Simone Weil et Platon : amour et beauté

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

L’Amour est descendu par amour dans ce monde sous forme de beauté (CS, p. 15). Dans Le Banquet de Platon, celui-ci fait dire à Socrate que l’amour n’est pas la beauté, puisqu’il est essentiellement amour de la beauté. Mais s’il en ressent tellement la privation, c’est qu’il est, par nature, fait pour elle, qu’il en participe, en quelque manière, car on n’aime pas ce qui est totalement étranger à soi, on aime ce qui fait partie de soi, dont on est actuellement privé ou séparé. « Éros ne rechercherait pas le bien, s’il n’avait aucune part au bien ».[1]

Si Amour est amour de la beauté, il ne pourra alors être un dieu tel que l’ont célébré Phèdre, Pausanias, Euryximaque, Aristophane et Agathon : « Comment pourrait-il être dieu, l’être qui, en vérité, n’a point part aux choses belles et bonnes, car, en ce qui concerne Amour, tu as accordé que c’est le manque des choses belles et bonnes qui lui fait désirer ces choses mêmes desquelles il manque » déclare Diotime à Socrate (202 d.). Cette Diotime dont Simone Weil pense qu’il s’agit d’une prêtresse de la religion d’Eleusis (IPC, p.63), va révéler à Socrate les choses de l’amour. C’est elle qui va lui enseigner la vraie nature de l’amour, lui dévoilant qu’il n’est pas un dieu, mais un grand ‘démon », c’est-à-dire un être intermédiaire entre les humains mortels et les dieux immortels.

        Pour expliquer son origine, Diotime a recours à un mythe. Il est remarquable que, pour dévoiler la véritable nature de l’Amour, Platon ait recours au mythe, indiquant ainsi que cette tâche dépasse les seules possibilités humaines. Ne pourrait-on cependant penser, et cela Simone Weil ne l’a pas dit expressément, mais c’est dans le prolongement exact de sa pensée, que le mythe est une des formes que prenaient les écrits inspirés antérieurs à la Révélation chrétienne ? Ne dira-t-elle pas, d’ailleurs, que le fondement de la mythologie est que l’univers est une métaphore des vérités divines ? (CS, p.145).

        « L’idée de Platon », écrit Simone Weil, « c’est que la beauté agit doublement, d’abord par un choc qui provoque le souvenir de l’autre monde, puis comme source d’énergie directement utilisable pour le progrès spirituel » (SG, p.110). La beauté suscite en nous de l’énergie, elle éveille le désir, étant la seule de toutes les Idées qui soit accessible à nos sens. Comme le fait remarquer Marie-Madeleine Davy, cette notion d’énergie revient souvent chez Simone Weil, et elle est fondamentale[2], puisque Simone Weil elle-même estime qu’elle est au centre de tout (E., p. 80). Il faut remarquer qu’elle entend par là un concept extrêmement vaste qui, par exemple, se distingue tout à fait de la virtus des Anciens qui conservait une signification seulement morale et désignait la force d’âme, le courage ; chez Simone Weil, ce mot a un sens beaucoup plus étendu. Elle remarque que les Stoïciens avaient une conception du monde fondée sur l’énergie, le pneuma, et qu’il s’agit de l’énergie au sens où nous employons le mot dans la science physique, ou psychologique, dont l’image, dans leur pensée, était le feu.

        Dans le vocabulaire des Anciens, note-t-elle aussi, pneuma est encore l’énergie vitale des vivants, et donc la même chose qu’anima (C. II, p. 340). L’ignorance des diverses espèces d’énergie est source d’erreur et d’inexactitude en science ; elle est, en l’homme, la source du mal. Il y a deux sortes d’énergie en nous, en effet : l’énergie proprement vitale, l’énergie végétative, et l’énergie supplémentaire, la puissance de notre vouloir, en quelque façon, qui est un dépôt de Dieu en notre âme. Cette énergie supplémentaire peut se fortifier en s’attachant à de faux biens, c’est-à-dire à tout ce qui n’est pas Dieu et elle peut se transsubstantier, se subtiliser par le détachement : « L’énergie qui est comparable à un potentiel de forces, s’accumule, provoque une tension de l’être et – telle une catapulte – le projette sur un nouveau plan de conscience »[3].

        C’est en regardant la beauté que nous découvrons quel est l’objet de notre amour. Ce désir éveillé par elle peut être condition d’un progrès spirituel, parce qu’elle consent à n’être pas satisfait, parce que la beauté est elle-même la seule finalité et que, cette finalité, comme l’a vu Kant, est une finalité sans fin, alors que tout le reste de ce que nous considérons ici-bas comme des biens, n’est fait que de moyens, tels que le pouvoir, l’argent, etc. Simone Weil a exprimé cela en termes admirables : « Une chose belle ne contient aucun bien, sinon elle-même dans sa totalité, telle qu’elle nous apparaît. Elle nous offre sa propre existence. Nous ne désirons pas autre chose, nous possédons cela, et pourtant nous désirons encore. Nous ignorons tout à fait quoi, nous voudrions aller derrière la beauté, mais elle n’est qu’une surface. Elle est comme un sphinx, une énigme, un mystère douloureusement irritant. Nous voudrions nous en nourrir, mais elle n’est qu’un objet de regard, elle n’apparaît qu’à une certaine distance. » (A.D., p. 168).

        C’est parce qu’elle élève en nous une énergie qui ne s’épuise pas, un désir qui ne peut être rassasié que la beauté est précieuse infiniment ; elle sert pour une « requalification de l’énergie » (C., II, p. 273), elle nous conduit ainsi au bord de l’éternité. « Dans Le Banquet », écrit Simone Weil, « on trouve aussi un tableau des étapes de l’âme vers le salut. Il s’agit là du salut par la beauté » (IPC., p.85).

        L’amour est l’élan de l’âme vers le beau, mais, précise Diotime, « l’objet de l’amour, ce n’est pas comme tu l’imagines Socrate, le Beau (…) c’est la procréation et l’enfantement dans la beauté. S’il est vrai que l’objet de l’amour est la possession perpétuelle de ce qui est bon, ainsi donc, l’objet de l’amour, c’est aussi forcément l’immortalité » (Banquet, 206 e-207 a).

        C’est ainsi que, dans l’amour pour ce qui est beau, le désir qui naît en chaque homme est le désir de l’immortalité. L’homme se met en quête du bel objet, dans laquelle il pourra procréer. Mais s’il y a fécondité selon le corps, il y a aussi fécondité selon l’âme, et ceux qui sont féconds selon l’âme engendrent des enfants spirituels, c’est-à-dire des vertus, des connaissances, des œuvres de l’esprit, qui leur confèrent une gloire immortelle. Le désir profond de l’amour est de s’assurer l’immortalité, c’est un élan vers l’éternité et qui peut réellement conduire l’homme à s’unir dès ici-bas, avec les Réalités éternelles.

        Simone Weil développe longuement pourquoi la beauté est l’instrument de choix pour amener à la perfection spirituelle. Elle contient en effet, en elle-même, des conditions excellentes pour conduire l’amour à son suprême degré. Déjà au niveau le plus ordinaire, elle implique, pour être regardée, une certaine distance, une sorte de recul, de renoncement. L’âme apprend d’elle à s’arrêter, à contempler, et la beauté, en nous maintenant dans le présent, nous détache du passé et de l’avenir. « Il y a un seul cas où la nature humaine supporte que le désir de l’âme porte non pas vers ce qui pourrait être ou ce qui sera, mais vers ce qui existe. Ce cas, c’est la beauté. Tout ce qui est beau est objet de désir, mais on ne désire pas que cela soit autre, on ne désire rien y changer, on désire cela même qui est » (C.O., p. 265). Et Simone Weil fera remarquer, au tome III des ses Cahiers, que c’est là une des conditions de l’état d’enfance qui est requis dans l’Évangile pour posséder l’immortalité.

        Déjà Platon, avait fait de l’amour pour la beauté le moyen privilégié qui nous amène à la contemplation dernière et, dans Le Banquet, il nous décrit les degrés à gravir. C’est alors l’initiation aux mystères d’amour révélés par Diotime. La révélation et la possession éternelle du Bon ne peuvent être données qu’à celui qui franchit successivement les étapes requises, qui s’élève peu à peu « de la considération de la beauté physique chez un être à la considération de la beauté physique partout où elle se trouve. De là, à la beauté des âmes ; de là, à la beauté dans les lois et les institutions ; de là, à la beauté dans les sciences ; de là, on parvient à l’accomplissement de l’amour, à la contemplation de la beauté elle-même » (I.P.C., p. 86)[4]

        Le philosophe est celui qui peut voir à la fois le Beau et les choses belles sans les confondre (Rép., 476, c.d.e.). Le Beau en soi est l’Idée totalement désincarnée, qui ne garde plus rien de sensible, attribut de la Divinité elle-même. La contemplation de la beauté implique par elle-même un détachement, car la beauté demande à être regardée seulement, et ce désir sensible qu’elle éveille ne peut que nous mener ailleurs : « La grande douleur de la vie humaine, c’est que regarder et manger sont deux opérations différentes » (A. D. p.169). Les crimes, les vices, sont presque toujours des tentatives pour manger ce qu’il faut seulement regarder.

        C’est parce que la beauté a cet immense privilège de donner, à tout ce qui est pour l’homme objet de recherche, une apparence de finalité sans laquelle il n’y aurait « ni désir, ni par conséquent énergie dans la poursuite » (A.D., p. 170), et c’est parce que cette finalité ne mène à rien, car « la beauté seule n’est pas un moyen pour autre chose, elle ne nous donne jamais autre chose qu’elle-même » (Ibid., p. 170), qu’elle peut être le chemin qui mène à la perfection : à travers elle, on peut parvenir à Dieu lui-même, au Bien absolu. Non seulement en effet, nous parvenons à la contemplation du Beau en lui-même, mais cette dernière est indispensable pour parvenir à Dieu lui-même : « Car le Beau, c’est le contact du Bien avec la faculté sensible » (Ibid., p.169). On ne peut aller au Bien, sans passer par elle : « On ne peut concevoir le Bien sans passer par le Beau » (C.S., p.44), et Simone Weil semble commenter cette idée quand elle explique : « Il n’y a rien au-delà du Beau. Le Bien seul est plus que le Beau, mais il n’est pas au-delà, il est au bout du Beau comme le point qui termine un segment de droite. »

        D’autre part, on parvient à la contemplation du Beau suprême en découvrant peu à peu ce qui fait la beauté, ce ne sont pas les attraits charnels, mais l’harmonie, et en cherchant avec amour cette harmonie en toutes choses. Ce passage du Banquet nous indique ce qui suit la géométrie et l’astronomie dans la voie indiquée par La République. C’est la considération de la beauté des sciences, et, de cette beauté, on passe au Bien. Le Beau est donc un aspect du Bien suprême. « C’est la splendeur du Bien  » (Phèdre, 250 a-c).

        Dans la théorie platonicienne de l’amour (Alcan, 1908), Léon Robin a présenté les rapports des deux Idées du Beau et du Bien, d’une manière qui annonce celle de Simone Weil, en insistant sur leur étroite liaison et leur intime parenté. Au contraire, Victor Brochard mettait l’accent sue leur indépendance réciproque, élevant « l’Idée du Bien fort- au-dessus de l’Idée du Beau, comme le principe ineffable de toute connaissance comme de toute réalité »[5]

        Si le Bien suprême est Dieu, le Beau est, en quelque sorte, l’image de Dieu visible. Simone Weil dit que « la Beauté elle-même, c’est le Fils de Dieu. Car il est l’Image du Père et le Beau est l’image du Bien » (I.P.C., p. 37). Cette union du Beau et du Bien est analogue au mystère de la Trinité. Simone Weil pense, en effet, que Platon pensait déjà la Trinité, dans sa relation Père, Fils, Esprit, comme étant un seul Dieu en trois personnes. Elle trouve, dans le Timée, une élaboration de ce mystère dont les personnes sont appelées l’Ouvrier, le Modèle de la Création et l’Âme du Monde : « Il faut d’abord, à mon avis, faire cette distinction. Qu’est-ce que l’être réellement réel sans génération, et qu’est-ce que le devenir perpétuel, qui n’a jamais la réalité ? L’un est saisi par la pensée à l’aide du rapport (Logos), réalité éternellement conforme à elle-même ; l’autre, opiné par l’opinion à l’aide de la sensation sans rapport, devenant et périssant, sans jamais avoir l’être réel. De plus, tout ce qui se produit a nécessairement un auteur, car il est tout à fait impossible que, sans auteur, il y ait production. Ainsi lorsque l’Ouvrier, le regard toujours tourné vers ce qui est conforme à soi-même, et se servant de cela comme modèle, en reproduit l’essence et la vertu, par nécessité quelque chose de parfaitement beau est accompli. Si c’est vers le devenir, usant d’un modèle qui devient, le résultat n’est pas beau » (Timée, 27 d-28 b). Le Modèle, ici, est la source de l’inspiration transcendante et, par suite, l’Ouvrier correspond bien au Père, l’Âme du Monde au Fils, et le Modèle à l’Esprit. Modèle ultra-transcendant, non représentable, comme l’Esprit (Cf. S.G., p. 121).

        Dans le Timée écrit encore Simone Weil, « l’Âme du Monde est le Fils unique de Dieu ; Platon dit monogenès comme saint Jean. Le monde visible est son corps » (I.P.C., p. 25). Et, de même que le Christ est Dieu et Fils de Dieu, à la fois Tout et partie, un et multiple, de même « le Beau ne réside pas en autre chose. Il n’est pas un attribut. C’est un sujet. C’est Dieu » (Ibid., p. 87). Et le sentiment religieux des Grecs pour les astres, qu’ils divinisaient pour leur harmonie parfaite, n’était pas le péché de polythéisme, mais, bien au contraire, était inspiré par leur certitude de l’unicité du Bien.

        Simone Weil, s’attachant à lire attentivement dans La République le mythe de la Caverne si lourd de symboles, y déchiffre tout à coup une signification étonnante et lumineuse, qui vient confirmer son intuition : « Dans le mythe de la caverne, le dernier objet de contemplation, immédiatement avant le soleil est la lune. La lune est le reflet, l’image du soleil. Le soleil étant le bien, il est naturel de supposer que la lune est le beau. En disant que celui qui a atteint le beau est à peu près arrivé, Platon suggère que le beau suprême est Fils de Dieu » (Ibid., p. 88). La lune est le symbole du Fils, comme le soleil est celui du Père : « Le soleil étant le Bien, la vue est la faculté d’aimer dans l’âme, et la lumière ne peut être que l’Amour (…). Les objets éclairés sont la beauté. Le dernier est la lune, qui est la beauté pure en Dieu, le Verbe » (C. S., p. 204).

        Le monde créé est le corps du Verbe, lui seul est visible à nos yeux. Simone Weil écarte aussitôt l’objection du panthéisme, car « Dieu n’est pas dans le monde visible de même que notre âme n’est pas dans notre corps » (I.P.C., p. 25). Platon a explicitement indiqué que l’Âme du monde était infiniment plus vaste que la matière, engendré de toute éternité et lui commandant comme à un serviteur. Si l’Âme du monde est le Fils, le Modèle est l’Esprit, et dans le Timée, il y a bien le symbole implicite de la Trinité.

        La beauté du monde est la beauté même de Dieu accessible à notre regard : « Grâce à la sagesse de Dieu qui a mis sur ce monde la marque du bien sous forme de beauté, on peut aimer le Bien à travers les choses d’ici-bas » (C.S.,p. 89). Dans le Phèdre, Platon nous indique que la beauté qui est de l’autre côté du ciel est visible à nos yeux de chair, ici-bas. Simone Weil estime qu’il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, et que celle-ci nous est révélée par le Timée.

        La Beauté est vraiment la valeur universelle, reconnue par tous les hommes, « même par les plus vils ». Tous les actes, toutes les pensées de l’homme sont des expressions de cet élan vers le Beau. Aucune beauté particulière ne peut le satisfaire et ce qu’il aime en chaque chose belle, c’est la participation à la Beauté totale, inexprimable.

        C’est ainsi que l’œuvre d’art vraiment belle est celle qui vient d’une inspiration transcendante. L’artiste véritable est celui qui ne se propose absolument aucune fin particulière, son esprit est seulement dirigé vers l’inexprimable, et c’est de là qu’il reçoit inspiration : « Rembrandt pense Tobie et l’ange, et sa main bouge… » ; « Si un artiste essaie d’imiter soit une chose sensible, soit un phénomène psychologique, un sentiment, etc., il fait œuvre médiocre. Dans la création d’une œuvre d’art de tout premier ordre, l’attention de l’artiste est orientée vers le silence et le vide ; de ce silence et de ce vide descend une inspiration qui se développe en paroles ou en formes » (S.G., pp. 120-121).

        Dans le roman d’Ernst Wiechert, Missa sine nomine (trad. Calmann-Lévy), cette transcendance de l’inspiration est admirablement exprimée en ce qui concerne la poésie : « Quand vous venaient les vers que vous notiez et qui semblaient toujours tomber de la cime des grands arbres, qui les avaient reçus des étoiles, on ne les modelait pas comme l’argile qu’on ramasse. Peut-être les modelait-on, mais le miracle n’était pas ce modèle, c’était l’inspiration et on ne savait pas qui nous en faisait don » (p. 347).

        C’est là seulement qu’est la véritable beauté, celle qui est éternelle. Simone Weil imagine un prisonnier dans son cachot, enfermé là pendant des années, et condamné à regarder le même tableau. Seules, les œuvre qui pourraient supporter d’être regardées ainsi indéfiniment, sont d’authentiques chefs d’œuvre. Quel que soit leur sujet, elles mènent l’âme à la contemplation du Beau universel. Sinon, elles forment écran et sont, au contraire, un voile. « L’art le plus beau est aussi le plus pur, c’est celui qui surpasse et abolit tous les prestiges ; il rend visible la Vérité invisible », dit Louis Lavelle dans L’erreur de Narcisse (Grasset, 1939, p. 238).

        Car la seule beauté qui soit digne d’amour, c’est la beauté même de Dieu, que nous pouvons saisir ici bas sous la forme de la beauté du monde. Mais, pour découvrir la pure beauté qui est Dieu même, il faut s’être beaucoup avancé en perfection : « Rien ici-bas n’est parfaitement pur, sinon la beauté totale de l’univers » (A .D.,. p. 186) ; « Les accomplissements mêmes les plus élevés de la recherche de la beauté, par exemple dans l’art ou la science, ne sont pas réellement beaux . La seule beauté réelle, la seule beauté qui soit présence réelle de Dieu, c’est la beauté de l’univers. Rien de ce qui est plus petit que l’univers n’est beau » (Ibid., p.177). Les choses belles ne sont que des marches pour monter plus haut.

        Mais comment saisir ce que peut être la Beauté inexprimable, dont on a seulement l’idée, en dehors de toute incarnation dans une œuvre belle ? On peut se le représenter peut-être par analogie en méditant sur ces œuvres qui sans doute nous auraient paru admirables et que de très grands artistes ont détruites, en proie à l’intolérable souffrance de ne réussir à exprimer dans sa vérité le modèle qu’ils portaient en eux, inaccessible et sans forme, et cependant infiniment vivant ; incapables qu’ils étaient de communiquer, de traduire fidèlement ce que, peut-être, ils recevaient d’une région ignorée. Comme l’écrivait Léon Robin, « la réalité que l’Amour, par essence, aspire à posséder éternellement, le Beau, se répand en des termes, qui sont des expressions graduellement affaiblies, et chaque expression représente un des moments par lesquels nous devrons au contraire passer si, partant d’en bas, nous voulons retourner vers la Réalité absolue, c’est-à-dire le Beau .»

        S’établit ainsi un jeu de miroirs entre les œuvres et la Beauté pure, désincarnée : nous accédons à celle-ci par les œuvres et nous connaissons la beauté des œuvres par l’Idée de Beau qui est en nous. Ainsi « toutes les beautés secondaires sont d’un prix infini comme ouvertures sur la Beauté universelle » (I.P.C., p. 37). Voilà pourquoi elles sont tellement précieuses. Simone Weil sera impitoyable pour tout ce qui a causé la destruction d’œuvres belles, pour les peuples qui ont anéanti des civilisations excellentes, pour Rome qui a détruit Carthage. Mais la tentation peut être grande de s’arrêter à ces beautés secondaires, de les considérer seulement en elles-mêmes, c’est alors qu’elles deviennent corruptrices, elles ne laissent pas transparaître, elles absorbent.

        En effet, si la contemplation du Beau est un sacrement, une communion réelle avec la présence divine, on peut néanmoins parvenir à comprendre la perversion de certains esthètes comme Néron, si on pense qu’il existe aussi un art démoniaque, une beauté du diable, ou bien une perversion de l’amour du Beau : ce sont les parties inférieures de notre âme qui se mettent à aimer l’art comme elles se mêlent parfois d’aimer Dieu.

        Simone Weil dit, que c’est la même faculté de notre âme qui a contact avec le beau et avec Dieu, et cette faculté est l’Amour surnaturel. Au contraire, on peut penser que, dans un amour perverti du Beau, ce n’est pas cet Amour surnaturel qui est alors éveillé, mais seulement la sensibilité, l’affectivité inférieure, l’amour-propre.

        Platon dit, dans le Phèdre, qu’ici bas, nous pouvons voir la Beauté elle-même, cette beauté marque de l’Amour de Dieu rendu visible à nos sens, sensible à notre chair : c’est celle du monde. « L’univers a été créé par amour et sa beauté est le reflet et le signe irréfutable de cet Amour divin » (I.P.C., p. 37). Dans « tout ce qui est beau, il y a présence réelle de Dieu ». La Beauté est Dieu lui-même, incarné, devenu visible, image de l’Amour divin, qui s’est fait chair dans le Christ : « Dieu a créé l’univers et son fils, notre frère premier-né, en a créé la Beauté pour nous. La beauté du monde, c’est le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière » (A.D., p. 167). C’est le piège que Dieu nous tend pour s’emparer de notre âme, « l’ouvrir au souffle d’en haut » (Ibid., p. 166). C’est la grâce divine qui fait tomber les chaînes du prisonnier de la Caverne.

        « La Beauté n’est pas un attribut de la matière en elle-même, c’est un rapport du monde à notre sensibilité » (Ibid., p. 167). C’est ainsi que la Beauté est la preuve de l’amour de Dieu et qu’il n’en est point d’autre. Par le Beau, Dieu descend chercher l’homme : « La Beauté, ce n’est pas autre chose que Dieu qui vient chercher l’homme » (S.G., p. 129), car l’homme ne peut aller directement à Dieu.

        Mais l’assimilation de la Beauté à la Grâce se précise bien davantage encore, si l’on pense que l’homme peut refuser de se laisser prendre à la Beauté, comme il peut refuser que la Grâce divine s’épanouisse en lui. Seulement « ceux qui n’ont pas éprouvé ce sentiment du Beau, et qui sont sans doute très rares, ne peuvent être amenés à Dieu par aucune voie » (I.P.C., p. 23). L’homme est fait de matière charnelle, et le « Bien doit séduire la chair pour pouvoir se montrer à l’âme. La Beauté est cette séduction » (C., II, p.343). Par la Beauté, la joie pénètre l‘âme, - la joie qui est « le sentiment du réel » - et le Beau est « la présence manifeste du réel » (Ibid., p. 329).

        Cependant, en maint endroit, Simone Weil a exprimé que, seul, le malheur pourra donner à l’homme la pleine révélation de la Beauté. Le malheur dépouille l’âme de tout artifice, de tout mensonge, il est le dur contact avec la nécessité froide, il met l’âme à nu, à vif ; il ne donne aucunement de la joie, mais bien plutôt l’amère souffrance. Mais, seule, la nudité de l’âme peut permettre à Dieu de donner la révélation suprême, totale, de la Beauté, comme l’ont reçue Job, saint François d’Assise …

        Il y a donc une beauté qui séduit l’âme et la mène à Dieu. Par elle, Dieu s’empare de note âme à jamais. Mais il l’abandonne ensuite à elle –même, et c’est ce que les mystiques nomment l’épreuve de la nuit obscure. Il faut passer par elle pour avoir la pleine révélation de ce qu’est le Beau en soi, c’est-à-dire Dieu La Beauté mène à la contemplation, elle fait que l’âme se détache de tout ce qui la retient, elle l’empêche d’approcher de ce qui l’attire, elle la fait s’arrêter.

        Dans le malheur, la contrainte subie montre à l’âme une autre dimension de la Beauté du monde, elle lui révèle la beauté de l’ordre du monde et que l’essence du Beau est la proportion, l’harmonie, la mesure ; « la beauté est fille du nombre » et « la nécessité est seulement une des faces du Beau, l’autre face, étant le Bien » (C., II, p. 162). Il faut découvrir que le nécessaire est aussi une partie du Beau. La matière est parfaitement belle, comme la mer, parce que, comme elle, elle est entière obéissance au flux et au reflux de l’Amour.

        C’est parce que les Grecs avaient compris cette relation du Beau et de la proportion, que leurs statues sont d’une insurpassable beauté. Le Beau en soi n’est saisi que « par l’œil de l’âme ». Simone Weil pense que cet organe approprié par lequel l’âme peut appréhender les Idées vraies, les Réalités éternelles que Platon n’a définies nulle part, c’est proprement l’amour surnaturel.

        La dialectique de l’amour suit la dialectique de l’objet aimé : l’amour, éveillé par les seules beautés sensibles, est encore amour charnel ; le Beau en soi ne peut être contemplé que par l’amour surnaturel capable de saisir, d’aimer l’invisible. C’est parce que la nature du malheur n’empêche pas de saisir la beauté que l’âme comprend que la nécessité elle-même doit être aimée.

        Ainsi le héros du roman d’ Ernst Wiechert retourne en son village, après avoir passé quatre années atroces dans un camp de la mort, « mais il leva ses yeux fatigués vers le firmament tout scintillant d’étoiles. Il sentit la grandeur, la pureté et l’indicible étrangeté de cet espace. L’espace n’avait pris garde ni part à ce qui s’était passé ». « Le Beau est l’image de cette persuasion par laquelle l’intelligence domine la nécessité » (C., II, p. 165), ainsi que nous l’apprend Platon dans le Timée.

        La force brute de la matière est obéissance, et ce qui est insupportable à notre chair et même incompréhensible à l’entendement naturel, l’amour surnaturel le peut comprendre. L’ordre du monde, qui est nécessité, peut être aimé, car le nécessaire et le beau sont indissolublement liés.

        C’est cela même qu’exprimait André Rousseaux disant de certaines pages de Simone Weil qu’elles ont « la beauté active d’un texte musical de Bach ». « Je veux dire », ajoutait-il, que « cette prose, de même que la musique de Bach, ne fait pas des développements : elle avance d’un point à un autre et chaque point nouveau qui est amené nous semble à la fois donné comme une nécessité et offert comme une merveille »[6]

        Certes, l’amour surnaturel n’explique pas le mal, il ne console pas du malheur, mais il découvre que la nécessité peut être aussi objet d’amour, parce qu’elle est la marque de l’Amour que Dieu nous porte. En créant, Dieu s’est lié lui-même, il a abdiqué par amour une parcelle de sa divinité ; lui-même « ne peut faire que ce qui a été, n’a pas été ». Il s’est soumis au temps.

        Ainsi l’objet de l’Amour est la Beauté, c’est elle qui éveille l’Amour en nous ; l’Amour et la Beauté, suivant une dialectique parallèle qui les élève des objets sensibles aux pures Idées, mènent l’âme progressivement à la contemplation du Beau en soi. Ce Beau est la splendeur du Bien, son image, rendue visible à notre âme sous la forme de la Beauté du monde, laquelle n’est pas autre chose que l’incarnation même de Dieu, le corps du Verbe. Et l’Âme du monde s’identifie avec le Christ lui-même, « image visible du Dieu invisible » (Paul, Épître aux Colossiens). « L’Amour et la Beauté ; enfants du ciel et de la terre » (C., II, p. 273), et qui nous font passer de cette terre au ciel.

        La Beauté apparaît donc comme le langage même de Dieu, l’expression sensible de son Amour pour nous : elle se confond avec le Christ lui-même et est comme une émanation de son être. Par suite, « on a raison d’aimer la beauté du monde, puisqu’elle est la marque d’u échange d’amour entre le Créateur et sa création » (C.S., p. 44). Sans la beauté, nous ne pourrions pas aimer : « Partout où il y a amour, il y a beauté sensible » (S.G., p. 110) mais le Beau, en nous conduisant jusqu’à Dieu, nous fait passer par l’amour de l’ordre du monde, de la nécessité comme par la purification dernière où il ne subsiste rien de charnel, ni de sensible, c’est alors qu’à notre vue surnaturelle se découvre la Beauté suprême, la révélation même de Dieu.

        « L’amour de cette beauté procède de Dieu descendu dans notre âme et va vers Dieu présent dans l’univers » (A.D., p.167). Dieu se sert de notre inclination naturelle à aimer le beau, pour s’emparer de notre âme, l’envahir tout à fait et ne plus laisser aucun vide en elle. Il lui faudra passer par l’épreuve de la souffrance, du malheur, et demeurer fidèle, découvrir le visage de Dieu non seulement dans la beauté du ciel, lorsque le soleil couchant embrase d’énorme nuages et quand l’âme, ravie par cette contemplation et tirée hors d’elle-même, se sent appelée vers ces régions célestes où elle attend de vivre, mais lorsque pèse la dure nécessité, y reconnaître l’expression actuelle de l’Amour même de Dieu, lire, dans la nature indifférente ou hostile, la pure obéissance au Créateur.

        Simone Weil a ainsi longuement et patiemment découvert avec toute l’âme que « c’est une même et seule chose qui, relativement à Dieu, est sagesse éternelle ; relativement à l’univers, parfaite obéissance ; relativement à notre amour, beauté ; relativement à notre intelligence, équilibre de relations nécessaires ; relativement à notre chair, force brutale » (L’Enracinement, p. 249).

 

Monique Broc – Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 

Article publié dans les Cahiers Simone Weil, tome VIII, n° 2, Juin 1985.

 

[1] Plotin, Ennéade, III, V-9.

[2] Introduction au message de Simone Weil, Plon, 1954, p. 190.

[3] M.M. Davy, op.cit., p. 238.

[4] Cf. Banquet, 210 d, 211 a, 211 b.

[5] Cf. L’Année philosophique, 1906.

[6] . « Simone Weil et la liberté, dans le Figaro littéraire, n° du 28 mai 1955, p. 2.