigence morale de vérité et de justice s’imposait, dénoncer à la façon de Spinoza, les « Ultimi barbarorum« , en l’occurrence les anti-dreyfusards, ou encore, à la façon de Voltaire dans l’affaire Calas, les injustices. Lui, farouchement individualiste, prit parti pour les républicains espagnols, les Abyssins[17], le socialisme. Sa sympathie pour le communisme ira non pas à un dogme – c’est pourquoi il ne ménagera pas ses reproches à la dialectique marxiste qui n’est qu’« union mystique avec le devenir »[18] – mais à cette « utopie de justice » qui « veut la destruction des privilèges de naissance et de classe »[19].

Benda, d’arrière-garde donc par sa détestation du présent, son mépris de toute action qui compromet, son ressentiment, mais d’avant-garde dans certaines de ses prises de positions courageuses. Il y a moult contradictions chez cet homme qui se voulait à l’écart et qui pourtant occupa une place centrale dans la critique littéraire du XXe siècle, chez ce clerc qui, un temps, ne dédaigna pas les mondanités, chez ce cosmopolite qui haïssait les pacifistes[20], chez ce patriote qui pensait que l’idée de nation française était désuète et qu’il fallait[21], écrivait-il, en 1933, la remplacer par celle de nation européenne.

Comment situer Benda dans le débat qui nous occupe ? Lui savait en tout cas quelle était sa place. Il écrivait dans la première phrase de l’avant-propos de La France byzantine : « Un de nos efforts, dans l’étude qui suit, a été de parler de la littérature de notre temps, en oubliant qu’il est nôtre, mais comme fera au XXXe siècle un historien des lettres françaises ou comme nous parlons nous-mêmes des écrivains de l’âge de Saint Louis. » Point de vue de Sirius donc. Je ne sais pas, nous ne savons pas, ce que le trentième siècle pensera de Benda, et même s’il en conservera le nom. Lui-même d’ailleurs savait la précarité de la critique, même s’il plaçait son rôle au-dessus de l’art, puisque le critique juge et ne se borne pas à faire preuve d’originalité.

J’ignore la survie de l’œuvre de Benda ; mais je vois dans sa réaction, car Benda ne fait que réagir (réactionnaire donc), ses ouvrages étant pour la plupart des pamphlets, genre à la vie brève, je vois dans sa réaction quelque chose de sain qui suscite l’admiration pour le combat du seul contre tous. Cependant je ne peux m’empêcher de penser que cet esprit si rigoureux, systématique, cet homme aux idées claires et distinctes a confondu, tout en ayant quelquefois conscience[22] :

– la science et la littérature, l’idéal d’objectivité de celle-là où l’exactitude, la précision, la rigueur sont de mise avec l’idéal de celle- ci qui, sans exclure les exigences précitées, se permet l’allusif, la nuance, le sous-entendu, car l’objet étudié n’est pas le même, la matière non plus mais l’homme dans la diversité de ses expressions.

– en outre, la science dont Benda fait son modèle n’est déjà plus de son temps et malgré ses démentis, ce qu’il pensait qu’elle était : ses catégories sont descendues du ciel aristotélicien et même kantien pour tenter de prendre en compte le désordre, le complexe, la relativité : théorie du chaos en physique, indéterminisme. Le scientifique connaît le bricolage, le tâtonnement, la constante remise en question, le changement de paradigme (Kuhn), la falsifiabilité (Popper). Le fameux principe d’identité, auquel Benda tenait tant, a fait long feu. On peut à la fois être et ne pas être, avoir une masse négative, ou encore, comme l’a dit Bachelard, que Benda n’aimait pas, être en face de choses qui deviennent des riens. Ainsi l’idéal d’une science statique ne saurait plus convenir à la science contemporaine. Quant aux lettres, elles s’abreuvent à ces investigations auxquelles on ne refuse plus le nom de sciences, seraient-elles humaines, donc molles.

– la philosophie et la littérature. Je suis mal placée pour maintenir la séparation stricte entre des domaines à laquelle, semble-t-il, l’Université tient, puisqu’elle m’a, il y a maintenant quelques années, reproché de n’avoir pas rendu à César (ici, la littérature) ce qui est à César et à Dieu (la philosophie) ce qui est à Dieu : l’objet du litige étant Valéry, que Benda n’aimait pas. L’Université serait-elle aujourd’hui d’une autre humeur ?  En tout cas pas Outre-Atlantique.

Il y a, pour Benda,  un domaine où on pense et un autre où on charme. Le premier est celui des idées qui s’enchaînent rigoureusement entre elles, le second, celui des impressions, des sentiments, des séductions verbales. Dans le premier, les idées existant en elles-mêmes sont comme détachées du langage qui les exprime. Dans le second, la forme, le style ne font qu’un avec le contenu. En outre, la forme requise d’un système philosophique, comme elle l’est d’une architecture, n’est pas du même ordre en littérature où les genres peuvent varier (Benda en refusait la confusion), où la brièveté a sa place (aphorisme), où les rhumbs valéryens, que Benda exécrait, montrent une pensée en acte d’où la poésie n’est pas absente, n’en déplaise à Benda, qui soutenait que la poésie est incompatible avec la pensée.

Outre ces assimilations abusives des idéaux littéraires à la science et à la philosophie, Benda nous semble avoir commis certains faux sens. J’en énumère quelques-uns cependant :

– contresens sur le mot vie, dont la seule mention le mettait en rage, voyant en lui la raison de tous les maux actuels. Et ici le grand coupable, que j’ai à peine cité, c’est Bergson. Bergson, coupable, dans L’Evolution créatrice de n’avoir pas voulu voir que la science n’opère qu’à partir du stable et que la pensée, dans sa conceptualisation, arrête ce qui est fluide, mouvant. Notons que ce sera précisément le reproche que Bergson fera à la science et à ses catégories. Mais il faut alors assumer que ce n’est plus de la science ne manquerait pas de rétorquer Benda. Absurdité donc de la pensée biologique de Bergson.

– stupidité également de la conception bergsonienne de la vie intérieure comme durée et de la prétention à saisir notre moi profond, alors qu’il nous est impossible de nous connaître nous-mêmes[23].

– glissement de sens entre la vie et l’existence qui permet à Benda de jeter dans la géhenne Bergson et les existentialistes et de confondre le corps vécu avec celui qui est sous le scalpel du chirurgien, etc.

– contresens sur les rapports du réel et du langage. C’est sans doute ici que Benda rejoint le plus les arrière-gardes, n’acceptant pas cette quasi-autonomie du langage littéraire qui recrée son objet, ne se bornant pas à le dénoter, ne voulant pas considérer qu’entre les mots et les choses les relations sont plurivalentes.

Il y a, dans la fougue que met Benda à défendre le classicisme et à pourfendre la littérature moderne des outrances qui, si on ne les met pas au compte de l’incompréhension, sont à verser sur celui de la mauvaise foi, comme Claude Edmonde Magny n’hésitait pas à le dire.  Deux exemples :

– est-il juste de prétendre que  » la volonté des Proust et des Gide [ est ] de situer tout l’authentique dans l’inconscient« [24] ?

– n’est-on pas ridicule en disant que Valéry, qui pourtant ne se voulait pas philosophe, a fait de la philosophie dans la strophe du « Cimetière Marin » où il évoquait Zénon  ?[25]

– ou encore d’écrire que cette pensée de Valéry : « L’intelligence est la faculté de notre âme de ne rien comprendre à notre corps  » est tout simplement la négation de la biologie »[26]. Face à de telles remarques, on a envie de répondre, reprenant le titre d’un ouvrage de Benda : Non Possumus.[27]

Benda peut être considéré comme d’arrière-garde non pas parce ce qu’il défend est mort ou dépassé mais par la manière dogmatique, exclusive ou, comme on dirait aujourd’hui, psycho-rigide qu’il a de le défendre. Se sentant requis par l’Absolu,  il s’est arc-bouté dans une intransigeance proche de l’aveuglement.

Au fond je pense qu’on pourrait lui savoir gré d’avoir rappelé les droits de la raison et de l’intelligible s’il ne l’avait fait aux dépens de la sensibilité à laquelle ses maîtres à penser, Descartes et Spinoza, ont accordé dans le Traité des passions et les livres III et IV de l’Ethique beaucoup plus qu’il n’était prêt à lui accorder.

Il y a chez Benda, comme chez tous les intégristes, ici de la religion de la raison, une absence de résonance à la vibration des choses et des êtres. Et l’esprit de géométrie n’est pas forcément incompatible avec l’esprit de finesse. Assurément il était plus philosophe que proprement littéraire et il est quelquefois sidérant de voir à quel point, sciemment ou inconsciemment il a manqué de perspicacité.

Mais surtout Benda s’est drapé dans ses certitudes et ne les a jamais mises en doute, opération qui n’est pas, que je sache, contraire à la rationalité. Absence de distance critique, manque d’humour. Sorel lui en fera le reproche en disant qu’il parlait « toujours sérieusement »[28]. C’est pourquoi il n’admettait pas[29] que Pascal, tel un vulgaire journaliste, ait pu affirmer : « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher » [30] ; il méprisait Nietzsche d’avoir dit : « Je me ris de tous les maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes »[31]. Il n’aimait pas, pour de multiples raisons, celui qui avait dit : « Au commencement était la blague »[32]. Benda n’était que sérieux et se gaussait de Gide qui distinguait le sérieux de la gravité[33]. Alors à celui qui sommait constamment ses interlocuteurs de rendre compte de ce qu’ils voulaient dire, nous aimerions qu’il nous expliquât son souhait ultime, espérons-le réalisé : « Je voudrais mourir more geometrico. »[34]

                                                           Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr


[1]. Henrich Wölfflin, Principes fondamentaux de l’histoire de l’art (1915), Gérard Montfort, 1984.

[2]. Julien Benda, La France byzantine, Gallimard, 1945. Remarquons que, cinquante ans avant Benda, Vittorio Pica avait désigné sous ce terme la littérature de son temps, en particulier celle de Mallarmé : voir « Les modernes byzantins », La Revue indépendante, février mars 1891.

[3]. Voir, par exemple, son avant-propos à l’ouvrage de Georges Sorel, « Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes » Cahiers de la quinzaine, 16e cahier de la huitième série, pp. 7-18. Sans doute n’est-ce pas un hasard si l’édition de 1975 de La Trahison des Clercs est préfacée par A .Lwoff qui considère Benda comme « un scientifique » (p. 24).

[4]. Malherbe, « Il n’est rien de si beau » Poésies/Gallimard, 1971, p.114.

[5]. La Jeunesse d’un Clerc (1937), suivi de Un régulier dans le siècle (1938) et de Exercice d’un enterré vif (1947), Gallimard 1989, p.182. (Nous citerons désormais La Jeunesse…)

[6]. Sur le succès du Bergsonisme, précédé d’une Réponse aux Défenseurs de la doctrine, Mercure de France, 1914.

[7].« Un de mes critiques, écrit Benda, a bien vu ce trait de mon esprit avec un de ses effets : « Il passe son temps, dit-il à mon sujet, à dissocier des notions qui pour presque tout le monde sont étroitement unies. Autant dire qu’il coupe les ponts avec tous ses amis. » »(A.Thérive, sur mon livre Précision, LeTemps du 21 octobre 1937 ».

[8]. Axel, quatrième partie, § 2. Voir aussi La Jeunesse…, p. 236.

[9]. La Trahison des Clercs (1927), Grasset [1975], p.131-132.

[10].Valéry, Œuvres, (Pléiade), T.II, p.588. ; Benda, Tradition de l’existentialisme, 1947, Grasset, 1997, p. 63 sq.

11. La Jeunesse… p. 78 sq.

[12]. La Trahison…p.133

[13]. La Jeunesse…note,  p. 498.

[14]. Dans son Essai d’un discours cohérent sur les rapports de Dieu et du monde, Benda souligne le primat des jugements et des évaluations que nous portons sur le monde car ils dictent la façon dont nous concevons Dieu. L’éthique induit la théologie.

[15]. Voir Le rapport d’Uriel (Flammarion 1946) Babel, 1992, chap. 3. Ouvrage écrit un peu à la façon des Lettres persanes, l’esprit en moins.

[16]. La Jeunesse…p. 24

[17]. La Trahison, p.57.

[18] .La Trahison…p. 62, 76 sq. Quelquefois cependant, Benda, raidi dans ses convictions, manquera de perspicacité : ainsi lors de l’affaire Rajk, dont l’autoaccusation fut des plus suspectes, il prendra le parti des communistes intransigeants et aveugles  : voir L’Humanité, 3 novembre 1949.

[19]. La Jeunesse… p. 279.

[20]. La Trahison…, p.59.

[21]. Voir Discours à la Nation européenne, Gallimard, 1933 [1992].

[22]. La Jeunesse…p. 314.

[23]. La Jeunesse…p. 288.

[24]. La France byzantine, p.135.

[25]. Ibid. p.140-141. Au philosophe F. Heidsieck qui l’interrogeait sur le rôle du néant dans son œuvre, Valéry répondait en 1943 : « […] peut-être ai-je employé ce mot [néant] comme un peintre emploie une certaine couleur  : il a besoin d’un noir, il met un noir. » Lettres à quelques-uns, Gallimard, 1952, p. 242.

[26]. La France byzantine, p. 90.

[27]. Non Possumus, Editions de la Nouvelle Revue Critique, Coll. Plein midi, 1946.

[28].La Jeunesse…p. 152, 162.

[29]. La Jeunesse… p.369.

[30]. Pascal, Pensées, ed. Brunschvicg, Hachette, p. 321

[31]. Nietzsche, Œuvres, Laffont, Bouquins, T. II, p.24 : ces vers sont suivis de la mention : « Ecrit au-dessus de ma porte » ; ils servent d’épigraphe à la page de titre de la deuxième édition (1887) du Gai savoir.

[32]. Valéry, Œuvres, Gallimard (Pléiade) T. II, p. 694.

[33].La France byzantine, p. 101, note. Esy signe pour Benda de la pensée inorganique cette phrase de Valéry : «Un homme sérieux a peu d’idées. Un homme à idées n’est jamais sérieux » qu’il rapproche de ce verset de Gide : « Rien de caduc autant que les œuvres sérieuses. Ni Molière, ni Cervantès, ni Pascal même ne sont sérieux, ils sont graves» (in Journal, p. 99) : et Benda de commenter : « En quoi le grave se distingue-t-il du sérieux ? Nous avons là un bon exemple de ces distinctions purement verbales qui passent près de tout le monde pour de grande pénétration et sont constantes aux âges de décadence ». Cette remarque de Benda, affligeante à certains égards, montre bien qu’il ignore ce que sont l’humour (noir), l’ironie, l’esprit, qui ne sont que manque de sérieux sur des choses graves.

[34]. La Jeunesse …p. 288.

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