Simone Weil ou le souci du mot juste

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Dans cette abrupte et sobre apposition au nom de Simone Weil du mot écrivain[1], nous trouverons la première occasion de ce souci du mot juste. Dans un premier temps, nous nous attarderons sur le rapport de Simone Weil à son œuvre, pour remarquer tout de suite que, si elle a très abondamment écrit, l’état même de ses travaux, éparpillés en multiples cahiers, fragments, ébauches, notes de lecture, textes traduits et commentés, très nombreux articles, la quasi-clandestinité de ses papiers qu’elle croyait destinés à disparaître matériellement et dont elle confiait ceux qui lui tenaient le plus à cœur à des amis pour en disposer à leur gré, lui interdisaient radicalement toute ambition d’auteur, d’autant plus que les quelques poèmes laissés et l’ébauche du drame commencé, nous en disent assez sur la très classique conception qu’elle se faisait de la littérature (et de l’écrivain). Pseudonyme, anonymat lui conviennent très bien, et quand on sait quelle idée Simone Weil se fait de l’inspiration, et la proportion inverse qu’elle établit entre la grandeur de l’œuvre et la disparition de son auteur, la considérer comme écrivain eut bien pu lui paraître commettre une erreur sur la personne, mot qu’elle n’aimait pas du tout.

      Dans le rapport à ce qu’elle écrit, nous pouvons remarquer à la fois que Simone Weil est d’une parfaite et souveraine indifférence, tout en ayant le souci le plus minutieux du détail qui lui fait corriger, modifier, remplacer un mot pour un autre, accumuler les brouillons, proposer des variantes, comme l’auteur le plus courageux.

      Pour situer l’attitude de Simone Weil à l’égard de ses écrits, nous prendrons deux repères. Le premier est le fait que Simone Weil ait soumis son poème Prométhée au jugement de Valéry ; cette anecdote pleine de signification, nous renseigne sur le désir d’écrire de Simone Weil (le souci de Venise sauvée sera du même ordre), sur son goût, tout en nous apprenant que ce poème était encore à ses yeux exercice d’école, puisqu’elle le soumettait au « maître » compétent. C’est pour nous l’avertissement que cette théoricienne de l’inspiration avait la plus haute estime pour la technicité.

      Nous saisirons donc l’occasion d’envisager la nécessité d’associer compétence technique et inspiration. Simone Weil, en effet, stigmatisera le mauvais professeur de lettres que sa déformation pédagogique fait parler en termes d’effet pour le choix de chaque mot. Elle écrira dans l’enracinement (p. 240) : « professeur dira : le poète a mis tel mot pour obtenir tel effet. Cela ne peut être vrai que pour la poésie de deuxième, dixième ou cinquantième ordre. Dans un fragment poétique parfaitement beau, tous les effets, toutes les résonances, toutes les évocations susceptibles d’être amenés par la présence de tel mot à telle place, répondent au même degré, c’est-à-dire parfaitement à l’inspiration du poète ». Ainsi les efforts, les découpages, la recherche des effets ne se produisent que dans la région moyenne, dans le domaine médiocre de l’application où peuvent se mesurer les degrés de réussite et de ratage. Mais, dans l’art de premier ordre, tout est inspiré de façon unique et unifiée comme un tout indécomposable, à la syllabe près. Il n’est pas alors possible de détailler les intentions, de poursuivre des finalités parcellaires. L’inspiration est un mouvement, qui ne laisse rien au hasard, qui s’occupe minutieusement de tout, déposant chaque mot à sa place. Le poète est traversé par une irrésistible poussée. Il ne suppute ni ne s’attarde, il est possédé par un instinct infaillible. Tout est au même niveau d’importance et obéit à une même rigoureuse nécessité, sans intervention spéciale, ni arrêt, ni temps de méditation sur tel ou tel point particulier.

      Mais le laisser-aller à l’inspiration comme à un mouvement qui emporte tout est parfaitement compatible avec une maîtrise technique indispensable. Simone Weil, que Valéry avait félicitée pour la « composition » de son poème Prométhée, montrera, dans L’Enracinement, à quel degré de technicité elle estimait l’art poétique dont elle donne en quelques lignes un saisissant raccourci. Dans l’élaboration d’un poème, la mise en place de chaque mot doit prendre en compte simultanément au moins cinq ou six plans de composition. C’est cette composition sur plusieurs plans à la fois qui fait toute la difficulté de la création poétique. En effet, pour chaque mot du poème, il faut respecter « les règles de la versification - nombre de syllabes et rimes – dans la forme du poème que le poète a adoptée ; la coordination grammaticale des mots; leur coordination logique à l’égard du développement de la pensée; la suite purement musicale des sons contenus dans les syllabes; le rythme pour ainsi dire matériel constitué par les coupes, les arrêts, la durée de chaque syllabe et de chaque groupe de syllabes ; l’atmosphère que mettent autour de chaque mot les possibilités de suggestion qu’il enferme, et le passage d’une atmosphère à une autre à mesure que les mots se succèdent ; le rythme psychologique constitué par la durée des mots correspondant à telle atmosphère et à tel mouvement de la pensée; les effets de la répétition et de la nouveauté; sans doute d’autres choses encore ; et une intuition unique de beauté donnant une unité à tout cela » (E., 185).

      Ainsi, pour une fois, cette intuition unique que Simone Weil appelle l’inspiration recouvre une multiplicité d’opérations mentales qui sont ici analysées, décomposées, définies, et, de fait, l’inspiration est alors considérée comme une tension, une intensification des facultés de l’âme.

      Simone Weil insiste toujours tellement sur le temps de l’illumination venue d’en haut qu’on oublie parfois que ce génie, longue patience faite de l’attente d’être enfin « visité », est fait d’exercices de haut niveau. Si l’homme ne peut être en aucun cas véritablement créateur, si l’intelligence est une faculté finie, si l’œuvre belle n’est jamais que Dieu lui-même, au moins faut-il pour permettre l’inspiration avoir été jusqu’au bout de ses possibilité. Parce qu’elle s’exprime le plus souvent en termes de désir, on pourrait oublier que ce désir doit travailler à ses preuves.

      Cette intervention non seulement de l’effort, du dressage, de l’application, mais aussi de l’exercice, du métier en somme, avec toutes les compétences techniques nécessaires, sans doute dénuée de toute véritable efficacité pour mieux mettre en valeur la seule source décisive, transcendante à tout vouloir humain, n’en n’est pas moins la seule à notre disposition et notre seule méthode indispensable. Dans les Cahiers II (p. 285) Simone Weil écrira : « L’artiste de génie met Dieu non pas dans l’intention de son art, mais dans les procédés de sa technique. »

      Le second repère que nous prendrons du rapport de Simone Weil à son œuvre est une des dernières lettres à ses parents, du 18 juillet 1943, recueillie dans les Ecrits de Londres. Cette lettre est très explicite sur le sentiment de plus en plus aigu de l’importance qu’elle accorde elle-même à ses écrits, sur la certitude qu’ils constituent un tout très cohérent, très serré, très exigeant intellectuellement et moralement, et sur le fait qu’elle les considère, en toute lucidité et candeur à la fois, comme vérité d’évangile. Dans cette lettre, s’adressant à sa mère, elle la reprend d’abord sur sa manière de s’exprimer : Madame Weil n’emploie pas le mot qui convient. Elle a dû écrire qu’elle croyait que Simone avait quelque chose à donner, puisque celle-ci lui répond : « C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre » ; elle précise, quelques lignes plus loin : « c’est un bloc massif. Ce qui s’y ajoute fait bloc avec le reste. A mesure que le bloc croît, il devient plus compact. Je ne peux pas le distribuer en petits morceaux. » Suit une série de griefs sur ses contemporains, incapables de la moindre attention soutenue, ni de l’effort nécessaire pour recevoir ce qu’elle transmet, et qui se contentent de juger chaque petit bout d’idée, en marquant leur accord ou leur désapprobation pour passer aussitôt à autre chose. Elle écrit : « Quand on m’écoute ou qu’on me lit, c’est avec la même attention hâtive qu’on accorde à tout », et elle ajoute très philosophiquement : « Qu’attendre d’autre ? Je suis persuadée que les chrétiens, les plus fervents parmi eux, ne concentrent pas beaucoup davantage leur attention quand ils prient ou lisent l’évangile ». Et puis, en ces temps troublés, manuscrits et imprimés ont toute chance de disparaître matériellement ; elle commente ainsi cette éventualité : « Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable ».

      Nous le voyons, sa logique est sans faille, superbe. Mais sa conception n’a rien à voir avec le statut d’écrivain. Le message à transmettre est tout, c’est lui le dépôt sacré. Le messager n’a aucune importance, aucun intérêt ; peu importe ce qu’il est, il n’est qu’un pur intermédiaire, un agent anonyme.

      Il est vrai que pour Simone Weil, toute écriture de première grandeur, c’est-à-dire porteuse de vérité et de beauté, est une écriture sainte. Tout grand texte est un texte sacré, parce que tout simplement, il est de Dieu même. La conception de l’écriture est incontestablement, chez Simone Weil, une conception religieuse, (platonicienne, oui, mais son Platon est chrétien). Cependant, si celui qui l’écrit n’est que « porte-parole », inspiré, possédé par une parole qui ne lui appartient pas, le message sort quand même de sa plume et une horrible erreur d’attribution est possible. Celui qui en est traversé, ne pourrait-il « se » croire inspiré ou, pire, s’imaginer être l’auteur du message divin ? Aussi la conception religieuse ne peut se suffire ; elle doit être étayée, s’appuyer sur un autre infaillible critère qui sera « moral » cette fois.

      Bien sûr, Dieu peut se servir de n’importe qui, de n’importe quel support, mais Dieu ne peut pénétrer sans effet en celui qu’il inspire. Tout grand génie n’est grand que d’être ainsi mis hors de lui, évacué de sa propre personne, vidé complètement de lui-même pour laisser place au seul « inspirateur », au seul créateur, à Dieu lui-même. Alors, si tout texte véritable est un texte sacré, tout génie est un saint chrétien, en ce sens que, seule, la sainteté, c’est-à-dire la conduite de pureté morale, désigne le chrétien, indépendamment de tout contenu dogmatique de sa foi. Si toute œuvre belle est assurément œuvre de Dieu et sainte, le critère moral permettra de discerner de faux textes sacrés, abusivement attribués à Dieu. Dans la Bible même, il faut faire le tri, alors que la hauteur et la pureté d’inspiration de l’Iliade ou des Dialogues platoniciens désignent sans conteste Homère et Platon comme des saints authentiques. Le moindre délit de compromission avec les pouvoirs en place, la plus petite once de flagornerie suffisent à discréditer les poètes les plus célébrés. C’est ainsi que, malgré ses vers délicieux, Virgile n’aura plus droit au beau nom de poète (E., 9), pour s’être laissé aller aux louanges d’Auguste. Et Dieu est juste qui fera L’Enéide moins belle que L’Iliade, car il y a une parfaite réciprocité entre la beauté de l’œuvre et la pureté de l’âme artiste. Aussi bien la grandeur de l’œuvre accomplie et la valeur spirituelle de son auteur sont rigoureusement interchangeables. Mais cette valeur spirituelle est justement de ne pouvoir être aucunement imputable à la personne qui n’intervient, elle, que pour être créditée d’une responsabilité « morale » devant laquelle elle ne saurait se dérober.

      L’intervention de la personne, en quelque domaine que ce soit, n’est jamais souhaitable, car elle est, par définition, l’intrusion d’une réalité suspecte. C’est d’abord un mauvais mot, Simone Weil le soumet à l’épreuve du vocabulaire courant et le trouve impossible à définir et à délimiter et, qui pis est, mal choisi, mal ajusté, puisqu’on peut très bien admettre qu’en matière importante, disons en « matière morale », on doit ne pas tenir compte des personnes. C’est une notion insuffisante, impropre, susceptible d’entraîner de graves erreurs de pensée. Aussi bien ce qui est sacré dans la personne, c’est précisément, en elle, un bien impersonnel, transcendant toutes les particularités. Et bien loin de considérer la science, l’art, la religion comme des modes d’épanouissement de la personne, Simone Weil voit plutôt en ces domaines, l’occasion d’une évacuation des intérêts personnels pour une sorte d’accession à l’anonymat.

      Il y a, par exemple en art, de si grands noms, qu’ils sont en quelque façon redevenus anonymes, désignant beaucoup plus sûrement l’œuvre que l’auteur : « Les choses de tout premier ordre […] sont anonymes même quand les noms sont conservés » (E.L., 17). L’exaltation de l’épanouissement personnel conduit tout droit à l’idolâtrie de la collectivité, de la bête collective qui se nourrit des intérêts personnels.

      Simone Weil ne s’intéresse qu’aux œuvres de première grandeur, car elle ne s’intéresse qu’à Dieu. « Sil y a des génies chez qui le génie est pur au point d’être manifestement tout proche de la grandeur propre aux plus parfaits des saints, pourquoi perdre son temps à en admirer d’autres ? » (E., 99). La pensée de Simone Weil est une pensée aussi peu athée que possible. Elle se situe d’emblée en Dieu et toute la technique de spiritualité consistera à lui faire toute sa place, en se vidant de soi. Le travail de l’artiste sera considérable, mais il ne sera que de conditionnement, de dressage intransigeant, visant par un labeur effréné à se supprimer tout à fait, à priver le « je » de lumière et d’existence, à tel point qu’il ne soit même plus possible de dire « je vais faire un poème » sans être assuré qu’il ne sera que mauvais si c’est le « je » qui le fait. Le « je » ne peut que se tuer à la tâche, faire effort pour devenir rien et qu’en ce vide enfin provoqué Dieu vienne le combler.

      A plusieurs reprises, Simone Weil utilisera la métaphore du crayon ou du porte-plume pour rendre compte de sa condition d’instrument utilisé par Dieu, dans un sens si radical, que l’humilité de « l’artisan » ou de la « servante » ne suffit plus à exprimer cette étape d’humiliation qui est une complète réduction à la passivité de l’objet. En cette opération de transmutation suprême, où il s’agit bien de « sacrement », il ne convient pas seulement de renoncer à sa langue pour parler celle de Dieu, mais de se réduire au silence pour que Dieu puisse parler. Pour Simone Weil, il est incontestable que le seul mode de participation à la création soit le travail, et que, pour elle, le travail est passion, crucifixion.

      Étant remontés à la source divine et transcendante de l’inspiration, efforçons-nous maintenant de redescendre jusqu’aux mots qui sont notre plus concret souci ! Ceci nous fera envisager le difficile problème du rapport de la pensée à son expression par le langage. Admettons de très platonicienne façon qu’il y ait des Idées, c’est-à-dire des pensées en soi, - (c’est Simone Weil qui le précise) - « des pensées que personne ne pense », autrement dit des pensées de Dieu, qui peuvent être communiquées aux seuls hommes que leur désir de Dieu et de la Vérité a mis en état de parfaite réceptivité ! Comprenons que des pensées peuvent être présentes qui n’ont pourtant pas de mots pour se dire !

      II n’y a pas que de la provocation dans l’affirmation péremptoire selon laquelle « un idiot de village, au sens littéral du mot, qui aime réellement la vérité, quand il n’émettrait que des balbutiements, est par la pensée infiniment supérieur à Aristote » (E.L.,31), il y a la volonté délibérée de souligner la totale transcendance du vrai et son mode de transmission moral plus qu’intellectuel. Mais aussi cette supériorité de l’idiot est, on en conviendra, parfaitement indécidable et ne se peut assurer que du point de vue de Dieu, hors monde et hors norme. C’est, en tous cas, vouloir souligner la parfaite indépendance de la pensée à l’égard de son instrument de transmission, les mots du langage. Cet instrument est soigneusement soumis à l’examen. Dans les Ecrits de Londres, Simone Weil écrit : « Le langage énonce des relations. Mais il en énonce peu parce qu’il se déroule dans le temps. S’il est confus, vague, peu rigoureux, sans ordre, si l’esprit qui l’émet ou l’écoute a une faible capacité de garder une pensée présente à l’esprit, il est vide ou presque vide de tout contenu réel de relations. S’il est parfaitement clair, précis, rigoureux, ordonné, s’il s’adresse à un esprit capable, ayant conçu une pensée, de la garder présente pendant qu’il en conçoit une autre, de garder ces deux présentes pendant qu’il en conçoit une troisième et ainsi de suite, le langage peut être relativement riche en relations » (p. 31). Une fois encore, Simone Weil ne recule pas devant les aspects techniques, et montre qu’elle tient parfaitement compte des performances mentales impliquées par une pensée qui prend les moyens de son expression.

      En cette situation de communication, il faut considérer les possibilités et les compatibilités de l’émetteur et du récepteur, la fonction de mémorisation et le nombre de facteurs mis en relation. Mais, si riche soit-il en possibilités relationnelles, le langage n’est, pour la pensée, qu’une très étroite prison. Le langage est très vite limité dans sa capacité de présentation simultanée de plusieurs pensées à l’esprit. Il est très insuffisant, et toutes les relations complexes le débordent forcément. Il y a une disproportion radicale et, semble-t-il, définitive entre l’intelligence et le langage, décidément non performant dès qu’il s’agit de combinaisons multiples. Les pensées restent alors tout à fait informulables, même si chacune d’elles, parfaitement rigoureuse et claire, est composée de relations exprimables en mots absolument précis.

      Cette inaptitude du langage à l’expression de la pensée est certes remède, elle est la condition même du passage à ce niveau transcendant où se situe la vérité, dans l’au-delà de l’intelligence. Car il subsiste un moyen d’accès à la vérité, même s’il n’est plus de l’ordre rationnel : il ne s’agit pas moins que de forcer l’outil, de se heurter sans fin à son incapacité, d’utiliser sans espoir et jusqu’à l’usure complète, ce seul moyen à notre disposition, pour passer, contre toute espérance, à coups d’efforts infinis et toujours infructueux, de l’autre côté de la vérité. Il n’est que de tenir, de ne pas renoncer, de faire se lever un désir de vérité si grand que rien ici-bas ne peut satisfaire ni non plus décourager. La seule part qui m’échoit est ce dressage à l’effort parfaitement vain et cependant sans cesse renouvelé. A la limite, ce qui se passe ne me regarde pas vraiment : seul, le désir de vérité m’appartient et de telle façon qu’il ne soit plus mien justement, et que, complètement dépossédée de moi-même, vidée de tout, « je » devienne pure transparence, « vitre » parfaitement nettoyée où la lumière puisse passer sans obstacle.

      Aussi faut-t-il faire vivre l’intelligence au-dessus de ses moyens, s’usant à contempler les questions insolubles pour elle. Là peut se produire, si Dieu le veut, l’illumination, l’inspiration transcendante, venue d’en haut, du dehors, la descente du Verbe, la visite de la Grâce qui peut même, en certains cas, se dire avec des mots. En effet, il y a des situations de grâce exceptionnelle, d’inspiration, où quelque chose d’un « fragment de vérité inexprimable passe dans des mots qui sans pouvoir contenir la vérité qui les a inspirés, ont avec elle une correspondance si parfaite par leur arrangement, qu’ils fournissent un support à tout esprit désireux de la retrouver. Toute les fois qu’il en est ainsi, un éclat de beauté est répandu sur les mots. » (E.L., 36). Si l’inspiration divine s’est ainsi déclenchée, elle trace un chemin de lumière dont certains mots garderont trace. Ceux-là acquièrent un réel pouvoir qu’ils détiennent de façon quasi autonome, comme une efficacité magique capable de faire advenir, par leur seule présence, par leur seule prononciation, la vérité même dont ils émanent et au rayonnement de laquelle ils participent encore.

      Ainsi, alors même qu’est affirmée cette infirmité radicale du langage qui ne reconnaît aux mots que le pouvoir de l’illusion et de l’erreur qu’ils entraînent toujours, « par une disposition providentielle », écrit Simone Weil, « il est certains mots qui, s’il en est fait bon usage, ont en eux-mêmes la vertu d’illuminer et de soulever vers le bien. Ce sont les mots auxquels correspond une perfection absolue et insaisissable pour nous. La vertu d’illumination et de traction vers le haut réside dans ces mots eux-mêmes, dans ces mots comme tels, non dans aucune conception. Car en faire bon usage, c’est avant tout ne leur faire correspondre aucune conception. Ce qu’ils expriment est inconcevable, Dieu et vérité sont de tels mots. Aussi justice, amour, bien » (E.L., 42). Cette phrase nous retiendra quelques instants, car elle est terriblement révélatrice. Dans sa forme même d’abord, dans son style très serré, très concis, insistant, réitératif, d’une netteté pédagogique irréprochable. Il n’est pas possible de se tromper ou de mal comprendre. La même idée est répétée plusieurs fois ; les mêmes mots sont repris, simplement accentués, véritablement aggravés. Il n’est certes pas possible de parler d’effet de style. Au contraire, il n’y a aucun ornement. Le dépouillement est extrême, toutes les garanties sont prises pour que l’erreur soit pourchassée, le malentendu réduit, la pensée transcrite, presque traduite. Si les traduction de Simone Weil sont aussi belles que ses textes, avons-nous remarqué que ses textes, par ailleurs, ressemblent à s’y méprendre à des traductions ?

      Il est ensuite précisément question de la relation de la pensée aux mots. Elle affirme que des mots peuvent être « en eux-mêmes » vecteurs de lumière. Elle insiste : « dans ces mots comme tels ». Faut-il entendre : indépendamment de ce qu’on pense en eux ? Oui, c’est bien cela. Le bon usage de ces mots sera de ne rien leur faire concevoir. C’est dit et redit. Vous avez bien compris. Et des exemples de ces mots seront donnés : justice, amour, bien, Dieu et vérité. Il n’y a plus rien à ajouter. Ces mots parlent tout seuls et beaucoup mieux sans nous. Les pensées qui se disent en eux sont proprement inconcevables. Ne nous avisons surtout pas de penser en eux, à leur place, laissons-les parler tout seuls, à notre place !

      Ainsi, pour Simone Weil, il y a non seulement des pensées, mais des mots venus d’en haut, auxquels est attachée une parcelle de vérité. Pour cette raison même, ces mots peuvent être dangereux, brûlants. Ce sont des mots intolérants, d’une pureté inaltérable et dont le mauvais usage dénonce celui qui en mésuse, sans diminuer leur tranchant le moins du monde. Ce ne sont pas de dociles instruments soumis à nos pauvres explicitations, ce sont eux qui apportent leur vérité, eux qui projettent sur la pensée, leur luminosité. Y toucher, c’est-à-dire les définir, peut leur faire perdre leur vertu, les rendre maléfiques. Ce sont des mots vivants, des mots habités.

      Nous avions exposé comment Simone Weil avait soigneusement séparé les pensées des mots qui doivent les transcrire ; cette fois, la dissociation est faite de l’autre côté. Si des pensées peuvent penser sans mots, voici des mots qui parlent sans avoir besoin des pensées. Les mots ont un « pouvoir » efficace. Certains mots sont sacrilèges, d’autres sont sacrements. Ils orientent le désir vers la vérité, même si on ne sait rien d’elle. Ces mots peuvent servir de support, de voie d’accès, en tant que mots prononcés sans penser comme une technique de conditionnement mental, de dressage, moyen de faire le vide dans l’âme. Mieux même, ils peuvent, dans certains cas, faire disparaître les mauvaises raisons qui les faisaient prononcer, et mettre en état d’illumination.

      Simone Weil évoque souvent ces récitations du nom du Seigneur en toute langue et en toute religion dont la vertu incantatoire est d’une parfaite efficacité spirituelle. Elle affectionne l’histoire de ce moine inquiet pour le salut de l’âme de son vieux père avare. Le sage consulté a demandé au vieil homme de réciter chaque jour le nom de Bouddha, les récitations comptabilisées seraient dûment rémunérées. Les premiers jours, le vieux père se fait payer très scrupuleusement, mais bien vite, ses visites s’espacent car il est de plus en plus absorbé par sa récitation et, au bout de quelques jours, il ne vient plus du tout réclamer son dû, tout occupé par l’illumination spirituelle de cette pratique.

      Ainsi Simone Weil accorde aux pensées et aux mots une réalité et une vie indépendantes l’une de l’autre. Alors l’indispensable travail d’expression des pensées par les mots peut tout à fait ressembler à la longue passion de l’ouvrier ajusteur. Car, malgré cet abîme entre eux, les hommes ont incontestablement besoin de mots pour exprimer leurs pensées et décider de leurs actions. Il y a même, en cette opération, une dimension morale et politique. La possibilité de nommer est fondamentale. Si l’on ne sait pas nommer ce qu’on veut, un détournement de l’énergie peut avoir lieu, et se faire une exploitation des hommes par ceux qui parlent pour eux. Cela justifie complètement cet incroyable et incessant effort de pédagogie philosophique dont on sait qu’il se borne à enseigner ce que les mots veulent dire. Seulement, dans cette mise en relation des pensées et des mots, prend place pour Simone Weil, toute la spiritualité. Dans les Cahiers II (p. 252), elle notera : « l’expression correcte d’une pensée produit toujours un changement dans l’âme ; la pensée est affermie ou dépassée. Pour les pensées, l’expression juste est une ordalie. C’est pourquoi l’expression correcte des pensées parvenues au point de maturité, y compris les erreurs, est toujours bonne (avant ce point, toujours mauvais) ». Ce que nous avons dit pourra-t-il atténuer un peu la perplexité provoquée par de telles affirmations ?

      En effet il n’est pas possible de se tenir longtemps dans l’interprétation banale qui voudrait que la mise en mots d’une pensée puisse être simplement réussie ou ratée. Nous garderions la phrase qui dit bien ce qu’elle veut dire, nous jetterions l’autre où, mal ajustés les mots ne mettent au monde que la pensée informe qu’ils sont. L’enjeu est beaucoup plus considérable. Car les pensées sont des êtres vivants, et il convient d’attendre leur maturité. Remarquons que Simone Weil n’a pas envisagé une mauvaise expression de la pensée. Non, l’expression en est correcte, juste, et c’est l’effet de cette expression juste qui est considéré. Elle constitue une ordalie. Le mot est fort et précis, c’est la soumission au jugement de Dieu. De cette expression juste, la pensée va mourir ou survivre. Puisqu’on pense avec son âme, exprimer correctement une pensée produit un changement dans l’âme. Encore une fois, serrant au plus près le moment du passage de la relation entre la pensée et le mot, Simone Weil annule tout ce qui n’est pas disposition d’esprit, pureté d’âme. La maturité est conclusion d’une longue patience, fruit d’une « attente de Dieu ». L’expression correcte d’une pensée ne préjuge pas de sa vérité qui, elle, nous le voyons bien, ne dépend pas de son contenu (ce peut même être une erreur), mais de Dieu seul. C’est donc, pour finir, ramener les choses à leur juste mesure, qui veut que tout en dépossédant radicalement l’homme de toute participation à la vérité, Simone Weil lui donne la tâche inépuisable de la désirer. Aussi aimera-t-elle rapporter cette sentence qu’elle sort de son contexte de sagesse hindoue, pour mieux en déployer la signification universelle : « Un seul mot bien employé et parfaitement compris, c’est au ciel et en ce monde, la vache de tous les désirs. » ( E.L. 162).

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre-Mendès France, Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans les Cahiers Simone Weil de décembre 1987


[1] Communication au Colloque de l’Association des Amis de Simone Weil, Simone Weil écrivain, Chantilly, mai 1987.