Valéry et les mots

-A +A
Par : 
Régine Pietra

« Ma plus grande distraction fut de parler, faire des mots — à 6 ans »[0] La conception valéryenne du mot, nous semble proche, au moins au départ, de la position mallarméenne, telle qu’elle est exprimée dans « L’Essai sur Mallarmé » (voir Cahiers, II, 275 sq.), contemporain du cahier Tabulae, datant donc de 1897-1899. Quatre idées, pour notre propos, sont à retenir dans ce texte :

-1) l’autonomie, la suffisance des mots, qui préexistent (Cahiers, III, 255) et qui sont sans relation entre eux (Ibid., 307): « J’ai montré que le mot considéré comme élément de la phrase est un objet invariable » (Cahiers II., II, 281), et encore : « l’exercice littéraire consiste à considérer le mot en lui-même » (Ibid., 284).

-2) L’idée que l’action de l’individu sur le mot est nulle et qu’ »on le pense sans l’altérer » (Cahiers, II, 279): cette formule existe déjà dans les Cahiers antérieurs, Cahiers, I, 238) et sera très souvent reprise).

-3) L’idée que le mot est sans relation, sinon conventionnelle, avec la pensée Cahiers, II, 286) et avec les choses : « les mots ne sont pas les choses qu’ils désignent, on ne confond pas une phrase avec la mer, une ligne avec une existence » (Ibid., 282).

4) La littérature « se compose de mots écrits sur le papier » (Cahiers, II, 276) et le « travail littéraire est le travail dépensé à rapprocher les mots différents » (Ibid., 282).

            Dans les Cahiers antérieurs, ou de la même époque, on retrouve la même position : le mot est une unité discrète[1], il constitue un corps solide (Cahiers, II, 31). Faire de la littérature c’est réduire « un mot ou une idée connue en des termes dont on s’est fait le système » (Ibid., 164) N’est-ce pas la conception mallarméenne ?[2]

            Ainsi, à l’époque de l’ « Essai sur Mallarmé », dont on peut penser que Valéry le reprend à son compte, les mots sont conçus comme des blocs, qui peuvent se combiner entre eux par une opération volontaire. On commence donc par les mots ; on essaie sur eux des combinaisons. On ne commence jamais par la phrase, la seule pourtant à faire sens.

            Parallèlement à cette réflexion sur le mot, à la même époque, s’instruit une critique de la philosophie qui repose essentiellement sur le fait que les philosophes usent de mots vides. « La philosophie et le reste ne sont qu’un usage particulier des mots » (Cahiers, III, 125). Tous les philosophes seront dès lors considérés comme des maladroits et des naïfs qui ont accordé créance aux mots sans les analyser. Par exemple : Kant « n’a pas eu de défiance du langage. Il a cru que le mot était une division sûre » (Ibid., 515 et II, 297). Et encore : « Les résultats vraiment précieux de Kant, on peut les atteindre par une simple enquête sur le langage, et d’ailleurs le manque chez lui de cette analyse vicie ou empêtre beaucoup de ses résultats ». (Cahiers II, 302). En bref, le philosophe croit bêtement aux mots qu’il hypostasie : « Les métaphysiques consistent à donner à des mots vagues, le sens d’êtres analogues aux hommes [...] ainsi volonté, vie - et volonté de vie- » (Cahiers, III, 317). Allusion non déguisée à Schopenhauer et à Nietzsche. « Tel philosophe repose sur un malheureux mot et ne peut s’en passer » (Ibid., 345). Même désaveu dans une lettre à Gide de 1901: « (...) les philosophes n’ont guère remué en réalité que des significations de mots. » (Corresp., p. 386).

            Cette critique de la philosophie persistera tout au long des Cahiers. En 1928-29, on peut lire : « Le philosophe cherche à définir des mots - déf.de choses, car il croit pouvoir atteindre une essence au fond du mot » (XIII, 613). En 1936-37 : « (...) philosophes et théologiens (...) raisonnent sur des mots sans fond » (XIX, 143). On pourrait à l’infini multiplier les citations.

             Cette critique adressée à la philosophie, hypostasier des mots sans référent, comment la comprendre quand on entend par ailleurs Valéry faire l’éloge des rhéteurs et des sophistes : « Le rhéteur et le sophiste, sel de la terre. Idolâtres sont tous les autres qui prennent les mots pour des choses, et les phrases pour des actes » (Œ, II, 619) ? Nulle idolâtrie non plus, quoiqu’en pense Valéry, chez le philosophe. Que le philosophe ne soit pas voulu sophiste, Platon nous l’a dit depuis bien longtemps, montrant à quel point la visée de l’un et de l’autre différait. Mais pas plus que le sophiste, le philosophe n’a pris les mots pour les choses. Tout au plus a-t-il pensé que les mots n’avaient de valeur qu’à renvoyer à des idées. Seules celles-là comptent pour le philosophe. Quelques exemples, au hasard, qui disent tous l’indépendance de la pensée, des idées, par rapport aux mots:

-1) un philosophe français d’abord (ce « d’abord » est seulement chronologique!): Descartes, écrit dans le Discours de la méthode, première partie : « Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent encore qu’ils ne parlassent que bas-breton ».

-2) un philosophe anglais, ensuite, Locke, représentant de l’empirisme, écrit dans ses Essais concernant l’entendement humain , au chapitre III, intitulé « Des mots »: « Les mots sont les idées que nous avons dans l’esprit ».

-3) un philosophe allemand, Leibniz, qui répond au précédent, en défendant, lui, un rationalisme et un innéisme, qui dans ses Nouveaux Essais, au livre III, intitulé aussi « Des mots », affirme que les mots ne sont que l’occasion de nous souvenir des pensées abstraites.

-4) enfin, un philosophe irlandais, Berkeley, qui dans ses Principes de la connaissance humaine (Introduction § 21) écrit : « la plus grande partie de la connaissance a été si étrangement embarrassée et obscurcie par l’abus des mots généraux du discours qui ont servi à les transmettre qu’il est presque permis de se demander si le langage a plus contribué à l’avancement des sciences qu’à leur retardement » : voilà qui ferait plaisir à Valéry ! Mais il continue : « Puisque l’entendement est sujet à ce point à se laisser tromper par les mots, je suis décidé à en faire dans mes recherches le moindre usage qu’il me sera possible : quelques idées que j’aie à considérer, je tâcherai de me les représenter toutes nues, dans leur pureté, et de bannir de ma pensée, autant que j’en serai capable, ces noms qu’un long et constant usage leur a si étroitement liés. » Il n’entre pas dans notre propos de nous demander ce qu’il en a été de ce contact de l’évêque Berkeley avec les idées toutes nues! Constatons simplement que toute la philosophie classique a affirmé le primat de l’idée sur le mot dont, simple véhicule, dont on pourrait à la rigueur se passer. D’où la possibilité, rarement interrogée, comme c’est le cas dans la poésie, de traduire la philosophie. Le plus allemand des philosophes allemands, dans la mesure où la langue semble ici inhérente à la pensée, Heidegger, écrit : « Par la traduction, le travail de la pensée se trouve transposé dans l’esprit d’une autre langue, et subit ainsi une transformation inévitable. Mais cette transformation peut devenir féconde, car elle fait apparaître en une lumière nouvelle la position fondamentale de la question ; elle fournit ainsi l’occasion de devenir soi-même plus clairvoyant et d’en discerner les limites. »[3]

            Vous pourriez à juste titre m’objecter que ce mot d’idée sent un peu le rance. Disons alors, pour faire plus moderne, que le philosophe ne se sert pas d’idées mais de concepts. Ce terme de concept Valéry l’emploie peu (il ne figure pas dans l’index analytique de l’anthologie des Cahiers de La Pléiade) et, lorsqu’il s’en sert, il tend à le confondre avec le mot (voir XIV, 216). Or le concept est bien plus qu’un mot. Et lorsque les philosophes l’emploient — pensons au début de La Métaphysique d’Aristote, à l’Éthique de Spinoza, à La Critique de la Raison pure de Kant — ils ne manquent pas de le définir. A la différence du mot, le concept à une extension et une compréhension. Il est une constellation de sens.

            Ajoutons, pour éviter tout malentendu, que le problème du langage ne hante la philosophie que depuis peu. Foucault l’a montré : « la réflexion philosophique s’est tenue pendant longtemps éloignée du langage. (...) Le langage n’est rentré directement et pour lui-même dans le champ de la pensée qu’à la fin du XIXe siècle. On pourrait même dire au XXe, si Nietzsche le philologue (...) n’avait le premier rapproché la tâche philosophique d’une réflexion radicale sur le langage »[4]. C’est seulement avec la modernité que le philosophe prend conscience que c’est dans un langage déjà là que s’organisent les dénominations. D’où Wittgenstein, le linguistic turn, la Kerhe heideggérienne, etc. C’est pourquoi, on ne peut parler qu’avec prudence du nominalisme de Valéry, dans la mesure où le nominalisme est conceptuel...

            Quant à l’autre reproche adressé au philosophe, celui de s’être arrêté aux mots – « ô philosophes ce qu’il faut élucider ce ne sont pas des mots, ce sont des phrases » (V, 376) – est-il compréhensible chez celui qui écrit : « on ne pense pas des mots, on ne pense que des phrases » (E. Int., IV, 257). Et encore : « Les mots ne nous introduisent pas dans le monde du sens » (XXII, 51). Valéry le sait bien : il y a une intention de sens qui précède les mots. Il y a la phrase comme acte : « Il est impossible de penser aucun mot sans quelque phrase [...] Le sens d’un mot est une phrase » (IX, 308; voir aussi XIX, 273). Contrairement à ce que nous avons dit précédemment « il n’y a pas de mot isolable » (XXII, 651), et : « Les mots (...) n’ont pas de sens » (XXII, 51). Le sait aussi le philosophe pour qui le sens court au long des phrases, des raisonnements, des paragraphes. La pensée philosophique est une pensée discursive. Rejeter la philosophie parce qu’elle n’a pas vu la valeur transitive des mots (voir XVI, 560), c’est lui faire, pensons-nous, un mauvais procès.

            Laissons donc la philosophie à ses prétendues tares et résumons-nous : parti donc d’une conception mallarméenne du mot comme élément d’une combinaison possible, Valéry est bien obligé de reconnaître que le sens ne vient que de la phrase. Comme en a fait justement la remarque G. Genette,[5] toute l’ambiguïté de la position valéryenne réside dans la nécessité d’accorder le maximum aux mots (à son autonomie) et l’impossibilité d’en dissocier le sens, c’est-à-dire de la désolidariser de la pensée et de la phrase.

 

            C’est donc au problème du sens qu’il nous faut revenir. Ce sens est lié au référent, en particulier lorsque Valéry veut rendre compte de l’apprentissage du langage chez l’enfant. Le sens se donne avec le référent : position pragmatiste, behavioriste, fonctionnaliste : « Le mot est le résultat ou équilibre moyen d’une série d’opérations de tâtonnement par lesquelles on l’apprend » (Cahiers, III, 331). Ainsi les mots sont appris par la liaison entre un geste et une chose.[6]

            Mais ce lien extérieur ne va sans un lien intérieur. Les mots sont liés au corps : « tous les mots qui se rapportent à l’esprit viennent du corps » (Cahiers, III, 363) Et encore : « Les mots font partie de nous plus que les nerfs » (Ibid., II, 30). Cioran dira que « nous sommes chimiquement liés au mot »[7]. Valéry, pour sa part, parlera de gamètes. On comprend dès lors, par cette quasi-incarnation du mot, qu’un mot puisse atteindre. Déjà Salluste en faisait la remarque dans ces vers qui plairont à Valéry : « Quod verbum in pectus Jugurthæ altius quem quisquam ratus erat descendit »[8] . « On ne sait jamais, écrit Valéry en quel point et jusqu’à quel nœud de ses nerfs, quelqu’un est atteint par un mot, – j’entends : insignifiant. Atteint, – c’est-à-dire changé. Un mot mûrit brusquement un enfant. Etc. » (Œ, II, 495). Et il est bien vrai que « certains mots sonnent en nous entre tous les autres, comme les harmoniques de notre nature la plus profonde... » (Œ, I, 1507)[9]

            Lier donc les mots à leur apprentissage et à notre histoire : mettre en évidence, d’une part, la liaison quasi automatique du mot à la chose, d’autre part, le lien du mot à notre moi le plus intime. Valéry raconte, par exemple, que le nom de La Fontaine a « dès notre enfance, attaché depuis toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur, et quel charme emprunté des eaux » (Œ, I, 474). On pourrait en conclure une mémoire des mots un peu semblable à celle des gestes, mémoire ponctuelle, mémoire sensible.

 

            Le mot ne commence donc pas, et, ne peut le creuser que celui qui a déjà parcouru le langage, qui en est « revenu » : le poète. Mais que faire pour cela ?

-1) Eliminer (ou presque) le référent : « Que me parlez-vous de forêts, de fleurs, de mer ? C’est mon métier d’en faire dans ma chambre. J’en organise avec des mots la présence dans votre esprit. » (XXI, 379). On ne peut se tenir plus éloigné de toute conception de la mimesis. Il s’agit bien d’échanger le poids des choses et le grain des mots.

-2) Eliminer (ou presque) l’idée, la pensée : « La poésie n’a pas à exposer des idées. Les idées (au sens ordinaire du mot) sont des expressions, ou formules. La poésie n’est pas à ce moment. Elle est au point antérieur [...] Elle doit donc former ou communiquer l’état sub-intellectuel ou pré-idéal et le reconstituer comme fonction spontanée, avec tous les artifices nécessaires » (VII, 97). Dès lors on comprendra que la « grandeur des poètes [est] de saisir fortement avec leurs mots, ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir faiblement dans leur esprit. » (Œ, II, 483) Ou encore : « Une alliance intime du son et du sens, qui est la caractéristique essentielle de l’expression en poésie ne peut s’obtenir qu’au dépens de quelque chose,— qui n’est autre que la pensée » (Œ, I, 455). Plus nettement encore : « L’ennemi, [...] O littérateur, c’est la pensée » (Cahiers, III, 312).

            C’est pourquoi, si les idées peuvent mourir, la structure de l’expression demeurera et se fera admirer indépendamment d’elles : ce sera le cas de Bossuet (voir Œ, I, 499).

            Qu’en est-il maintenant du sens ? Il ne saurait, nous l’avons vu, être inhérent au mot. Il est rapport, c’est-à-dire qu’il est entre les mots. En d’autres termes, tout se passe comme si les mots étaient doués de vibration, d’aimantation, d’ionisation, bref d’une valeur énergétique qui les ferait s’attirer, se repousser. Car il ne faut pas oublier que les mots ont 1) une valeur, c’est-à-dire un impact sur la sensibilité : « une injure peut n’avoir aucun sens et une grande valeur » (XXIII, 866): ainsi en est-il sans doute quand on se « dit des mots »; 2) un implexe, c’est-à-dire que gravitent autour du mot virtuellement d’autres constituants verbaux, prêts à surgir à la moindre occasion (XXIX, 653) : « Longtemps j’ai rêvé de cette expression - Orient d’une perle- dans l’Orient désert - Question d’Orient - Proche Orient et son extrême - Le côté où naît le jour. » (XXI, 268 ; cf. Œ, II, 1041 sq.). N’est-ce pas pour cela que nous pouvons dès l’ « Aurore » saluer ces « Similitudes amies /Qui brillez parmi les mots » (Œ, I, 111)[10].

            Dans cette zone d’imaginaire, les mots se mettent à empiéter les uns sur les autres (E. Int, II, 306-7) ou alors ils flottent (Œ, I, 1447) ; ou encore « ils exigent, appellent, ou illuminent de proche en proche, ce qu’il leur faut d’images et de figures phonétiques[11] pour justifier leur apparition et l’obsession de leur présence. Ils se font germes de poèmes... » (Œ, II, 1320).

            On se méprendrait en pensant que seuls les plus gonflés de sens sont susceptibles de rayonner. Il est étrange de constater à quel point les poètes se sont intéressés aux mots les plus humbles, les plus démunis, comme s’il y avait là une réserve de sens insoupçonnée : « Un pauvre mot [peut devenir] aussi complexe et mystérieux qu’un être » (Œ, I, 1257). Sans doute est-ce pour laisser sa chance au plus petit d’entre d’eux qu’« Entre deux mots, il faut choisir le moindre » (Œ, II, 555).[12] Si habituels qu’ils puissent être, les mots peuvent stupéfier et l’éros apparaître énergumène[13]. L’ami de Teste en fera l’épreuve, lors de son voyage en train : « INTELLECTUELLE?... Ce mot énorme, qui m’était venu vaguement, bloqua net tout mon train de visions. Drôle de chose que le choc d’un mot dans une tête![...] Intellectuelle ? Point de réponse. Point d’idées [...] Je regardais en moi avec des yeux étrangers. Je butais sur ce que je venais de créer. Ahuri, au milieu des débris de l’intelligible, je retrouvai inerte et comme renversé, ce grand mot qui avait causé la catastrophe. Il était sans doute un peu trop long pour les courbes de ma pensée. » (Œ, II, 51-52). Le mot peut donc méduser ; il « prend [alors] d’étranges puissances dans cet instant singulier. Il est origine multiple de chemins, de découvertes, de voies. Son sens moyen du mot se détraque, revient, et cet élément de passage devient carrefour de la forêt » (XX, 689). Il en est ainsi de bien des mots d’enfants (cf. Œ, I, 460).

            Obsession de la présence, avons-nous dit. Mais aussi obsession de l’absence : les mots peuvent manquer, faire défaut, soit momentanément[14], soit définitivement[15] soit volontairement (« création d’un mot par omission de ce mot » (Cahiers, I, 278), soit parce que c’est le prix à payer pour bien écrire : « L’écrivain véritable est un homme qui ne trouve pas ses mots. Alors il les cherche. Et en les cherchant, il trouve mieux » (C, II, 669) Et encore: « Le manque d’un seul mot fait mieux vivre une phrase : elle s’ouvre plus vaste et propose à l’esprit d’être un peu plus esprit pour combler la lacune » (Œ, II, 192).

            Cet espace vacant entre les mots permet d’en faire entendre les harmoniques. Par ce terme Valéry désignait à la fois cet écho du son fondamental et certaines valeurs supérieures de la sensibilité s’ordonnant en groupes (XXVI, 442) et gouvernant le rangement des mots dans une phrase (XXIX, 337) : « Calme, calme, reste calme », ou encore : « Patience, patience dans l’azur » (« Palme »).

            On s’explique dès lors qu’à la différence des philosophes qui chassent à courre la vérité « à suivre une voie unique et continue », les poètes s’égarent dans la forêt du langage « cherchant les carrefours de signification, les échos imprévus, les rencontres étranges : ils ne craignent ni les détours, ni les surprises, ni les ténèbres » (Œ, I, 1300). Remarquables en ce sens bien des mots de Valéry dans les réponses faites à certaines enquêtes : ainsi, la réponse à cette question : « Quel est ou quel fut le rêve de votre vie ? — Me réveiller » [16].

 

            Dès lors qu’il est ainsi conçu comme ce qui n’existe pas seul, ce qui ne fait sens et son qu’avec d’autres, comme ce qui indéfiniment entre en relation, le mot peut récupérer son individualité. Il peut devenir évènement ; on peut descendre en lui ; il va devenir non plus passage mais séjour.

            Descendre en lui à travers son histoire : « les mots [...] laissent voir dans une profondeur assez claire toute la population de leur histoire » (E. Int., II, 47). Il y a chez Valéry un goût certain pour l’étymologie qui nous en rend bien souvent le sens concret, charnel des mots Le passage des « Inspirations méditerranéennes » (Œ, I, 1094), où Valéry restitue aux mots monde, hypothèse, substance, âme, esprit, idée, pensée, leur sens premier, est trop connu pour être cité. L’est moins peut-être le rappel de l’origine astronomique de « considération » (IV, 129) au point qu’ « on pourrait dire avec une sorte de précision que le croyant contemple[17] le ciel tandis que le savant le considère » (Œ, I, 466) ; ou le souvenir de sa conversation matinale avec un jeune convers de Solesmes qui lui rappelle l’origine de « baragouiner »[18] ; plus noble, celle de « superbus » = orgueilleux, qui a donné beau, superbe = ce dont on peut s’enorgueillir.[19] D’où le goût de Valéry — on le lui a quelquefois reproché — pour les archaïsmes, pour les mots précieux[20]. N’était-ce pas façon de pallier le caractère exsangue de notre langue, autrefois bien plus opulente[21] . C’est pourquoi Valéry ne dédaignait pas ces « minuties qui font le beau et sont l’atome du pur »: ainsi Racine écrivant à Boileau pour lui dire préférer dans le deuxième Cantique le mot « misérables » à celui « d’infortunés » (Œ, II, 556).

            Multiplier les temps du mot, multiplier leurs espaces : Valéry aimait les vocabulaires techniques, les mots des métiers ; il apprécie ceux de la grande vénerie qui nous disent tout ce qu’il faut savoir sur les traces et les vestiges des bêtes à courre (Œ, II, 1227). Il réhabilite les argots : « cette langue fuyante et confidentielle du pays mal famé », celle d’un Villon, par exemple (Œ, I, 431), est riche de vocables nouveaux (XVIII, 403). Il s’enthousiasme de la surabondance de la terminologie de certains peuples primitifs : ainsi les indigènes de la région de Panama n’ont-ils « pas moins de quatorze verbes pour désigner les mouvements de tête de l’alligator » (Œ, II, 1229).

            Étendre son vocabulaire, sans doute, mais aussi et surtout considérer chaque mot comme un être vivant qui a un visage (XXVI, 830). Alors le mot prend une couleur, une chair, un son, un sens,[22] un sexe (XXVI, 819), bien que Valéry, sur ce point, manifestât une grande libéralité (XXIX, 564)[23] . Incontestablement Valéry a pour la langue, il l’avoue à Lucien Fabre, un goût « plus qu’intellectuel, pire qu’intellectuel. Il appartient à l’ordre du cœur ; c’est une affection, c’est même une passion, qui entraîne des désordres et des sentiments satellites. » Interrogé sur les dix plus beaux mots de la langue française, Valéry citera : pur, jour, or, lac, pic, seul, onde feuille, mouille, flûte[24].

            Le mot alors prend volume[25] et transparence. Il devient semblable au diamant taillé de façon telle que « le rayon qui pénètre dans la gemme par une facette ne peut en sortir que par la même ». « Belle image, continue Valéry, de ce que je pense sur la poésie : retour du rayon verbal aux mots d’entrée » (XIV, 76).

            Tel est le statut « moléculaire de la poésie moderne » (XXIV, 64). « Mon humeur assez rigoureuse se relâche pourtant, et se laisse séduire à divers mots [...] qui me ravissent jusqu’à l’illusion d’une richesse et d’une profondeur si précieuse que je me garde d’en refuser l’enchantement. Je [...] les remets à mes moments de nonchaloir » (Œ, II, 1040). Ce n’est plus ici la phrase qui fait sens, mais les mots : « le réel d’un discours, ce sont les mots » (Œ, I, 1456) Car, si on peut hésiter devant le sens d’un mot donné, on n’en doute plus quand on le donne[26]. Le poète a investi la langue jusqu’à la recréer.

 

            Mais sans doute ce pouvoir des mots isolés n’est-il que second. On ne commence pas par les mots et seul Mallarmé pouvait dire à Degas qui, alors que les idées ne lui manquaient pas, se plaignait du mal que lui donnait la composition poétique : « Mais, Degas, ce n’est point avec des idées que l’on fait des vers...C’est avec des mots. » (Œ, II, 1208) Valéry, lui, ne pouvait que le souhaiter : « Je voudrais commencer par un mot isolé, substantif ou qualificatif, comme pour donner à entendre un son dont on laisse s’épanouir la résonnance, les harmoniques. Puis le reprendre, et comme chercher dans cette atmosphère une direction, et particulariser peu à peu jusqu’à... comme trouver la voie des combinaisons complètes qui constitueront l’ouvrage. » (XXIII, 67). « Je voudrais »... Valéry était peut-être trop philosophe pour ne pas seulement finir par les mots. Son goût du net, du précis, de l’exact, le rapprochait malgré lui de qui disait : « ne pas dire une chose, c’est ne pas signifier » (Aristote) Et pourtant le poète en Valéry savait que la poésie doit être « considérée comme une opération inverse de celle qui a conduit au langage univoque et uniforme » (XVIII, 198). En d’autres termes, Valéry a voulu juger les philosophes à l’aune des poètes. Mais la philosophie manie des signes, alors qu’ « en poésie la distinction du signe et du sens change de nature » (XVII, 285). Peut-on être à la fois le disciple de Mallarmé et l’homme du « système » en se servant du même instrument pour des fins opposées ? En 1924, Valéry écrivait : « Je ne peux plus faire de vers, après cinq ans pendant lequel j’en ai fait beaucoup. Mes vers sont faits de mots. J’ai traversé une zone de mots comme la terre traverse l’essaim des Léonides et croit aux étoiles filantes. » (IX, 776). A cette époque, Valéry a aussi renoncé depuis de longues années à son système. La seule voie désormais ouverte— celle même qu’il avait commencé à emprunter en 1896— à la mesure de son (double) génie, Valéry la suivit : il écrivit de la prose, c’est-à-dire des phrases où les mots ne valent pour eux-mêmes qu’incidemment, des phrases régies par une syntaxe, cet « art de la perspective dans la pensée » (VIII, 272) : en quoi il rejoignait les philosophes ; des phrases animées d’un rythme, qui ne peut être pensé (XV,6-7), mais qui est agi, en quoi, il demeurait poète.

 

 

gine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

Regine.pietra@wanadoo.fr
 

 

[0] Journal de bord (Cahiers, 1894-1914, I, p. 70 édition intégrale, Gallimard.)

[1]« Chaque mot est construit à part et les relations entre les mots ne permettent pas de transformations l’un dans l’autre » (Cahiers, I, 304) « Le mot est discontinu (...) C’est une chose indéformable » (Ibid., II, 33)

[2] Voir J. P. Richard, Paris, Seuil, 1961, p. 528 sq.

[3]Cité par Y. Belaval in Les philosophes et leur langage, Paris, Gallimard, 1952, p.125.

[4] M. Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p.316.

[5]G. Genette, Mimologiques, Paris, Seuil, 1976, p.278 sq.  

[6]« On retrouve dans le geste la division syntaxique des mots. Les gestes se divisent en 1° désignation d’objets= substantifs simple direction ; 2° Désignation d’actes ou d’états= verbes (...] ; 3° symboles - gestes résumant une phrase (...) » »Cahiers II, 108). Voir aussi XIX, 647.

[7]Syllogisme de l’amertume, Paris, Gallimard, 1952, p 21.

[8] « Ce mot blessa Jugurtha bien plus profondément qu’on ne l’avait cru sur l’heure » in Guerre de Jugurtha, XI, Paris, Les Belles Lettres, 1971, p.141.

[9]De cette expérience, de cette plongée dans l’inconscient, de nombreux auteurs— et je voudrais ici un peu élargir le débat — rendront compte. Pensons au Sartre des Mots et à ses indigènes étranges, qui ont constitué l’humus de sa mémoire : « Heautontimorouméos, idiosyncrasie, apocope, chiasme » J.P. Sartre, Les mots Paris, Gallimard, 1964, p.45 . Pensons à Char : « Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux » (Œuvres complètes, p 534); à Reverdy : « Mais je porte caché au plus haut des / entrailles / A la place où la foudre a frappé trop / souvent / Un cœur où chaque mot a laissé/ une entaille » (« Tard dans la vie », poème écrit en 1952 pour A. Monnier).

[10]Valéry remarque comment certains mots, ainsi pour lui le mot « Byzance », liés lors de leur acquisition à des souvenirs particuliers perdent ensuite leur aura pour devenir seulement excitateur d’images secondaires lorsqu’ils prennent une valeur statistique (XII, 718).

[11]C’est « la voix intérieure [qui] sert de repère [...] c’est la raison profonde pourquoi la poésie pure n’admet ni tous les sujets ni tous les mots » (VI, 169-70).

[12]Valéry sera entendu par Du Bouchet; « Peser de tout son poids sur le mot le plus faible pour qu’il éclate et livre son ciel » (Art, 1951), par Tardieu : « Saisir quelques mots sans rumeur choisis un peu plus bas que le vain bruit du sens » (« A voix basse » pour Jean Follain », in Formeries, 1976) ; par Supervielle: « Et d’avoir tous ces mots/Qui bougent dans la tête/ De choisir les moins beaux/Pour leur faire un peu fête » (« Hommage à la vie » in Poèmes 1939-45, Paris , Gallimard 1946).

[13]« Éros énergumène [...] Toute une bacchanale d’idées s’agite en moi sous ces deux mots. Il n’en faut pas plus. Eros énergumène!... Nous retrouverons quelque jour le trésor dont ils sont la clé... » (Œ, II, 282)

[14] Guiraud, in Langage et versification d’après l’œuvre de Paul Valéry, Paris, Klincksieck 1953, p. 182, cite l’anecdote suivante : « Nous [Valéry et L. Fabre] étions arrêtés sur un pont...un petit ruisseau qui se cherchait un lit de sable hésitait, refusait, prenait et déposait les silex minuscules... Encore un problème, mon vieux, c’est le drame de ce ruisseau qui ne s’en tire pas avec ses petits cailloux...Admettons notre ruisseau anthropomorphe. Comment définir son histoire actuelle...Nous devrions pouvoir condenser cette histoire en un mot, en une épithète ambiguë, qui montrerait à la fois le côté matériel de la chose. Le ruisseau, quoi ? caillouteux ? Pétré ? (il ajoute en riant galetteux?) et le côté, dirai-je, moral de ce ruisseau, qui cherche son chemin et se le fraie, déplace, palpe, replace ses infimes silex, suivant quelque convenance profonde, en obéissant rigoureusement aux lois...Voilà notre vraie tâche...d’écrivain (M. Fabre propose « scrupuleux »). Il se redresse, ravi : « bravo, dit-il, scrupuleux, petit caillou. Le mot existait donc!.... »

[15] Ainsi Valéry note-t-il l’absence de « mots pour exprimer qu’une opération peut être recommencée-répétée » (XVI, 560), le « manque du mot équivalent à self » (XII, 566), le déficit d’un mot qui dirait « l’acte ou le fait de compléter, « celui » d’achever un ouvrage » (XIII, 912). Si le mot « alternative » existe, il n’existe pas de mot pour la relation d’exclusion entre trois termes (XIX, 382). Voir encore XIII, 184.

[16]Cf. Les annales, 1er décembre 1929. Autre exemple : « Quel est votre violon d’Ingres? — Tout le reste. » (La vie littéraire et artistique en province, 28 février 1929)

[17]Contempler, de templum, qui désigne pour les Romains « à la fois le temple et la portion qui surmontait le temple »(Cf. L. Julien-Caïn, Trois essais sur Paul Valéry, Gallimard, 1958, p.187).Comment ne pas penser au vers 209 de La Jeune Parque : QUE DANS LE CIEL PLACES, MES YEUX TRACENT MON TEMPLE! »

[18] « Bara: pain; Gwin; vin. C’est le peuple qui aura désigné le marmonnement du curé »(XII, 322). Non sans ironie Valéry rappelait, par ailleurs, que Bourbon, Bourbon d’Archambault vient de bourbe, boue : voir Paul Valéry vivant, p. 130.

[19]A une séance de l’Académie, Valéry faisait remarquer que posthumus qui signifie le dernier (superlatif) devrait s’écrire postumus (in Paul Valéry vivant, p.130). Même étrange destin des mots « superstition » et « tradition » rapprochés par l’étymologie (XXIII, 438), des mots « pause » et « pose », de ponere où Valéry lit « un mariage d’amour et de convenance » (VII, 145).

[20]« Faire l’apologie des précieux. Faire voir que le langage le plus commun est fait de « préciosités » extrêmes ; que c’est donc la seule accoutumance qui décide de la préciosité » (X, 577 ; cf. aussi X, 591).

[21] André Chastel raconte que dans une soirée à l’École Normale, Valéry disait : « Les Français n’ont plus de mots [...] tout le monde dit que le chien aboie, que l’âne brait, mais le chameau ? Comment s’énonce le cri du chameau ? [...] Eh bien, le chameau blatère. » Paul Valéry vivant, p.182.

[22]Ainsi Valéry essaie de déterminer les différents sens du mot terre: 1) entre ciel et terre — Sur terre — Sur cette terre; 2) Terre! dit la vigie — descendre à terre — gagner la terre ; 3) un mur de terre, un pot de terre, un peu de terre, une terre fertile ; 4) La terre ferme — sans toucher terre ; 5) tomber à terre — atterré ; 6) rayon de terre - distance de la terre au soleil, etc. ; 7) acheter une terre » (XXIX, 30). Même exercice en ce qui concerne le mot agrégat, discuté par l’Académie (XXII, 628).

[23]Voir XXVI, 819 ; autre exemple : « Amulette promu féminin en 1835 par l’Académie, décision motivée par l’ignorance d’écrivains sur le genre de ce mot »(Ibid.) Sans doute les rêveries d’un Bachelard sur la génoanalyse ou analyse d’une page littéraire par le genre des mots (voir Poétique de la Rêverie, Paris, PUF, 1960, p.35) lui auraient paru bien gratuites.

[24] Les annales, 18 août 1933, p.181.

[25] Volume qui invite à y séjourner, contrairement à ce qui se passe dans le langage courant (voir III, 294 ; XX, 343).

[26]Voir la lettre à Louys du 29 avril 1891 in Cahier Paul Valéry I, Gallimard, 1975, p.44.