Simone Weil et Joë Bousquet

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

« ce bonheur si effrayant qui nous est fait » et « le malheur sans aucune consolation ». Si la rencontre Simone Weil-Joë Bousquet mérite de retenir une telle attention, c’est qu’au -delà de l’anecdote, un événement décisif s’est produit. C’est à Joë Bousquet que nous devons la révélation de Simone Weil mystique. C’est ici que tout a commencé, non que Simone Weil n’ait déjà écrit nombre de textes à ce sujet mais c’est à Joë Bousquet qu’elle va ouvrir son âme et faire une confidence exceptionnelle sur sa vie spirituelle, ce qu’elle poursuivra une autre et dernière fois avec le père Perrin dans son “autobiographie spirituelle”.

        Entre l’abbaye de Solesmes où en 1938, l’assistance à la Passion du Christ marque sa véritable entrée dans le christianisme et l’abbaye d’En Calcat où quatre ans plus tard, elle choisit d’aller se recueillir comme à une ultime station sur son propre chemin de croix avant son départ en exil, elle s'arrête à Carcassonne pour une demande bien précise. Elle a besoin de la caution du célèbre écrivain, grand invalide de guerre pour appuyer le projet qu’elle emmène dans ses bagages. Elle veut s’assurer une part décisive au combat contre les nazis qui la contraignent à se considérer comme juive et l’obligent à quitter la France, la mort dans l’âme. Si elle ne peut espérer prendre les armes, au moins pourrait-elle faire partie de ce corps d’infirmières en première ligne dont elle va proposer la création aux autorités militaires de la Résistance. Cette demande touche Joë Bousquet en plein cœur puisqu’elle l'incite à évoquer son expérience de la guerre et cette blessure sur laquelle il édifie douloureusement sa pensée, sa philosophie et toute son œuvre littéraire.

        De son côté, Joë Bousquet est fasciné par les mystiques. Or, il découvre, chez cette jeune philosophe, une mystique authentique qu’il brûle d’interroger sur son expérience intérieure. Alors, donnant, donnant, il lui fournira le témoignage dont elle a besoin ; à elle de consentir à ce qu’il appelle « un abandon mystique. » (Joë Bousquet à Simone Weil, avril 1942, éd. rivages, Cahiers du Sud, p.78). Il fallait pour cela ce contexte de guerre, ce sentiment d’urgence essentielle mais aussi cette toute soudaine amitié que quelques heures d’entretien suffiront à nouer. La correspondance nous apprend que le « Ma chère amie » qu’emploie J. Bousquet pour s’adresser à Simone Weil l’émeut si fortement que cette désignation banalisée par l’usage en retrouve une densité bouleversante. Remarquons que de son côté, Simone Weil aussi l'appelle “ami”, “cher ami” avec cependant l’absence tellement significative du pronom possessif “mon”.

        C’est que Simone Weil a entièrement gommé son moi, ce qui lui permet d’être d’autant plus un sujet souverain. Sa parole n’est plus la sienne, elle dit une vérité universelle qui ne lui appartient pas. L’autorité d’où elle parle est analogue à celle des fous de Shakespeare qui peuvent dire la vérité pure, essentielle, parce qu’ils sont dans un état de totale humiliation. C’est cet abaissement, ce manque de dignité qui permet à Simone Weil de mettre son âme à nu en toute impudeur. Elle n’a aucun souci psychologique, elle ne fait aucun effort pour ménager son interlocuteur et son type d’audace est confondant. Elle ne se situe jamais sur le plan des rapports entre des “mois” susceptibles, sensibles, limités.

        Simone Weil commence par abattre l’incommensurable différence qui sépare Joë Bousquet de tous ses frères humains, comme une figure tragique prométhéenne, christique de crucifié (Observons ce curieux effet graphique qui ne peut manquer de frapper au moins inconsciemment quand on écrit Joë Bousquet en raccourci : Jo. B.)

        Elle lui révèle une sorte de gémellité de leur destinée. Elle aussi, au même âge exactement, a été foudroyée par un mal invisible et mystérieux aux ravages décisifs. Elle lui confie : « Depuis douze ans je suis habitée par une douleur située autour du point central du système nerveux, du point de jonction de l’âme et du corps, qui dure à travers le sommeil et n’a jamais été suspendue une seconde. » (Simone Weil à Joë Bousquet, mai 1942, Cahiers du Sud, rivages, 1981, p. 87). On sait que Joë Bousquet a été touché et blessé à 21 ans ; en précisant douze années de souffrance ininterrompue, Simone Weil, qui a alors 33 ans, a donc été, elle aussi, terrassée à 21 ans. En ce qui concerne la douleur physique et l’impotence, fût-elle psychique celle-là, elle peut donc parler en connaissance de cause. « Que le malheur impose ou non littéralement l’immobilité, il y a toujours immobilité forcée en ce sens qu’une partie de l’âme est toujours continuellement collée à la douleur. » (id. p. 84).

        Mieux, si on est attentif aux critères qui définissent pour Simone Weil le malheur, on pourrait constater que Joë Bousquet ne les remplit pas tous. D’une part, « L’extrême malheur (qui) est à la fois douleur physique, détresse de l’âme et dégradation sociale » (PSO, p. 104). D’autre part, « Un malheureux, si le malheur est complet, est privé de tout rapport humain. Il n’y a pour lui que deux espèces de relations possibles avec les hommes, celles où il ne figure que comme une chose, qui sont aussi mécaniques que la relation entre deux gouttes d’eau voisines, et l’amour purement surnaturel. » (id. p. 120). Or Joë Bousquet n’a jamais connu la pauvreté et surtout il jouit d’une grande valorisation sociale alors que « Le malheur est destruction de la personnalité, passage dans l’anonymat. » (id. p. 118) On comprend mieux ce que pourrait être pour lui plus de malheur encore. Pour l’heure, seul son état physique l’apparente au Christ. Simone Weil l’incite à parvenir désormais à une proximité spirituelle correspondante. Joë Bousquet, lui, le prestigieux officier admet d’ailleurs tout à fait que ce petit soldat manqué, le fasse avancer dans la connaissance mystique de l’amour de Dieu. Le paradoxe est que pour parvenir à “cet effrayant bonheur”, il faut refuser tout allégement, tout refuge dans l’imaginaire pour consentir au malheur dans sa radicalité extrême, sans aucune consolation. C’est la seule clé pour entrer dans le pays respirable. Il faut aller jusqu’au bout. C’est en ce sens que Simone Weil peut lui montrer la voie. « Vous êtes plus avancée que moi » reconnaît-il (Correspondance, p. 77). Elle sait avec certitude car elle ne parle pas en son nom propre. « J’ai vraiment malgré moi le sentiment que Dieu, par amour pour vous, dirige tout cela vers vous à travers moi (id., p 87). Ce que Simone peut lui apprendre, c’est qu’il lui faut supprimer toute tentative pour adoucir son sort.

        Non qu’il s’agisse de supporter la douleur physique intolérablement ; Simone est même prête à lui fournir les médicaments interdits « ce que des hommes n’ont pas osé m’offrir », écrit Joë Bousquet sidéré. Elle-même, bien loin de prétendre échapper au sort commun et à la tentation de se soustraire à la souffrance, avoue avoir pensé au suicide plutôt que de tomber dans un état de complète déchéance. Comme Cioran, elle a gardé cette éventualité sous le coude, la différant simplement, ce qui lui a permis de survivre.

        De son côté, Joë Bousquet est parvenu au terme d’une lente et douloureuse évolution. Tout son travail intérieur consista à transformer un destin tragique complètement subi en destinée entièrement maîtrisée ; à transmuer le malheur en bonheur. L’événement purement contingent, aux conséquences définitivement désastreuses, n’est pas seulement accepté, il est voulu dans sa singularité. C’est ce que Gilles Deleuze analyse dans ce qu’il appelle la contre-effectuation : comment on peut devenir la quasi-cause de ce qui se produit en nous par « une sorte de saut sur place qui troque sa volonté organique contre une volonté spirituelle. » (Logique du sens, 10/18, 1973). Une marge est laissée à la liberté qui est tout à fait compatible avec l’Amor fati. Tout événement a une structure double. La nécessité l'impose du dehors, inéluctable, impersonnel mais celui à qui il arrive lui donnera sens. Joë Bousquet accomplit cette lente transmutation intérieure et par une souveraine décision, lui qui a pu flirter avec la mort en la narguant avec ses bottes rouges dans un penchant suicidaire, peut déclarer : « A mon goût de la mort qui était faillite de la volonté, je substituerai une envie de mourir qui soit l’apothéose de la volonté. » (Cahiers du sud, Fragments de Journal, rivages, p. 7 et cité par Gilles Deleuze dans Logique du sens p. 204). D’une certaine façon, on pourrait attribuer à Simone Weil cette phrase de Deleuze : « L’événement n’est pas ce qui arrive (accident), il est dans ce qui arrive le pur exprimé qui nous fait signe et nous attend. » ( ibid.).

        Cependant, pour Bousquet, ce bonheur conquis conduit à changer de réalité, à inventer un autre monde plus vrai que celui que l’ordinaire du quotidien nous donne en partage. Joë Bousquet se fait créateur, il édifie une œuvre où la mort est supprimée, où ce sont nos pensées qui suscitent les faits et non plus l’inverse. Il explique à Simone Weil cette tentation d’être Dieu en somme, en lui écrivant : « Être créé par Dieu, c’est sans doute incarner l’être de son être, nous sommes les images de son pouvoir, et ceux qui en avons conscience, sa pensée même sans doute. Cela doit nous faire trembler, nous faire sentir notre indignité, mais pas nous faire douter de la capacité de révélation qui est en chacun de nous. » (Cahiers du Sud, Correspondance, rivages, p.77).

        Simone Weil est aux antipodes de cette façon de sentir et de penser. Elle récuse tout recours à l’imaginaire, à la rêverie, fût-ce dans son rapport avec l’art. Ce ne sont que mensonges et illusions déréalisantes, consolantes mais qui détournent du contact avec la vérité de l’amour réel et de la joie. La souffrance n’est pas le plus difficile, une aggravation de la douleur peut même être une consolation morbide, et les plus grandes douleurs physiques peuvent déceler de troublantes voluptés. Simone Weil n’est pas dupe des dérives perverses possibles. Elle déjoue presque littéralement les solutions de Joë Bousquet quand elle écrit dans L’amour de Dieu et le malheur « La douleur physique intense et longue a cet unique avantage, que notre sensibilité est faite de manière à ne pas pouvoir l’accepter. Nous pouvons nous habituer, nous complaire, nous adapter à n’importe quoi sauf à cela, et nous nous adaptons pour avoir l’illusion de la puissance, pour croire que nous commandons. Nous jouons à nous imaginer que nous avons choisi ce qui nous est imposé. » (PSO, p. 112). Il faut seulement obéir, ce qui est tout autre. « Quand on conçoit l’univers comme une immense masse d’obéissance aveugle parsemée de points de consentement, on conçoit aussi son propre être comme une petite masse d’obéissance aveugle avec au centre un point de consentement » (IPC, p. 163). La voie pour Joë Bousquet est celle du malheur sans aucune consolation, laissant intacte la douleur. C’est là seulement qu’on touche l’amour divin « tout au fond du malheur, comme la résurrection du Christ à travers la crucifixion. » (Correspondance, p. 89). Remarquons que Simone Weil ne dit pas après la crucifixion mais à travers.

        Joë Bousquet a un contact privilégié avec la réalité puisque sa blessure lui a mis la guerre dans le corps. Ce qui ne peut être pour les autres qu’irréel, voué à l’oubli et impossible à penser parce que c’est contre-nature, comparable à la difficulté qu’il y aurait à persuader « un chien, sans dressage préalable, de marcher dans un incendie et de s’y laisser carboniser. » (ibid., p. 84) est pour lui cette réalité à affronter sans recourir aux échappatoires de l’imaginaire. On peut constater que Simone Weil n’hésite pas à reconnaître l’énormité de l’exigence. Mais nous sommes en plein surnaturel et la part de l’homme doit pouvoir égaler la folie d’amour de Dieu.

        Que Joë Bousquet ne se cache plus derrière son double diabolique qui lui fait prétendre ne pas connaître la différence entre le bien et le mal ! Cette fausse innocence sent la ruse du serpent et Joë Bousquet joue à la vierge effarouchée qui n’ose dire oui à son amant. Comme chez les grandes mystiques chrétiennes, la relation de l’âme à Dieu est évoquée par l’analogie avec la noce, et les rapports amoureux. Simone Weil se fait pressante et prophétise. L’heure approche pour Joë Bousquet, l’heure fatidique où il lui faudra dire oui à Dieu qui l’attend. Attention de ne pas manquer l’instant limite de la rencontre. Simone Weil donne l’absolution pour tout le mal qui a pu être préféré, il n’est rien de réel précisément. Tout basculera dans le consentement en cet instant décisif qui pour Bousquet s’annonce. Il n’est que d’attendre sans rien faire surtout mais dans un renoncement à toutes les distractions, à la rêverie sous toutes ses formes même les plus indispensables qui empêchent de savoir que « l’absence de Dieu ici-bas est la même chose que la présence secrète ici-bas du Dieu qui est aux cieux. » (IPC, p. 168) et d’entendre le silence même comme quelque chose d’infiniment plus plein de signification qu’aucune réponse où se révèle la seule présence réelle, celle de l’amour de Dieu. C’est littéralement impossible mais c’est par cet impossible que le contact s’opère avec le transcendant.

        L’énorme problème qui se pose est de se demander si cette absence sentie comme présence et ce silence entendu comme plein de sens n’est pas l’œuvre de l’imagination créatrice des grands poètes capables de réaliser leurs fantasmes. C’est l’occasion de marquer la différence radicale entre les situations spirituelles de Simone Weil et de Joë Bousquet.

        Joë Bousquet est devenu un artiste créateur par la force du destin. Rien ne le prédisposait à édifier une œuvre littéraire. Cette œuvre à laquelle il se consacre lui permet de vivre dans une autre dimension et d’outrepasser les limites insupportables de sa situation d’infirme. Simone, elle, n’a aucunement une vocation d’écrivain ni aucune intention de produire une œuvre. La façon dont elle traite ses écrits est stupéfiante. On pourrait croire à une totale désinvolture. Mais c’est une inébranlable conviction que ses propres pensées ne lui appartiennent pas. Quand on sait quels drames de jalousie possessive se déroulent pour se disputer la propriété d’idées qu’on a été le premier à émettre, un pareil détachement stupéfie. Bien sûr, les circonstances qui la conduisent à s’exiler font comprendre qu’elle veuille confier ses papiers. Mais elle tient aux quelques êtres qui les recevront le même type de discours. Loin de revendiquer l’originalité de ses idées, elle ne fait que les recevoir. Elle est sous influence, habitée, possédée. Ses pensées ne se déposent même pas en elle, elles se posent sur elle parfois même dans des domaines où elle n’a aucune compétence. Ce n’est pas elle qui parle, elle reçoit seulement. L’exemple le plus caractéristique est peut-être ce qu’elle écrit à Maurice Schumann pour accompagner ses papiers qu’elle lui abandonne. « Voilà quelques réflexions sur les sacrements. Je n’ai aucun droit, évidemment, à avoir une théorie des sacrements. Mais par cette raison même, s’il y en a une qui par erreur se pose sur moi, j’ai l’obligation de l’en faire sortir. À d’autres de discerner ce que cela vaut et d’où cela vient.» (PSO, p. 133). Ainsi, elle ne peut même pas être juge de la valeur de ces dépôts. Son rôle se borne à être agent de transmission. Cet “outreverbe” que pressent Joë Bousquet, « ce langage qui se déprenne de celui qui le parle », selon l’expression de Suzanne André dans le petit texte d’introduction paru dans le Joë Bousquet publié par Pierre Seghers en 1958, p. 14), c’est celui de Simone Weil.

        Pour communiquer avec Joë Bousquet, Simone Weil a utilisé deux moyens : les lettres et leur style direct, leur ton de confidence la plus intime et la plus singulière mais aussi l’envoi de textes grecs qu’elle a traduits elle-même et qu’elle offre comme un trésor au message universel, indirect et à décrypter. Depuis les deux lettres de Simone Weil à Joë Bousquet retrouvées, nous avons aussi pris connaissance de ce long post-scriptum où elle fait mention d’un thème du folklore écossais, cette fois, qui mérite de retenir notre attention.

        C’est encore un thème nuptial. Elle en fait un récit et en donne une interprétation assez inouïe pour nous inciter à tenter d’expliciter le message qu’elle veut transmettre à Joë Bousquet. Ce conte qu’elle désigne comme le conte des trois nuits, la hante manifestement puisqu’elle le citera à plusieurs reprises dans divers écrits et qu’elle se demande alors même qu’elle le retranscrit si elle ne lui a pas déjà raconté

        Un duc, le duc of Norroway (prince ou même dit Red Bull, taureau rouge, selon les versions), a pendant le jour, une forme animale et la nuit seulement, une forme humaine. Une princesse l’a choisi et épousé. Une nuit, l’épouse détruit la dépouille animale, aussitôt son époux disparaît. Elle entreprend alors une course errante pour le retrouver ; elle fera la rencontre d'une vieille femme qui lui donne trois noisettes merveilleuses. Elle erre encore longtemps et découvre enfin un palais où elle voit son époux dans sa forme humaine. Lui ne la reconnaît pas, il a tout oublié et est sur le point de se marier. La princesse que sa course a transformée en souillon et mise en haillons se fait engager comme fille de cuisine. Elle casse une première noisette qui fait surgir une robe merveilleuse qu’elle offre à la fiancée en échange du privilège de passer une nuit avec le prince. Celle-ci accepte, mais donne au prince un narcotique qui le fait dormir toute la nuit. L’épouse chante en vain sa présence et son amour à s’en briser le cœur jusqu’à l’aube où elle doit partir. La deuxième nuit se passe de même et la troisième, ultime chance se déroule de la même façon jusqu’à la toute dernière minute où le prince, qui a été moins endormi, se réveille et reconnaît enfin sa véritable épouse.

        L’interprétation de Simone Weil est lapidaire, elle tient en deux lignes. Voici ce qu’elle en dit : « Je pense que l’épouse est le Christ et que la fausse fiancée est la chair, que Dieu achète au moyen de la beauté. » (CSW, tome XIX N°2, juin 1996, p. 142). Joë Bousquet avait peut-être d’autres clés pour comprendre ce commentaire pour le moins très déroutant.

        Lire dans ce thème folklorique un texte mystique n’est déjà pas évident et moins encore de faire tenir au Christ le rôle de l’épouse transgressante et errante en compétition avec la beauté charnelle.

        Qui, en effet, ne donnerait pas plutôt par tradition le rôle de l’épouse, supposée désobéissante et punie en conséquence, à l’âme humaine incapable de respecter les exigences de son époux divin évoqué comme un prince insaisissable et qui ne lui pardonnera qu’au tout dernier moment ?

        Pourtant Simone Weill pense que Joë Bousquet comprendra à demi-mot et que cette histoire le concernera tout particulièrement.

        Tentons d’y voir plus clair à l’aide d’autres commentaires fournis par Simone Weil elle-même en d’autres occurrences : celui donné dans Intuitions préchrétiennes (La colombe, 1951, p. 14) est beaucoup plus explicite : « Ce conte représente, à mon avis, la quête de l’homme par Dieu. Il contient aussi les deux moments de la capture de l’homme par Dieu. Le premier s’accomplit dans la nuit de l’inconscience, alors que la conscience de l’homme est encore tout entière animale et que son humanité est cachée en lui ; dès que Dieu veut la tirer au jour, l’homme s’enfuit, disparaît loin de Dieu, l’oublie et se prépare à une union adultère avec la chair. » Elle ajoutera, quelques paragraphes plus loin, que ce conte évoque la Passion.

        Cette méthode pour interpréter les textes grecs et les récits folkloriques dans les termes d’une mystique chrétienne universelle ressemble au travail que Marie Balmary, audacieuse exégète entreprend avec les textes fondateurs de la Bible, faisant basculer, par une restitution rigoureuse de leur littéralité, les interprétations traditionnelles et renouvelant toute notre conception de Dieu, en écartant comme le dit Simone Weil ces «faux dieux qu’on nomme Dieu. » (PSO, p. 39) et qu’elle compte au nombre des mensonges que la partie médiocre de notre moi fabrique pour ne pas mourir. Nos habitudes mentales sont, dans les deux cas, complètement prises à revers. Simone Weil n'aurait-elle pas souscrit à l'audace tranquille de Marie Balmary quand elle déclare : « Une transgression des règles et des frontières dans le champ des connaissances n'a de chance d'aboutir que commise souverainement, sans demander d'autorisation. » (Abel ou la traversée de l'Eden, Grasset, 1999, p. 14)

        Voici ce conte des trois nuits porteur d’un message proprement divin. Le prince (duc), c'est l’âme qui s’est uni e à Dieu qui, lui, est l’épouse. Leur union s'est faite dans une sorte d’inconscience que symbolise la dépouille animale revêtue pendant le jour et quand Dieu, c'est-à-dire l'épouse, sollicite sa pleine lucidité pour consentir à une véritable union, ce qui dans le conte correspond à la suppression de la dépouille animale et au devenir humain à part entière, il prend peur, s’enfuit, oublie Dieu et obéit aux séductions de la chair. Dieu, alors misérable mendiant, méconnaissable ne réussira qu’in extremis à réveiller l’âme sur le point de se perdre définitivement.

        Simone Weil n’a pas choisi ce conte au hasard. Elle ne peut ignorer la réputation de Joë Bousquet si sensible à la beauté charnelle. Elle saisit l’occasion de préciser une conception là encore si peu conforme aux interprétations traditionnelles, du rôle des séductions de la chair. Ce n’est pas une trop grande attirance pour les plaisirs du sexe qui fait succomber le pauvre pécheur et détourne l’âme de sa destination spirituelle. Platon qui est pour Simone Weil le premier grand mystique chrétien le savait déjà. Le Timée nous l’apprend. Ainsi commente-t-elle dans Intuitions préchrétiennes « au lieu de regarder l’amour de Dieu comme une forme sublimée du désir charnel, ainsi que font tant de gens dans notre misérable époque, Platon pensait que le désir charnel est une corruption, une dégradation de l’amour de Dieu. Et, quoiqu’il soit très difficile d’interpréter certaines de ses images, il est certain qu’il concevait ce rapport comme une vérité non seulement spirituelle mais aussi biologique. Il pensait évidemment que chez ceux qui aiment Dieu les glandes ne fonctionnent pas de la même manière que chez les autres ; l’amour de Dieu, étant, bien entendu, la cause et non l’effet de cette différence.» (p. 34). Plus tard, délaissant Platon, Simone Weil qui analyse notre rapport au plaisir et à la douleur, retrouve ce rôle attribué à la tentation charnelle. Elle écrit : « Quelquefois la chair nous détourne de Dieu, mais souvent quand nous croyons que les choses se passent ainsi, c’est en réalité le contraire qui se produit. L’âme incapable de supporter cette présence meurtrière de Dieu, cette brûlure, se réfugie derrière la chair, prend la chair comme écran. En ce cas, ce n’est pas la chair qui fait oublier Dieu, c’est l’âme qui cherche l’oubli de Dieu dans la chair, qui s’y cache. (PSO, p. 40)

        Pour conclure, observons que le mot bonheur a, chez Joë Bousquet, une fréquence comparable à celle du mot malheur chez Simone Weil. Si tous deux savent ce qu’il en est des faux prestiges d’une existence qui n’est réelle qu’en apparence et admettent la suppression de l’individualité personnelle, c’est pour Joë Bousquet, éclater en une multiplicité kaléidoscopique de personnages pris dans la magie du verbe et l’édification d’une œuvre protéiforme, c’est exploser. Pour Simone Weil, au contraire, c’est n’être plus personne. C’est une implosion.

                   Joë Bousquet aspire à mourir dans la plénitude du contentement de soi, à mourir du bonheur qu’on s’est fait d’un accord définitif avec soi-même « ne mourir que lorsqu’on serait à jamais le bonheur et la gloire que l’on a vécue. » (Correspondance p. 77).

                   Pour Simone Weil, la mort est cet instant d’extase suprême préparé dans la peur panique de ne pas être prête pour ces noces sacrées entre Dieu et le monde rendu à sa pure beauté par sa propre disparition consentie.

                   Joë Bousquet veut, de tout son être, instaurer, avec tout le réel par la magie poétique, la même relation heureuse que dans le rapport amoureux.

                   Pour Simone Weil, il nous faut apprendre à supporter l’indifférence radicale de Dieu comme l’expression cachée, codée d’un amour d’un tout autre ordre. « l’amour que saint Jean portait à celui qui était son ami et son seigneur, quand il était incliné sur sa poitrine pendant la cène, c’est cet amour même que nous devons porter à l’enchaînement mathématique des causes et des effets qui, de temps à autre, fait de nous une espèce de bouillie informe. Manifestement cela est fou. » (IPC, p. 150).

                   La mystique weilienne est un désert sans mirage qui réduit à néant la magie séduisante des constructions littéraires. Et cependant cette conception sans concession pour notre sensibilité humaine ouvre sur une lumière trop éblouissante.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire
Université Pierre Mendès France Grenoble

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans les Cahiers Simone Weil de mars 2002

Addendum

Simone Weil et Joë Bousquet

        Simone Weil, avant de réaliser son désir d’écouter les chants grégoriens de l’abbaye bénédictine d’En-Calcat, s’arrête à Carcassonne pour une rencontre unique avec Joë Bousquet, quelques heures au milieu de la nuit.

        Elle, vêtue de bure et pieds nus dans des sandales, est la sainte et lui se fait alors le démon tentateur. Il avoue ne pas sentir la différence entre le bien et le mal, il joue à confondre ce que la cathare oppose absolument.

        Mais Simone Weil veut surtout déjouer une plus insidieuse confusion, celle du malheur et du mal. Elle sera la seule, Bousquet le lui avouera, qui proposera de lui procurer un médicament définitif.

        Joë Bousquet sait mieux que personne que Simone Weil est un esprit fort. Alors ce sont ses expériences mystiques qui le fascineront. A dire vrai, son projet d’une formation d’infirmières de première ligne le laisse assez froid. Ce qu’il veut d’elle, c’est un « abandon mystique », un don total de son âme, une analyse de ses impressions. Il le lui dit et elle le fait.

        Sur le point de partir en exil pour fuir une persécution qui, au fond, ne la concerne pas, elle consent à révéler l’intime secret, de l’espace-temps où elle a pénétré, de « ce silence dense qui n’est pas une absence de son », où l’on entend parler l’amour divin.

Monique Broc-Lapeyre

Texte manuscrit édité en fac-similé par l'ACIC (Association pour la Collaboration des Interprètes et des Compositeurs) sous le titre de : Éloge de l’amitié entre Simone Weil (1909-1943) et Joë Bousquet (1897-1950), novembre 1980 (?).