Simone Weil et le devenir-esclave

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Une présence discrète surgit de façon aussi inattendue qu'obsédante dans la pensée de Simone Weil. Effectivement si on y prête attention, on s'aperçoit que, tout au long de ses écrits, depuis les premiers travaux d'école jusqu'aux grands textes de la fin, elle fait une référence constante à la figure de l'esclave.

Dans un des derniers travaux accomplis en commun avec Félix Guattari, Gilles Deleuze déclare chaque philosophe habité, hanté même, par un personnage dont il n'est que l'enveloppe, qu'il nomme un personnage conceptuel, le définissant ainsi :

        “ Le personnage conceptuel n'a rien à voir avec une personnification abstraite, un symbole ou une allégorie, car il vit, il insiste. Le philosophe est l'idiosyncrasie de ses personnages conceptuels. C'est le destin du philosophe de devenir son ou ses personnages conceptuels, en même temps que ces personnages deviennent eux-mêmes autre chose que ce qu'ils sont historiquement, mythologiquement ou couramment. ”[1]

        Nous formons l'hypothèse que l'esclave est bien le personnage conceptuel de Simone Weil philosophe et c'est dans cette perspective que nous proposons le thème : Simone Weil et le devenir-esclave.

        Dès ses premiers écrits philosophiques, avant même toute mise en forme de sa pensée et toute expérience décisive, la très jeune philosophe qui s'exerce à disserter pour des topos d'école est déjà habitée par la figure de l'esclave. Ainsi dans des fragments sur la liberté (écrits à 17 ans), elle note :

         “ Si je suis dans une ville que je ne connais pas et que je m'y perds, il n'est rien que je ne remarque, tout sollicite mon corps, c'est là un état d'esclave parce que les objets forcent mon attention, non en tant qu'ils sont objets, mais en tant qu'ils m'intéressent. ”[2]

        Il est significatif qu'elle parle d'un "état d'esclave" pour cette circonstance somme toute bien banale quand, sans repère perceptif, le corps est contraint de faire attention à tout ce qui se présente, n'étant aucunement maître de la situation.

        Or un peu plus loin, dans des réflexions sur le temps, on trouve cette autre mention plus étonnante encore de l'esclave pour qualifier cette fois, non plus comme précédemment, un état du corps mais une façon de penser. Il est question de l'homme cherchant à déchiffrer l'énigme de l'univers :

        “ L'homme ne connaît pas le monde. Il ne sait pas ce qu'il est et ne s'y intéresse point. Quelques-uns imaginent un Dieu législateur du monde ; quelques-uns aussi qui pensent être athées, se mettent en quelque sorte à la place de Dieu légiférant, assignant au nom d'études qu'il nomme théoriques ou physiques ou chimiques ou mathématiques, des règles à l'univers, ou plutôt ils essayent de penser ces règles telles qu'elles ont été assignées aux choses. Ils ne savent pas par qui, comme un esclave qui chercherait à penser l'ordre de la cité comme le pense le roi qui a créé cet ordre et le maintient. ”[3]

            Ainsi quand Simone Weil veut évoquer un chaos de sensations qui dispersent forcément l'attention d'un promeneur dans une ville étrangère ou examiner les tentatives de l'esprit humain pour penser l'ordre du monde, autrement dit pour évoquer le désordre du corps ou caractériser l'effort de penser alors même que ce sont des expériences très courantes, elle fait déjà appel, de façon très inattendue, à l'image de l'esclave.

        Ce personnage de l'esclave qui a surgi, de façon inopinée, dès ses premiers exercices de réflexion, apparaît progressivement comme une surface de projection qui va permettre à Simone Weil de développer les points forts d'une pensée inséparable d'une exceptionnelle sensibilité.

        Nous repérerons une sorte de scansion dans l'élaboration de cette figure centrale de l'esclave.

        Ce sera d'abord une fascination horrifiée pour la situation de l'esclave romain. Être totalement soumis à l'autorité d'un autre est, pour elle, si intransigeante quand il s'agit de préserver sa liberté de penser, la condition la plus insupportable.

        Son expérience en usine lui fait véritablement vivre cet état d'esclavage comme le plus infamant.

        Mais son amour pour le Dieu chrétien lui fait exprimer une passion sans limite pour l'obéissance telle qu'elle lui fait désirer de devenir cet esclave complètement dépossédé de lui-même.

        Comment peut-elle passer de l'horreur d'être une esclave au sens romain au désir de devenir esclave au sens chrétien (ne serait-il pas plus juste de dire au sens weilien) ?

        Deux voies privilégiées vont très tôt sensibiliser Simone Weil au personnage de l'esclave et à l'institution de l'esclavage : sa connaissance de l'Antiquité gréco-romaine et la lecture des Évangiles.

        Il est vrai que c'est en Grèce qu'on rencontre d'abord l'esclavage, comme une ombre portée à cette civilisation lumineuse, même si les esclaves y furent toujours traités avec humanité. Mais ce sont les Romains qui déployèrent toute la dimension ignominieuse de l'institution de l'esclavage et se comportèrent comme des maîtres absolus exerçant, sans aucune retenue, leur pouvoir de propriétaires d'êtres humains.

        Simone Weil rencontre donc l'esclave comme une référence majeure en même temps dans ce qu'elle déteste le plus, l'histoire romaine, et dans ce qu'elle vénère sans réserve, les Évangiles.

        Pour Simone Weil, esclave renvoie très précisément aux Romains, à ce peuple qui a pu étendre sa domination sur un immense empire, soumettant des populations entières. Les citoyens romains ont poussé l'art de dominer à l'extrême jusque dans la sphère privée du dominus. Que le Christ soit né dans une Palestine sous tutelle romaine va faire passer ce mode spécifique de relations humaines entre le maître et l'esclave au cœur même des Évangiles.

        L'esclave devient une figure très ambivalente puisqu'elle renvoie à la condition humaine la plus misérable et au Christ dans sa mission rédemptrice quand, dans une extrême déréliction, il sera cet esclave crucifié comme un criminel de droit commun, entouré de larrons.

        Simone Weil est si douloureusement affectée par le sort cruel de l'esclave romain qu'elle en prend argument pour détacher l'Incarnation de son enracinement trop historique.

        “ Un esclave romain, arraché à sa vie, mis au pouvoir d'un maître, maltraité, finalement crucifié, devait mourir le cœur plein de haine – et par suite damné – si le Christ ne descendait pas en lui. Si on pense que le Christ n'est venu qu'il y a vingt siècles, comment pardonner à Dieu le malheur des esclaves de Rome ? ”[4]

        L'immense compassion de Simone Weil se focalisera sur le sort atroce des esclaves romains, sur le crime et le viol qu'a été l'institution de l'esclavage, ignominie suprême qui, pour cette raison, a été choisie par le Christ lui-même.

        “ Comment aurais-je besoin d'une consolation quelle qu'elle soit pour supporter mes souffrances sans cesser d'aimer Dieu dès lors que je peux supporter sans succomber à la haine les souffrances des esclaves de Rome ? ”[5]

            Simone Weil rappelle souvent que les Anciens disaient qu'un homme perdait la moitié de son âme, le jour où il devenait esclave. Mais bien sûr, son corps surtout ne lui appartenait pas.

“ Un esclave n'existe pas, ni aux yeux de son maître, ni à ses propres yeux. Les esclaves noirs d'Amérique quand ils se blessaient le pied ou la main, disaient : "cela ne fait rien, c'est le pied du maître, la main du maître." Celui qui est entièrement privé des biens, quels qu'ils soient, dans lesquels est cristallisée la considération sociale n'existe pas. ” [6]

        Dans l'Enracinement Simone Weil entreprend d'analyser les besoins essentiels de l'être humain. Elle compare les besoins terrestres du corps et les besoins de l'âme à ce seul besoin vital qu'est la faim. Tous les devoirs et toutes les obligations consistent à donner à manger à ceux qui ont faim. (les références à la faim et à la nourriture pullulent dans les premières pages de façon quasi obsessionnelle (jusqu'à 23 occurrences sur 5 pages.)

        L'obéissance y est aussitôt nommée avec la liberté et comme il se doit, c'est une faim : “ L'obéissance étant une nourriture nécessaire à l'âme, quiconque en est définitivement privé est malade. ”[7] Simone Weil distingue deux espèces d'obéissance qui permettent de faire la différence entre la soumission consentie et la servilité. Elle conclura ce paragraphe sur l'obéissance par cette remarque :

        “ Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d'obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l'esclavage ”[8]

        Simone Weil a voulu pénétrer ce monde d'un nouvel esclavage et connaître le sort réservé aux esclaves contemporains que sont les ouvriers. Elle se fait embaucher comme ouvrière, manœuvre sur machine auquel elle s'identifiera complètement. Elle subira l'épreuve qui change un être pensant librement en créature décérébrée. La souffrance éprouvée, l'épuisement physique, les humiliations, la compassion pour ceux qui l'entouraient, font pénétrer si profondément, en elle “ le malheur de la dégradation sociale que depuis lors je me suis toujours considérée comme une esclave, au sens que ce mot avait chez les Romains ” [9]

         Elle mesure sur elle l'incroyable changement de son état intérieur, ayant perdu toute dignité personnelle au point de s'émerveiller qu'on puisse la laisser monter dans un bus comme les autres.

         “Comment moi l'esclave, je peux monter dans cet autobus, en user pour mes douze sous au même titre que n'importe qui ? Quelle faveur extraordinaire. L'esclavage m'a fait perdre tout sentiment d'avoir des droits. ”[10]

        Pour Simone Weil, l'esclavage est une situation-limite où, par son pouvoir sur lui, un homme en réduit un autre à l'état de chose. Elle est obsédée par les souffrances de ces esclaves romains quand le Christ n'était pas encore né, souffrances atroces et sans consolation possible. Par son passage en usine, Simone Weil a su ce que c'est qu'être esclave. Et ce ne peut être un état provisoire ; la marque de l'esclavage est indélébile comme cette marque au fer rouge, portée au front par les esclaves les plus méprisés. Elle a pu éprouver corps et âme, le malheur de l'esclavage et en mesurer l'horreur.

        Comment comprendre alors qu'elle puisse vouloir devenir esclave ? Ce qui caractérise cette condition est la complète soumission de l'esclave contraint d'obéir, fût-ce à son corps défendant, aux ordres du maître.

        Laisser entendre qu'il puisse y avoir une quelconque aspiration chez Simone Weil à un comportement servile choque immédiatement ceux qui ont connaissance de son tempérament. Elle n'offre guère, en effet, en quelque domaine que ce soit, le portrait d'une soumise. N'est-elle pas au contraire essentiellement rebelle, refusant de plier, de consentir à entrer dans une église qui ne répond pas à ses exigences et n'accepte pas de changer son attitude séculaire, qui préfère se priver des sacrements auxquels elle aspire de tout son être plutôt que d'accepter ce qu'elle tient pour des conditions inacceptables ? N'a-t-elle pas été une militante qui combat, proteste, manifeste, qui s'enrôle pour la guerre d'Espagne avec les anarchistes ? Ne s'est-elle pas elle-même souvent identifiée à Antigone, puissant symbole de la désobéissance ?

        La passion de l'obéissance

        Pourtant celle-là même a, exprimé de façon quasi obsessionnelle, une seule et unique passion, celle de l'obéissance. Qu'il s'agisse de passion, le mot n'est pas trop fort quand nous lisons ces lignes dont la radicalité poussée jusqu'à l'absurde est sidérante :

        “Si j'avais mon salut éternel posé devant moi sur cette table et si je n'avais qu'à tendre la main pour l'obtenir, je ne tendrais pas la main aussi longtemps que je penserais pas en avoir reçu l'ordre. Du moins, j'aime à le croire. Et si au lieu du mien c'était le salut éternel de tous les êtres humains passés, présents et à venir, je sais qu'il faudrait faire de même. Là j'y aurais de la peine. Mais si j'étais seule en cause, il me semble que je n'y aurais pas de peine. Car je ne désire pas autre chose que l'obéissance elle-même dans sa totalité c'est-à-dire jusqu'à la Croix. ”[11]

        Cette hypothèse insensée révèle surtout que, pour Simone Weil, l'épreuve la plus grande à laquelle Dieu puisse la soumettre c'est de ne lui communiquer aucun ordre.

        L'obéissance est chez Simone Weil le seul moteur possible de l'action. Elle qui est si active, voire même, par certains côtés, activiste, est, en vérité, incapable de la moindre initiative. Elle ne peut agir sans en avoir reçu l'ordre, sans y être contrainte. Simone Weil ne veut et ne peut qu'obéir. Elle n'est qu'aux ordres, c'est une simple exécutante. Quand la volonté de Dieu ne se manifeste pas, cela lui signifie de s'abstenir.

        “Pourtant je suis toujours prête à obéir à tout ordre quel qu'il soit. J'obéirais avec joie à l'ordre d'aller au centre de l'enfer et d'y demeurer éternellement. Je ne veux pas dire, bien entendu, que j'ai une préférence pour des ordres de ce genre. Je n'ai pas cette perversité. ”[12]

        Simone Weil s'explique. C'est une image pour confier comment son obéissance à Dieu est une confiance aveugle et sans limite. Elle ne conçoit qu'une manière d'engager une action. Il ne peut être question de programmation rationnelle, de réflexion ou de tentative hasardeuse. Pour qui ne peut qu'obéir, il faut un ordre précis et savoir ce qui est attendu, ce à quoi on est appelé. Elle parlera très explicitement de vocation. (Elle utilise ce mot dans un sens très proche de celui de l'église catholique qui nomme la pénurie des prêtres, une crise des vocations. Si ce n'était pas si paradoxal pour quelqu'un qui n'a pas voulu entrer dans l'église, on pourrait dire que Simone Weil qui s'est, dès l'enfance, sentie, tout naturellement, chrétienne, a toujours eu la "vocation" surtout si on pense aux trois vœux prononcés par ceux qui se consacrent au service apostolique : vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance auxquels elle a été très spontanément fidèle. Faisant allusion à cette sorte de vœux officiels, elle les déclarera utiles que s'ils répondent vraiment à un appel et ne procèdent pas d'une résolution. De façon symptomatique, elle choisit le vœu d'obéissance pour l'assimiler au trivial "voilà, voilà "du domestique que son maître a sonné) .

        Poussée intérieurement par une impulsion qui s'impose à elle sans ambiguïté, elle affirme, pour sa part, n'avoir jamais eu à choisir.

        Pour illustrer ce comportement, on trouve de nombreux exemples dans ses confidences au Père Perrin dont les formulations sont très significatives.

        “ il me semble que quelque chose me dit de partir…”(aux USA)[13]

        “ quelque chose de plus fort que moi, m'a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux. ”[14]

        “ je n'avais pas lu de mystique parce que je n'avais rien senti qui m'ordonnât de le faire. Dans les lectures aussi je me suis toujours efforcée de pratiquer l'obéissance. ”[15].

        Parlant de ses expériences de récitation du Pater jusqu'à l'obtention d'une parfaite attention, elle ajoute “ mais je ne le fais que si le désir me pousse. ”[16].

        Concernant son refus d'entrer dans l'église, là encore elle s'abandonne totalement à ce qu'elle sent :

        “ Je n'ai jamais eu même une fois, même une seconde la sensation que Dieu me veut dans l'église. Je n'ai jamais eu même une fois une sensation d'incertitude."[17].

       Simone Weil croit en l'inspiration, elle se fie complètement à ce qu'elle sent, ne mettant jamais en doute que ce ne soit sur elle la volonté de Dieu, ce qui lui donne une force inébranlable.

       Aussi bien, sa passion de l'obéissance ne peut être comprise comme une soumission à une quelconque autorité extérieure. Simone Weil n'a jamais eu à hésiter. Elle a toujours su ce qui était exigé d'elle. Elle n'a jamais eu à chercher Dieu, ni ce qu'elle devait faire, sa vocation lui a, depuis toujours, tout rendu obligatoire. Elle n'a eu qu'à obéir. Sa seule préoccupation est que cette obéissance soit la plus parfaite possible et sa terreur n'est que de désobéir.

        S'efforçant de rendre compte de sa vocation, elle révèle que celle-ci se traduit par des impulsions et “ […] ne pas suivre une telle impulsion, quand elle surgissait, même si elle ordonnait des impossibilités me paraissait le plus grand des malheurs. C'est ainsi que je concevais l'obéissance [...]. La plus belle vie possible m'a toujours paru être celle où tout est déterminé soit par la contrainte des circonstances soit par de telles impulsions et où il n'y a jamais place pour aucun choix. ”[18]

       Ceci conduit à une incontestable difficulté. On sait combien Simone Weil insiste, de façon radicale et maintes fois réitérée, sur le règne absolu de la nécessité, et la rigoureuse absence d'intervention de Dieu dans notre monde et comment elle malmène une soi-disant Providence. Mais si, comme elle le croit, la présence de Dieu n'est ici-bas que pure absence, se lève l'énigme de la transmission de la volonté divine. Car pour lui obéir si parfaitement, encore faut-il qu'elle se fasse connaître !

       Se sentir irrésistiblement poussé par l'obéissance, exige que soit au moins su ce à quoi on est poussé ! Désirer “lui obéir plus que toute autre chose, avec un désir plus fort que la faim, la soif, la flamme charnelle ou le besoin d'un répit au milieu d'une torture physique ”[19] soit ! mais obéir à quoi ?

       Simone Weil reconnaît la nécessité pour obéir de recevoir un ordre. Elle sait l'importance considérable de l'ordre reçu et donne l'exemple de ce soldat en campagne racontant que, si courageux qu'il fût, il lui eût été impossible d'aller au-devant d'un danger volontairement et sans ordres, ce qu'elle commentera ainsi :

       “ Un ordre est un stimulant d'une efficacité incroyable. Il enferme lui-même, dans certaines circonstances, l'énergie indispensable à l'action qu'il indique. ”[20]

       (On sait que cela vaut aussi pour justifier les plus grands crimes que d'avoir été exécutés pour obéir aux ordres).

       Aussi comment être sûr que c'est bien à Dieu qu'on obéit et comment fait-il connaître sa volonté ?

       Simone Weil confiera avoir reçu les ordres de Dieu dès l'adolescence alors qu'elle était encore athée. Elle a toujours déclaré que c'est Dieu qui cherche l'homme et non l'inverse. Et Dieu fait connaître sa volonté en communiquant une inspiration. Que l'on puisse se tromper sur la volonté de Dieu et la mal interpréter, elle n'en est aucunement troublée. Seule compte l'intention d'obéir. Dieu en somme veut seulement que “ nous exécutions tout ce que nous croyons conforme à sa volonté ”[21]

       Ainsi saint François croyait avoir reçu l'ordre d'apporter des pierres à saint Damien. Tant que durait cette illusion, François ne pouvait que se conformer à la volonté de Dieu.

       De toute façon, rien n'échappe à la volonté divine. L'univers entier n'est qu'une masse compacte d'obéissance. Pour l'homme cependant, le consentement change tout. Seule vaut l'intention sincère d'obéir. Et toute fantaisie ne pourra être tenue pour une inspiration divine, puisqu'il faut vraiment croire qu'elle est voulue par Dieu.

       Il est significatif que Simone Weil, si opposée aux miracles, certaine que Dieu ne modifie pas le cours des choses, parle cependant de prodige pour désigner cette communication d'une volonté explicite de Dieu. Elle s'étonne :

       “ Comment est-il possible que surgisse dans une âme humaine le sentiment que Dieu veut telle chose particulière ? C'est un prodige aussi miraculeux que l'Incarnation. ”[22]

       De plus, ce premier prodige se redouble en se manifestant aux regards des autres car

       “ les actes et les paroles produites par une inspiration de ce genre possèdent un rayonnement qui porte les cœurs les plus terrestres à les aimer”([23]

       Combien de fois Simone Weil voudra confier ses écrits parce qu'ils contenaient des idées qui ne lui appartenaient pas en propre, qui s'étaient déposées en elle malgré son indignité et qu'elle se devait de préserver ! Être inspiré, c'est recevoir des idées venues d'une autre source.

       “Il y a des pensées auxquelles il convient d'être envoyées par inspiration, d'autres auxquelles il convient mieux d'être envoyées par l'intermédiaire d'une créature, et Dieu se sert de l'une et de l'autre voie avec ses amis. ”[24].

       A l'appui d'une telle conception, elle distinguera parmi ceux qui obéissent aux ordres, une catégorie bien à part : “Il y a, dit-elle, ceux qui obéissent à un ordre direct et particulier venu de Dieu. ”[25]Elle ne met pas un instant en doute l'existence de ce genre de situation supposant même que ce puisse être à l'insu de ceux-là qui reçoivent un ordre de cette nature alors qu'ils peuvent bien s'imaginer ne pas croire en Dieu.

       Pour Simone Weil, c'est encore une fois relativiser ce qu'il en est du domaine psychologique pour mettre en valeur le comportement.

       Le seul critère d'une inspiration authentique n'est-il pas d'entraîner l'être tout entier, engageant immédiatement une participation physique. “ toute inspiration réelle passe par les muscles et sort par les actions. ”[26]“ Un mobile n'est vraiment réel dans l'âme que lorsqu'il a provoqué une action exécutée par le corps. ”[27]

       Il est vrai que l'inspiration, à laquelle Simone Weil obéira, mettra toujours son corps en situation de douloureuse servilité. Tout ce qu'elle entreprendra en témoigne.

       Il y a donc concernant cette passion de l'obéissance, une folle assurance, une inébranlable certitude. Simone Weil ira jusqu'à admettre faire tout, toute seule, dans une complète autarcie puisqu'elle se situe exclusivement dans l'ordre du désir. Peu importe au fond ce qui est commandé, ce qui est nécessaire et suffisant, c'est ce désir lui-même d'obéir à Dieu, un désir inconditionné qu'il convient de diriger vers Dieu, l'être inconditionné. On peut tout à fait ignorer ce que Dieu commandera demain. L'essentiel est de désirer obéir, à tel point qu'elle peut déclarer :

“ quand même absolument rien de réel ne correspondrait à ce mot Dieu, mais seulement des illusions puériles, en admettant qu'il en soit ainsi, même dans ce cas, j'aime mieux exécuter ce qui me semble être ordonné par Dieu quand même il en résulterait les plus affreux malheurs que d'accomplir n'importe quoi d'autre. Seul un fou peut penser ainsi. ”[28]

       Si Dieu est le seul bien digne d'être désiré, compte seulement ce désir de l'unique vrai bien. Il suffit. C'est un désir qui s'autosatisfait. Il est tel qu'il s'identifie à son objet puisque le désir est inséparable de ce qu'il désire. Là, désir et possession ne diffèrent pas. “ Si je désire seulement le bien, en désirant le bien, je suis comblée. ”[29] Cette conviction est si forte qu'elle lui permet ce type d'affirmation intolérable. L'enjeu est tel qu'en comparaison, tout, absolument tout, peut être supporté.

        Elle osera écrire :

        “ Pour le privilège de me trouver avant de mourir dans un état parfaitement semblable à celui du Christ, quand, étant sur la croix, il disait : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? "pour ce privilège, je renoncerais volontiers à tout ce qu'on nomme le Paradis. Car tout son désir était entièrement dirigé vers Dieu, et dès lors il possédait parfaitement Dieu. Il souffrait une souffrance presque infernale, mais qu'importe ce détail ? ”[30]

        (Ne peut-on supposer que dans l'abandon total et la complète détresse de l'agonie d'Ashford, ce désir de Simone Weil fut exaucé ? )

        Simone Weil encourt en toute sécurité le risque de ne pouvoir être comprise, voire même de ne pas être entendue, sans provoquer l'indignation. Mais elle quitte délibérément le plan humain, trop humain pour se situer au niveau surnaturel bousculant raison et sensibilité, révoquant ces notions si terrestres en somme que sont l'enfer et le paradis.

       Les Anciens, les Stoïciens surtout, avaient déjà le secret de ces formules suffocantes quand ils disaient le sage heureux même dans le taureau de Phalaris, ce monstrueux supplice où brûlaient vifs dans un taureau de bronze les condamnés par ce tyran.

       Pour atteindre cet état de pure sérénité, Simone Weil préconise la méthode d'une parfaite obéissance à brandir comme une épée pour couper, avec elle, tous les autres désirs. Il ne s'agit pas d'anesthésie ni d'insensibilité, l'âme doit être susceptible d'éprouver toutes les douleurs et les joies. Mais c'est une si entière absorption de l'âme occupée en son centre par le désir de pure obéissance que les besoins les plus naturels, les désirs les plus élémentaires sont évacués à la périphérie comme d'insignifiantes frivolités.

       Ces paroles d'une telle outrance ont pour but d'être d'une grande efficacité spirituelle. Elles encouragent une concentration intense sur le désir exclusif de l'obéissance à Dieu où tout le reste ne nous regarde plus.

       Dans cette méditation sur la passion de l'obéissance, surgit sans cesse la figure de l'esclave dans son rapport au maître.

       Le maître romain hante Simone Weil. Il peut tout exiger de son esclave, complètement aliéné à sa volonté. Or, de tout son être, S. Weil aspire à une obéissance de ce genre, pour Dieu.

       Aussi se bat-elle avec violence pour supprimer cette tentation perverse parfois perceptible dans le christianisme de l'église "romaine" justement, qui conçoit le Dieu d'Amour chrétien sur le modèle du maître romain. Car, entre le propriétaire romain qui a pouvoir de vie et de mort sur ses esclaves et le Dieu chrétien compris comme le Dieu tout-puissant, maître de l'univers et de ses créatures, le rapprochement est possible.

       Simone Weil s'emploie à détruire cette fausse conception d'un Dieu esclavagiste, à soigneusement distinguer entre la nécessité implacable qui ordonne le monde et le Bien.

       Dans le monde surnaturel chrétien, les rôles de maître et d'esclave s'échangent constamment. Dieu est désiré comme maître absolu parce qu'il est l'esclave absolu. Simone Weil meurt de désir d'être l'esclave de cet esclave dans un échange d'amour fou. Car Dieu ne s'est pas fait esclave dans le Christ crucifié à un seul moment fixé historiquement, Il est esclave depuis le commencement du monde.

       “ Déjà comme créateur Dieu se vide de sa divinité. Il prend la forme d'un esclave. Il se soumet à la nécessité. Il s'abaisse. ”[31]

       Dieu se soumet à la nécessité et en même temps cette nécessité implacable, cette souveraine qui nous tyrannise et nous mène à coups de fouet, est l'esclave docile, obéissante. La matière inerte dans son entière passivité est le modèle de l'obéissance parfaite. Simone Weil envie cette inertie des choses qui les fait totalement poreuses à l'amour divin.

       “Cette obéissance des choses est pour nous, par rapport à Dieu, ce qu'est la transparence d'une vitre par rapport à la lumière. Dès que nous sentons cette obéissance de tout notre être, nous voyons Dieu. 32]

       Comprenons par ce désir d'être aussi obéissante à Dieu que peut l'être la matière, qu'il ne s'agit plus d'une attitude particulière, fût-elle de consentement, mais d'un mode d'existence, d'un être-obéissance sans effort, sans même en être conscient, sans plus aucun retour sur soi ni souci de son propre sort, puisque complètement évacuée de soi-même, devenue rien d'autre que collée, identifiée à l'autre et à sa volonté, à la volonté de Dieu, s'étant entièrement défaite de la sienne.

       Pour le Dieu d'Amour, monte en l'être humain un désir éperdu qui lui réponde et suscite un total abandon. L'esclave chrétien est volontaire, il consent à tout, dans une confiance sans faille avec une obéissance passionnée. Son maître n'est plus le même. Et, il lui inspire un consentement qui le dépersonnalise, l'évacue de lui-même pour fusionner avec lui. Mais ce maître tant aimé est le plus souvent absent. L'amour se fait attente, suscitant une attitude désintéressée, voire absurde, de complète absorption. L'esclave ne fait plus rien d'autre que de se consacrer à cette attente que rien ni personne ne peut distraire.

       Le seul bien que pouvait se proposer l'esclave romain était de se maintenir en vie, il n'avait d'autre but que de garder son existence. L'esclave chrétien ne vit que par et pour son maître, dans l'oubli total de sa propre existence.

       Quand un esclave obéit à son maître, il ne devient pas pour autant semblable à lui, au contraire, plus il obéit, plus il est soumis. Mais obéir à Dieu parfaitement rend semblable à lui. L'esclave romain, pauvre chose insignifiante n'est rien. L'esclave chrétien disparaît dans une fusion identificatrice avec le maître. Le chrétien n'a pas d'autre moyen à sa disposition que d'exécuter lui aussi les ordres, c'est-à-dire de remplir les tâches qui lui son dévolues. Mais, à ces devoirs obligatoires, il ajoute une folle gratuité en se mettant en constante attente de la seule présence du maître. Simone Weil évoque plusieurs fois le même texte évangélique.

       “L'homme ne peut se dispenser des actes prescrits, mais ce n'est pas pour autant qu'il agit qu'il est susceptible d'être aimé par Dieu. “Qui de vous, ayant un esclave qui laboure ou garde les bêtes, quand il revient des champs lui dira : "Viens vite et étends-toi pour manger"? Ne dira-t-il pas : "Prépare mon repas, ceins-toi, sers-moi à manger et à boire, et après cela tu mangeras et tu boiras toi-même"? Et aura-t-il aucune gratitude pour l'esclave parce qu'il a exécuté ses ordres ? De même vous, quand vous aurez fait tout ce qui vous est prescrit, dites : "Nous sommes des esclaves sans valeur ; ce à quoi nous étions obligés, nous l'avons fait." (Luc, 17, 7)

       L'esclave qui reçoit l'amour, la gratitude et jusqu'au service de son maître n'est pas celui qui laboure et fait la moisson. C'en est un autre.

       Non pas qu'il y ait à choisir entre deux manières de servir Dieu. Ces deux esclaves représentent la même âme sous deux relations différentes, ou encore deux parties inséparables de la même âme.

       L'esclave qui sera aimé est celui qui se tient debout et immobile près de la porte, en état de veille, d'attente, d'attention, de désir, pour ouvrir dès qu'il entendra frapper. ”[33].

       On assiste au dédoublement de la figure de l'esclave qui se scinde entre celle de l'esclave totalement aliéné au maître, la mort dans l'âme et le corps complètement instrumentalisé, et celle de l'esclave dont l'âme, devenue pur désir pour un Dieu d'Amour, consume le corps immobilisé.

       Dans les deux situations, l'être humain disparaît, réduit à l'état de chose inerte ou restituant à Dieu ce que son existence lui dérobe par un total anéantissement en lui, dans un désir d'amour si absolu qu'il en omet d'être quoi que ce soit d'autre. Rien ne subsiste d'un moi dépersonnalisé, décréé, devenu point d'intersection entre la nature et Dieu.

       L'attente seule fait que le maître révélera son amour pour son esclave en se faisant l'esclave de son esclave. Il n'y a plus ni maître ni esclave mais une réciprocité dans l'amour.

       L'amour infini de Dieu et le malheur total des hommes s'unissent sur la croix du Christ. C'est pour Simone Weil la seule réponse apaisante. Mais elle ne peut se contenter de comprendre, il lui faut en quelque sorte expérimenter physiquement. C'est ainsi que l'imitation du Christ la pousse irrésistiblement à faire l'épreuve de l'amour de Dieu au sein des plus fortes souffrances. Elle a confié que les quelques ineffables rencontres mystiques dont elle a pu être exceptionnellement gratifiée se sont produites à des moments d'intenses souffrances physiques.

       La mystique extrémiste de Simone Weil, seule peut-être à hauteur des événements sidérants de notre temps, met en scène cette figure de l'esclave que de nouvelles manières d'aliéner les êtres humains les plus faibles réactualisent affreusement.

       Par sa passion de l'obéissance, Simone oppose à l'absence totale de liberté de l'esclave romain, l'esclave chrétien qui, par son consentement, rend sa liberté identique à la nécessité et inversement. Et, si la matière est le modèle de l'obéissance absolue à Dieu, le désir se lève en elle, forcément satisfait, de devenir esclave de l'amour du maître pour l'esclave.

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble.

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans les Cahiers Simone Weil de décembre 2003

 

[1] Gilles Deleuze-Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? Paris, Minuit,1991, pp. 62-63.

[2] OC I p. 90.

[3] Id. , p. 141.

[4] CS, p. 132.

[5] Id. ,. 279.

[6] AD, p. 154. Remarquons que S. Weil ne fera que très peu d'allusion spécifique à l'esclavage des Noirs. On sait qu'elle a recopié bien des chants nègres et qu'à New York elle choisira l'église fréquentée par les Noirs, stupéfiant son amie S. Deitz par son implication physique aux chants et aux balancements rythmés. Cette amie était convaincue qu'en restant à New York, elle se serait complètement intégrée à ce milieu.

[7] E, p. 24.

[8] Ibid.

[9] PSO, p. 80.

[10] OC II, 2, p.160.

[11] AD, p. 62.

[12] Id. , p. 81.

[13] AD, p. 65.

[14] Id. , p. 75.

[15] Id. , p. 76.

[16] Id. , p. 79.

[17] Id. , p. 81.

[18] Id. , pp. 71-72.

[19] CS, p. 85.

[20] E, p. 257.

[21] CS, p. 102.

[22] Ibid.

[23] Id. p. 103.

[24] AD, p.100.

[25] E, p. 258.

[26] Id. , p. 251.

[27] Id. , p. 256

[28] CS, p.101.

[29] Id. , p. 110.

[30] Id. , p. 109.

[31] AD, p. 111.

[32] PSO, p. 99

[33] AD, p. 144.