Simone Weil et la lecture non-sacrificielle de la Bible

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Le sacrifice est au cœur même du christianisme. L’étymologie du mot l’installe incontestablement dans le domaine religieux puisqu’il s’agit de « faire du sacré ». Il est en même temps indissociable d’une violence exercée sur une victime, fût-ce soi-même. Le sacrifice suggère des privations, des offrandes, des immolations. Et s’il est toujours lié à une forme de violence, c’est une violence faite pour Dieu, pour un Dieu qui, de quelque façon qu’on l’interprète, exige ou du moins accepte des sacrifices, et se trouve ainsi compromis avec la violence.

        Le sacrifice pose le problème de la violence religieuse.

        Or, à notre époque de désacralisation galopante et donc de déchristianisation accélérée, la violence liée à une conception de la divinité est devenue absolument insupportable, capable du fanatisme terroriste le plus extrême.

        Et la compromission du religieux chrétien avec la violence s’est plusieurs manifestée dans l’histoire de façon spectaculaire et on ne manque pas de rappeler l’inquisition, les Croisades, les guerres de religion, les persécutions. Ainsi la religion chrétienne prétendue religion d’amour, non seulement pactiserait avec la violence, mais la déchaînerait ne trouvant rien de mieux pour mettre fin aux tumultes qu’une solution finale, apocalyptique, déclenchée par un Dieu que les exactions humaines auront enfin poussé à bout.

        Notre propos est d’interroger l’énigme du sacrifice au sein du christianisme en étudiant la position de trois interprètes contemporains. Nous confronterons les conceptions de Simone Weil aux interprétations plus récentes de René Girard et Marie Balmary.

        Sans formation ni connaissance théologique spécialisée, ces exégètes audacieux des écritures judéochrétiennes, armés d’une totale liberté de penser, ont l’ambition de restituer un christianisme authentique que des siècles d’erreur et d’incompréhension ont déformé et de faire entendre le véritable message chrétien débarrassé des contresens qui l’ont vicié.

        Simone Weil développe abondamment de nombreux écrits sur sa conception du christianisme et son idée de Dieu dans le tome premier des Ecrits de Marseille, tout en étant attentive aux grands textes spirituels grecs ou sanscrits qu’elle traduit, interprète et dont le tome 2 des Ecrits de Marseille fait le recensement.

        Les travaux de René Girard renouvellent profondément l’approche des textes bibliques et dans le sillage qu’il a tracé, les recherches de Marie Balmary sur les Ecritures contribuent à modifier de façon significative la compréhension que nous en avions.

        Tous trois alimentent leur vie spirituelle en lisant et interprétant des textes sources. Simone Weil donne l’exemple par ses recherches sur des textes grecs qu’elle éclaire de lumière chrétienne en précisant : « Aujourd’hui on ne peut apercevoir quelque chose de la pensée pythagoricienne qu’en exerçant une sorte de divination et on ne peut exercer une telle divination que de l’intérieur, c’est-à-dire si on a vraiment puisé de la vie spirituelle dans les textes qu’on étudie. » (EM 2 p. 245-246)

        Cette divination, à leur tour, René Girard et Marie Balmary l’exerceront sur les textes bibliques et dans leur interprétation nouvelle, René Girard et Marie Balmary affrontent la notion de sacrifice pour la réexaminer et la réévaluer. Etant donné la portée considérable du changement radical que cela entraîne dans la compréhension de cette énigme, il devenait important de confronter la conception weilienne du Dieu chrétien avec cette interprétation révolutionnaire d’autant qu’elles apparaissent antithétiques.

        Comment ces trois interprètes contemporains, tout aussi audacieux dans leur complète liberté de penser, tous trois porteurs de la même conviction que le christianisme est la religion du pur amour, pourraient-ils entendre si différemment le même message ?

        Pour ce qui concerne l’audace de la remise en question de tradition millénaire, c’est sans conteste Simone Weil qui a commencé. D’abord en refusant les trois quarts des textes de l’Ancien Testament comme indignes d’une religion d’amour évangélique. C’était, à l’évidence très courageux de défendre pied à pied des idées si peu orthodoxes qu’elles allaient compromettre jusqu’au bout l’appartenance qu’elle désirait à la communauté catholique sans parler des contrariétés provoquées dans la communauté juive.

        Et non contente de récuser le Dieu vétérotestamentaire qu’elle interprète de telle façon qu’elle se le rend inacceptable, elle ose s’en prendre à un des récits les plus connus de la Bible, celui des trois fils de Noé, pour en renverser complètement l’interprétation traditionnelle et le réinterpréter carrément à l’opposé, ce qui soulèvera une intense polémique. Cham, le maudit devient en vérité l’élu porteur du vrai message divin tandis que les deux autres frères habituellement cités en exemple pour leur attitude de respect devant la nudité de leur père sont présentés comme ceux, fermés à toute spiritualité, n’ont rien compris. N’est-ce- pas dénoncer une fausse interprétation transmise depuis des siècles ?

        Demandons-nous si, en rejetant violemment les textes de l’Ancien testament jugés incompatibles avec le Dieu d’amour chrétien, elle n’ouvrait pas la voie à ceux qui précisément vont travailler à leur donner de tout autres significations, susceptibles de beaucoup mieux lui convenir ? Car son rejet d’une grande partie des textes de l’ancien testament est manifestement une allergie à la violence du Dieu des armées et un refus de cautionner des attitudes choquantes pour nos esprits modernes. C’est ainsi qu’elle s’en prend au père exemplaire des croyants, Abraham, qu’elle osera qualifier de lâche quand il prostitue sa femme pour obtenir les faveurs de Pharaon.

        Les choses cependant se compliquent parce qu’en ce qui concerne la notion centrale du sacrifice, non seulement Simone Weil ne la critique pas mais en fait un usage fréquent et dans l’acception de la plus pure tradition. En témoigne cette citation où, par exception, elle se réfère à la fois aux deux testaments et à l’église catholique quand elle dit que Noé a reçu une révélation, l’arc-en- ciel étant la preuve de son pacte avec Dieu. Elle l’exprime alors en ces termes : « Cette révélation a un rapport avec la notion de sacrifice. C’est en respirant l’odeur du sacrifice de Noé que Dieu résolut qu’il n’aurait plus jamais la pensée de détruire l’humanité. Ce sacrifice fut rédempteur. On pourrait presque croire qu’il s’agit du sacrifice du Christ pressenti. Les chrétiens appellent sacrifice la messe qui répète tous les jours de la Passion. » (EM 1 p. 384) Ainsi, non seulement elle adopte le sens reçu traditionnellement mais par sa théologie personnelle, elle va lui donner plus d’extension encore en fonction de l’interprétation singulière qu’elle se fait de la Création. « Notre être même, à chaque instant, a pour étoffe, pour substance, l’amour que Dieu nous porte. L’amour créateur de Dieu qui nous tient dans l’existence n’est pas seulement surabondance de générosité. Il est aussi renoncement, sacrifice. Ce n’est pas seulement la Passion, c’est la Création elle-même qui est renoncement et sacrifice de la part de Dieu. » (EM 1 p. 272-273)

        La notion de sacrifice est tellement indispensable à Simone Weil qu’elle va en faire le critère de la vraie religion. « La vraie religion, la religion d’amour est celle justement où Dieu est victime en même temps que maître tout-puissant. (LR 2 p. 49)

        Si toute l’œuvre de René Girard dénonce une interprétation faussée des textes bibliques par un recours permanent à l’idée de sacrifice, Simone Weil ne pourrait-elle être de ceux qui empêchent de « se défaire des restes de mentalité sacrificielle qui salissent et obscurcissent inévitablement les recoins de notre cerveau » et ne permettent pas de « comprendre que la mort de Jésus a des raisons qui n’ont rien à voir avec le sacrifice ? » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978, p. 229)

        Pour rendre compte de cette vigoureuse mise en cause de la mentalité sacrificielle qui tout au long des siècles a imposé une lecture déformée, erronée des textes bibliques, il nous faut expliciter comment René Girard a pu progressivement déchiffrer l’énigme du sacrifice.

        Une découverte décisive faite au tout début de ses recherches va lui fournir une sorte de clé magique, de pierre philosophale capable d’éclairer, de façon très convaincante, le fonctionnement du psychisme humain et en conséquence celui des sociétés humaines. Il met au jour les causes profondes de la violence au sein des relations humaines. On passe de la psychologie à l’anthropologie et à la sociologie. Le point de départ en est la révélation que tout désir est mimétique, qu’il imite, copie un autre désir, le désir d’un autre. Ce que nous ressentons comme nous appartenant en propre au plus intime de nous-mêmes, ne s’est éveillé que sous l’influence d’un modèle nous indiquant l’objet à désirer. Et ce modèle désigne ce qui est à désirer en le désirant lui-même. C’est ainsi que le modèle est en même temps rival et qu’il y en a désormais au moins deux qui veulent la même chose. Qui plus est, le plus passionnant de l’affaire, c’est que, bien vite, ce n’est plus tellement d’obtenir l’objet désiré que de l’emporter sur son rival.

        Cette découverte fait de tout homme un animal potentiellement violent. La violence est donc au centre de toutes les relations humaines. Et les rivalités d’abord fratricides, sont de proche en proche, tribales, sociétales, internationales.

        Pour ne pas disparaître complètement, les communautés humaines, les sociétés primitives ont du trouver assez tôt une parade efficace. Elles ont fait fonctionner un mécanisme régulateur qui permettait de faire cesser les crises graves et de rétablir l’ordre social. Ce mécanisme est celui du bouc émissaire. Or la condition d’efficacité de ce mécanisme est d’être automatique, aveugle, de reposer sur une méconnaissance, une erreur indispensable et fatale. L’illusion consiste à croire que la mise à mort de la victime qui va effectivement ramener la paix sociale était parfaitement justifiée, qu’elle était coupable et responsable du désordre. Preuve en est que sa mort apaise les tensions et se révèle immensément bénéfique. Du coup, la victime, d’abord forcément coupable, devient avec le temps, l’être qui a été bienfaisant pour la communauté qui, par reconnaissance, va la déifier, en faire une divinité révérée. René Girard tient là une explication scientifique de la machine à faire des dieux qu’il va développer dans toute son œuvre. Dans le monde humain, la violence est fondatrice. A la base de toute société, il y a un meurtre fondateur, un meurtre originaire qui s’est cru justifié mais qui fut recouvert, tenu secret et la victime transfigurée en héros tutélaire. Mythes, tragédies racontent de façon imagée, métaphorique les origines violentes des sociétés.

        On peut dire, en simplifiant beaucoup que pour R. Girard, toute société est fondée sur le sacrifice compris comme la mise à mort d’une victime que les sociétés primitives désignaient comme coupable et responsable du désordre. Et le sacrifice a ainsi rétabli la paix sociale jusqu’au jour où la Bible, judaïsme et christianisme, ancien et nouveau testament, a révélé que la victime sacrifiée l’était très injustement car elle n’était pas le moins du monde coupable, faussement accusée de tous les maux, complètement innocente, pur jouet du destin.

        Seulement cette élucidation a eu pour conséquence d’empêcher le déclenchement du mécanisme régulateur qui ne peut fonctionner que dans la méconnaissance. Que la victime ne soit plus crue unanimement coupable et le mécanisme est enrayé.

        Déjà partiellement mise à jour dans l’Ancien Testament et exposée en pleine clarté dans les évangiles par l’enseignement de Jésus-Christ, la violence du sacrifice est désormais dénoncée. Et pour R. Girard, le christianisme est sans équivoque l’injonction à une suppression radicale du sacrifice et à une totale non-violence.

        Cependant cette interprétation du message christique, venu en vérité révéler la solution pour le salut de l’humanité a été incompris, interprété selon les codes archaïques alors qu’il était porteur d’un changement complet d’attitude de l’esprit, de l’âme et du corps. Seuls les saints et les grands mystiques ont perçu le sens véritable du message ; dans la communauté croyante, le plus grand nombre continue l’interprétation sacrificielle des écritures judéochrétiennes.

        Pour René Girard, rien n’est plus urgent que de rétablir le message authentique et de rectifier ces contresens mortifères parce que le déchaînement de la violence est désormais sans limite et que le sort de l’humanité est compté. Il est indispensable de comprendre que l’apocalypse est une affaire exclusivement humaine alors même que Dieu ne s’est incarné dans le Christ que pour lui indiquer la voie, la vérité, la vie. Tout est dit dans ce texte de l’évangile de Matthieu : « Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant, au contraire si quelqu’un te donne un soufflet sur la joue droite, tends-lui l’autre ; veut-il te faire un procès et te prendre ta tunique, laisse-lui ton manteau. » (Mt, 5, 44-45)

        Absolument rien dans les Evangiles ne permet d’imputer à Dieu une conception vengeresse et rétributive alors même qu’il en reste quelques traces dans l’Ancien Testament. La mentalité sacrificielle nous fait méconnaître le vrai sens des textes bibliques et fait obstacle à la révélation de ce que Dieu est. « Pour une lecture sacrificielle, il faut postuler une entente secrète entre Père et Fils où le Père demande à son Fils de se sacrifier pour des raisons obscures et le Fils obéirait à cette injonction digne des dieux aztèques ! Or ce pacte incroyable est à l’évidence contredit par l’Evangile de saint Jean (Jn 15, 15) : « je ne vous appelle plus serviteurs mais amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. ». Ce refus d’une lecture, somme toute scandaleuse ne peut manquer de faire par anticipation allusion au démantèlement que Marie Balmary va faire subir elle, au sacrifice d’Abraham, compris lui aussi à la manière sacrificielle qu’on peut comparer à un ogre prêt à égorger et à faire rôtir son enfant. Remarquons que, dans les deux cas, c’est la figure d’un Père tout-puissant qui est remise en cause pour éliminer de Dieu la moindre trace de violence. Une violence qui n’a jamais autant menacé de faire disparaître l’humanité puisqu’elle en a maintenant les possibilités techniques. Cette situation de fin des temps à laquelle sont sensibles tant de penseurs contemporains réactive aujourd’hui l’appel à l’amour des uns les autres, à l’heure de la mondialisation, sans aucune discrimination.

        A l’effort vigoureux de René Girard pour une nouvelle approche des textes bibliques enfin débarrassés de leur séculaire lecture sacrificielle, Marie Balmary va ajouter une contribution majeure. Tout d’abord, attardons-nous un instant sur ce qui apparente si fortement M. Balmary à Simone Weil alors même que leur lecture peut être si dissemblable. Il serait passionnant de penser que les interprétations que Marie Balmary élabore concernant des textes essentiels de l’Ancien Testament, auraient convenu à S. Weil jusqu’à, peut-être, la faire changer de perspective. Toutes deux ont une grande parenté dans la méthode d’interprétation. Elles ont une même façon de se colleter avec les textes jusqu’à faire exhumer leur sens enfoui depuis l’origine, en le pressurant de toutes parts après avoir soigneusement dégagé le mot à mot dans la langue d’origine. Mais ce que Simone Weil fait avec les textes grecs et sanscrits, elle ne le fait nullement avec l’hébreu auquel elle ne touche pas, langue que précisément Marie Balmary interroge.Et puis, Simone Weil contemple à l’infini les mots jusqu’à ce que lève enfin leur sens comme une lumière, une illumination. Marie Balmary, elle, les mots, elle les écoute, elle les entend, comme, psychanalyste, elle écoute et entend ses patients. De plus, Simone Weil est très solitaire dans son travail d’interprétation alors que Marie Balmary insiste sur la nécessaire conjonction des esprits méditants et la fécondité irremplaçable du travail en équipe.

        Toutes deux aussi désireuses de lumière et de sens apportent un grand faisceau de lumière ouvrant l’horizon des grandes spiritualités, faisant lever ce que Marie Balmary nomme joliment « des points de joie » qui, à certains moments, surgissent dans tout travail d’interprétation. Elles ont en commun de rechercher ce qu’il en est de Dieu, ce que l’on peut en savoir par les textes de référence et plus particulièrement ce qu’il en est de son amour pour les hommes.

        Toutes les deux sont rebelles au sens imposé depuis des siècles, et font preuve d’une audace inouïe pour recommencer, reconsidérer les traductions reçues et proposer des interprétations radicalement nouvelles en toute indépendance et liberté d’esprit.

        Voyons comment M. Balmary poursuit ce travail de réinterprétation de textes essentiels de l’Ancien Testament par une lecture non-sacrificielle. Nous retiendrons un des plus stupéfiants parce qu’elle remet en question le plus célèbre des sacrifices où Dieu soit nommément impliqué.

        Dans son livre Le moine et la psychanalyste, une psychanalyste, porte-parole de l’auteur, s’entretient avec le moine Jacques Lacan, frère du célèbre psychanalyste. Elle lui fait part de la réaction de stupeur d’un ami agnostique au récit du sacrifice d’Abraham, horrifié par le succès qu’il a rencontré. Un être humain jusque là pacifique devient apte à tuer son enfant. Or dans nos cultures, Abraham n’est-il pas considéré comme le croyant exemplaire ? comme si cet épisode ne fournissait pas le modèle originel à toutes les dérives fanatiques, à tous les intégrismes. Si son fils, son bien le plus précieux a pu être l’objet du sacrifice, tout, un jour, pourra l’être. Et si ce Dieu n’était pas complètement sadique parce qu’il savait d’avance qu’il ne laisserait pas «  la soumission aller jusqu’au meurtre, alors c’est un roi de la manipulation » (p. 155)

        Nous pouvons observer la constante évolution des esprits et des psychologies en notant le nombre d’ouvrages qui se proposent de cerner au plus près la mentalité des sacrificateurs pour comprendre comment des individus non seulement ordinaires mais attachants, qu’on a pu apprécier dans de nombreuses circonstances jusqu’à les aimer, ont pu devenir ces monstres responsables de tant d’horreurs programmées. (cf tout récemment le livre de Bizot, le silence du bourreau, Flammarion)

        Notre époque est devenue hypersensible aux transformations d’hommes ordinaires devenus monstrueux par obéissance aux ordres déments de leur hiérarchie. Le Dieu chrétien pourrait-il être compris comme un de ces donneurs d’ordres, alors qu’Il a lui-même enjoint à l’homme de ne pas tuer.

        Qu’il ait arrêté in extremis le geste du bras d’Abraham tendu au-dessus de son fils avec son couteau, ne peut aucunement suffire à le réhabiliter et à le dédouaner de l’ordre fou qu’il a donné.

        C’est alors que Marie Balmary reprenant mot à mot l’étude de ce récit biblique mais en hébreu cette fois découvre que Dieu n’a jamais ordonné un tel geste, que la dérive est dans les esprits qui ont traduit et interprété le texte original et que, comme les vignerons homicides analysés par René Girard, ils ne comprennent ce qui leur est dit qu’à travers le prisme déformant de leur propre état d’esprit. Les textes sont reçus selon la composante psychique de celui qui les interprète.

        Marie Balmary va consacrer de nombreuses analyses pour rétablir le sens de ce sacrifice « interdit ». Ce n’est pas Dieu qui demande à Abraham d’égorger son fils, mais Abraham interprète mal ce que Dieu lui demande. Son imagination malade d’idolâtre lui fait croire qu’on lui impose une soumission aveugle, absolue dont il est totalement évacué comme sujet sentant et pensant et Dieu alors intervient pour le délivrer de sa prison mentale, de cette dépossession de soi. Il n’est pas possible de restituer tout le travail de subtile analyse qui reprend l’ensemble des relations entre Dieu et Abraham en même temps qu’entre Abraham et son fils. Sachons cependant que non seulement Isaac le fils n’est pas sacrifié mais qu’il va être libéré de l’attachement physique, aliénant, à son père. Abraham délirant l’avait bien attaché avec des liens bien serrés, ce fils qui était à lui, qui était « sa » propriété et il lui faut le détacher. Ce qui est demandé à Abraham est qu’il ne soit plus « son » fils, sa possession, et qu’il puisse aller librement vers lui-même. En hébreu, les possessifs sont très importants. Dieu demande à Abraham de « sacrifier ». Mais en hébreu « sacrifier » signifie faire monter, élever. Abraham comprend faire monter au sens de tuer, de faire brûler pour faire monter la fumée des sacrifices comme chez les dieux grecs. Mais en hébreu, sacrifier signifie faire monter au sens d’élever comme on élève un enfant. Dieu demande bien à Abraham d’élever son fils en faisant qu’il ne soit plus « sien ». Ce que Dieu veut qu’Abraham tue, c’est le possessif.

        Isaac est par Dieu délié, rendu libre et non plus possédé.

        Nous avons un rapide raccourci de ce minutieux travail d’interprétation de textes bibliques qui modifient profondément les interprétations traditionnellement données et transmises depuis toujours.

        Si les Ecritures par leur mystère ne cessent de s’offrir au discernement des hommes dans un perpétuel renouveau, R. Girard et Marie Balmary proposent un vrai bouleversement dans nos habitudes interprétatives à hauteur des exigences contemporaines.

        On rêverait de pouvoir connaître les réactions de S. Weil à de telles analyses, et on serait tenté de parier que cela aurait peut-être modifié sa perspective sur l’Ancien Testament.

        Mais tenons-nous en seulement à ce que Simone Weil a réellement écrit, essayons de la situer par rapport à ces lectures non-sacrificielles. Il faudra reconnaître que c’est une tâche impossible car son approche du sacrifice, à nulle autre pareille, échappe complètement aux repères ordinaires de la pensée et de la sensibilité.

        Dans un premier temps, quand il est question des sacrifices sanglants où des victimes humaines ou animales sont mises à mort, Simone Weil déploie des trésors d’imagination pour justifier ces violences inévitables dues essentiellement à la nécessité de se nourrir

        Faisant allusion aux sacrifices humains ou à l’anthropophagie, ne croit-elle pas que certaines victimes pourraient être véritablement consentantes donnant alors par leur mort effrayante un exemple exaltant. Quant à expliquer aux enfants pourquoi le berger qui a élevé, nourri son troupeau avec tant de soin, amène pour finir ses brebis et leurs agneaux à la boucherie, là encore elle suggère que ces animaux pourraient consentir à être sacrifiés pour nourrir les hommes, ce qui transforme là encore l’inévitable cruauté en sacrifice admirable. Elle déclare : « Si une peuplade d’éleveurs imagine que les animaux se laissent tuer pour nourrir le peuple, y a-t-il un plus pur modèle de dévouement ? » (OC VI 3 p. 239). Elle a donc avec évidence le souci d’excuser l’homme des violences qu’il ne peut éviter, voire de les sanctifier

        Qu’en est-il maintenant du rapport de Dieu avec la violence ? On a compris avec quelle vigilance René Girard et Marie Balmary veillaient méticuleusement à éliminer la moindre trace de violence en Dieu, et comparons avec ce que Simone Weil affirme tout nettement : « Il revient à Dieu seul de tuer, de violer, de réduire en esclavage les âmes des hommes. Violence désirable par-dessus tous les biens. » (OC VI 3 p. 204)

        On comprend vite que nous sommes dans un tout autre ordre de réalité.

        Alors que la moindre douleur infligée au corps des hommes est insupportable à sa sensibilité, Simone Weil désire de toute son âme être violentée par la grâce de Dieu. C’est que dans sa symbolique, mort et viol sont des images de l’action du Saint-Esprit sur l’âme.

        Dans sa compassion pour la souffrance humaine, Simone Weil y va de tout son corps, dans des engagements les plus authentiques c’est-à-dire physiques. Et c’est précisément ce qui permet de parler de son éventuelle sainteté. Mais c’est qu’elle opère une radicale coupure entre l’ordre de la nécessité et celui du bien qui n’est pas de ce monde. Aussi peut-elle à la fois dire qu’elle ne peut supporter une seule larme d’enfant mais que par obéissance à la volonté de Dieu, elle consentirait aux plus grandes cruautés et on évoque souvent sa stupéfiante prière où elle supplie Dieu d’être atteinte de toutes les pires infirmités pour pouvoir répondre à sa folie d’amour par la sienne.

        Simone Wil ne peut vraiment pas être mise sur le terrain où se placent René Girard et Marie Balmary parce qu’elle est hors de toute communauté. Pour elle, les textes bibliques sont des textes parmi d’autres grands textes spirituels de tous les pays porteurs du même message d’amour universel. Comparer Dieu à un ogre ne la dérangerait puisque l’ogre des contes et légendes peut tout aussi bien symboliser à l’inverse l’être le plus désincarné en passe de manger l’âme humaine pour son suprême délice.

        Simone Weil place le sacrifice comme elle l’entend hors d’atteinte de toute interprétation des textes bibliques qui, pour elle, ne sont que des textes parmi tous les autres grands textes spirituels de tous les pays et communautés humaines porteurs du même message d’amour universel. Le sacrifice qu’elle conçoit n’est autre que Dieu lui-même, « l’agneau égorgé depuis la création du monde ». Cette phrase de Jean l’évangéliste la fascine parce qu’elle désigne Dieu lui-même comme le sacrifié et dès lors toutes les dérives sacrificielles sont dépourvues de sens. Comment Dieu pourrait-il vouloir la mort de son Fils sur la croix, alors qu’il est lui- même éternellement crucifié depuis le commencement du monde ? C’est ainsi que Simone Weil ne peut ni cautionner ces nouvelles approches du christianisme ni les réfuter mettant en garde simplement quand elle affirme que « l’idolâtrie vient de ce qu’ayant soif de bien absolu on ne possède pas l’attention surnaturelle ; et on n’a pas la patience de la laisser pousser. » (OC VI 3 p. 204) Qu’il nous soit permis d’avoir cette patience.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Unuversité Pierre Mendès-France,Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans les Cahiers Simone Weil de mars 2013