Valéry et l’automatisme psychologique

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Par : 
Régine Pietra

On connaît généralement Valéry comme poète du Cimetière Marin ou de La Jeune Parque, l’auteur de La Soirée avec Monsieur Teste ou de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Le grand public ignore souvent le reste de son œuvre et surtout ses Cahiers, quelque trente mille pages de réflexions, sorte de journal intellectuel tenu tout au long de sa vie, non destiné à la publication et qui ne paraîtra que de façon posthume. Or Valéry considérait ses Cahiers comme son bien le plus précieux, le reste de son œuvre n’étant, à ses yeux, que, résidu, produit mort d’une activité mentale qui seule comptait pour lui, au point que dans ses déplacements, surtout durant la guerre, c’était l’unique chose qu’il emportait avec lui.

            Ces Cahiers, qui nous intéresseront essentiellement ici, ne sont pas un journal intime (aucune anecdote, de très, très rares confidences), mais une masse de réflexions élaborées « entre la lampe et le soleil », chaque matin entre cinq et huit heures, durant cinquante ans. Elles nous révèlent un penseur radicalement différent de l’image que l’on se fait habituellement de Valéry. Ces fragments, d’une ou deux lignes à une page, concernent bien des domaines divers : la philosophie, la psychologie, la politique, l’histoire, les sciences (mathématiques, physique, biologie, la littérature ; mais ce ne sont ni des notes de lectures (aucune référence), ni des récits, uniquement des réflexions personnelles. Si l’on voulait trouver la problématique centrale autour de laquelle tout a gravité et qui a occupé toute sa vie, on dirait que c’est le fonctionnement mental. « Ma seule “ constante” mon seul instinct permanent fut, sans doute, de me représenter de plus en plus nettement mon “fonctionnement mental.”»[i]. En d’autres termes comment l’esprit fonctionne-t-il dans son rapport aux deux autres instances avec lesquelles il est en relation, le corps et le monde : d’où le sigle rencontré fréquemment dans les Cahiers : C.E.M. ?

            Pour, sinon résoudre, du moins élaborer cette problématique, Valéry ne fait appel qu’aux observations faites sur lui-même. Assurément, lorsque Valéry aura atteint la cinquantaine, qu’il sera reconnu et célébré, il aura l’occasion d’avoir de nombreux entretiens avec des personnalités du monde politique, médical, diplomatique, conversations dans lesquelles il cherchera la confirmation de ses vues. Mais, à ses débuts, lorsqu’il ouvre ses Cahiers en 1894, à 23 ans, c’est, après des études de droit, à la poésie qu’il s’essaie et dans les milieux poétiques de l’époque qu’il noue ses amitiés (Gide, Louÿs). De cela les Cahiers ne portent pas trace, mais de la seule recherche que j’ai dite. Est-il aiguillonné par des lectures ? Non, mais par son seul intérêt personnel. Totalement isolé alors ? Pas vraiment et bien que Valéry ne fasse pas ordinairement état de ses sources (le mot est d’ailleurs inadéquat), il est vrai que les investigations érudites des chercheurs d’aujourd’hui repèrent çà et là, égrenés dans les Cahiers des noms, rares et ponctuels ; pour le domaine qui nous intéresse : Maudsley, Ribot, Vaschide (rencontré à l’enterrement de Hérédia), etc. Le nom de Janet ne lui est certes pas inconnu. Valéry devait parcourir les revues de l’époque, la Revue de psychologie, la Revue de métaphysique et de morale, la Revue philosophique de France et de l’étranger, dirigée par Ribot et où on trouve à la fin du XIXe et au début du XXe quantité d’articles sur les troubles de l’attention, de la mémoire, sur les paramnésies, sur les troubles de la personnalité, etc. Aujourd’hui, un groupe de chercheurs du CNRS se consacre à l’édition annotée de ces Cahiers – qui n’existaient qu’en fac-similé, hormis les deux tomes de l’édition Gallimard (La Pléiade), qui n’en représentent que le douzième – édition qui n’en est qu’à ses débuts (10 tomes qui vont de 1894 à 1914), sachant quelle mine extraordinaire on peut trouver dans ces pages, mines dont il n’est pas toujours facile d’extraire le minerai.

            De plus en plus certains filons sont exploités : pour ne citer que les domaines qui risquent de vous intéresser, je citerai deux travaux récents : l’un de Marcel Gauchet qui, dans L’inconscient cérébral[ii], consacre à Valéry un chapitre intitulé : “un réflexologue inconnu : Valéry”. J’en extrais cette phrase : « Sa reconstruction de la réflexivité à partir de l’action réflexe, si on peut le suivre dans son jeu sur les mots, est d’une force et d’une ingéniosité qui en font dans le genre l’une des tentatives marquantes du siècle. ». L’autre ouvrage est d’un jeune chercheur italien de l’Université de Padoue, Gabriele Fedrigo : Valéry et le cerveau dans les Cahiers[iii]. Il vient d’en publier un second, en italien, Che cosà puo un uomo, en sous-titre (que je traduis) : potentialité biologique, sélection naturelle et le cerveau de P.Valéry à Gérald Edelman.

POINTS DE DEPART des RECHERCHES

            Au point de départ des réflexions de Valéry, un intérêt intellectuel pour le fonctionnement mental : comment nos idées se lient-elles, quels rapports entre images et idées ; où s’origine l’abstraction ? Ces questions et bien d’autres qui tentent de comprendre les opérations de l’esprit, Valéry essayera, surtout dans les premières années de ses recherches, de les formaliser[iv], afin de constituer ce qu’il appellera “son système”. Il s’agissait de chercher une forme pour l’ensemble de la connaissance, de trouver les connexions qui unissent les phénomènes mentaux entre eux, avec la conviction qu’il y a une mécanique de la pensée.[v]

            Ce système qui hantera Valéry jusqu’à son dernier jour, système conçu sur le modèle de la machine, Valéry ne l’achèvera jamais.

Sous jacent à cet intérêt intellectuel, insistait un intérêt d’un autre ordre, une sorte de nécessité intime : l’obligation de se défaire d’un mal pour lequel Valéry voulut se faire son propre thérapeute. Alors qu’il était âgé de 19 ans, Valéry aperçut, lors d’une kermesse, une femme inconnue[vi] : le seul fait d’entrevoir cette femme, la persistance de son image, devait le bouleverser si radicalement que cette expérience traumatisante décida de sa trajectoire intellectuelle. On trouve à ce propos dans les Cahiers quelques rares passages : en août 1940 – Valéry a alors 70 ans – il écrit : « Je me suis rendu fou et horriblement malheureux pour des années – par l’imagination de cette femme à laquelle je n’ai jamais même parlé ! »[vii]. On retrouvera bien sûr la trace de cette obsession dans le dialogue intitulé L’Idée fixe : j’y reviendrai.

            Que la passion amoureuse puisse cristalliser sur une image, c’est peut-être assez banal. Ce qui l’est moins c’est l’impact d’un tel phénomène qui le dépossédait – et ce lui était insupportable – de ce à quoi il tenait tant : sa liberté mentale. Dès lors sa décision fut prise et, au cours d’une célèbre nuit d’orage à Gênes, en 1892, (la fameuse ‘Nuit de Gênes’), Valéry prend la résolution de ne pas laisser son esprit dominé par une trop vive sensibilité.

« J’ai été amené à regarder les phénomènes mentaux vigoureusement comme tels à la suite de grands maux et d’idées douloureuses. Ce qui les rendait si pénibles était leur obsession et leur insupportable retour ; plus insupportable était cette forme de leur retour, selon laquelle on prévoit qu’elles reviendront. Je finis par détacher leur répétition de leur signification. Je détachai aussi les images qui les motivaient et les constituaient de la peine que je sentais. Peu à peu je fis subir à ces états toutes les transformations possibles – grâce à cette furieuse reproduction qui me les a redonnés tout neufs pendant longtemps chaque jour à chaque heure. » (I, 198).

Qu’il soit parvenu à ce détachement, on en doutera lorsque, bien des années plus tard, la passion[viii] vint à nouveau submerger celui qui s’était voulu toujours maître dans sa propre demeure : « Si je me regarde historiquement, je trouve deux événements formidables dans ma vie secrète. Un coup d’état en 92 et quelque chose d’immense, d’incommensurable en 1920. J’avais lancé la foudre sur ce que j’étais en 92. 28 ans après, elle est tombée sur moi de tes lèvres. » (VIII, 762).

            Mais ce qui nous importe ici c’est le parti pris qui devait orienter les futures recherches valéryennes : se rendre compte qu’une obsession psychique n’est qu’une perturbation locale, qu’images et idées ne sont que produits de soi, qu’elles sont des non-valeurs (voir XXIV, 699). Mais cela – Valéry le savait – n’a pas forcément force exécutoire. Pourtant il y était prédisposé depuis son enfance, où quand on le grondait, il regardait avec mépris cet adversaire en le considérant comme un animal agi automatiquement. Plus tard il fit de même contre ses tourments et ses obsessions, dépréciant le mécanisme par la connaissance de la vaine matière du mal, conscient cependant que les résultats ne seraient pas rapides, quoique cette tendance, comme il le dit, soit constante en lui. (XVII, 224).

            Volonté donc de dissocier – ce qui implique toute une analyse détaillée de la vie psychique – l’image de ce qu’elle induit somatiquement ; de considérer qu’une image ou idée n’a rien en soi de douloureux, mais que la valeur que lui attribue notre sensibilité, est variable selon les moments, que l’émoi qu’elle suscite (le cœur qui bat) est ponctuel, accidentel, subjectif. Ce n’est pas l’idée qui est folie, démence, mais la valeur que lui donne le sujet (VIII, 393).

            D’où Valéry tirera ce qu’il appelle sa méthode : séparation des domaines phi et psi. Essayer de traquer les effets de résonance qui amplifient et exagèrent le produit d’incohérence et de confusion.(XXII, 757). Nous dirons plus tard ce que nous pensons d’une telle méthode que les Stoïciens avaient essayé de pratiquer bien avant Valéry. Mais, pour l’heure, il nous faut examiner quelle conception Valéry se faisait de l’automatisme d’une part, du fonctionnement mental d’autre part.

L’AUTOMATISME

La position de Valéry vis-à-vis de l’automatisme[ix] n’est pas simple, car :

– d’un côté, Valéry affirme le primat absolu de toute réflexion qui servirait à la construction de l’automate (IX, 667), essence même de toute spéculation philosophique. Et de s’étonner qu’on n’ait pas assez médité sur l’automate, principe de répétition, « structure de recommencements qui est la chose la plus évidente, la plus essentielle. »(XII, 605). Dès 1896, il nous propose avec Monsieur Teste le portrait d’un automate supérieur, veillant à la répétition de certaines idées. » (Œuvres complètes, Gallimard, II, 17). Plus tard, dans l’une des Histoires brisées, intitulée Acem, le personnage, très énigmatique que l’on vient consulter pour résoudre problèmes et conflits, est comparé au “célèbre joueur d’échecs de Maelzel ”»(Ibid, 453), dont Poe fit le représentant de l’automate par excellence. Autre exemple qui séduit Valéry, celui de La main enchantée de Nerval, cette main autonome, invincible, douée de tous les pouvoirs.

– d’un autre côté, la répétition est ce que, pour Valéry[x], l’esprit abhorre : « L’esprit (le plus esprit de l’esprit) répugne à la répétition. » (XXVI, 291). « L’intelligence est du type : une fois pour toutes » et, en ce sens, s’oppose à la Vie qui est période, cycles, etc.

            Comment résoudre cette ambiguïté ? C’est que l’esprit est bien obligé de se servir de la répétition, la nouveauté constante rendant son travail impossible. Dès lors la répétition interviendra pour rendre plus automatiques certains mécanismes et donc nous dépouiller de l’inutile : « à la limite de la connaissance est la perfection de l’automatisme », au point que l’esprit supérieur est celui qui a rendu « machinale l’application des études conscientes. » (Œ, II, 18). Ainsi l’automatisme, substitut de l’intelligence, est aussi l’instrument qui peut alors lui permettre de vaquer à de plus nobles tâches.

            Sachant quelle est la valeur de l’automatisme, demandons-nous maintenant à quel niveau il intervient dans le fonctionnement mental. Nous sommes alors invités à descendre dans les mécanismes les plus élémentaires, celui du système nerveux, puis du réflexe. Il est nécessaire, je crois, pour évaluer ce qu’en dit Valéry, de rappeler deux points : d’une part qu’il s’agit d’une recherche individuelle, d’observations à usage interne ; elles ne sont pas celles d’un spécialiste scientifique ; d’autre part, elles appartiennent à un temps révolu, antérieur aux progrès accomplis par la recherche scientifique contemporaine.

            Cela dit, je qualifierai brièvement le point de vue de Valéry de matérialiste et de mécaniste. Il emprunte ses modèles, dans un premier temps, aux mathématiques, puis à la physique, à la thermodynamique, ou encore aux phénomènes électriques[xi], au mépris de toute considération anatomique[xii] : c’est bien ce que lui reprochera F. Lhermitte dans son article « Cerveau et pensée »[xiii]. Comme le dit R. Thom, dans le même ouvrage, cette référence aux modèles de la mécanique et de la physique avait déjà été faite par le philosophe Herbart (fondateur de la science de la nature, critique de l’idéalisme allemand), qui eut beaucoup d’influence sur Riemann. Freud utilisa, lui aussi, en ses débuts, un modèle neuronique.

            Il ne faudrait pas oublier que Valéry est d’abord un analyste (au sens banal de ce terme), mené par le désir de clarté et de distinction entre les notions, toujours soucieux de définir, ayant horreur du vague. C’est pourquoi il entend combattre l’ancienne psychologie philosophique, coupable de ces abstractions non fondées que sont la mémoire, l’attention, la volonté. C’est pourquoi encore il est fasciné par les modèles des sciences dures.

LE SYSTEME NERVEUX ET LE REFLEXE

Au départ de tout, comme il se doit, le système nerveux. « Je suis devenu l’œuvre de la transformation essentielle qui s’est faite en moi l’an 92 et suivants, quand j’ai vu (et consenti) à la substance “nerveuse” de tout – pressenti et tenté de définir tout en faits de sensibilité, réflexes, propriétés fonctionnelles, durées – et substitutions de divers genres. » (XXVII, 64). Du système nerveux Valéry dira que « le secret de ce système est le plus important ou le seul secret qui soutient tous les autres.» (VI, 83). Pourquoi ? parce qu’il « a la propriété de lier des ordres de grandeurs très différents. Par exemple, il relie ce qui appartient au chimiste et ce qui appartient au mécanicien. » (VII, 172). Comme l’écrit Fedrigo « l’effort principal de Valéry consiste à lier les automatismes de la machine cérébrale avec ses degrés de plasticité. Il s’agit de savoir comment lier le caractère stéréotypé des automatismes et les processus adaptatifs qui impliquent une réorganisation neuronale à partir de l’expérience vécue. » (op.cit. p. 165).

            Il est sûr que nous sommes aujourd’hui plus avancés qu’il y a 70 ans. Certes Valéry avait pu discuter avec les neurologues qu’il connaissait : Alajouanine, Van Bogaert, Thierry de Martel, etc. Mais l’ouvrage de Goldstein, La structure de l’organisme, n’était pas encore paru[xiv], pas plus que celui de Merleau-Ponty, La structure du comportement et les neurosciences n’étaient pas nées. Toutefois certains problèmes continuent à se poser, comme en témoigne le dialogue Changeux Ricœur dans La nature et la règle.

            Du point de départ qu’est le système nerveux dépendent nos plus hauts pouvoirs, en particulier celui de la conscience : la conscience est un fonctionnement lié à un autre fonctionnement, celui du système nerveux ; « prendre conscience est un acte réflexe » ou encore – et ici on monte d’un degré – : « La pensée est l’abus de la propriété remarquable que possède le système cérébro-spinal de l’homme d’agir sur soi-même. » (XII, 524). On ne peut imaginer définition plus matérialiste, d’aucuns diraient plus réductionniste !

            Mais sans doute faut-il introduire entre ces extrêmes certaines médiations : ce sera la notion de réflexe, commune à l’observation physiologique et psychologique[xv]. Par là se trouvent éliminées toutes les obscures notions de l’ancienne psychologie. Sans doute ici Valéry entend-il l’écho de certaines lectures, de Janet, de Ribot, de Maudsley[xvi] et aussi de Nietzsche, dont Valéry ne manque pas de critiquer la philosophie, mais qu’il félicite de son essai d “une logique à base réflexe”. » (VIII, 161), car chez Nietzsche aussi nous avons le primat du corps, du système nerveux. Revenant à la fin de sa vie sur sa trajectoire, Valéry écrit : « L’idée de fonctionnement m’a dominé. J’ai pensé que le type acte-réflexe était le fait fondamental et ai été conduit à développer les termes de cette relation non réciproque et essentiellement hétérogène d’une part dans l’analyse du terme excitation, d’autre part du terme réponse c’est-à-dire étude de l’acte, le tout formant la notion d’action complète avec sa cyclique exigée par le retour à l’état de disponibilité » (XXVII, 312) : exemple : l’acte sexuel. Nous avons là le binôme que Valéry, dans la terminologie de ses premières années, appelait : demande-réponse.

            Disposition complexe, car la demande ou excitation n’est pas première, mais dépend elle-même de l’intérieur du système nerveux ; elle est déjà réponse. Goldstein dira, lui, que le système nerveux est constamment en état d’excitation. Ce qui caractérise cette réponse, c’est son caractère automatique : c’est dire qu’entre l’excitation et la démarche nerveuse, il n’y a aucun écart temporel : elle est non-retardable. Tel est le cas du système nerveux végétatif, sympathique et parasympathique. Nous sommes ici dans l’inconscience et dans l’automatisme, automatisme dont Valéry pense, je l’ai dit, qu’il n’a pas été assez médité (XIV, 805).

            On peut ainsi classer les réflexes en 3 types :

–le réflexe pur et imposé par l’organisme et composé par deux événements du corps, hétérogènes, mais invariables et toujours de même succession D-R ;

–le réflexe d’acquisition, de même forme, susceptible de faire gagner du temps, mais sujet à modification et à oubli ;

–le bi-réflexe psychique, à double entrée (XXVI, 840). Ici joue la réciprocité Demande-Réponse, caractéristique des fonctionnements supérieurs (XX, 399). On parlerait aujourd’hui de feed-back. La demande engendre la réponse (l’esprit est toujours réponse) qui engendre la demande. On passe ainsi des réflexes aux actes réfléchis où le temps intervient sous forme de retard. « L’état naissant du réfléchi est réflexe. » (XX, 399).

Lorsque, dans une série d’automatismes, s’introduit une coupure, un arrêt, un retard, s’ouvrent des réponses possibles, multiples, dont il faudra évaluer l’adaptation à la situation présente ou future. Dès lors il s’agit d’une innovation qui exige la conscience (voir XXI, 399). Et si la conscience et l’intelligence prennent possession d’un acte, elles vont par répétition engendrer un automatisme supérieur, de sorte que la conscience produit ce qui la met hors d’utilisation. D’où ce paradoxe : « à la limite de la connaissance est la perfection de l’automatisme. »(XXII, 758), comme le pense avec Janet la plupart des cliniciens. L’automatisme n’est donc pas une infra-conscience, mais une supra-conscience : il exige une pyramide de conditions, donc de fonctions, comme on le voit, par exemple, dans l’acte de lecture.

L’INCONSCIENT, l’IMPLEXE

            On pourrait, à partir de là, se demander quel rôle Valéry attribue à l’inconscient et s’il lui en accorde un. Assurément le terme figure dans les Cahiers[xvii] de même que celui de subconscient, dont Valéry ne le distingue pas vraiment. L’attitude première vis-à-vis de la présence de cette instance est de scepticisme : « L’inconscience […] joue très vaguement dans l’opinion actuelle le rôle d’un éther-Maxwell qui lie et explique tout ce qu’on veut.» (VII, 870). Retenons l’allusion à l’opinion actuelle qui pointe une exaspération à l’égard du freudisme et sans doute aussi du surréalisme. Rappelons que cette remarque de Valéry date de 1921 et que Les champs magnétiques de Breton et Soupault, où était expérimentée pour la première fois l’écriture automatique a été composés en 1919[xviii]. Valéry n’en pense pas grand bien, on s’en doute : « Se mettre volontairement dans l’attitude de provoquer l’involontaire, solliciter “l’inconscient” consciemment, c’est un dessein assez curieux – et une action toujours plus ou moins essayée par les artistes, mais qui n’a été avouée et constituée en doctrine que récemment ; jadis essayée avec l’intention de ne retenir de ce tirage que les coups “heureux” ; récemment, avec celle de tout fixer – c’est-à-dire de donner valeur à tout. » (XIV, 416)[xix].« Je suis convaincu, écrit encore Valéry, que si on pouvait pénétrer, développer le fameux subconscient on n’y verrait que misère ou quelques lois simples affectant les éléments et les commandes de ce qui se fait sentiments, idées et volontés, de ce qui donne valeurs, perspective aux choses. Tout est surface. »(XIII, 916).

            Fidèle à son attitude empiriste, pragmatiste, Valéry refuse de voir dans l’inconscient une instance plénière qui gouvernerait nos plus intimes pensées. Rattachant l’inconscient au fonctionnement mental, tel que nous l’avons analysé, Valéry n’y voit qu’un réflexe : « Un produit est dû à l’inconscient lorsque quelle que soit sa complexité, sa conformité, sa merveilleuse adaptation, il semble donné par un seul acte — et comme dans un indivisible de temps. Le spontané, le sans antécédent. » (VIII, 573). Si inconscient il y a, il n’est que l’effet des automatismes qui gisent sous la conscience qui les a elle-même produits. Non vraiment oubliés, mais prêts à reparaître, si on les sollicite. « L’inconscient, le subliminal n’est, au fond, que le monde extérieur, le vraiment extérieur (ce qui explique son air bête et mystérieux —), c’est l’extérieur se servant de mes machines. »(III, 895).

            Au terme d’inconscient Valéry préfèrera celui d’implexe (une des créations de sa terminologie, comme Demande-Réponse), terme dont Valéry se sert souvent pour désigner ce potentiel qui repose en nous : « L’implexe que j’ai mis dans L’Idée Fixe est le reste caché structural et fonctionnel — (non le sub-conscient —) d’une connaissance ou action consciente. » (XVII, 63). L’implexe c’est ce que tirera de nous telle excitation ou atteinte (voir C1, 1080). Il s’agit au fond d’un souvenir qui a été intégré au moi, comme les mouvements de la marche pour celui qui sait marcher[xx].

            L’inconscient que Valéry refuse c’est incontestablement celui de Freud, celui de la psychanalyse. Son inconscient serait, toutes choses égales par ailleurs, plus proche du subconscient de Janet et, comme lui, plus abordable, plus accessible. Mais comment ? « J’ai toujours écarté l’inconscient de mes réflexions. Moyen commode – pur arbitraire – logomachie vaine – pensais-je, mais je me demande – ou plutôt je me réponds maintenant que peut-être il y aurait quelque chose à faire de cette défaite.» (VIII, 419). Quoi ? Il s’agirait de construire l’inconscient : substituer artificiellement aux parties inconnues des parties conscientes imaginaires, rétablir une continuité par un symbolisme. Valéry n’en dit guère plus ; mais nous pouvons ici nous étonner d’une certaine proximité avec Freud.

            Proximité que plusieurs études ont soulignée, tout en mettant en évidence les différences notables[xxi] entre nos deux penseurs : elles concernent aussi bien le rêve que Valéry définit comme « représentation de chaque nuit donnée par Messieurs les Réflexes » (II, 693)[xxii] et que Valéry pense comme susceptible d’une analyse formelle, délestée de tout le poids du significatif et du symbolisme freudien jugé un peu à courte vue ; suspicion vis-à-vis d’un récit de rêve reconstitué au réveil dans la rationalité du langage ; mais surtout réserve, sinon mépris, pour cet impérialisme de la sexualité, pour ces rébus […] obscènes […] composés dans le sein de notre mère. » (Œ, II, 1506), ces cochonneries » (Œ, II, 223). Valéry se dit « le moins freudien des hommes » (Lettres à quelques-uns, 225) et fait dire au Docteur de L’Idée Fixe, son porte-parole : « Nous aurons bientôt une chaire d’oneiromancie à la Faculté. Ce n’est pas moi qui la briguerai…Ah non, non ! »( Œ, II, 223)

L’IDEE FIXE

Disons quelques mots de ce dialogue intitulé L’Idée Fixe ou Deux hommes à la mer, édité par les laboratoires Martinet, exclusivement réservé au corps médical (1932) et dédié “au Professeur Henri Mondor et à tous les amis que je compte dans le corps médical”. Ce dialogue leste et vif, conçu un peu à la manière des dialogues de Diderot, mime une conversation à bâtons rompus, dont la vitesse est l’essentiel, entre deux individus, dont l’un, Teste ou Moi, est en proie à de grands tourments, torturé par une pensée qui l’obsède et qu’il vient tenter d’épuiser en sautant sur les amas de rochers qui bordent le port. ; l’autre, un docteur en vacances, essaie, en tentant de peindre, de tromper son mal, le mal de l’activité. Dans cet échange entre ces deux individus nerveusement tendus, Valéry donne libre cours sur le mode badin à ses théories, affirmant que l’idée fixe n’existe pas, car une idée est changement, discontinuité, signal de transformation, self-variance. Tout est transitif dans l’esprit. Une idée fixe est donc une idée qui reparaît plus souvent qu’à son tour, car « quelle qu’elle soit, une pensée qui se fixe prend les caractères d’une hypnose, » dira-t-il dans L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci.

            Tout alors est discontinu dans cet échange qui passe d’une conception de l’histoire, proche de l’École des Annales – « les tréponèmes débarqués en Europe ont eu plus de conséquences pour l’humanité que tous les plénipotentiaires. » – à la mécanique de l’amour (« on se donne un mal… de chien pour atteindre un seuil »), pour revenir à cette idée fixe, caractérisée comme omnivalente, digne, dès lors, d’être analysée dans un article de l’Encéphale.

            Le titre de cette revue me suggère de m’interroger sur la conception valéryenne des rapports raison-folie, pour employer des mots très vagues. On trouve chez Valéry, certes de façon ponctuelle, des allusions à des comportements, à des attitudes qui frisent la pathologie. Ainsi ce texte, non publié du vivant de Valéry, intitulé Agathe, que le neurologue Van Bogaert considérait comme le meilleur texte de Valéry. Il s’agit d’une femme plongée dans un sommeil cataleptique (voir III, 106) : les sensations du monde extérieur s’évanouissent peu à peu, laissant l’esprit à la dérive de ses associations, à la frontière du rêve, au plus proche de l’automatisme mental. Texte difficile, évanescent, où Valéry tente de saisir le fonctionnement mental à l’état pur.

            Il y a encore, j’y ai fait allusion, ce récit, Acem, où un individu étrange, au sexe indéterminé, à la fois sage et énigmatique, qui ne riait jamais, parlait peu, hochant simplement la tête, semblait s’endormir dans la conversation, et dont l’apparence de réveil se manifestait par un regard fixe et dilaté qui se perdait dans le lointain, mais susceptible de percer l’autre au point de résoudre ses difficultés. On pense aussi à Monsieur Teste qui avait tué la marionnette, au profit d’une lucidité somnambulique qui lui faisait « découvrir les lois de l’esprit que nous ignorons ». Et pourquoi ne pas citer cette Pythie (titre d’un poème de Valéry), proférant sur son trépied des paroles (automatiques) que le dieu qui la possédait lui soufflait : Valéry nous décrit « Cette martyre en sueurs froides / Ses doigts sur ses doigts se crispant », au corps dont « l’arc obscène [se] tend […] à se rompre », car « Une Intelligence adultère /Exerce un corps qu’elle a compris ! » Comment ne pas songer ici à cette représentation du cours de Charcot à la Salpêtrière, concernant l’hystérie ?

            Pour revenir à L’Idée fixe, cette idée qui revient plus souvent qu’à son tour, nous avons là un dialogue à cent à l’heure où les idées s’échangent, se combattent et révèlent la souplesse et l’adaptation d’une intelligence toujours en éveil, sur le qui vive. Nous y trouvons des allusions à la démence, à tous ces troubles observés dans les hôpitaux psychiatriques[xxiii] et qui ne sont que l’exagération de ce que nous portons tous en nous. « Tout esprit sain vu à la loupe est un grouillement d’éléments de démence. (X, 50). Relativité quantitative de la folie ; relativité qualitative aussi, car on n’est fou que par rapport à une norme arbitraire. Et le dément qui parle de lui-même à la troisième personne s’objective et se dédouble comme nous le faisons quand il y a faute ou sottise.

LES TROUBLES MENTAUX

Curieusement pour cet apologiste de la raison qu’est Valéry, on comprend que celle-ci n’inaugure rien, qu’elle n’est pas première, que le « désordre est le commencement. »(VI, 821). « L’homme sain d’esprit est celui qui porte le fou à l’intérieur. Il y a un mensonge et une simulation “physiologique” qui définissent l’état normal et raisonnable. Le milieu social exerce une sorte de pression sur nos réactions immédiates, nous contraint à être et à demeurer un certain personnage, identique à lui-même, dont on puisse prévoir les actions, sur lequel on puisse compter, qui se conservera assez intelligible… » (Œ, II, 849). Cette idée du mensonge social, de ce qu’il appelle l’univers fiduciaire, est constante chez Valéry. Les conventions masquent l’être vrai que la folie fait apparaître par intermittences. La plupart du temps, cet appareil de régulation qu’est la raison, le bon sens qui ordonne (à tous les sens de ce terme) n’est pas isolable et donc n’est pas totalement machine, ayant à composer avec l’accidentel, l’imprévu. D’où la difficulté à rendre compte de ces troubles dont s’occupent la neuropathologie et la psychiatrie.

            Songeons, nous dit Valéry, à la fois à la distance et au rien qui séparent raison et démence. Entre les deux un état où les produits démentiels existent mais isolés, sans effets directs. Ils sont là mais sans impact (XII, 407). Il y aura états morbides quand prédominera ce que Valéry appelle le formel, c’est-à-dire « fréquences, reprises, périodicités rapprochées, aveugles retours » (XVI, 554). C’est dire qu’ici l’automatisme n’est plus maîtrisé, mais laissé à ses propres mouvements, à ses soubresauts. Inversement sont aussi démentiels les états où l’automatisme est altéré (amnésie par exemple)[xxiv]. Au fond, la folie se situe aux extrêmes : règne exclusif de la machine ou rupture dans le mécanisme. La raison, elle, habite l’entre-deux ; automatisme, oui, mais réglé, dominé, au service de…. Mais cette maîtrise est jugée en fonction de critères extrêmement relatifs : étalon de la lucidité, adéquation à la réalité, imagination réglée du futur, critères qui décideront de ceux à exclure : « Conte. Il y eut un homme qui devint sage. Il apprit à ne plus faire de geste ni de pas qui ne fussent utiles. Peu après on l’enferma. ».(Œ,II, 849).

La raison se trouve faire partie de la folie, plus englobante : « La raison fait partie de la folie, lui prête, au moment critique, son appareil, son autorité… il arrive aussi que s’opposant de temps à autre, à cette démence, elle lui redonne des forces, en la contenant quelques instants. » (VIII, 562). Nous serions là en face d’un délire (de jalousie par exemple) ou d’une paranoïa, ou encore d’un mysticisme à la Swedenborg (voir Œ, I, 875).

Si Valéry est amené quelquefois à proférer des paroles peu amènes vis-à-vis de l’ancienne psychiatrie (XXI, 261), il reconnaît à la pathologie mentale « pour principal intérêt de montrer que des activités qui paraissent simples et entières sont en réalité composées » (XVIII, 664). Il se montre perspicace dans les remarques qu’il fait au neurologue Van Bogaert, qui lui avait envoyé un article que ce dernier avait écrit avec Pierre Marie et H. Bouhier sur « un cas de tumeur préfrontale droite » qui déterminait une désorientation dans l’espace ainsi que des troubles de la reconnaissance tactile des objets placés dans la main gauche, au point que, si le malade en reconnaissait les caractères primaires (volume, consistance), il ne pouvait identifier l’objet. Face à un domino, le malade décrira une pierre rectangulaire avec de petits trous. Valéry, selon son habitude, généralise, disant que cette lésion, cause d’une agnosie tactile « a réalisé chez le malade certain état que le philosophe ou le savant ou l’artiste se procure normalement, aux fins de son travail. En un certain sens, le malade en question voit plus vrai que les hommes normaux. Il n’introduit rien dans sa description qui soit conventionnel — car une “pierre de domino” n’est un domino que par convention »[xxv]. Valéry montrera que la vision de Léonard de Vinci diffère en cela de la vision commune.[xxvi]

Peu indulgent pour la psychiatrie de l’époque, il est féroce vis-à-vis de la psychanalyse, car « revivre n’est-ce pas se survivre ? »[xxvii]. Il avoue ne pouvoir « que juger cette pratique assez sévèrement a priori […]. Son expression me fait cabrer l’esprit. L’idée du souvenir de l’état amniotique ! » (XX, 383).

DES CAHIERS AUX POEMES

Je souhaite avoir montré que les intérêts de Valéry sont multiples, plus philosophiques que strictement littéraires, en rupture avec la fausse image que l’on se fait de lui.

Juger des résultats de ses recherches est difficile, car rien n’y est systématique, son œuvre est ouverte ; mais ses réflexions diffractées donnent à penser, me semble-t-il. Quant à sa méthode thérapeutique (phénoménaliser tout le psychisme)[xxviii], dont lui-même sent bien qu’elle n’a pas porté les fruits escomptés, elle était trop défensive pour être opératoire. Son rejet de toute émotion qui le terrassait ne pouvait permettre aucune abréaction (elle aurait pu être revécue sous hypnose) et, en présence de ce qui s’enracine dans le corps (auquel pourtant Valéry, paradoxalement, accordait un grand poids, sauf dans l’ébranlement de la sensibilité), l’intellect, quelle que soit sa lucidité – grande chez Valéry – se montre impuissant. Mais peut-être que derrière cette toute puissance accordée à la pensée et la jouissance que l’on prend à son exercice, faut-il lire la force d’une sublimation, sinon d’un refoulement des pulsions[xxix]

 

            Dans tout ce que je vous ai dit là, vous n’avez sans doute pas bien reconnu le Valéry poète, qui est le plus grand Valéry. Il est pourtant là comme en sourdine, car toutes ses recherches sur le fonctionnement mental, sur les différentes instances que sont le rêve, la mémoire, l’attention, affleurent dans ses poèmes, ce qui les a rendus, aux yeux de certains, hermétiques, indéchiffrables. Pour l’anecdote, je signale qu’un colonel, le colonel Godchot a traduit Le Cimetière marin … en français ![xxx] Sans aller jusque-là, on ne peut nier que la réputation de Valéry a souvent été celle d’un poète trop intellectualiste, ésotérique. Cela, à mon sens, est faux, surtout si on suit le conseil que Valéry lui-même nous donne : se laisser guider par la musique du vers, qui est l’essence de la poésie ; c’est-à-dire lire, relire, apprendre par cœur. Alors tout s’éclaire, devient limpide. L’effort constant de Valéry dans la création poétique a été de concilier le son (la musique) et le sens (la sémantique). Il est vrai qu’un poème, comme La Jeune Parque, à première lecture, peut paraître obscur, car c’est toute l’Odyssée de la conscience. Mais, si on se laisse guider par la musique des mots les difficultés disparaissent.

            Quel est le lien entre les Cahiers et les poésies, me direz-vous ? Il est étroit. Et quand on étudie, comme je le fais avec toute une équipe du C.N.R.S spécialisée dans la critique génétique, c’est-à-dire dans l’étude de la genèse de l’œuvre à partir des brouillons (déposés au Département des manuscrits à la Bibliothèque Nationale), brouillons qui n’ont rien à voir avec les Cahiers qui ne comportent pas, eux, de brouillons d’œuvre), on s’aperçoit que tous les mécanismes mentaux que j’ai examinés sont sous-jacents aux vers que nous lisons, c’est-à-dire qu’il n’est pas inutile de connaître les Cahiers pour apprécier la poésie. Certes, elle peut l’être sans cela. Mais elle l’est d’autant plus si on peut appréhender, sans que cela occulte la fluidité du vers, toute l’épaisseur du travail en amont.

            Évoquons, pour terminer, quelques vers du poème intitulé Aurore, qui illustrent l’implexe dont j’ai parlé :

La confusion morose
Qui me servait de sommeil,
Se dissipe dès la rose
Apparence de soleil
[…]
Quoi ! c’est vous, mal déridées !
Que fîtes-vous, cette nuit,
Maîtresses de l’âme, Idées
Courtisanes par ennui ?

Toujours sages, disent-elles,
​Nos présences immortelles
Jamais n’ont trahi ton toit !
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Dans les ténèbres de toi !

 

REFERENCES

[i] Lettre au Père Rideau, 1943, in Lettres à quelques-uns, 1952, p. 244. Dès 1902, Valéry, dans une lettre à Gide, précisait son objectif : voir Correspondance Gide-Valéry, Gallimard, 1955, pp. 391-393.

[ii] 1992, Seuil, p 160.

[iii] 2000, L’Harmattan.

[iv] Par exemple : I+ R = K = ce qui est perçu diminue quand ce qui est pensé augmente. On trouve également ce que Valéry appelle les nombres plus subtils (N+S) qui cherchent à rendre compte des échanges entre les objets les plus différents. C’est l’idée que la conscience est substitution et que les éléments qui se substituent ont au moins une propriété commune.

[v] « Mon idée est fort simple, je suis sûr qu’il y a une « mécanique » de l’esprit de laquelle relève tout, c’est-à-dire que tout doit pouvoir s’exprimer en termes de fonctionnement » (XXVII, 216 : voir aussi XXI, 229) : s’agissant de l’édition des Cahiers au CNRS, nous indiquons désormais dans le texte le tome en chiffres romains, suivi de la page.

[v] Son nom fut longtemps tu : on sait aujourd’hui qu’il s’agit de madame de Rovira

 

[vii] Voir XXIII, 589.

[viii] Rencontre avec Catherine Pozzi, femme de lettres, auteur, hormis un Journal et un récit, Peau d’âme, de six poèmes admirables. C’était la fille de Samuel Pozzi, chirurgien et gynécologue de très grand renom, qui fut assassiné par un patient, un fou qu’il avait opéré auparavant d’une varicocèle et qui attribuait ses insuffisances à la chirurgie : cf. Claude Vanderpooten, S. Pozzi, Chirurgien et ami des femmes, 1992, Editions in Fine.

[ix] Le concept d’automatisme est un concept clé du positivisme. On le trouve chez Mach (précurseur du cercle de Vienne : il professe un monisme radical et abolit les frontières entre le monde physique et le monde psychologique : la sensation est le donné fondamental, au départ de la physique et de la physiologie) lorsqu’il parle d’économie de la pensée et on a rapproché Valéry et Mach ; mais, bien avant, sur le plan psychologique, chez Baillanger dans sa Théorie de l’automatisme (1845) ; en 1868, Prosper Despine parle d’automatisme psychologique dans sa Psychologie naturelle.

[x] « Je suis né, à vingt ans, exaspéré par la répétition. » (XXII, 589).

[xi] Voir X, 439 ; XI, 544. Voir aussi Merleau-Ponty, La structure du comportement, PUF, 1953, p. 49.

[xii] « Le schéma d’une installation de T.S.F me parle beaucoup plus du vivant […] que toute coupe histologique (laquelle n’a aucun sens) » (VIII, 500). Ou encore : « Au lieu de spéculer sur les coupes de cervelle et des vues microscopiques de filaments et noyaux, mieux vaudrait essayer de construire un modèle mécanico-électrico-chimique qui représentât non la “pensée ” mais le fonctionnement. » (XXVI, 283).

[xiii] Treize savants redécouvrent Valéry, 1983, Hermann, pp. 113 à 158.

[xiv] Mais déjà Hughlings Jackson (1835-1911) concevait la pensée comme un ensemble de fonctions intégrées dans une organisation verticale, où les moins complexes sont contrôlées à un niveau supérieur de complexité et de différenciation. Cette intégration suit l’ordre d’apparition de ces états ou fonctions dans la phylogenèse. Ribot s’inspirera de ce dispositif, Henri EY aussi.

[xv] « Je pense fonctionnement et si je tends à rejoindre une notion qui me semble fondamentale, ce n’est ni la sensation, ni l’esprit – c’est de préférence le type réflexe. » (XXIV,613). Dans l’automatisme, les organes sont gouvernés par des événements antérieurs, quand ces événements ne sont pas immédiatement antérieurs, ce qui est le cas des réflexes.

[xvi] Maudsley, dont le nom est cité dans les Cahiers. Celui-ci écrit dans sa Physiologie de l’esprit : « Se former une idée claire de la nature et du mode de développement des fonctions des centres spinaux est la meilleure manière et même la seule manière de se préparer à l’étude des fonctions cérébrales. C’est la prémisse indispensable à une saine intelligence des manifestations les plus élevées et la seule base solide sur laquelle nous puissions édifier une vraie science des phénomènes psychiques. » : citation empruntée à l’ouvrage de Fedrigo, dont nous suivons les analyses.

[xvii] Ce qui n’est pas étonnant, puisque, dès les années 1880-90, la notion d’inconscient était l’objet de nombreux articles, et Bergson, lui prédisait un grand avenir.

[xviii] Dans le Manifeste du surréalisme (1924) Breton définissait le surréalisme comme un « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée.» Quant à l’écriture automatique, Janet en parle à propos de ses séances d’hypnose avec Léonie.

[xix] À dire le vrai, Valéry se trompe, car Breton l’a dit, les résultats (que nous connaissons) de l’écriture automatique ont été soumis à une sélection opérée par la conscience lucide. Les surréalistes seraient d’accord avec Valéry pour penser que de l’inconscient « le hasard […] tire quelquefois d’extraordinaires effets. Mais si on compte les coups, la niaiserie l’emporte. » (III, 895)

[xx] Goldstein ne dit pas des choses différentes quand il écrit : « ce qui apparaît comme inconscient n’est rien d’autre que l’entrée d’une ancienne forme d’excitation de l’organisme dans une réaction actuelle lorsque la situation s’y prête. Il ne s’agit de rien d’autre que d’une forme déterminée du souvenir, de la mémoire. Cette poussée vers le haut de l’inconscient n’est rien d’autre que l’effet de fortes dispositions de certaines formes d’excitation. », in La Structure de l’organisme, 1951, Gallimard, p. 282.

[xxi] Voir entre autres : Derrida, Marges, 1972, p. 325-363. Nicole Céleyrette-Pietri, Cahiers P. Valéry 3, Questions de rêve, 1979, Gallimard, pp.187-226 ; Régine Pietra, Valéry. Directions spatiales et parcours verbal, 1981, Minard, pp 83-111.

[xxii] Que Valéry qualifie pourtant, dans une belle définition freudienne, de « fête des fous et des esclaves. Récompense de la soumission à tout le jour. » ( IV, 532).

[xxiii] Vers 1893, Valéry visite la clinique des aliénés de l’hôpital de Montpellier (voir « Notes anciennes » IV, ff. 123-125) On trouvera dans les Cahiers du début du siècle des allusions à l’hypnose, et dans Agathe, l’idée d’une rêve cataleptique.

[xxiv] Dans l’une des Histoires brisées, L’île Xiphos, île étrange aux habitants non moins étranges « il y avait une province où l’on reléguait les personnes atteintes de la maladie appelée anastrophie. Elles font, après chaque action, une action inverse — ou son simulacre. Ce qui est affreux à voir plus que ridicule. D’autres fous répétaient toujours leur action plusieurs fois ». (Œ, II, 441).

[xxv] Lettre écrite à Van Bogaert en août 1925, aujourd’hui au Valéryanum : cité dans Treize savants redécouvrent Valéry, op. cit., p. 163.

[xxvi] « La plupart des gens, écrit Valéry dans l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, y voient par l’intellect bien plus souvent que par les yeux. Au lieu d’espaces colorés, ils prennent connaissance des concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux : la Maison […] Ils perçoivent plutôt selon un lexique que, d’après leur rétine. » , I, 1165) Tout autre sera la vision de l’artiste. Au malade atteint d’agnosie tactile manquait le concept de domino. Et c’est non l’absence mais le refus de ce concept qui appréhende en quelque sorte l’objet dans les rets du langage qui fait la vision de l’artiste.

[xxvii] Lettres à quelques-uns, p.167.

[xxviii] Lors d’un dîner en octobre 1937, Valéry converse avec deux femmes très averties de la psychanalyse et leur confie son scepticisme à l’égard de cette théorie et de sa méthode ; il ajoute : « je suis fait pour un autre genre d’analyse et d’auto-représentation du système psi. Je raconte à Hvj. comment je me suis délivré ou débarrassé avec luttes de mes démons 91, – 20, –32 –. » (XX, 383).

[xxix] C’est la thèse que défend Jacques Millet dans son ouvrage, Valéry par-devers Freud, 2001, L’Harmattan. Millet diagnostique chez Valéry une névrose d’angoisse, assez compréhensible chez celui qui a écrit : « Angoisse, mon véritable métier ». Il lui attribue une origine sexuelle, une hantise de la castration, qui vient paralyser l’œuvre, d’où l’inachèvement des Cahiers. Jusqu’à là je le suivrai. Mais l’auteur ajoute, à partir de certains dessins des Cahiers, dont l’interprétation me semble contestable, une motion homosexuelle du désir de comprendre se rapportant au corps phallique de la mère. L’assimilation avec Léonard est trop patente pour être convaincante. Pas plus que n’est convaincante l’autre Psychanalyse de Valéry, bien plus ancienne, de Gilberte Aigrisse, disciple de Baudoin, pour qui l’inconscient de Valéry est celui d’un mystique.

[xxx]  Avec une ironie féroce, Valéry lui écrit : « Je vous remercie bien sincèrement de l’envoi de la traduction du Cimetière Marin en langue plus claire. Je joins ce texte aux quatre traductions espagnoles, aux trois anglaises, aux trois allemandes et à quelques autres que je possède de ce poème. Votre travail m’a fort intéressé par le scrupule qui y paraît de conserver le plus possible l’original. Si vous l’avez pu c’est donc que mon ouvrage n’est pas si obscur qu’on le dit.» Paul Valéry Vivant, Cahiers du Sud, MCMXLVI.

Régine Pietra
Professeur de philosophie honoraire
Université Pierre Mendès France Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr