Valéry et l'École des Annales

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Par : 
Régine Pietra

Je voudrais modestement, mais aussi audacieusement, essayer de montrer que bien des propos de Valéry sur l'histoire rencontrent les prises de position des auteurs de l'École des Annales. Rien ne nous permet de penser qu'il les ait connues. Pourtant, il aurait pu le faire puisque c'est en 1929 que paraît, sous la direction de Lucien Febvre et de Marc Bloch, fondateurs de ce mouvement le premier numéro de la Revue, intitulée alors Annales d'histoire économique et social[1]. Mais, malgré ses relations avec de Monzie[2], son amitié avec André Lebey,[3] il est peu probable qu’il ait entendu parler de ce tournant de la méthode historique, l’audience des Annales ne datant vraiment que des années cinquante : Lévi-Strauss avouait à A. Burguière qu’il n’en avait pas eu connaissance avant la guerre.

            S'il y a d'étranges similitudes entre la critique valéryenne de l'histoire et certaines positions des Annales, sans doute s'agit-il ici (comme dans bien des domaines) de la perspicacité de la réflexion d'un Valéry pressentant les impasses des visées traditionnelles et proposant l'ouverture d'autres voies, bien qu'il ne s'agisse absolument pas d'un corps de doctrines. Et si, dans les années 1931-32, les critique valéryennes de l'histoire ont suscité les répliques outragées des historiens de l'histoire historisante, de l'histoire méthodique, de l'histoire-bataille, un Hanotaux par exemple, répliques dont Valéry dira[4] encore en 1942, qu'elles ne l'ont convaincu en rien, ce conflit a fait long feu et les positions avant-gardistes de Valéry n'ont pas retenu l'attention des historiens qui ne le citent jamais. Si ! Ils le citent, tous, une seule fois, non sans une rancune justifiée, pour avoir proclamé : “ L'Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré ”[5], à quoi Paul Veyne rétorquait, avec son ironie coutumière : “ L'histoire est un des produits les plus inoffensifs qu'ait jamais élaborés la chimie de l'intellect ”[6]

            Il ne nous a pas semblé utile pour notre propos d'établir des distinctions trop nettes entre les différentes strates des Annales, dont Valéry évidemment n’aurait pu connaître que les commencements : l'époque Bloch-Febvre (1930), l'époque Braudel (1945), le Linguistic Turn de 1970. Assurément ces moments diffèrent : tantôt l'histoire phagocyte la sociologie avec Durkheim, tantôt la géographie avec Demangeon, tantôt l'économie et ses aspects quantitatifs (Simiand), tantôt la philosophie (Veyne). Mais tous les historiens continuent de se réclamer de l'École des Annales et jusqu'à la Nouvelle histoire qui a peu de points communs avec les fondateurs.

            Le changement de perspectives préconisé par Valéry et mis en œuvre par les Annales concernera l'approche de l'histoire, son objet, sa méthode :

            1) l'approche, d'abord, qui renonce à sa prétention à l'objectivité que prônait encore Langlois et Seignobos qui furent les maîtres de ceux qui fondèrent les Annales. Mais dès Max Weber[7], Raymond Aron[8], et sans doute encore antérieurement avec Simmel[9] et Collingwood[10] – philosophes auxquels tous les historiens se réfèrent avec révérence – et dès Marrou[11], on savait que l'histoire est inséparable de l'historien, qu’elle ne peut prétendre au statut de science, incapable qu'elle est de vérification, tout au plus susceptible, dira de Certeau, de falsifiabilité. Valéry ne dit rien d'autre : “ L'histoire prétend à une vérité invérifiable ” (XXV, 866) ”. Aucune vérification n'est possible ” (XXV,600), puisque la vérification exige pour advenir, la répétition, le va et vient (XXII, 623) et que la spécificité du fait historique réside, pensait-on à l'époque, dans son caractère unique, comme l'a dit Carlyle. Sans thématiser ce qu'il en est de cette subjectivité, les historiens actuels sont prêts à admettre que la lecture du passé est peut-être aussi passionnelle que celle de Madame Le Bas et de Madame Degas : “ Degas me raconte ce souvenir. Il avait quatre ou cinq ans. Sa mère, un jour, le conduisit avec elle faire visite à Madame Le Bas, veuve du célèbre conventionnel, ami de Robespierre, qui se tua d'un coup de pistolet, le neuf Thermidor […] La visite achevée, comme Madame Degas aperçut sur les murs du couloir d'entrée les portraits de Robespierre, de Saint-Just, de Couthon

—"Comment, s'écria-t-elle, vous conservez toujours les têtes de ces monstres ?

—Tais-toi, Célestine, c'étaient des saints. ” (Œ, II, 1180).

En d'autres termes, les matériaux, les codes dont se servent les historiens sont faits en fonction de décisions idéologiques. Ce sont ces décisions qui vont informer les faits. Mais ceux-ci ne sont plus du même ordre.

            2) D'où changement de l'histoire dans son objet : l'événement. Ce concept central de l'histoire traditionnelle devient insignifiant : “ L'événement passé est une fusée brûlée ” écrit Valéry (XXIV, 776). Le Roy Ladurie ne dit pas autre chose : “ L'historiographie contemporaine […] a condamné à une quasi-mort, voici quelques décennies l'histoire événementielle ”[12]. Dès leur création, les Annales mettaient l’accent sur les structures, le jeu des forces cachées, au mépris et de tout événement et du politique.

           À la critique de l'événement se joint celle du personnage. À son ami Lebey, Valéry donne les conseils suivants : “ Surmonte l'écrivain ordinaire, la méthode Vandal et la méthode Houssaye. ”( Œ, II, 1544) Ces illustres académiciens, plus ou moins inconnus aujourd'hui, ont écrit, pour le premier sur des personnages tels que Marie de Gonzague, reine de Pologne (1883) ou Le pacha Bonneval (1885) ; quant à Henri Houssaye (1848-1911), il fut, après avoir écrit dans sa jeunesse une Histoire d'Apelle et une Histoire d'Alcibiade, un spécialiste de Napoléon et de son armée ; il s'intéressa aux derniers jours de Napoléon à Malmaison ; il écrivit un article intitulé : “ Le mot de Cambronne est-il authentique ? ” ; mais, s'il nous concerne ici c'est qu'il fut directeur de l'Agence Havas de 1900 à sa mort, au moment où Valéry, qui apparemment apprécie peu ses œuvres, était le secrétaire d'Édouard Lebey, Président du conseil d'administration de cette même Agence. Exit donc le personnage historique, dont Valéry dira qu'il “ n'est qu'un excitant ” (XXV, 843), après avoir porté le diagnostic suivant : “ L'immense intérêt excité par les personnages illustres est bien une preuve de cette complaisance de l'Histoire pour le pathologique et la tératologie ” (XXII, 602).

            Tératologie et pathologie qui assurent le succès de l'histoire médiatique, populaire. Partout ailleurs, si personnage il y a, c'est pour mettre en relation de larges pans de la réalité : ainsi, par exemple, pour emprunter des exemples à l'histoire contemporaine, la thèse de J.N. Jeannerey (1976) sur F. Wendel qui éclaire les rapports entre le monde politique et le monde des affaires. [13]

            3) Changement d'approche, changement d'objet, changement de méthode : avec l'évacuation de la notion d'événement, et celle de personnage, se dissout aussi la notion de cause et celle de loi. La critique de l'idée de cause que Valéry, après Nietzsche, pratiquait pour les sciences exactes[14] vaut a fortiori pour l'histoire. Fin de l'histoire linéaire. “ On parle encore de causes, de faits historiques ” se lamente Valéry (XX, 329), quand il nous invite à “ apprendre penser à plus de dimensions et non linéairement ” (XI, 882) Et de conclure : “ la recherche des causes est le plus grand vice de l'histoire ” (XXVII, 676).

            Aujourd'hui, tous les historiens récusent la recherche des causes qui “ n'avait de sens qu'à l'intérieur d'une conception strictement événementielle de l'histoire ”, dira Marrou[15]. Les relations deviennent foisonnantes, arborescentes, rhizomatiques. Mises en séries qui peuvent se rencontrer, comme le hasard chez Cournot. C'est pourquoi on ne parlera plus de cause mais de rétrodiction, c'est-à-dire de probabilités des hypothèses[16].

            Dépouillée de ses événements, de ses personnages illustres, de la relation de cause à effet qu'elle introduisait dans le tissu du passé, l'historiographie amorce entre les deux guerres un véritable tournant idéologique, que Valéry par ses critiques de l'histoire traditionnelle avait négocié, en tout cas appréhendé comme si cette nouvelle perspective était dans l'air du temps.

            1) Mais il y a plus significatif encore, si on aborde la seconde période des Annales inaugurée par l'ouvrage de Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II,(1949) dont Valéry, mort en 1945, ne pouvait avoir entendu parler. Il semble pourtant en faire le commentaire[17] quand il écrit en 1943 : “ Les grands événements […] ne méritent pas réflexion. Ils ne peuvent avoir valeur organisatrice que dans les têtes qui ont profondément réfléchi sur ce qui ne saute pas aux yeux, mais qui est toujours. ” ( XXVII, 571). Ou encore, dans une métaphore, adéquate ici : “ Les événements historiques sont comme les brisants qui sont si visibles sur la mer. Mais c'est la mer qui importe et les fonds sur lesquels elle exerce ses efforts. ” (XII, 207)[18]. Dans une comparaison avec la géologie qui ne se borne pas à noter les éruptions prodigieuses et les inondations célèbres, mais recherche “ les modifications lentes et que personne n'a pu observer ”, Valéry assigne à l'histoire la tâche de rechercher “ ce qui deviendrait événement après coup ” (XXIII, 345). Autre parallèle entre la médecine véritable qui ne s'intéresse pas qu'aux états critiques, à la pathologie, mais au régime et au silence des organes et l'histoire qui se devrait d'avoir pour substance ce qui est insensible[19].

            Primat donc des phénomènes lents en accord total avec Braudel. Négligences des effets au profit de l'essentiel (Voir XXIV, 776). Recherche de ce que Paul Veyne appelle des invariants, mot dont on sait la faveur qu'il a, dans bien des domaines, chez Valéry. Derrière la diversité des phénomènes, il s'agit de retrouver, des permanences[20]. Paul Valéry, le méditerranéen, n'a pas manqué de remarquer, par exemple, qu'au temps de [sa] jeunesse, l'histoire vivait encore sur les eaux. Nos barques de pêcheurs dont la plupart portent toujours à la proue des emblèmes que portaient les barques phéniciennes, ne sont pas différentes de celles qu'utilisaient les navigateurs de l'Antiquité et du Moyen Âge ” (Œ, I, 1088). “ Faire parler les choses muettes ”, et non les seuls textes, telle est la consigne de l’École des Annales

            2) Ces phénomènes cachés expliquent bien des lacunes de l'explication historique : “ Ce qui ne se trouve point dans une époque est d'une importance capitale ou bien que cela n'existât pas ou que cela fut ou parut si naturel et si banal qu'on eût même pas l'idée de l'enregistrer. Ce dernier est le plus intéressant ” (XXVI, 42).

            Parmi les phénomènes négligés, Valéry reproche à l'Histoire qui “ exclut automatiquement le non-existant qui est le plus important de n'en être venu que tard à l'histoire de la houille ” (XXV, 843). Ou encore : “ Rien de plus aisé que de relever dans les livres d'Histoire l'absence de phénomènes considérables que la lenteur de la production rendit imperceptibles. Ils échappent à l'Histoire car aucun document ne les mentionne expressément […] Telle, la découverte de l'électricité ” (Œ, II, 919)[21]. Prenant acte de cette critique, Marc Bloch reconnaît la justesse de la remarque valéryenne : “ Il est malheureusement trop exact que cet immense sujet n'a encore donné lieu à aucun travail sérieux ”[22]. Mais, il ajoute aussitôt que, contrairement à ce qu'écrit Valéry, il est faux qu'aucun document ne les mentionne expressément : “ Qui croira que les entreprises d'électricité n'aient pas leurs archives, leurs états de consommation, leurs cartes d'extensions des réseaux ? ”[23]. Il n'en demeure pas moins que, comme le dit Michel de Certeau, “ la science historique voit grandir dans son progrès les régions silencieuses de ce qu'elle manque ”[24].

            Valéry s'étonne aussi du mutisme qui pèse sur certaines découvertes scientifiques – “ la découverte des propriétés du quinquina est plus importante que tel traité conclu vers la même époque ” (Œ, I, 1131) – ou inventions techniques qui ont pourtant changé la face du monde. “ On ne s'est avisé que depuis peu que la grande navigation date du XIIIe siècle. Pourquoi ? Jusqu'à là, ni boussole, ni gouvernail. L'idée de fixer à la poupe un vantail porté par un axe et mû par une barre vient tard. Elle permet de développer ou différencier la voilure ; on peut manœuvrer, on s'enhardit ; on attaque l'Océan ; on découvre l'Amérique ” (Œ, II, 210). Dans le même ordre d'idée, Valéry est prêt à admettre, avec Shrapnell, que Waterloo n'est pas dû à un retard de Grouchy, ni à quelque autre cause, mais simplement aux nouveaux obus (voir Œ, II, 1548). Quelquefois une modification de point de vue, de manière de voir dans les habitus[25], entraîne des changements révolutionnaires dans des domaines non soupçonnés : “ l'usage du cheval comme tracteur n'entre dans la pratique que vers le XIIIe siècle, et délivre l'Europe du portage, système qui exige des esclaves ” (Œ, I, 1135). Là encore Valéry est en accord avec les historiens de l’École des Annales qui, dans leur volonté de synthèse, convoquaient tous les champs où l’homme exerçait son activité.

            3) Dès 1915, de façon étonnante, me semble-t-il, Valéry, dans une note des Cahiers, suggérant une nouvelle méthodologie, tient le discours des historiens contemporains, Veyne, de Certeau, Noiriel, etc. : “ Nul historien ne semble se douter qu'avant de construire l'histoire, il faut construire le point d'où elle sera vue. Et les lieux de ces points. Dans une histoire méthodiquement dressée, il y aurait des pages blanches – des lacunes, faisant voir que le corps de faits nécessaires à un instant donné n'est pas omis, mais que certains sont inconnus – ou indéterminés. L'histoire doit se faire à coup de questions et non suivre les monuments. Et de ces questions un certain nombre doit toujours se poser ” (V, 265).

            On m'objectera que, dès le XIXe siècle, Lord Acton donnait comme consigne à ses étudiants : “ Étudiez les problèmes et non les périodes ”[26]. Mais il faudra attendre les Annales pour que l'histoire soit définie comme histoire-problème. Dans sa leçon inaugurale, Paul Veyne écrit : “ L'Histoire n'existe que par rapport aux questions que nous lui posons ; naturellement l'Histoire s'écrit avec des faits ; formellement avec une problématique et des concepts ”[27]. Aujourd'hui la perspective n'a pas changé. Lorsque Bernard Pivot à Apostrophes demande à Le Goff de définir la Nouvelle Histoire, ce dernier répond : “ La nouvelle histoire c'est une histoire-problème ”[28]. Valéry dit-il autre chose ? “ Je suppose que l'on veuille sérieusement procéder à une recherche du passé. Un usage immémorial est de songer d'abord aux documents. L'on s'accoutume ainsi à ne penser qu'aux choses qui peuvent être écrites, et donc à celles qui l'ont été. On ne tient pas les documents pour ce qu'ils sont – des éléments de réponse de valeur diverse (et à déterminer) – et l'on ne pense plus que l'essentiel est, peut-être, dans les questions. ” (XXIII, 564).

            Au positivisme de la collecte des documents qui, dans un premier temps, étaient considérés comme passifs, on oppose le questionnement actif et donc subjectif de l'historien qui trie, sélectionne, organise. En résumé, mise en évidence des phénomènes lents, des permanences, des phénomènes cachés jusqu'ici, histoire-problème, tels furent les objectifs de la deuxième génération des Annales, proches de ce qu'avait pensé Valéry.

            Avec la génération des années 1970-80, l'approche va encore se déplacer.

            1) Pour ne prendre qu'un exemple, citons l'importance accordée à la notion d'échelle (empruntée à la géographie). J'ai montré ailleurs[29] l'intérêt que Valéry a accordé à cette notion dans le domaine des sciences exactes[30]. Valéry préfère, lors d'un dîner, laisser Seignobos disserter sur l'histoire des femmes au Moyen Âge, pour interpeller Langevin sur Heisenberg à propos de la notion d'échelle (XIII, 781). Une remarque telle celle-ci : “ Continuité et discontinuité sensibles observées dépendent de l'échelle ou de l'unité de durée ” vaut aussi bien pour la physique que pour l'histoire. Pointant l'irréductibilité entre la macrohistoire, celle du Braudel de La Méditerranée… et la microhistoire de certains historiens italiens contemporains (Ginzburg, Levi), Ricœur souligne l'incommensurabilité entre les dimensions : “ en changeant d'échelle, on ne voit pas les mêmes choses en plus grand ou en plus petit […] on voit des choses différentes […] Ce sont des enchaînements différents en configuration et en causalité ”[31]. En 1927, Valéry notait : “ L'Histoire ne peut prendre un sens “ […] que si on prend parti pour l'échelle […] Considérons une très petite région, un coin de jardin, avec des espèces et voyons ce qui s'y passe. Comment ferons-nous cette histoire […] À cette échelle, le temps du jour, la saison sont de grands facteurs. Une grêle, une forte pluie changent beaucoup la situation ” (XII, 245). Tout dépend donc de la distance du regard — essentielle.

            2) En 1987, François Dosse note que “ L'École des Annales a récemment opéré une véritable déconstruction de l'histoire qui s'écrit désormais au pluriel avec une minuscule ”[32]. Nul n'ignore que la collection que dirige P. Nora chez Gallimard s'intitule "Bibliothèque des Histoires". En 1940, Valéry écrivait : “ il ne faudrait jamais parler d'Histoire mais toujours d'histoires ” (XXIII, 133). Et dans les critiques qu'il adresse à l'histoire, Valéry exclut de ses sarcasmes les “ histoires particulières, de l'architecture, de la navigation, de l'Économie politiqua, de la tactique ” et confie que de ces séries compréhensibles il a tiré des fruits (Œ, II, 1544).

            Ce que Valéry condamne c'est donc l'histoire générale. Une histoire plus ciblée, centrée, comme ce fut le cas dans les décennies postérieures, tantôt sur l'économie (influence du marxisme), tantôt sur la climatologie[33] (Le Roy Ladurie) tantôt encore sur la démographie[34] tantôt enfin sur la philosophie (influence de Foucault) lui aurait peut-être mieux convenu… bien que certains doutes soient permis !

            Très tôt l'École des Annales a arraisonné la géographie. Et Marc Bloch, décrivant les différentes formes de propriétés de la France des années 1930, s'appuie sur Vidal de la Blache et la sociologie durkheimienne. Quelques années plus tard, importance de la démographie. Le Roy Ladurie partit à la recherche de Marx dans Les paysans du Languedoc (1966) trouve Malthus, dont Valéry disait que c'était un grand homme (Œ, II, 1526) et montre que “ la civilisation rurale au XVIIe c'est d'abord la démographie ”[35]. P. Chaunu réitère, faisant de la démographie le cœur de l'explication historique. Au départ, il y a l'économie, mais au cœur de tout, il y a l'homme et la succession des générations, donc la démographie.

            Autre accentuation : l'importance accordée à l'épidémiologie. “ L'unification microbienne du monde entre le XIIe et le XVIe siècle devient pour Le Roy Ladurie un moteur essentiel de l'évolution humaine ”[36]. “ Croyez bien, dit le Docteur de L'Idée Fixe, que l'introduction de la syphilis en Europe est un fait un peu plus important que le traité d'Utrecht […]. Les tréponèmes débarqués en Europe ont eu plus de conséquence pour l'humanité que tous les plénipotentiaires… ” (Œ, II, 210). Identique allusion chez le Roy Ladurie au Mexique qui passe, nous dit l'historien, de 25,2 millions d'habitants en 1518 à 1, 1 million en 1608[37], quand le Docteur proclame : “ Savez-vous que le stégomya a radicalement supprimé toute une civilisation au Mexique ? ” (Ibid.)

            3) Enfin – et ce dernier point est capital – les historiens actuels pointent tous, à l'instar de Valéry, l'importance du langage, au point que le Linguistic turn, avec Hayden White[38] estime que la distinction entre discours "réaliste" et discours de "fiction" est désormais devenue caduque. Pour Valéry, comme pour Barthes[39], “ l'histoire est façonnée sur le modèle des contes ” (XXIV, 343) ; c'est une aventure du langage qui s'ignore comme telle (voir XXII, 286 ; XXIII, 522). “ L'histoire est fabula ” (XXIII, 507)[40], fiction verbale à laquelle nous donnons crédit. “ L'histoire est un récit auquel nous accordons un sens et une valeur ” (XXV, 215). Récit ou mythe : “ Le mythe est ce qui n'est donné que par la parole. L'histoire est un mythe ” (XII, 702). Aussi ce qui paraissait scandaleux à un Hanotaux, à un de Monzie est aujourd'hui, toutes choses égales par ailleurs, accepté par les historiens contemporains[41]. Sans doute Valéry insistait-il, à la suite de Nietzsche[42], plus que de raison sur le caractère fictif (fiducia), illusoire, faux de l'histoire[43]. Aujourd'hui, la prise de conscience de l'interprétation, de la restitution par l'écriture n'invalide pas toute recherche historique, puisque l'historien est conscient de ne proposer qu'un point de vue et non un calque du réel passé.

            Prenons par exemple la notion couramment employée aujourd'hui de mise en intrigue[44] : n'est-ce pas sur elle que se fonderait la distinction de Valéry entre les historiens qui ennuient (Houssaye, Vandal) et les autres où, comme chez Tacite, “ il n'est pas question d'Histoire mais d'art, de style, de mise en scène ” (Œ, II, 1544, nous soulignons). P. Veyne dira que la mise en intrigue est ce qui constitue un événement comme historique.

            Gardons-nous cependant de croire que l'Histoire n'est que roman. La recherche des documents, leur confrontation, la collecte des traces sont autant d'effets-signes, autant de nécessités inhérentes au métier d'historien que nul ne songe à contester, surtout s'il est accompli avec la lucidité qui veut que le passé soit notre œuvre. Il est sain de rappeler que si l’historiographie se meut avec aisance dans l’épistémologie, l’organisation conceptuelle, elle ne doit pas passer sous silence les modestes recherches empiriques, sans lesquelles il n’y aurait pas d’histoire du tout.

            Évaluation de l'échelle, privilège accordé à certaines disciplines comme fédératrices, histoire plus régionale que générale, lien consubstantiel de l'Histoire (récit) et de l'histoire (réalité), mise en intrigue, autant de prises de position qui caractérisent l'histoire d'aujourd'hui.

            Marc Bloch répondait à la condamnation valéryenne selon laquelle l'Histoire était le produit le plus dangereux élaboré par la chimie de l'intellect qu'elle n'était pas sans appel. Assurément ! Appel qui ne serait pas la protestation indignée de l'esprit de sérieux, que Valéry avait en horreur mais apologie de la légèreté ludique. Deux historiens de notre siècle assez peu étourdis l'ont dit : “ Personnellement, dit Marc Bloch, d'aussi loin que je me souvienne l'Histoire m'a toujours beaucoup diverti. Comme tous les historiens, je pense ”[45]. Comme Paul Veyne, en tout cas, qui, dans sa leçon inaugurale au Collège de France déclarait : “ L'histoire est faite pour amuser les historiens ”[46].

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr

 

1. Le titre actuel est : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.

2. C'est le même de Monzie, ministre de l'Instruction publique en 1932-34, qui fait nommer Valéry en juillet 1933 Administrateur du Centre Universitaire Méditerranéen, et qui charge L. Febvre de la direction de l'Encyclopédie française.

3. André Lebey, ami de très longue date de Valéry, était féru d'histoire ; la correspondance Valéry-Lebey, établie par Micheline Hontebeyrie, à paraître prochainement, ne semble pas faire état de l’École des Annales.

4. “ Je vous avoue, écrit Valéry à de Monzie, que je ne vois pas, dans tous ces anathèmes que m'ont attirés mes considérations assez précises et mesurées sur l'Histoire, qu'on ait réfuté ce que j'avais osé articuler ” (Œ, II, 1549).

5. Œ, II, 935.

6. Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1971.

7. Max Weber, “ L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales ” (1904) in Essais sur la théorie de la science, Plon, 1965.

8. Introduction de la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique, Paris, Gallimard, 1938.

9. G. Simmel, Les problèmes de la philosophie de l'histoire, PUF, 1984 (1re éd.1892)

10. R.G. Collingwood, The Idea of History, ed. T.M. Knox, Oxford Université Press, 1946 : cet ouvrage posthume rassemble des notes de 1936, sa leçon inaugurale et un article publié auparavant.

11. De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954 : cet ouvrage a été préparé dès 1939 par une série d'articles.

12. Le Roy Ladurie, Le territoire de l'historien, Paris, Gallimard, 1973, I, p. 169. Veut-on à tout prix sauver l'événement, comme dans certaines productions plus récentes, qu'on lui attribuera, avec Pierre Nora, la “ vertu de nouer en gerbe des significations éparses ” : voir Le Goff, Pierre Nora, (dir.) Faire de l'histoire, Paris, Gallimard, 1973, I, p. 169.

13. Ou encore celle de Sylvie Guillaume (1981) sur Antoine Pinay où sont articulées politique politicienne et politique économique et financière.

14. Voir Régine Pietra, Valéry. Directions spatiales et parcours verbal, Paris, Lettres Modernes-Minard, 1981, p. 202 sq.

15. Henri-Irénée Marrou, op. cit., p. 179.

16. Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1971, chap. VIII.

17. Cette œuvre en trois volumes analyse, dans le premier, la géographie, c'est-à-dire les territoires différents qui entourent la Méditerranée, ainsi que le genre de vie de ceux qui l'habitent ; le deuxième volume est consacré aux économies et sociétés ; ce n'est que dans le troisième volume que sont examinés les événements durant le demi-siècle du règne de Philippe II.

18. On trouverait les mêmes images à propos des mêmes idées, cinquante ans auparavant, chez l'historien positiviste Louis Bourdeau dans son ouvrage, L'Histoire et les historiens, essai critique sur l'histoire considérée comme une science positive. Bien plus, dès 1744, dans ses Nouvelles Considérations sur l'histoire, Voltaire écrivait : “ Après avoir lu 3000 à 4000 descriptions de batailles, et la teneur de quelques centaines de traités, j'ai trouvé que je n'étais guère plus instruit au fond. Je n'apprenais là que des événements […] Je voudrais apprendre quelles étaient les forces d'un pays avant la guerre et si cette guerre les a augmentées ou diminuées […] On saurait ainsi l'Histoire des hommes au lieu de savoir une faible partie de l'histoire des rois et des cours ”, cité par Charles-olivier Carbonell, Histoire et historiens, une mutation idéologique des historiens français 1865-1885, Toulouse, Privat, 1976, p. 407.

19. Voir XI, 900 ; “ Réduire l'histoire aux "grands événements", c'est réduire la vie à ses points critiques, et donc, par là, ne pas retenir que sa substance est, au contraire, de régime. C'est ce qui est insensible qui est l'essentiel, la marche silencieuse et constante est la vie ” (XXVII, 353).

20. Paul Veyne, L'inventaire des différences, Paris, Seuil, 1976, p. 19.

21. “ L'Histoire ne parle pas du plus grand fait moderne, la découverte de l'électricité, qui divise l'Histoire en deux périodes ” (XII, 244).

22. J'ai trouvé cependant, dans la bibliothèque de mon grand-père, un ouvrage de J. Baille datant de 1866, appartenant à la Bibliothèque des Merveilles (Hachette) sur l'électricité qui retrace l'histoire de l'électricité de la pile Volta à l'électromagnétisme, la télégraphie, la lumière électrique, etc. Sans doute s'agit-il d'un ouvrage de vulgarisation.

23. Marc Bloch, Apologie pour l'histoire, p. 27. Derrière l’interrogation rhétorique était exprimée et mise en œuvre par les fondateurs des Annales, dès le 1er janvier 1930, cette exigence : faire appel non aux seuls historiens mais à ceux qui dans la société s’occupaient des affaires, des techniques, etc., exigence sous-tendue par l’idée que le savoir historique doit servir aux hommes d’action.

24. De Certeau, Op. cit., p.52

25. Voir mon article déjà cité.

26. Cité par Marrou, 0p. cit., p. 62

27. Op. Cit., p. 9.

28. Cité par François Dosse, L'histoire en miettes, éd. la Découverte, 1987, p.70.

29. Voir mon article “ De l'invention ”, Op. cit.

30. Voir entre autres V, 157 ; XXIII, 222 ; XIX, 148.

31. Ricœur, La mémoire, l'Histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2000 p. 276 sq.

32. F. Dosse, Op. cit., p.178.

33. Voir Le Roy Ladurie-, Histoire du climat depuis l'an 1000, Flammarion, 1967.

34.Voir André Burguière, “ La démographie ” in Faire de l'histoire, paris, Gallimard, 1974, (Folio), T.II, pp. 100-141.

35. Le territoire de l'historien, I, p. 147.

36. F. Dosse, Op. cit., p.197

37. Le territoire de l'historien, II, p.90.

38. Hayden White, Metahistory. The historical imagination in 19th century Europe, The Johns Hopkins Univ. Press, p. 26

39. Pour Barthes, tout discours relève de la fiction. Le discours historique est une élaboration imaginaire : voir “ l'effet de réel ”, Communications, n° 11, 1968, pp. 84-90 ; “ Le discours de l’Histoire ”, Informations sur les sciences Sociales, VI, 4, 1967.

40. Fontenelle appelait déjà l'Histoire “ une fable convenue ”, et Renan lui-même définissait les sciences historiques comme “ ces petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites et qu'on négligera dans cent ans ”.

41. Ce sera l'effort remarquable de Ricœur, dans les analyses exemplaires des trois volumes de Temps et récit, puis de La mémoire, l'histoire, l'oubli, que de mettre en évidence les liens complexes que trament le discours de fiction et le récit historique.

42. Voir Aurore, § 307.

43. Il semblerait que Valéry ne cherche pas à faire la distinction entre un imaginaire fantasmatique, coupé de toute référence au réel et un imaginaire imposé par la combinatoire du langage : “ Quant à l'histoire, écrit Valéry à de Monzie, c'est un ensemble d'écritures ” (Œ, II, 1549).

44. P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, chap.6 ; Ricœur, Temps et récit, T.I, p. 228 sq. ; La Mémoire, l’histoire, L'Oubli, Seuil, 2000, p. 307 sq.

45. Marc Bloch, Apologie…, p, XI.

46. P. Veyne, L'inventaire des différences, Op. cit., p.12.