Simone Weil, Œuvres complètes, VII, Correspondance, vol, I, Correspondance familiale.

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

C’est avec une certaine émotion que nous pouvons désormais avoir accès à la Correspondance familiale de Simone Weil dont le volume récemment paru vient compléter la série des œuvres complètes. Ceci a été possible grâce au travail d’une incroyable précision entrepris par Robert Chenavier, qu’André Devaux avait amorcé, tous deux aidés dans cette énorme tâche par leurs épouses respectives aussi efficaces que discrètes[1].

Après tant d’études consacrées à la pensée de Simone Weil, l’occasion est ainsi donnée d’une approche plus intimiste de sa personne aux prises avec les humbles soucis de la vie quotidienne dans sa relation quasifusionnelle avec ses parents et la multiplicité de ses engagements militants.

Précisons que la mise au point sur l’ensemble de la Correspondance accomplie par R. Chenavier dans son avant-propos ne fournit pas seulement une présentation très éclairante mais en constitue une véritable analyse.

Le lecteur sera peut-être gêné, comme je le fus, par la difficile manipulation qu’exige le rapprochement des lettres de Simone avec celles de ses parents, puis de son frère, aux mêmes dates, ce que ne permet pas une lecture linéaire. Il n’y a pas de solution vraiment satisfaisante et l’on comprend le parti pris de concentrer les textes de Simone Weil et de différer les réponses. Deux exemplaires ne suffiraient pas non plus, il y faudrait quatre mains !

Disons tout de suite que c’est ce qui appartient au registre de la vie privée qui retient notre intérêt. Les lettres aux parents, à sa mère, permettent de mieux approcher la personnalité de Simone Weil alors même que les écrits de la philosophe et les engagements de la militante l’effaçaient tout à fait. C’est aussi l’occasion de mettre en relief cette figure exceptionnelle que fut Selma Weil (Mime), la mère de Simone, tellement responsable de ce que sa fille est devenue. On ne lui doit pas moins d’avoir en quelque sorte configuré les deux génies que furent ses enfants par le génie qui lui était propre et dont Gustave Thibon la créditait : le « génie pratique ». Musicienne, très cultivée, Selma savait tout faire ; très adroite dans tous les travaux domestiques, en cuisine, en confection de vêtements, elle organisait la vie familiale dans ses moindres détails qu’elle ponctuait, dès que les circonstances le permettaient, dans une conception assez spartiate, d’une gymnastique matinale. Elle a réussi cette stupéfiante performance d’avoir fourni le milieu nutritif adéquat, fertilisant les belles dispositions de ses enfants par une éducation magnifiquement orchestrée. Elle procura à leur développement mental les nourritures les plus enrichissantes, les meilleurs enseignements scolaires, universitaires, spécifiquement adaptés à leur tempérament, et toutes les ressources culturelles et artistiques que Paris pouvait offrir. C’est elle qui conduisait Simone aux cours particuliers auxquelles elle assistait pour en vérifier l’efficacité, qui l’accompagnait au Collège de France, l’emmenait au théâtre, lui traçait les routes à prendre pour des voyages qu’elle-même avait accomplis. Ce fut une fulgurante réussite dans la mesure où elle disparaît comme maître d’œuvre pour n’être plus que complètement admirative du résultat. Ses deux esprits sont encouragés dans toute leur insolente indépendance et leur mère se met humblement au service de leurs initiatives, fussent-elles les plus insolites, payant de sa personne pour aider à les réaliser, avec la totale complicité d’un père et mari tout acquis à cette politique familiale. Cependant, cela ne se pouvait s’élever si haut sans contrepartie et cela alla de pair pour Simone Weil avec un retard manifeste dans l’adaptation aux exigences les plus élémentaires de la vie quotidienne. Simone ne savait pas se nourrir, se vêtir, assurer les démarches les plus ordinaires sans l’aide de sa mère, ce qui assurait à celle-ci une sorte de complète mainmise. Cette mère indispensable est ce qui lui procurait son exceptionnelle autonomie. Et ce serait sans compter, en contrepoint, les interventions discrètes mais décisives d’un père aimant, médecin soucieux de la santé de sa fille, de soulager ses affreux maux de tête et de prêter main forte et financement aux initiatives féminines.

De la relation fusionnelle entre mère et fille, en ouverture de la correspondance, les toutes premières lettres de l’enfant de 7 ans offrent une presque trop belle démonstration. On a sous les yeux les deux aspects du fonctionnement psychique de Simone : l’entière identification corporelle avec sa mère et le développement mental très inhabituel qui la fait se préoccuper de la situation générale interrogeant son interlocuteur à ce sujet. Tout est dans cette toute première lettre à la dite Tante Gabrielle, surnom donné à une professeure amie. Elle lui demande d’abord ce qu’elle pense de la situation (on est en 1916 !) puis textuellement : « Comment est-ce que tu va, quant à nou, Mime a mal au ventre, je sui terriblement constipé. » Nulle part, on n’aura ni plus fort, ni plus explicite que ce témoignage précoce de la lucidité de la pensée et d’un corps aliéné à celui de sa mère.

Les lettres de l’étudiante nous apportent la preuve que la famille jouait avec une identité masculine de Simone qui signe la lettre à sa mère « ton fils respectueux. » Ce sur quoi, le père n’est pas en reste qui s’adresse à elle comme à son cher fils et termine sa lettre par une paternelle poignée de mains ! On apprendra aussi plusieurs aspects importants caractérisant Simone dés sa prime jeunesse. Une radicale indifférence à la question animale et à la cuisine qui lui font prendre un pigeon pour un lapin à la stupéfaction de l’assistance. Il est à remarquer que dans toute son œuvre, excepté une allusion au dressage des chiens à coups de sucre et de fouet, on ne trouvera aucune autre référence au monde animal. Ce n’est pas faute d’aimer la campagne, mais ce qu’elle aime ce sont les gens. Elle confie à sa mère : « Si je me trouve bien ici, c’est que j’ai fait amitié avec les gens du pays. Les travaux, les foires, les fêtes ne sont que des occasions d’entretenir cette amitié en partageant leur vie. » [2]. C’est aussi l’occasion de constater qu’elle a plaisir à exécuter les travaux des champs. Elle se plaît vraiment à cette activité et on comprend mieux l’ironie de sa réaction quand le statut des Juifs devrait la condamner à laisser son emploi d’enseignante pour travailler la terre ! De même son insistance pour devenir fille de ferme après avoir connu la vie d’usine n’a plus le même aspect d’un dévouement sacrificiel mais a la couleur d’une envie véritable. En 1931, elle écrivait : « Mais les travaux des champs sont finis, de sorte que la vie ici me parait moins belle. » [3]

Du côté maternel, on apprend que la séparation d’avec Simone est mal supportée. « Je t’avouerai que je commence à m’ennuyer tellement après toi que cela m’empêche de m’endormir le soir. » [4]

La série de lettres du jeune professeur témoigne de la constante et indispensable ingérence de la présence maternelle dans tous les secteurs de l’activité. Il ne s’agit pas seulement des aspects matériels de l’organisation quotidienne mais d’en assurer les côtés professionnels, syndicaux, militants, de fournir les aides financières, d’envoyer les livres nécessaires, de favoriser toutes les entreprises, d’accomplir toutes les démarches, c’est une occupation à plein temps. Simone est une extraordinaire donneuse d’ordres, elle s’exprime en chef de groupe avec une souveraine autorité. Tout se passe comme si c’était elle qui avait à charge d’occuper ses parents, de les intégrer à ses missions successives. Alors ce soutien permanent, ce sûr renfort l’encourage à toutes les audaces auprès de ce qui serait susceptible de contrarier ses initiatives, fussent, évidemment, les autorités officielles.

Un exemple entre cent : l’inspection générale était un événement terrorisant pour les tout jeunes professeurs ! Elle, au détour d’une lettre pleine de multiples détails divers, note, très désinvolte, en passant : « Vendredi, inspection générale-(tu te doutes si ça m’impressionne !)» Mieux elle plaisante sur le nom ridicule de l’inspecteur : « il s’appelle Gendarme de Bévotte !!!! » [5]

Quand Simone Weil fera le voyage en Allemagne, tellement désireuse de « penser et écrire d’après une expérience vécue », on sait que les parents se sont arrangés pour voyager eux aussi à proximité, sur le point d’intervenir si nécessaire et même à l’insu de leur fille.

Une lettre de Roanne explicite une fois encore l’intensité de la relation mère –fille attisée par les séparations obligatoires. « Ma chère Mime ! Tu en as des exigences ! Ecrire tous les trois jours ? Ce n’est pas écrire qui est difficile, c’est tenir compte du temps. Enfin, on tâchera. J’ai eu un drôle de rêve ce matin. J’ai rêvé que tu me disais : « je t’aime trop, je ne peux plus aimer personne d’autre » et c’était épouvantablement pénible. » [6]

Mime est en état d’alerte permanent, dans la crainte qu’à tout moment, par maladresse ou distraction, Simone ne provoque une catastrophe. En donne preuve ce post-scriptum « Attention au feu et à l’escalier ! Je mettrai cela dans chaque lettre ! »[7]. Le moindre retard dans le courrier bouleverse ses parents. Sans nouvelle plus d’une semaine, c’est une véritable montée d’angoisse : «Ecris, (supplie Mime), si tu ne le fais pas, je serai complètement chauve quand tu reviendras » ([8]). Ils sont en constante attente d’être utilisés. « Il faut que soit entendu une fois pour toutes que tu passes avant tout… » [9] et « Ah ! bon Dieu ! ce n’est pas une sinécure d’être tes parents ! »[10]. En effet, c’est un travail à plein temps, plus qu’un secrétariat, un perpétuel envoi de colis, de bouquins, de denrées de toutes sortes, d’argent pour les causes les plus diverses, des démarches multiples. Ils sont vraiment tout à sa dévotion ! Ils l’accompagnent partout. En Espagne, Simone ne leur écrira que de monotones assurances que tout est parfaitement calme. On sait que c’est le père de Simone qui interviendra efficacement pour prendre la direction des soins à apporter à l’infection si mal soignée que son accident avait provoquée. Cet épisode espagnol aurait dû les mettre en garde sur les dispositions de leur fille à leur cacher ses vrais ennuis de santé.

Quand elle ira en Italie, ce sera sur les traces de sa mère dont la connaissance des lieux et des musées lui servira de guide.

Les événements politiques vont obliger la famille Weil à fuir ensemble Paris pour Marseille, la correspondance s’interrompt donc, ne reprenant que pour l’épisode campagnard de Simone permis par l’entremise du Père Perrin et l’accueil de Gustave Thibon. Elle prend un plaisir manifeste à cette vie en plein air et le fait partager à ses parents, là encore sollicités pour des envois divers. On dirait un jeu très sérieux, un faire-vrai dans une réalité faussée comme à l’usine. Elle joue pour de vrai avec la complicité de ses parents. Son travail est réellement physiquement fatigant et la situation politique affreusement contraignante. La décision de se réfugier aux USA sera un crève-cœur pour Simone, tellement désireuse d’être en pleine action combattante. Mais l’urgence est d’assurer la protection de ses parents qui ne partiraient pas sans elle. Alors elle s’arc-boute sur son projet secret, une sorte de viatique qui lui permet de tenir ! Mais à New-York, la vie lui sera moralement impossible. La brève correspondance qu’un éloignement provisoire provoque fait savoir qu’elle ne cesse d’organiser son départ pour Londres et qu’elle tient au courant ses parents de sa quête spirituelle et sa recherche d’hommes d’église susceptibles de l’éclairer !

Lorsqu’elle sera à Londres, l’angoisse de la séparation remonte de part et d’autre et tout évoque les tentatives incessantes et infructueuses pour pouvoir être à nouveau réunis d’autant que l’objectif qui avait justifié son départ capote lamentablement malgré tous ses efforts. Certes, elle travaille d’arrache-pied à des textes définitifs mais son énergie vitale est usée et la séparation sans courrier d’avec ses parents la mine moralement comme en témoigne cet aveu : « L’absence de nouvelles de vous ne fait de mal qu’à moi, c’est donc sans importance. Mais je n’ose à peine penser que vous soyez sans nouvelles de moi[11]

Le leitmotiv de la correspondance est l’obsession du courrier et des moyens de se rejoindre. On apprend ainsi la touchante convention qui unissait la mère et la fille de communier chaque soir dans leur affection réciproque en contemplant le ciel et les étoiles. Observons que dès que les échanges reprennent, il ne s’agit plus que de l’œuvre de Simone Weil, des dispositions à prendre, des ajouts, des corrections à effectuer avec un luxe de précisions. On comprend que Selma Weil n’aura pas d’autre raison de vivre, Simone disparue, que de la prolonger par ses écrits.

La correspondance avec son frère est d’une tout autre teneur.

Simone a confié dans son autobiographie spirituelle comment elle sortit du noir désespoir où, dans son adolescence, l’avait plongée la prise de conscience de la médiocrité de ses propres facultés comparées à celles de son frère génial. Elle ne pouvait supporter de ne pas avoir accès à la vérité transcendante, celle qui donne le sens de tout. Or, cette vérité, Simone eut l’illumination que personne ne pouvait en être privé, qu’elle était à portée de qui la désirait, à condition de la désirer plus que tout au monde. Cette vérité n’était d’aucun domaine intellectuel, pas même mathématique, mais de l’ordre spirituel.

C’est forte de ce viatique que Simone allait aborder sa vie d’adulte. Elle était sûre de posséder le seul génie qui importait. A cet égard, la correspondance avec son frère est assez sidérante. Non seulement elle n’a aucun complexe avec le génial mathématicien, mais elle le met en quelque sorte au défi d’être capable de lui faire comprendre l’essentiel de ses travaux mathématiques. André Weil a beau lui dire que parler de ses recherches avec des non-spécialistes « autant vaudrait, il me semble, expliquer une symphonie à un sourd. » et on voit qu’il ne l’excepte pas, insistant peu après « sur les connaissances que tu n’as pas. » [12] Nullement découragée, Simone contraint son frère à lui répondre. Elle montre une exceptionnelle virtuosité pour retenir son attention dans le domaine qui est le sien tout en le faisant participer à ses propres centres d’intérêt, à ses publications. Si elle avoue n’avoir rien compris à la lettre de seize pages qu’il lui a envoyées, elle entreprend néanmoins d’en extraire le « suc » pour lui être utile en faisant connaître ses travaux Ils jouent ensemble, endossant chacun les couleurs de leurs hérauts, la géométrie grecque contre l’abstraction babylonienne. C’est Simone qui mène le jeu. Elle a une conception inspirée, dans une grande intensité et urgence intérieure forcément contagieuse, une thèse à défendre qui transcende les mathématiques pures pour accéder aux révélations spirituelles. Il est symptomatique de constater que toujours les problèmes concrets l’emportent à ses yeux sur les spéculations abstraites et les personnes sur les domaines concernés. C’est ainsi qu’elle déclare tranquillement s’intéresser davantage aux mathématiciens qu’aux mathématiques. On sait que Simone Weil ne peut séparer l’œuvre du comportement moral de son auteur, persuadée qu’il en détermine la valeur.

On doit à l’insistance de Simone de belles pages d’André sur les mathématiques et leur échange sur l’énigme grecque des incommensurables est passionnante[13]. Simone Weil ne peut admettre que les mathématiques des Babyloniens et des Egyptiens pourraient, comme le dit son frère, détrôner les Grecs. Les Babyloniens sont trop abstraits, les Egyptiens trop exclusivement empiriques, les Grecs seuls utilisent une méthode rationnelle pour des problèmes concrets, (l’idéal en somme !) non pour des applications techniques mais pour faire apparaître l’identité de structure entre l’univers et l’esprit humain. Alors pour Simone, l’étude de la mathématique est une imitation de Dieu. Sans du tout partager cette conception religieuse, André Weil accepte de discuter du versant proprement mathématique du débat et s’efforce d’expliciter sa position par des métaphores très intéressantes.

Si de très nombreuses pages concernent les mathématiques puisque Simone sait parfaitement que cela prioritairement, pour ne pas dire exclusivement, retient l’attention de son frère, cette correspondance fournit l’occasion de trois autres observations.

La première est l’entente spontanée des deux interlocuteurs sur leur attitude de rébellion contre les institutions, leur commun défi aux pouvoirs établis. Tous deux se congratulent des turbulences que leur attitude provoque dans leur corps enseignant respectif. Ils sont non seulement sans complexe, très sûrs d’eux, mais prêts à assumer courageusement les conséquences inévitables de leurs actes jusqu’aux sanctions extrêmes, la prison, la révocation, avec un héroïsme tout naturel.

On découvre aussi une étonnante entente, manifeste surtout dans les dernières lettres, pour la préoccupation visiblement partagée de donner une éducation catholique aux enfants du couple d’André puisqu’il s’agit non seulement du baptême de la nouvelle-née Sylvie, mais de l’instruction religieuse du beau-fils Alain pour qu’il puisse faire sa communion. Ce ne peuvent être seulement des précautions politiques pour ces temps menaçants, le souci est trop grand de parfaire les conditions de l’enseignement nécessaire et du respect minutieux du rituel exigé. Manifestement c’est André qui tient à ce que rien ne soit bâclé et surenchérit sur les exigences. En lisant attentivement l’échange du courrier (Lettres de Simone 17-19, p.504-513, Lettres d’André 10-11 et 13 p. 565 et 570) entre New York et Bethlehem en Pennsylvanie où se trouve André et sa famille, on comprend l’importance accordée à cette entrée en religion catholique et au rôle incontestable du Père Couturier constamment évoqué.

Enfin, on est amené à prendre une conscience bien plus aigüe de l’importance pour Simone Weil de son projet d’infirmières en première ligne. L’échec de ses tentatives toutes avortées et qui plus est, que nous avons su moquées par le général de Gaulle, a occulté que ce fut pour elle une question de vie et de mort et qu’elle en est effectivement morte. La lettre 13 à son frère p. 492 en mai 1941 lui avait précisé nettement : « Ma disposition d’esprit est toujours la même ; je veux aller en Amérique seulement si je peux y réaliser mon projet ; autrement je suis infiniment mieux ici. Si j’étais là-bas et dans l’impossibilité de faire ce que je veux, je tomberais dans le désespoir. »

Les seize dernières lettres de Londres à ses parents sont une bouleversante supercherie, destinée à mentir sur son état de santé réel. Simone Weil réussit des descriptions de scènes typiquement londoniennes. Tout y est : le parc, les promeneurs, les arbres fruitiers, les petits oiseaux, paysages de cartes postales imaginés depuis son lit d’agonie à l’hôpital. Seule la présence de ses parents aurait pu encore interrompre cette progressive dénutrition qu’elle ne pouvait plus arrêter. Les prodiges de sa mère auraient été les seules sources d’énergie capables de la retenir à la vie par la nourriture qu’elle aurait préparée. L’avant-dernière lettre, la « 140 », déjà publiée et connue, est cette extraordinaire fabulation inspirée par un délire d’amour, sorte de message crypté, destiné à faire passer une vérité qui, les pauvres mensonges une fois découverts, apparaîtra comme « ce dépôt d’or pur » confié à sa mère pour le transmettre.

            Mime avait déjà dans une lettre de New-York révélé : « Cela a été une joie pour moi de taper tout cela ma chérie ‑ une joie douloureuse, si je peux dire, car tes articles sur la vie d’usine m’ont donné la même émotion et le même serrement de cœur qu’autrefois. Et quant à tes vers, ils sont si beaux (…) ».[14]

            Mime se maintiendra en vie en transcrivant ainsi tous les écrits de Simone pour la publier, la diffuser, la faire connaître, accueillant dans l’appartement du 3 rue Auguste Comte tous ceux qui s’intéressaient à son œuvre pour faciliter et encourager leur recherche[15].

            En ces temps où la correspondance écrite était encore l’unique, en tous cas, le moyen privilégié de communication, cette publication nous procure la chance inestimable d’approcher au plus près la vie intime et l’existence concrète de Simone Weil. Bien sûr, c’est l’œuvre qui compte et demeure, mais cette proximité humaine, trop humaine lui donne une dimension charnelle qui ajoute à la clarté de la pensée, la compréhension affective.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr


[1] Prenons ici l’occasion d’exprimer notre admiration sans borne pour l’extraordinaire luxe de précisions fourni par l’appareil de notes en bas de toutes les pages de cette correspondance par le responsable de l’édition. Pas la moindre allusion à un ouvrage, à une revue, pas le nom des plus obscurs contemporains dont parle Simone qui ne soit identifié, précisé. On devine des heures d’une enquête digne des plus finauds détectives, des trouvailles d’archiviste chevronné. On peut même percevoir la grande contrariété quand la clarté ne peut vraiment pas être faite. La note alors en exprime le regret : « Nous n’avons pu résoudre cette énigme. » (p. 165, note 5)

Relevons aussi la pertinence des notes d’Olivier Rey qui éclairent les échanges mathématiques entre Simone et André Weil.

[2] Lettre 16, p. 86

[3] Lettre 17, p. 87

[4] Lettre 5, p. 317

[5] Lettre 37, p. 123

[6] Lettre 58, p. 164

[7] Lettre 20, p.340

[8] Lettre 38, p. 361

[9] Lettre 26, p. 346

[10] Lettre 28, p. 348

[11] Lettre 114, p.255. Petite observation critique : pourquoi traduire le final en langue anglaise de cette lettre Love from my soul par Affection de tout mon cœur, atténuant ainsi le sens fort d’amour et celui d’âme quand on sait son exigence de traduire toujours mot à mot, mot pour mot !

[12] Lettre 6, p.532-533.

[13] Au passage, j’ai pris un malin plaisir quand Simone est vivement contrée pour sa détestation de Nietzsche, obligée d’avouer alors son parti pris.

[14] Lettre 54, p. 388

[15] Je confierai, modestement, que je fus de ceux-ci, quand, jeune licenciée de philosophie, éblouie par La Pesanteur et la Grâce, et l’Attente de Dieu, j’étais bien décidée à consacrer à Simone Weil ce qui était alors le diplôme d’études supérieures de Philosophie, forte de l’acceptation et du soutien du Professeur à la Sorbonne Henri Gouhier. Je fus reçue avec enthousiasme par Madame Weil et j’eus une fois la chance d’y rencontrer Simone Pétrement, qui, avec Mime, travaillait à la transcription des textes à publier !