Sentir, imaginer, abstraire : éléments d’une théorie de la connaissance dans les premiers Cahiers de Paul Valéry

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Par : 
Régine Pietra

Les Cahiers de Valéry commencent en 1894 pour s’achever à la veille de sa mort, en 1945. L’importance de l’œuvre (29 tomes d’environ 1 000 pages chacun, éd. CNRS) n’est plus à démontrer. Jamais interrompus, ils portent témoignage de la réflexion permanente d’un esprit désireux de saisir les mécanismes de son propre fonctionnement. Considérés par Valéry lui-même comme le meilleur de sa pensée, il est naturel qu’ils excitent la curiosité des valéryens et que ceux-ci tentent de leur arracher leur secret. Car il y a, pour celui qui a lu les Cahiers dans leur ensemble, un mystère. Et je dois avouer que ce mystère me fascine (sentiment qui n’est pas très valéryen !). Je tenterai tout à l’heure de dire en quoi.
        Mais commençons par le début. Le premier de ces Cahiers est intitulé « Journal de bord ». Petite parenthèse, ou dérive, pour signaler avec Henri Thomas qui faisait remarquer, dans cette enquête que le journal Le Monde consacrait cet été au journal intime, que le livre de bord est bien antérieur au journal intime qui naît avec l’essor de la presse, et que celui-là se borne à noter longitude et latitude d’un esprit. C’est le cas, me semble-t-il pour Valéry. Lorsque Valéry ouvre ce cahier, il a vingt-trois ans. Aucun texte à ma connaissance, ne nous informe d’une quelconque décision qui en inaugurerait la naissance. Ce premier Cahier, premier d’une série de 261, ne révèle même pas les soins en général accordés à la première page de son journal. Banal petit cahier d’écolier à couverture orange, orné d’un dessin fait de lignes parallèles en divers sens, plus proches des traits apparemment désordonnés qui accompagnent une écoute attentive que d’une figuration quelconque. Dès la première page, les signes graphiques s’inscrivent dans tous les sens sur la page, le souci de noter rapidement l’emporte, incontestablement, sur la présentation.
        En l’absence de toute indication qui pourrait nous renseigner sur l’importance que Valéry accordait à ce cahier, ne soupçonnant pas, en tout cas, la place privilégiée que nous pouvons aujourd’hui lui reconnaître – il n’est que le premier venu -, nous avons pensé qu’il serait peut-être intéressant de donner quelques indications sur la vie de Valéry à ce moment là.
        En juillet 1892, Valéry achève sa troisième année de droit. Il a déjà publié dans les revues de l’époque un certain nombre de poèmes, été salué avec éloge par la critique, rencontré Louÿs et Gide, fait la connaissance des milieux symbolistes. Ses études terminées, et peu enclin sans doute à trouver une profession, Valéry va passer l’année suivante en voyages, en séjours prolongés, tantôt à Paris, rue Gay-Lussac, tantôt à Montpellier. Il fréquente les milieux littéraires de la capitale, rend visite à Huysmans et Mallarmé, sort beaucoup, va au théâtre, fréquente sans plaisir les bibliothèques, « promène des dames »[1]. Mais bientôt la situation semblant, comme on dit, s’éterniser, - elle se prolonge en 93-94 -, elle se fait pesante. Valéry n’a pas d’argent pour s’acheter des livres, ni de lieux pour les entreposer[2]. Des amis s’entremettent pour l’introduire ici ou là. Certains espoirs (un emploi à l’exposition de 1900, un poste d’enseignant à Constantinople, un secrétariat à la Revue de Paris) s’évanouissent à peine nés[3]. Un voyage à Londres d’un mois le distrait quelque peu ; mais à son retour c’est la même désespérance. Il écrit à Gide [Corr. G/V, 207] : « Si j’avais l’habitude lâche d’écrire un journal, je mettrais : "Ce soir, dîné en 10 minutes, remonté fumer, étouffé d’ennui avec un soupçon de colère sur le tard." Ça, ça devient toutes mes journées. »
        C’est durant l’année 1894, celle donc du premier Cahier, que Valéry commence durant l’été La Soirée avec Monsieur Teste et l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, ce dernier texte étant une commande de la Nouvelle Revue. La préparation de ces deux ouvrages, sur lesquels d’ailleurs il portera les jugements les plus sévères, l’ennuie – il le dit – mais l’occupe. Sans doute précipitera-t-elle une décision longtemps mûrie, ou plutôt permettra-t-elle à Valéry de mieux formuler ce qu’au fond il a toujours su de lui-même. A quelqu’un qui le connaissait de longue date et qui le trouve bien changé, Valéry répond :

Chère, j’étais alors un jeune homme sympathique, soucieux d’écarter tout frottement avec les gens et je deviens tout juste le contraire assez vite. J’étais enthousiaste et croyant à quelques mots – je m’alimentais largement à des livres et aux idées répandues parmi mes semblables. Aujourd’hui tout DOIT venir de moi. Je n’admets rien que je ne comprenne et je traduis le mot travail par trouvaille. Apprendre, lire, peiner sur la pièce, n’est pas travail pour moi. Je me croirais un paresseux d’écrire des encyclopédies, car écrire en lui-même ou feuilleter, c’est un prétexte pour ne rien TROUVER. [Corr. G/V, 209].

        Un tournant s’amorce donc dans la trajectoire valéryenne. Il y a peut-être là l’annonce implicite des Cahiers, des premiers cahiers surtout, qui seront bien la mise en acte de ce penser par soi-même.
        J’ajouterai une autre raison à cette entreprise d’isolement et de retour sur soi. Raison thérapeutique. Valéry – les valéryens le savent bien, car ce fut l’essentiel – a connu en 1892 une grave crise sentimentale : depuis quelques années il nourrissait en son cœur et en son esprit une passion pour une certaine Madame de R. qu’il se borna à voir très épisodiquement, sans jamais lui parler. La fantasmatique délirante, le caractère obsessionnel des images engendrées par la cristallisation bouleversèrent Valéry au point que, dans le décor pathétique d’une nuit d’orage – la nuit de Gênes - Valéry fera le serment de ne jamais plus souffrir une telle dépossession de soi. A Gide qui, en novembre 1893, écrivait à Valéry alors à Montpellier : « Dis-moi ce que tout cela devient, tout cela dont nous avons tant parlé», Valéry répond : « Je remarque maintenant que l’ancienne TENSION a fortement contribué au développement de la conscience, c’est-à-dire de la liberté de voir et de juger. » [Corr. G/V, 195]. La crise est passée, mais Valéry ne l’oubliera jamais. Pour endiguer le déferlement de l’imaginaire, il a mobilisé toutes les ressources de l’analyse intellectuelle (c’était, dira-t-il plus tard, sa psychanalyse). Et je penserai volontiers que toutes les remarques que Valéry consacre dès ce premier cahier à l’imagination, notations abstraites, austères, mathématisées, aptes sans doute aussi à éclairer le mécanisme du « cerveau monstrueux » de Léonard, auquel Valéry travaille simultanément, plongent leurs lointaines racines dans la crise de 1892.
        Je m’appuierai donc essentiellement sur les premiers Cahiers que sont « le Journal de bord », le « Log-book », le « Self-book », et accessoirement sur le « Codex quartus » : en tout, pas plus de 250 pages dans l’édition du CNRS, soit un quart du tome 1et le un-centième de l’ensemble. De quoi se composent ces cahiers ? De remarques dispersées, discontinues, de longueur variable (d’un paragraphe à une ligne), sur l’armée, la stratégie, l’ornement, le meuble, l’esthétique navale ; de programmes de travail, de projets d’articles qui me frappent par leur souci de modernisme[4]. Il s’agit de traiter des problèmes actuels. Et puis, et surtout, d’une réflexion éminemment personnelle – Valéry travaille vraiment sans filet – sans cesse reprise sur les relations entre le réel, l’imaginaire et l’abstrait. Dans une lettre à Gide, datée du 2 décembre 1894, Valéry communique son emploi du temps :

Lemme : je suis très conscient. Principe : je ne vois plus que variations partout. Ainsi soit m jours ou heures, pendant ¾ m je ne vaux pas un sou. Reste ¼ m. Ce quart se répartit ainsi : pendant une fraction, je suis dans MES théories (Je n’ai pas le temps de les caractériser. C’est une analyse spéciale qui m’a satisfait assez quelquefois.) Une autre fraction se consacre à des spéculations genre scientifique. Extension de notions, logique et psychologie de sciences comme la mécanique, ou l’analyse, induction, etc. D’autres fois, je ne rêve que diplomatie et maniement pratique, stratégismes, ou bien des arts, des cités, des travaux matériels, ou bien quelques applications littéraires, mille essais. [Corr. G/V, 224 – 5].

        Nous avons là un résumé précis des questions traitées dans ces premiers cahiers. C’est du premier point, celui que Valéry appelle MES théories, que nous allons maintenant tenter de dégager les grandes lignes. Remarquons que ce premier point n’est pas toujours bien discernable du second, logique et psychologie des sciences, sauf peut-être en ce que les références sont ici plus apparentes : Poincaré et le raisonnement par récurrence, Lachelier et le problème de l’induction (que Valéry et Gide lisent à la même époque), Maxwell, Faraday[5]. C’est à peu près tout.
        « Mes » Théories ou la pensée dans tous ses états.
        Que pouvons-nous savoir de ce que Valéry appelle « mes » théories ? On en trouve peut-être le projet, dès le premier cahier, où Valéry écrit : « Aujourd’hui, après le criticisme, le moment est bien meilleur que naguère pour faire la science intérieure, celle que les mystiques ont entrevue ! Et peu de gens s’y adonnent, et je voudrais l’apercevoir. »[6]. Cette science intérieure Valéry en parle dans une lettre de 1895 à Huysmans dont il ne partage pas les opinions sur les mystiques :

 […] je découvre en eux [les mystiques] les plus grands maîtres d’une méthode d’investigation qui me hante – celle qui consiste à imaginer, à laisser faire le travail spirituel avec toute son ampleur et même son apparente absurdité fantastique, laquelle n’est relative qu’à la réalité des sens, c’est-à-dire à autre chose, à tout autre chose ! Les mystiques selon moi- hélas! – n’ont faibli qu’à la dernière partie de cette opération. Ils n’ont pas été aussi FROIDS que je voudrais qu’on pût l’être dans les instants séparant les ardeurs, les bûchers, les fourneaux possibles au cœur et à la tête. Ils ont ainsi laissé à des savants, à des écrivains médiocres et gâcheurs, tout un royaume parallèle. (Lettres à quelques-uns, p. 54).

        C’est sur ce royaume parallèle que Valéry veut régner avec toute la froideur requise. L’instrument du pouvoir Valéry l’emprunte aux mathématiques, plus précisément à l’algèbre : « Je pose que : la science mathématique dégagée de ses applications… réduite à l’algèbre […] est le plus fidèle document des propriétés de groupement, de disjonction, de variation de l’esprit. » (C, I, 36). Dès ce premier cahier nous avons maintes traces de ces tentatives de formalisation algébrique des opérations mentales.
        Nous venons donc de mettre en place le projet valéryen. Sans doute prend-il son point de départ dans une question préjudicielle : qu’est-ce que penser ? Question obscure : « Ta pensée jamais ne voit le jour » (C, I, 17). La pensée n’est que la prise de conscience que l’esprit effectue et qu’elle transcende. « A chaque instant se déclarer différent de quelque chose est penser. Ce dont on se déclare différent  se nomme réalité, images, abstractions […] » (C, I, 65). L’instrument de la pensée c’est l’esprit – ce n’est pas tout à fait une lapalissade – seule variable indépendante de tous les phénomènes mentaux, essentiellement caractérisés par leur variabilité. On peut dire la même chose en d’autres termes : le temps est la seule variable indépendante, ou encore : « Penser c’est varier » (C, I, 59). Idée sans cesse reprise par Valéry, tout au long de sa vie, et qu’il dénommera la self-variance. Si la NATURE de l’esprit est dans le changement, le mouvement, sa TÂCHE va consister essentiellement à réduire le nombre des phénomènes indépendants et des degrés de liberté, bref à homogénéiser.
        Dans le « spectacle de la connaissance » (C, I, 187), il y a trois voies : « la voie logique, la voie imaginaire, la voie naturelle » (C, I, 45). Ou encore : « Le monde se compose de ce qui est perçu, de ce qui est imaginé, des abstractions » (C, I, 54). Ou enfin : « Les véritables L.T.M. sont sensations, images, abstractions. » (C, I, 61). Nous allons essayer de parcourir successivement ces  trois voies en commençant par la plus résistante : le réel. Mais auparavant faisons un petit exercice rapide :
- Question : est-ce que je peux voir A et penser B ?
Réponse : oui. 
- Question : est-ce que je peux imaginer A et penser B ?
Réponse : non.
        Ainsi donc il peut y avoir simultanéité entre une sensation A et une pensée B. Mais il ne peut pas y en avoir une entre une image A et une pensée B. Tout se passe comme si le champ de conscience accaparé par l’imagination ne laissait aucune place à l’idée (cf. C, I, 48).
Supposons maintenant deux objets de connaissance associés entre eux et supposons que A soit une sensation et B une pensée- Question : puis-je aller de A en B ? Réponse : oui
- Question : puis-je aller de B en A ? Réponse : non.
Valéry écrira cela sous un formalisme mathématique, dont je vous fais grâce et qui ne me semble pas absolument utile.
Ces deux petits exemples ne sont là que pour vous donner une idée des recherches de Valéry tout au long de ces pages. Passons maintenant à l’analyse de nos trois voies.
        1) J’aimerais mettre en épigraphe de ce paragraphe ces quelques mots de Valéry : « Nos doigts étendus ne touchent que nous » (C, I, 39). Au fond, le réel nous échappe. Sur le plan de la connaissance nous n’avons avec lui aucun contact. Idéalisme, si l’on veut. Mais la position de Valéry n’est pas ontologique, et il refuserait le « Esse est percipi » de Berkeley. En tout cas il ne place ici que sur le plan gnoséologique. La preuve ?  « La réalité est une catégorie, ou un invariant » (C, I, 120). Nous ne connaissons des objets que des images de ceux-ci[7] ; ces images sont simplement moins résistantes, plus plastiques (cf. C, I, 129). Notre contact avec le réel se fait par le moyen de la sensation, mais celle-ci, comme Merleau-Ponty le montrera plus tard, est toujours déjà transformée. « Toute sensation parvenant pendant est INTERPRETEE, développée, métaphorisée, travail élémentaire » (C, I, 7), ce qui différencie l’état de veille du sommeil. Ou encore : « Nous ne percevons pas le 1/10 des choses que nous voyons » (C, I, 50). La sensation est insaisissable, sinon dans sa différence. « Elle ne pénètre pas dans la pensée » (C, I, 235), sauf sous la forme d’image ou de souvenir. Inaccessible à la pensée, la sensation ne nous donne accès au réel qu’en différé : « La réalité n’est que le souvenir d’ensembles de sensations auxquelles on associe (de plus) des idées fixes abstraites comme par un langage » (C, I, 230). Autre formulation : « Quant aux objets dits réels… une herbe est une élaboration sur des sensations diverses, un invariant des conditions de ces sensations » (C, I, 237). Il arrive que dans certaines expériences pathologiques les sensations viennent envahir le psychisme au point de bloquer le mécanisme mental. Le réel se confond alors avec l’imaginaire. C’est le cas de l’hypnose où les sensations continues prennent les propriétés de la vision en rêve (C, I, 48). C’est aussi le cas de l’hallucination. Pour l’halluciné sa vision est aussi existante que le réel pour nous ; mais étant donné qu’il s’agit d’une vision fantasmatique, il ne peut pas penser à autre chose, comme il le fait, ainsi que chacun de nous devant le réel (cf. C, I, 199). Disons donc que, dans les premiers cahiers, le monde physique n’existe que pris en charge par le monde mental. Plus tard, sans doute, le poids des deux variables, C, M, dans la trilogie C. E. M. (corps, esprit, monde) se fera plus grave, plus incontournable. Ici, la volonté de formaliser tend à spiritualiser, à idéaliser ce qui s’imposera, les années passant, comme épaisseur existentielle, opacité vécue.
        2) Le passage de la sensation à l’image est donc obligatoire. Dès que l’on est dans le monde mental, il y a AU MOINS image (cf C, I, 100). Certes l’imagination n’est pas AU DEPART une faculté totalement indépendante du réel[8]. Elle se fonde généralement sur lui, c’est-à-dire sur la couche primitive des impressions. Mais elle peut aussi oublier des origines et se mettre à proliférer au point de s’auto-alimenter indéfiniment, car le monde de l’image, comme d’ailleurs le monde réel, ignore la contradiction[9].
        Si nous l’examinons en tant que tel, comme l’une des strates de la réalité psychique, la caractéristique primordiale du monde de l’image est son élasticité. Les images sont évanescentes, sans durée ; aussi vont-elles chercher à se grouper, à s’associer (cf. I, 14), à se différencier (C. I, 131). Constamment instables, elles scandent le flux perpétuel (Valéry parle de liquide) de la vie mentale par leur variation et leur retour (cf. C, I, 9). Ainsi, par exemple, le passé et l’avenir sont des images faciles. Dès qu’on s’efforce de les préciser, elles perdent leur caractère spécifique (cf. C, I, 66). On voit intervenir, chez Valéry, dès les premiers cahiers, cette volonté d’arrêter en quelque sorte l’image, de la faire durer, de la préciser. On dirait que l’opérateur du film mental cherche une meilleure « détermination » de l’image, un « ralenti » du temps. Que se passe-t-il alors? Valéry nous fournit un certain nombre d’aperçus intéressants sur la méditation, par exemple. Qu’est-ce que méditer ? C’est chercher à faire durer une image sans varier, ou ramener, par ma liberté, une série de phénomènes mentaux à un sujet déterminé (cf. C, I, 117). Idée fixe pensera-t-on. Non, car l’idée fixe réapparaît plus souvent qu’à son tour et indépendamment de ma liberté. Elle phagocyte en quelque sorte tous les autres phénomènes (cf. C, I, 232), tandis que la méditation est stabilité relative de l’image qui s’approfondit. Autre cas de figure : l’effort pour préciser une image. Celle-ci va tendre alors à rejoindre la  réalité dont elle est issue. Si on pousse une image, dit fréquemment Valéry on retrouve le réel (cf. C, I, 209). « Si on s’efforce de préciser une image aussi saugrenue qu’on voudra, elle tend vers la réalité. Je suppose qu’on veuille imaginer l’Olympe. On se retrouve dans les barbes des dieux comme celles des sapeurs et il ne reste plus que des figurants » (C, I, 67). Au risque d’en scandaliser certains, je dirai que les représentations du Ring de Wagner, données cet été 1982 par la télévision, m’ont souvent fait penser à cette remarque de Valéry. Mais je l’avoue tout de suite, je ne suis pas une initiée.
        Certaines formulations de Valéry m’ont paru recouvrir, derrière le voile pudique de l’abstraction, une expérience vécue. Valéry analyse, par exemple, le cas d’une image si intense qu’elle engendre des réactions physiques (cf. C, I, 92). Là encore on assiste à une quasi-rencontre du réel et de l’imaginaire et, pour que celle-ci se produise, on ravive le souvenir, élimine tout ce qui ne la concerne pas, on maintient l’image en changeant les détails. Qu’est-ce à dire ? A la différence de la méditation qui ajuste en quelque sorte l’image, dans l’obsession passionnelle – quand on est amoureux – on repasse toujours la même bande, on superpose les clichés. Par sa position intermédiaire, l’imagination peut en se précisant, ou bien s’échapper par en bas, le réel : l’image alors se prosaïse (« il y en a mille autres comme elle », pour reprendre mon allusion à la passion amoureuse) ou bien s’échapper par en haut, devenir abstraction : « Les images viennent. Elles s’en vont […] L’abstraction les remplace et COMMENCE et quand on les POUSSE au point où elles ne peuvent plus être prises dans la réalité. » (C, I, 102). Donc, quand on les pousse, « on est pour quelque chose dans leur changement » (ibid.). Nous verrons bientôt ce qu’il en est de ce passage à l’abstraction. Ce que je voulais noter, pour l’heure, c’est cette voie seconde, incontestablement empruntée par Valéry pour se débarrasser de ses démons imaginaires, les convertir en abstractions. Ces premiers cahiers n’analysent pas seulement un mécanisme mental et général : ils  sont une psychanalyse par l’écriture, une auto-analyse.
        Par sa mobilité l’image est sans doute paradigmatique de l’essence de la vie mentale. C’est pourquoi il serait utile de saisir la logique qui la gouverne (Valéry parle souvent de « logique imaginative »). Déclaration principielle : « La rigueur imaginative est ma loi ». (C, I, 25). Valéry essaie alors de chercher des méthodes qui permettraient de rendre compte de l’« ensemble des variations dont une image est susceptible ». Les variables ce sont les données des sens, au nombre de sept (je présume qu’aux cinq sens Valéry ajoute les sensations thermiques et cénesthésiques) : l’image sera définie comme la fonction de x de ces variables. On va donc attribuer à ces variables différentes valeurs et voir ce que devient l’image (cf. C, I, 194). Je suppose que de telles hypothèses étaient, soit précédées, soit suivies, d’une série d’exercices auxquels Valéry se livrait et dont nous n’avons pas la trace. Telles quelles ces déclarations, souvent réitérées, nous laissent un peu sur notre faim. Mais peut-être suffirait-il de les prendre au sérieux et de multiplier leurs applications.
        Quoiqu’il en soit, on aurait tort de croire que l’imagination n’est envisagée que dans sa fonction reproductrice. Si ces possibilités poïétiques ne sont guère mentionnées ici, Valéry sent bien que, faute de méthodes appropriées, nous sommes là devant un domaine totalement inexploré : « L’imagination est en friche. Je veux dire que beaucoup de ses possibilités sont négligées ou inconnues » (C, I, 127). Le réel nous aliène au point que nous sommes incapables d’imaginer « un corps tomber en zigzag, une pierre qui marche […] des maisons obliques. » (ibid.). « On imagine l’enfer sans rien changer aux flammes » (C, I, 125), et Flaubert lui-même, trop érudit et livresque, a raté l’analyse de la tentation, dira Valéry en 1942. J’ai fait l’épreuve de relire ce texte, intitulé La tentation de (saint) Flaubert, en ayant en mémoire ce que Valéry nous dit ici, et je dois avouer que le texte a pris, alors, un relief et une densité qu’il n’avait pas, pour moi, auparavant.
        3) L’étape suivante sera celle de l’abstraction. On passe des images aux abstractions. Ce passage peut être illustré par les images les plus générales, donc les plus facilement transformables en abstractions, par exemple les sensations musculaires (cf. C, I, 106) : pensons aux formes invitant à la caresse (dans la statuaire), à la vue du mouvement (plastiquement, par exemple, ce que les Futuristes ont essayé de rendre). Ce transfert de l’image à l’abstraction, dont le langage est l’instrument, n’est pas à sens unique. Entre l’image et le mot les relations sont d’échange incessant : « Etant donné un mot produit dans la région mentale, ce mot éveille une image dans certaines conditions. Inversement, étant donnée une image, elle tend à éveiller le mot ou le groupe de mots correspondant. » (C, I, 125). L’abstraction peut donc se reconvertir en image (cf. C, I, 102). Elle peut aussi, de manière abusive, boucher les trous de l’imaginaire. C’est ce que feront tous les mots de la philosophie (esprit, nature, cause, etc.), qui n’ont aucune généralité et dont la valeur est purement imaginaire (cf. C, I, 13-14). Dès ce premier cahier s’ouvre ce procès incessant que Valéry fera à la philosophie – j’en ai longuement parlé ailleurs – et qui pourrait se résumer, pour ne pas quitter notre propos, dans la confusion du réel, de l’imaginaire et du symbolique.
        Si images et abstractions échangent constamment leur pouvoir, elles n’ont cependant rien de semblable. Contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, le monde des abstractions n’est pas jugé par Valéry sans réticence. Dans une certaine mesure c’est un peu le lieu de la paresse mentale, de la communauté des esprits, régi par l’habitude, par la routine, et non par le travail de l’esprit (cf. C, I, 45). La manie de l’ordre, de la classification nous a constitués : c’est ce que constate, dès sa première page (C, I, 3) le premier Cahier. La régularité, « cette amante de l’esprit », nous a habitués à ce qui donne le moins de mal (C, I, 22). La logique est le lieu d’une sorte de trivialité des esprits, unis dans ce qui est commun. Aussi la logique n’a-t-elle aucun rapport avec la pensée (C, I, 127), avec la pensée de l’individu (C, I, 134). Nous sommes à l’aise dans la symétrie, la répétition, les systèmes, les concepts invariables, les mots tout faits. « L’esprit s’accommode » (C, I, 9), dans tous les sens du terme. Cet aspect unificateur de l’abstraction nous satisfait et nous empêche d’aller au-delà, de descendre dans les détails, les qualités. Dans la mesure où « l’abstrait est ce qui varie plus lentement que le reste » (C, I, 102), il solidifie le courant mental et contraint à sauter d’une notion à une autre. « Abstractio potest facere saltus et nihil aliud. » (C, I, 63). Valéry n’est pas loin de penser avec Cioran que « le pli de l’abstraction vicie l’esprit »[10] ; et pourtant, ce saut hors de… n’est pas totalement négatif. Ce commutateur (C, I, 32) qu’est l’abstraction peut donner la lumière. Elle met en rapport, relie, pratique des anastomoses (un mot que Valéry, à cette époque, aime bien). Elle oppose aussi. En elle seule, existe la contradiction, qui n’a lieu que dans le langage (cf. C, I, 30). Les Cahiers qui suivront développeront amplement cette analyse du langage. Il faut donc nous défier de l’abstraction, tout en sachant que l’esprit a, en elle, son lieu.
        Après avoir déterminé les champs respectifs du réel, de l’imaginaire et de l’abstrait, tels qu’ils se laissent appréhender à travers ces tout premiers Cahiers, j’aimerais vous donner une idée rapide des recherches valéryennes telles qu’elles s’élaborent en ces années-là. Je prendrai deux exemples : le premier figure dans un texte que nous avons sous trois formes à peu près identiques. Dans le Cahier Limbes Valéry copie deux fois à la suite presque le même texte. Ce texte sera celui d’une lettre célèbre à Fourment, celle du 4 janvier 1898. Valéry y classe les opérations mentales en deux groupes : les liaisons mentale IRRATIONNELLES, telles que, si A se produit, B se produit, mais on ne trouve rien de A dans B. C’est le cas de tous les langages, de tous les symboles, où la liaison entre le mot et la chose est arbitraire. Par contre les liaisons RATIONNELLES sont celle où A’ étant donné, on peut construire B’ qui contiendra quelque chose de A’. Entre les deux il y a donc quelque chose de commun : exemples, la sensation suivie d’idée, d’image, engendrant toutes les métaphores ; de même le pictogramme ou le système hiéroglyphique. A la fixité, à l’invariabilité de la première relation, on peut opposer la mobilité et l’inventivité de la seconde. Il faudra attendre G. Genette pour comprendre que, chez Valéry, Cratyle est souvent de connivence avec Hermogène.[11]
        Sans doute est-il intéressant de savoir comment le philosophe Fourment, consulté, réagira à cette longue lettre, à laquelle je n’ai fait allusion ici que pour mémoire. Informé des idées valéryennes dans une lettre antérieure il avait émis quelques réserves vis-à-vis d’une méthode jugée, par lui, trop intellectualiste, inapte à saisir le qualificatif : écho bergsonien probablement, l’Essai sur les données immédiates de la conscience datant de 1889. Fourment ne répondra pas à cette lettre, qui réfutait cependant les objections précédentes. Nous ignorons les raisons de ce silence. Fourment jugeait-il vaines les recherches valéryennes ? Quoi qu’il en soit, Valéry ne semble ébranlé en rien, et son projet va se poursuivre, se nuancer, baliser d’autres territoires, sans toutefois nous livrer une cartographie satisfaisante.
        Le second exemple concerne un tableau qui figure dans un Cahier, datant de février 1897: dans la colonne de gauche une liste de substantifs : arbre, rougeur, valeur, raison, mouvement, paroi, etc. Il s’agit de savoir, pour chacune de ces notions, leur situation dans l’imaginaire, l’abstrait et le réel. Ainsi, par exemple, alors que les mots, ciel, arbre, ivresse, varient moins en tant que concepts qu’en tant qu’images (il y a des cieux multiples), les mots, valeur, raison, Dieu varient dans les deux cas et n’ont aucun support réel (cf. C, I, 151 et 175). On remarquera que tous les mots de la terminologie philosophique subissent une variation aussi bien dans l’imaginaire que dans l’abstrait. C’est ce qui en fait la fragilité. Au contraire le mot « arbre » est plus fixe conceptuellement et se retrouve presque intact après une série d’opérations. De même les mots à connotation mathématique. On assiste là aux tâtonnements visant à créer, à l’instar de Leibniz, une sorte De arte combinatoria qui assurerait les droits de passage de l’imaginaire au symbolique.
        J’ai conscience d’avoir été longue et ennuyeuse, en essayant d’introduire de l’ordre dans ces remarques dispersées, jetées au fil de la plume, indice de l’éveil d’un esprit à la recherche de ses propres pouvoirs. Notamment à usage intime qui n’étaient pas faites pour être publiées, du moins telles quelles.
        Peut-être serait-il bon d’essayer de situer ces tentatives, en évaluant la place qu’elles ont occupée pour Valéry lui-même, ce qu’elles doivent au contexte intellectuel de l’époque, et enfin l’intérêt qu’elles présentent pour l’ensemble des recherches valéryennes.
        Dès leur origine les recherches menées par Valéry sont considérées par lui, d’une part comme extrêmement singulières, d’autre part, comme importantes. Ces deux qualitatifs apparaissent constamment dans les lettres qu’il écrit à l’époque à ses deux amis intimes, les seules personnes à qui il en parle, Gide et Fourment.

Je turbine toujours un peu ma psychomanie. Il m’est impossible de considérer cela comme absolument nul. (Corresp. V/F, 141). Je sais ce que j’ai trouvé. J’ai là, deux ou trois cents problèmes résolus ou non, que l’on escamote toujours […] Si j’avais la sainte paix maintenant, peut-être me replongerai-je [sic] dans le grand jeu mental… Je réfléchis que j’y suis devenu comme alcoolique. (Corr. G/V, 238).

        L’aspect maniaque n’échappe donc pas à Valéry. Mais l’obsession ici, à la différence de ce qui se passait pour Madame de R, n’est pas aliénante. Elle se confond avec l’intuition d’une trouvaille géniale… si toutefois on sait aller jusqu’au bout du chemin. Ecoutons maintenant ce que Valéry inscrit, cinquante ans plus tard, en 1945, à la veille de sa mort, sur son Cahier :

Après tout j’ai fait ce que j’ai pu. Je connais assez mon esprit. Je crois que ce que j’ai trouvé d’important – JE SUIS SÛR DE CETTE VALEURne sera pas facile à déchiffrer de mes notes. Peu importe. (C, XXIX, 908).

        C’est fascinant, proprement fascinant. Qu’est-ce que Valéry entendait par « ce que j’ai trouvé d’important » ? On peut, je crois, supposer que c’est, en partie, au moins ce dont il faisait état à Fourment et à Gide. Alors ? Alors de deux choses l’une (nous excluons de la part de Gide un manque de lucidité) : - ou bien ce qui est à déchiffrer est encore difficile pour nous ; - ou bien – et je me rallierai à ce terme de l’alternative – l’important n’est pas facile à déchiffrer précisément parce qu’il est chiffré, c’est-à-dire par ce qu’il réside moins dans ce qui est dit que dans les prolongements que Valéry en a tirés pour lui-même, et que nous ignorons, dans la mesure où l’œuvre aussi nous les masque. Assurément les Cahiers ne sont pas indépendants de l’œuvre ; et les premiers Cahiers ne sont pas séparables de l’élaboration de La soirée avec Monsieur Teste et de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Tout un travail de comparaisons minutieuses entre les premiers Cahiers et les brouillons des œuvres reste à faire. Il éclairerait peut-être d’un jour nouveau la genèse de l’œuvre valéryenne. J’aurais tendance toutefois à penser que ces premiers Cahiers sont moins un matériau à exploiter en fonction de l’œuvre qu’un laboratoire où se font d’étranges expériences, au terme desquelles la « cuisine » de l’œuvre paraîtra facile, trop facile. Ils témoignent, comme il est dit dans La Soirée « d’une terrible obstination dans des expériences enivrantes ». Peut-être est-ce pour cela que Valéry a toujours eu, pour ses Cahiers, une préférence qu’il n’a pas caché à ses intimes 
        Et puisque j’en suis venue à vous parler de mes fascinations, j’en dirai une autre. Dans une lettre envoyée à Gide en 1894 et sur l’enveloppe de laquelle Gide a noté « admirable », mot souligné de deux traits, Valéry écrit :

Ce qui m’a le plus frappé au monde, c’est que personne n’allait jusqu’au bout. Jadis[12], avant d’avoir lu dans un Goethe, sur les quais, la même phrase, je disais cette absurdité : « il faut avoir un but impossible ». Eh bien, je sais que ce sont là des bêtises – mais en tant que sentiment, elles sont, elles commandent, elles gisent même au fond de tout esprit poétique. Il n’en faut pas faire une théorie. Il faut les satisfaire ou les expliquer, ou les deux. (Corr. G/V, 218.)

        Aller jusqu’au bout, avoir un but impossible. Je crois que Valéry a, sinon expliqué, du moins satisfait à ces exigences, et cela, précisément dans les Cahiers. Car enfin ; quelle que soit la ténacité d’un individu, comment ne pas être sidéré par la constance de celui qui, trente ou quarante ans plus tard, relit ses cahiers de jeunesse, n’en sourit pas, et, au fond, ne se trouve pas différent dans ses préoccupations de ce qu’il fut. Je sais bien qu’on est le même mais quand même !
        Ici j’ouvre une parenthèse pour noter un petit accident d’écriture. Je venais d’écrire au fil de la plume cette dernière phrase, quand je me suis souvenue que le psychanalyste, Octave Mannoni avait consacré à la formule « Je sais bien…mais «quand même » un chapitre de son ouvrage Clefs pour l’imaginaire [13]. J’avais complètement oublié le contenu de cet article ; je le relis donc, et j’y apprends quoi ? Que cette formule, asse fréquemment entendue sur le divan signifie – je schématise à l’extrême – qu’il y a des croyances qui survivent au démenti de l’expérience et se conservent à l’insu du sujet parce qu’elles lui procurent satisfaction. C’est le cas de l’universitaire qui, lisant dans son horoscope « certaines personnes diront grand bien de vous », SAIT BIEN que les horoscopes, c’est de la blague, et qu’il ne saurait s’attendre à l’éloge de ses collègues, mais y croit QUAND MÊME un peu. Ce déni (verleugnung) de la réalité Freud en voit l’illustration essentielle dans le désaveu que l’enfant porte au constat de l’absence de pénis chez sa mère. Interprétée à la lumière de ce que dit Mannoni, ma phrase devenait donc : « Je sais bien qu’on est le même, mais ça fait tellement plaisir de ne pas le savoir » ! Et c’est là précisément que Valéry sourit, car il n’a aucune raison de le faire en relisant ses notes de jeunesse.
        C’est pourquoi – et c’est le dernier point que j’aborderai très rapidement – je ne crois pas que l’on puisse éclairer ce que ces premiers Cahiers comportent d’énigmatique à la lueur des sources (possibles) de Valéry. C’est un peu la tentation de tous les chercheurs valéryens que de se dire qu’il y a, peut-être, dans le contexte intellectuel de l’époque – contexte dont les références auraient été occultées par Valéry lui-même -, l’espace qui leur donnerait prise sur une pensée dont la singularité les déroute. On feuillette alors les revues contemporaines, on s’enquiert des parutions. Et, bien sûr, on trouve des analogies, car il est vrai que les problèmes agités par Valéry ne sont pas étrangers à l’époque. Les dix dernières années du XIXème siècle ont été, pour la psychologie, ce moment où se sont entrecroisés les courants les plus divers, suscitant les débats les plus animés, les ruptures les plus décisives. J’en dessine très sommairement les axes principaux :
- d’une part la « psychologie philosophique », dominée par Victor Cousin et son école, dite éclectique : Royer-Collard, Théodore Jouffroy, Paul Janet. Tous ont subi profondément l’influence de Maine de Biran, mais aussi de l’école écossaise (Reid, Steward). Cette psychologie, d’essence spiritualiste, a pour méthode l’observation intérieure et se définit comme science des faits de conscience. Valéry, s’il les connaissait peu, ne les ignorait pas, et sa méthode personnelle d’investigation ne semble pas être différente de la leur.
- d’autre part la psychologie scientifique dont le créateur est l’Allemand Wundt[14]. Les travaux de laboratoire de Wundt sont consacrés à la vision, à l’audition, à l’attention, à l’association, autant de problèmes auxquels Valéry n’est pas indifférent. En France c’est Ribot qui inaugure la psychologie scientifique. Pierre Janet, son disciple, le premier à avoir fait sa médecine, après avoir passé l’agrégation de philosophie, fera de l’étude psychologique des pathologies mentales l’un des instruments permettant de connaître l’homme normal (on ne peut s’empêcher ici de penser à certains passages du dialogue valéryen, L’Idée fixe). Binet, enfin, directeur du laboratoire de psychophysiologie, créateur de la psychologie expérimentale, s’attache spécialement à étudier les processus supérieurs de la pensée et cherche à savoir « la manière dont la machine mentale fonctionne » : une telle formule Valéry pourrait, mille fois, l’avoir signée.
- Enfin l’immense vague d’intérêt scientifique et de curiosité mondaine suscitée par l’hypnose. L’Ecole de Nancy d’abord, avec Bernheim, puis Charcot et l’Ecole de la Salpêtrière; en liaison directe avec l’hypnose, les problèmes du sommeil, du rêve, des images [15], problèmes qui sont aussi des problèmes valéryens.

        Qu’il y ait donc à la fin du XIXème siècle une effervescence de la psychologie, c’est incontestable. Valéry en a certainement perçu les échos. Dans l’état actuel des recherches valéryennes, je crois qu’on ne peut pas en dire davantage. Si analogies il y a, elles ne sont pas significatives, en toute rigueur. En d’autres termes il est difficile de parler d’influences. Car on pourrait tout aussi bien, à propos de la sensation, de l’image, de l’abstraction, évoquer Locke ou Hume. La solution, temporaire, que nous adoptons consiste à ne pas suspecter Valéry lorsqu’il nous dit – et il le fait souvent – que ses réflexions sont éminemment personnelles, et qu’il les abandonnerait s’il les trouvait chez d’autres (Corr. G/V, 415-6). Etrange cela aussi !
        Sans doute – et ce sera ma conclusion – ces premiers Cahiers ne sont-ils précieux, pour nous aujourd’hui, que parce que Valéry a été Valéry. C’est notre regard rétrospectif qui les charge d’un poids que, dans leur avancée tâtonnante, ils ne prétendaient pas avoir. C’est parce que le périple valéryen nous a conduits à travers toutes les mers et nous a fait aborder aux rivages les plus divers que ce « Journal de bord », assez aride dans le pointage de ses rhumbs, prend, pour nous, toute sa valeur. Pour les étrangers au voyage, ces non-techniciens, je crains que ces premiers Cahiers ne soient pas une initiation facile, ni même souhaitable. Par contre, dans la perspective d’une connaissance de la pensée valéryenne, qui se voudrait attentive à toutes les nuances et variations d’un esprit infiniment subtil, l’édition des Cahiers dans leur intégralité serait nécessaire. Disons, pour faire jouer les connotations liées au titre du premier Cahier, « Journal de bord », que, pour cette traversée au long cours, il faudrait un éditeur-navigateur capable de franchir le cap que l’on nommait autrefois « des tempêtes » et que l’on appelle aujourd’hui « de bonne espérance » !

Régine Pietra
Professeure honoraire de Philosophie
Université Pierre Mendès-France de Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr

Article publié par l’Institut de Recherche universitaire d’histoire de la connaissance, des idées et des mentalités, université du Val de Marne 1983, Lectures des premiers cahiers de Paul Valéry, textes recueillis par Nicole Celeyrette-Pietri, actes de la journée d’étude du 11 décembre 1982 à l’université de Paris XII.

 

[1] - « Jusqu’à présent, écrit Valéry à Gide le 1er mai1894, le pain et le tabac sont là. Aussi les fadasses bibliothèques publiques (on entend le broutement dispersé dans l’espace des salles, l’horloge mentalement, la lecture). A des coins, je rencontre des choses sues jadis, des connaissances et des délires vidangés, devenu caca. » (Corr. G/V, 202). En date du 29 novembre 1894, Valéry écrit « Je fais des semaines de visites, occupations vagues, promener des dames, etc. Dans l’espace de quinze jours j’ai vu jouer Madame Sans-Gêne, La Fée printemps (drame noir à l’Ambigu) un tas de Folies-Bergère, deux fois L’ŒUVRE (le plus assommant de tout), Monsieur Alphonse, etc. » (Ibid., p. 222).

[2] - « Ma vie est une pomme, une guigne, mais tant que je l’ai, il faut que j’y satisfasse, il faut que je cherche un endroit payé – que je m’ETABLISSE […]. J’ai longtemps tout accepté, mais je touche aux limites de la puissance de supporter l’incertitude. Exemple mesquin : j’ai besoin de livres. Je voudrais quelques ouvrages indispensables de mathématiques – non seulement je ne puis les acheter ne demandant jamais d’argent chez moi (et ce sont du reste des livres très chers) – mais encore les aurai-je [sic], je ne saurais où les avoir, n’ayant pas de réel domicile, de golfe durable » (ibid., p. 198-9).

[3] - Voir Corr. G/V, p. 201, 211, 216.

[4] - « Articles :
La géométrie et l’ornement. Vues MODERNES.
La cité PRESENTE. Points forts et courants.
L’esthétique navale.
L’image de la guerre MODERNE.
Les plaisirs et les actes possibles. Vitesses, etc.
Psychologie des machines.
Les limites réelles de la connaissance.
 Stendhal et l’Ecole criminaliste italienne.
L’argent et la pensée.
Vue du monde ACTUEL, et sa critique […] » (C, I, 34). (C’est nous qui soulignons).

[5] - Valéry avait pensé écrire un article sur Poincaré. Il écrit à Gide : « Poincaré est difficile à faire sans le connaître. Il m’intéresse beaucoup car il ne fait guère que des articles de psychologie en mathématicien. C’est de mon goût tout à fait […]. Lui, fait cela en grand bonhomme qu’il est, avec le génie logique le plus séduisant, et il traite des points particuliers. Et moi, pauvre infirme et ignare, j’y ai au contraire trouvé le b-a ba mathématique et je voudrais m’attacher à la réalité de la pensée. » (Corr. G/V, 256). Sur Poincaré voir Corr. G/V, 274-76. Sur Maxwell : « Mes lectures […] Et surtout le passionnant ELECTROMAGNETISME du dernier grand théoricien (mort) Maxwell. Je dis passionnant. » (Ibid., 191). Sur Faraday : « J’ai trouvé un petit bouquin qui m’enchante […] et pour le lui prouver je l’ai acheté ; c’est FARADAY INVENTEUR. Quand on se reverra […] je te parlerai des travaux vagues que j’ai entrepris cette année finie, et qui malgré tant de grèves, de menées continues, se sont ébauchés » (ibid. 227). L’ouvrage de Faraday est de John Tyndall, traduit de l’anglais par l’abbé Moigno, en 1868.

[6] - Toutes les citations, suivies de la seule indication de la page, renvoient au premier tome des Cahiers, édition du CNRS. Ici p. 64.

[7] - « Le travail mental autour et au sujet d’objets donnés a lieu, non (c’est clair) sur ces objets mais sur les images de ces objets. Il y a transposition » (C, I, 37, 38).

[8] - « Je monte en ballon… Je n’écris que les choses dont je ne me serais pas douté. Les choses peuvent se classer aussi ainsi. Ce qui dans une sensation aurait échappé à l’imagination préventive. » (ibid., 30). Cf. également Œuvres, t. II, p. 18.

[9] - « Dans ce qui se voit pas de contradiction. Dans ce qui s’imagine pas de contradiction (mais à condition de n’y pas mêler la réalité, de ne pas sortir de l’imagination) » (ibid., 29).

[10] - Cioran, Ecartèlement, Paris, Gallimard, 1979, p. 97.

[11] - Genette Gérard, Mimologiques, Paris, Seuil, 1976, p. 278 sq.

[12].- Trois ans plus tôt, Valéry écrivait en effet à Gide « Voilà pourquoi nous proclamons qu’il faut se donner un but impossible, au-delà des conceptions spirituelles, et qui nous brûle de loin sans que nous osions l’apercevoir. » (Corr. G/V, 87).

[13] - Mannoni Octave, Clefs pour l’Imaginaire ou l’Autre Scène, Paris, Seuil, 1969, p. 9 sq.

[14] - La deuxième édition du grand traité de Wundt sur la psychologie physiologique est traduite en français en 1886.

[15] - Pour une information générale sur la psychologie à la fin du XIXème siècle, on pourra consulter: Mueller Fernand-Lucien, Histoire de la psychologie, tome II : la psychologie contemporaine, Paris, Payot, 1976 ; Fraisse et Piaget, Traité de psychologie expérimentale, I, Histoire et méthode, PUF, 1963.