Réalisme politique et stratégie spirituelle

-A +A
Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Ce couple de termes antagonistes, proposé par l’intitulé, qui désigne chez Simone Weil, la conjonction d’un souci délibérément terrestre et de la certitude qu’existe un autre plan de réalité radicalement transcendant, sera étudié plus précisément, pour la période ultime de sa vie, à New York et à Londres. Mais l’étude de ce moment final donna l’occasion de reparcourir tout le cheminement de Simone Weil pendant sa brève existence et, en rassemblant les différentes sources biographiques et anecdotiques, de voir émerger de façon frappante trois caractéristiques essentielles, vraiment singulières qui offraient un éclairage inhabituel. Aussi, au risque de transformer cette intervention en un monstre bicéphale, s’est imposée la nécessité de faire part préalablement de trois aspects déterminant la vie et, parce qu’elle en est chez elle inséparable, la pensée de Simone Weil.

        Remarquons d’abord que jamais intellectuelle ne s’est aussi fortement impliquée dans des activités physiques, forçant son corps à supporter des situations extrêmes. Son esprit travaille et analyse avec d’autant plus de clairvoyance et de perspicacité que son corps est occupé aux tâches physiquement exténuantes qu’elle lui impose. Les travaux éreintants l’attirent incontestablement. Certes, on pourrait expliquer sa décision de travailler en usine de la façon dont D. Canciani commente son engagement précipité pour la guerre d’Espagne : elle part « parce qu’il lui est physiquement impossible de rester à l’écart des lieux où l’histoire bouge, où les hommes, les déshérités, souffrent, se soulèvent, se révoltent, secouant de dessus leur dos l’humiliation, pour reprendre en mains, momentanément, hélas ! leur honneur et leur destin. »[1] Mais observons que, dès son adolescence, elle voulait déjà, pendant les vacances, participer aux travaux agricoles : une fois, elle arrachera des pommes de terre huit heures par jour ; fille de ferme bénévole, elle fera les foins et à une autre occasion, “dépâtera” les betteraves ; elle convaincra un équipage de marins expérimentés de l’embarquer comme “homme de bord” volontaire pour une pêche en haute mer. Aussi, quand fut promulgué le statut des Juifs par Vichy, a-t-elle pu gloser ironiquement sur sa radicale obéissance puisque, sur sa demande, embauchée par un viticulteur, elle ne pouvait pas mieux se soumettre à l’injonction faite aux Juifs d’un retour à la terre, et répondre à l’interdit d’exercer leurs professions.

        Elle placera toujours le travail manuel en tête des activités laborieuses. Attardons-nous, un instant, sur ces dernières vendanges faites pendant six semaines à Saint-Julien de Peyrolas parce que son témoignage est là particulièrement significatif. Exténuée, souffrant souvent d’atroces migraines, s’alimentant très mal, elle est cependant très fière d’avoir réussi à fournir un travail égal à celui des autres coupeurs. Les confidences faites aux amis auxquels elle écrit pendant cette période sont très révélatrices. Vendanger pendant huit heures consécutives, si épuisée que, par moments, elle coupait les raisins, couchée à même la terre, c’est l’enfer ; mais, le 3 Octobre 1941, elle écrit à Pierre Honorat : « Me voici transformée en vendangeuse, travail dur, mais que j’aime […]. Je sens de plus en plus que c’est bien cela que je devais faire. Pourquoi, il me serait impossible de l’expliquer ; et pourquoi chercher à l’expliquer ? Ce qu’on sent qu’on doit faire, poème ou vendange, il faut le faire, voilà tout. »[2] et à Gilbert Kahn : « La fatigue m’écrase parfois, mais j’y trouve une sorte de purification. Tout au fond de l’épuisement, je rencontre des joies que rien d’autre ne pourrait me procurer et qui m’empêchent de regretter la diminution inévitable de l’activité intellectuelle. »[3] Ainsi, dans des conditions où son corps est forcé à un état d’épuisement extrême, échange-t-elle volontiers une perte intellectuelle pour un gain spirituel. C’est à la fois l’enfer et le paradis, car l’âme s’envole quand le corps peut supporter l’insupportable. Simone Weil n’a-t-elle pas confié que les extases qu’elle a connues, lui ont été accordées au sein des plus douloureuses migraines ? Pour encourager G. Thibon à lui procurer du travail, elle lui précise : « Si je tombe dans un endroit où la vie est intolérable, rien ne prouve que ce doive être un mal pour moi. »[4]

        Que l’intolérable soit condition de sublimation spirituelle est sans doute la première caractéristique frappante mais cette observation est renforcée par une autre plus surprenante encore à savoir que Simone Weil écrit tout le temps. Les activités physiques exténuantes auxquelles elle se contraint, sont constamment redoublées par un deuxième travail, celui de l’écriture.

        Dès les premières approches de la vie et de l’œuvre de Simone Weil, on ne peut manquer d’être stupéfait par le nombre impressionnant des actions et activités qui furent les siennes et par la quantité de ses travaux écrits mais on ne remarque pas forcément que ces deux types d’activités si différentes ont été menées de front. Non seulement son engagement physique ne la détourne pas d’écrire mais stimule et commande même ce deuxième travail. Il est saisissant de la savoir, aussitôt achevées les journées de travail à l’usine, faire des comptes rendus pour Boris Souvarine de ce qu’elle a observé, de ce qui s’est produit. Même pendant le temps où elle participera aux opérations de combat des républicains espagnols en Aragon, elle prend des notes sur les événements, recueille avec une incroyable efficacité des renseignements, enquêtant sur place, interrogeant les gens avec la redoutable ténacité du reporter le plus entreprenant. Dans ses écrits, aucune recherche, aucun effet de style et non plus aucune allusion à sa personne, à ses propres émotions. Seules les idées prévalent et le souci de la vérité l’emporte sur toute préoccupation esthétique. L’effort accompli est de trouver les mots justes sans qu’intervienne le moins du monde l’intention de faire de jolies phrases Cette caractéristique est repérable dès ses premières productions et, Alain, son professeur à l’École Normale, si élogieux sur le contenu, la construction, la vigueur du propos, avait stigmatisé avec humour, le style « machine à écrire ». Avec la maturation et l’entraînement, les textes de Simone Weil sont devenus d’une incontestable beauté puisqu’à force de concentration, ses idées trouvaient sans aucun effort leur forme appropriée dans une coulée irréprochable, ne nécessitant aucune retouche.

        La prise de conscience de ce mélange hallucinant chez Simone Weil, où le complet engagement physique n’interrompt jamais l’activité d’écriture mais la redouble, est puissamment renforcée quand on observe, comme le fait Corinne Devaux-Mandelli dans son étude comparative[5], la différence des comportements de Simone Weil et de Colette Peignot. Quand Colette quittera Boris Souvarine pour devenir celle qui sera la Laure de Georges Bataille, Simone Weil sollicitée, partagera un moment les graves problèmes de ses deux amis.

        Les deux femmes, aux destinées si dissemblables, ont pourtant entre elles, de grandes ressemblances. Toutes deux, appartenant à des familles bourgeoises, ont éprouvé le très intense besoin de communier avec le sort des plus pauvres, se sont passionnément intéressées aux choses politiques et religieuses, se sont engagées dans des activités similaires et, toutes deux, malgré leur mort prématurée (à 34 et 35 ans), ont fait œuvre d’écrivain.

        Corinne Devaux-Mandelli observe que l’implication de ces deux femmes dans leur engagement, se traduit par une mise à distance radicale avec elles-mêmes pour leur permettre de se fondre entièrement dans d’autres existences. Mais le plus intéressant est la différence qui concerne la production de leurs écrits.

        Quand Colette Peignot part en URSS partager la vie de pauvres moujiks, en plein hiver, dans un village perdu, cette épreuve fut si dure que, gravement malade, elle dut être hospitalisée à Moscou. Or, pendant tout ce temps, Colette Peignot n’a pas écrit, n’envoyant que quelques lettres, ce que l’auteur de l’article commente ainsi : « Nous pensons que le fait de ne pas écrire est une mise à distance accentuée ; celui qui n’écrit pas s’implique totalement dans sa non action et renforce de ce fait, son désir de séparation. Cette absence est la marque d’une différence avec l’engagement de Simone Weil qui, durant tout le temps de sa présence en usine, écrit constamment. »[6] Et son Journal d’usine reflète, dans l’écriture même, le travail exécuté quotidiennement, cadencé par les heures, les pièces, le nombre de pièces, le calcul du gain, évacuant toute mention de ce qui la concerne personnellement. N’allons pas en conclure à une forme d’insensibilité chez Simone Weil. Au contraire sa sensibilité est hypertrophiée (rappelons-nous la stupéfaction de Simone de Beauvoir de voir sa jeune condisciple de l’École Normale pleurer parce qu’il y avait la famine en Chine).

        En 1936, Colette Peignot aussi, ira en Espagne mais l’expérience qu’elle vivra, sera tout autre que celle de Simone Weil et leurs écrits également différeront en tous points. Leur engagement physique et intellectuel est comparable, mais, si, dans ses écrits, Simone Weil fait toujours abstraction de sa propre personne, dans tout ce qu’elle écrit, Colette Peignot s’implique dans sa singularité individuelle, avec le poids de son passé et de ses émotions présentes.

        Cette différence est la marque chez Simone Weil, de la pensée philosophique. Éprise d’idées, de réflexions, d’analyses, sa personne ne l’intéresse pas. On sait qu’elle en critiquera la notion même, concept que les Grecs n’ont pas eu l’impudeur de penser.

        Simone Weil a donc écrit tout le temps de son existence. Cette extraordinaire énergie créatrice qui lui a fait produire des milliers de pages en des temps record occulte forcément une autre aptitude qui n’a pas pu laisser de traces, le goût de la discussion, le plaisir de parler, d’enseigner, de faire des cours, des conférences et, aussi, comme l’ont noté en passant ses biographes, celui de conter, de raconter des histoires, aux enfants, à ses compagnes de labeur ou à ses compagnons de voyage.

        Le troisième aspect dans l’existence de Simone Weil qui, à mon sens, n’a pas été suffisamment mis en relief, mais qui apparaît avec évidence quand on rassemble les multiples allusions faites par ses biographes, c’est la très exceptionnelle relation fusionnelle de Simone Weil à ses parents et plus spécifiquement à sa mère.

        Simone Weil présente deux traits de caractère fortement contrastés. Elle est, incontestablement, d’une farouche indépendance d’esprit, éprise d’une radicale liberté de jugement qui peut la rendre, dans tous les sens du mot, rigoureusement intraitable. Quand, à Londres, elle sera hospitalisée, puis transférée au sanatorium d’Ashford, si ses rapports avec le personnel soignant sont excellents, les médecins n’ont pu que s’incliner devant son double refus, celui du pneumothorax qui, à leur avis, aurait dû sauvegarder sa santé et celui de s’alimenter. Mais, en même temps, elle se sait d’un tempérament particulièrement réceptif, très influençable et facilement asservie par ses émotions au point d’avoir pu se sentir, au sens propre, esclave. N’a-t-elle pas confié être tellement résonnante à toute musique que si, elle avait écouté, pendant la guerre, les chants allemands, elle serait devenue nazie, comme elle devenait semblable aux femmes portugaises du petit village de pêcheurs chantant leurs complaintes ou aux noires américaines quand, dans l’église de Harlem qu’elle aimait fréquenter, elle frappait des mains et se balançait aux rythmes des gospels, à la stupéfaction de l’amie qui l’accompagnait.

        Déjà, tout enfant, elle imitait si scrupuleusement son frère André en tout ce qu’il faisait, que la grand-mère maternelle Reinherz qui partagea plusieurs années leur vie de famille, disait que la petite Simone était une Kopiermaschine, une machine à copier. Cette aptitude à la synthèse fusionnelle lui vient, avec évidence, de sa mère, Selma, qui, d’ailleurs, portait elle-même le curieux surnom de Mime. Cette mère avait une très forte personnalité. Originale, imaginative, douée d’un surprenant génie pratique, sous couvert d’un absolu dévouement aux siens, elle tenait sans conteste, le haut commandement familial sur eux, en les servant. Elle n’a jamais quitté son mari, l’accompagnant partout avec armes, bagages et les deux enfants, même s’il fallait s’organiser dans la clandestinité en défiant les autorités militaires, par exemple quand le docteur Weil fut mobilisé. Mari, enfants ne faisaient qu’un avec elle. La famille Weil était un seul corps à plusieurs têtes. Celles des deux enfants furent véritablement façonnées par elle. Le docteur Weil, médecin très apprécié et dévoué, absorbé par son métier, laissa volontiers à sa femme, la charge de diriger la maison et surtout l’éducation des enfants, ce qu’elle réussit avec génie, requérant très soigneusement les meilleurs professeurs pour des leçons privées quand les nombreux déplacements ou d’autres raisons leur faisaient quitter provisoirement les établissements d’enseignement, eux aussi, méthodiquement choisis. Très cultivée elle-même, vraie musicienne, elle encouragea ses enfants dans le domaine de leur prédilection, favorisant de toutes les manières, l’épanouissement de leurs aptitudes. Les résultats de la méthode éducative “Mime” ont été spectaculairement efficaces.

        De petites anecdotes savoureuses donnent des renseignements sur d’autres aspects, plus corporels. Très artiste, douée pour la décoration d’intérieur, excellente cuisinière et très adroite, sachant tout faire de ses mains, Madame Weil n’avait aucun souci d’élégance personnelle, ni aucun intérêt pour l’apparence extérieure et ne se préoccupait que de la santé et de la vigueur corporelle et la petite famille faisait en chœur de la gymnastique et, en vacances, de grandes balades, à pied ou en vélo. Selma Weil avait des conceptions naturistes et ses enfants marchaient, pieds nus dans des sandales, hiver comme été. Ceux-ci très habitués et accommodants n’en souffraient nullement mais en prenaient prétexte, à l’occasion, pour mettre leur mère dans le plus grand embarras quand, dans les transports en commun, ils se plaignaient d’être ainsi, sans chaussettes et d’avoir froid. Une autre fois, ils allèrent tirer les sonnettes des voisins pour dire que leurs parents ne leur donnaient pas à manger. Certes, la mise en boîte, l’ironie, les railleries, l’humour étaient pratique coutumière dans la famille. Mais ces tours joués à leur mère n’étaient-ils pas aussi une manière détournée de protester contre la possessivité maternelle !

        L’imitation de son frère par Simone a certainement été encouragée par leur mère elle-même. Non seulement, celle-ci ne l’a pas initiée aux grâces féminines, mais elle a délibérément orienté vers les vertus viriles cette petite fille qu’on appelait souvent Simon, pour lui faire plaisir et qu’on désignait comme le fils n°2. Remarquons ce qu’écrit Madame Weil à propos d’une petite fille observée dans une pension de famille : « La voilà bien, le type de la petite fille comme j’en ai rencontré beaucoup et qui fait que j’aime et estime plus les garçons ! Cette légèreté, ce manque de droiture, ces petites poses et grimaces devant le monde […]. J’en suis toujours à préférer les bons petits garçons bruyants et sincères tels que je les vois à la sortie de Montaigne. Et je fais de mon mieux pour encourager chez Simone, non les grâces de la fillette, mais la droiture du garçon, même si elle devait ressembler à de la brusquerie. »[7] Simone Weil, comme son frère, a pu, en toute liberté, faire ses propres choix, cependant confie André Weil : « Sauf lorsqu’elle estimait que ça allait à l’encontre d’impératifs essentiels, ma sœur s’efforçait d’entretenir ma mère dans l’illusion qu’elle était vraiment sa chose. »[8] André Weil estime que la relation mère-fille devait créer en Simone elle-même, une très grande tension. André et Simone Weil ont eu une mère juive à condition d’entendre ce mot, au sens suggéré avec tant d’humour par le cinéaste Woody Allen dans le court métrage qui est sa participation au film New York où la figure de la mère tutélaire, partout présente, à laquelle il ne peut échapper, s’étale, immense, dans le ciel new yorkais. Mais il a fallu l’antisémitisme hitlérien pour que la signification particulière attachée au fait d’être juif leur soit compréhensible, car de façon très surprenante, ils en avaient été tenus dans l’ignorance. « Je me souviens même qu’un jour, pendant la guerre – raconte André Weil, dans un entretien avec Malcolm Muggeridge – quelqu’un m’a dit que j’étais juif et je ne comprenais même pas ce que cela signifiait », ajoutant « Je suis certain qu’une telle chose ne pourrait plus arriver aujourd’hui. »[9]

        Si on y est très attentif on remarquera que, dans tous les événements marquants de la vie de Simone Weil, dans tous les endroits où elle se trouvera, le couple parental la suit, caché comme une ombre tutélaire, la protégeant, veillant sur elle, sans même qu’elle le sache. Cette complicité de Simone Weil avec ses parents est de nature si exceptionnelle qu’elle mérite qu’on s’y attarde. Une anecdote rapportée par Simone Pétrement est particulièrement significative. Dans le camp de transit d’Aïn Seba, dans le faubourg de Casablanca où les passagers partis de Marseille à destination de New York durent séjourner deux semaines avant de reprendre la traversée, Simone Weil mobilisera pour écrire du matin au soir, une des rares chaises du camp. Quand elle devait la quitter, alors tour à tour son père ou sa mère venait l’occuper pour la lui garder. Pour cela, ils se levaient avant les autres et se couchaient les derniers.

        Madame Weil a toujours été près de sa fille, elle l’a accompagnée partout, quelquefois même à son insu. Dans l’enfance et l’adolescence, bien sûr, mais elle assistait encore aux cours particuliers des excellents professeurs qui préparaient Simone au baccalauréat. Elle l’emmenait suivre les cours de Joseph Bédier au Collège de France, assister aux séances de lectures de Jacques Copeau au Vieux Colombier et même, en khâgne, quand Simone va régler une affaire sentimentale avec un condisciple, mauvais plaisant, elle est avec elle. C’est sa mère qui l’installera lors de ses différentes affectations dans les villes de province. À Berlin, pendant les deux mois du voyage d’études de Simone, les parents iront à Hambourg où elle leur rendra visite. Pendant la guerre d’Espagne, ils partiront à sa recherche. Domenico Canciani, dans l’article déjà cité, évoquant le malencontreux accident du pied ébouillanté, précise qu’« après les soins douteux et précaires qu’elle reçoit au Terramar Palace, transformé en hôpital militaire [c’est] la présence de son père médecin qui l’a finalement rejointe en compagnie de sa mère »[10] qui améliorera sa santé.

        Les parents de Simone, complices de chaque instant furent extrêmement accueillants et hospitaliers pour les amis de leur fille : copains de l’ENS, syndicalistes, réfugiés, chômeurs, ce qui provoquait parfois des gags, quand, par exemple, un militant s’échauffe et parle en marchant dans l’appartement et ne comprend pas pourquoi la petite bonne revient plusieurs fois lui demander ce qu’il désire car il ne s’est pas aperçu que ses allées et venues lui font appuyer le pied sur la sonnette installée sous le tapis. Simone fera s’inscrire, souscrire, cotiser ses parents pour les actions qu’elle-même soutient. Son départ de New York pour Londres fut, pour tous, un arrachement douloureux. Si désireuse de rejoindre le front des opérations, elle dut les dissuader de mener leurs propres démarches pour ne pas risquer de retarder les siennes. Ils ne la rejoindront jamais.

        Quand le 26 Juillet 1943, c’est-à-dire à l’hôpital, elle écrira à Louis Closon pour l’informer que son état de santé lamentable lui interdit désormais toute activité politique, parlant d’elle-même comme d’un objet ne pouvant plus être réparé mais peut-être encore provisoirement recollé, elle précisera : « je crois, je suis presque persuadée que même ce recollage provisoire ne peut être accompli que par mes parents, non autrement. »[11]

        Elle qui se voulait si intransigeante pour le plus infime manquement à la vérité, laissera cependant ses parents et son frère, dans la complète ignorance de son état de santé, leur cachant minutieusement son entrée à l’hôpital, plus encore son transfert au sanatorium d’Ashford, leur jouant une touchante comédie, parlant, dans ses lettres, des Londoniens envahissant les parcs, des arbres en fleurs, des petits oiseaux, des jeunes Anglaises en émoi, en prenant bien soin de noter son adresse habituelle. Pauvres mensonges pour donner le change et leur taire sa lente agonie. Le choc sera très rude pour ses parents et son frère, tellement non préparés, qu’André Weil crut que Madame Closon qu’il savait déprimée était devenue folle quand elle lui annonça la nouvelle de la mort de Simone.

        Simone Weil, qui avait tenu rigueur à sa mère des pieux mensonges qu’elle lui avait faits dans l’enfance, lui en fabrique un énorme au moment de mourir. Madame Weil ne pouvait-elle pas supporter la vérité sur l’état réel de sa fille ? ou n’était-ce pas, elle, Simone, qui ne pouvait envisager de disparaître aux yeux de sa mère ?

        On peut penser que Simone Weil, à partir de l’intense frustration narcissique causée dans l’adolescence, par le dépit des éloges faits au frère génial, avait réussi à construire, pour ses parents, sa mère surtout, un faux moi, accaparant pour elle-même l’admiration idolâtre de celle-ci, au prix d’une vie s’imposant comme condition d’existence un héroïsme tenu à bout de bras, où elle épuise toute son énergie vitale, plaçant son corps dans des situations d’extrême souffrance pour pouvoir répondre à la nécessité intérieure, jamais démentie, de toujours écrire.

        À la fin de la guerre et après la mort de Simone, ses parents resteront cloîtrés dans leur appartement parisien. Madame Weil, qui, du vivant de sa fille, avait déjà dactylographié, pour elle, de très nombreuses pages, passe ses journées à rassembler, transcrire les manuscrits sans cependant pouvoir toucher ni relire les derniers écrits de Londres. C’est seulement le jour même du décès de son mari, Bernard Weil, le 15 mai 1955 qu’elle commencera, tout à côté du mort, à les taper sur sa machine à écrire. Cet ultime courage lui permettra, pendant les dix qui lui restent à vivre, de se dévouer totalement à l’œuvre de sa fille.

        Au terme de ce parcours préalable, ont été mises en relief trois caractéristiques qui sont apparues déterminantes chez Simone Weil : l’irrépressible besoin de forcer son corps à un travail physique éprouvant, l’exigence non moins impérieuse d’écrire toujours ce qu’elle pense en temps réel et de transcrire ses expériences vécues, enfin l’exceptionnelle unité fusionnelle de son existence avec celle de ses parents.

        Étudier la pensée politique de Simone Weil dans les quinze derniers mois de sa vie en voulant exclure l’autre versant de sa pensée et ne pas prendre en compte ses écrits mystiques serait obliger à sauter à cloche-pied et à se livrer à une séparation arbitraire entre des textes qui chronologiquement s’entremêlent et qui sont mis, par ailleurs, sous des titres et des catégories de pure convention.

        New York et Londres, terres d’exil furent les lieux de la plus grande créativité et de la plus terrible douleur morale, celle de s’être condamnée elle-même pour avoir fait le mauvais choix, mal conseillée par son frère, pour se retrouver comme une planquée à l’arrière quand toute sa volonté tendue à l’extrême lui faisait aspirer à être en première ligne. S’être trompée à ce point, se voir contrainte au pire c’est-à-dire à l’inaction ou tout comme, à un travail de gratte-papier, ne peut être qu’une incroyable expiation pour son “erreur” criminelle d’avant 1939, quand, pacifiste convaincue, elle avait, par manque de discernement, “collaboré” à sa façon, par laxisme vis-à-vis d’Hitler et cela jusqu’à l’envahissement de le Tchéchoslovaquie.

        Certes, il n’est pas raisonnable de prétendre parler de tout mais il n’est pas non plus possible de tracer une ligne de partage où l’on verserait du côté mystique La connaissance surnaturelle et Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu et du côté politique, L’enracinement et les Écrits de Londres. puisque la pensée politique de Simone Weil est inséparable de sa conception mystique.

        À New York encore, tout espoir n’était pas perdu de parvenir à son objectif de se voir confier une action d’envergure dans la résistance française et puis ses parents étaient encore proches d’elle. Mais à Londres, ce ne fut que souffrance.

        C’est pour Simone Weil la pire des situations : être contrainte à se préserver, à prendre soin d’elle quand elle ne peut rien faire, loin du théâtre des opérations, loin du seul lieu où elle aspire à se trouver, la France, sa patrie, qui, dans son nom même, lui évoque ce que, de tout son être, elle a toujours cherché à partager : la souffrance. Dans la chambre où elle mourra, ce lui sera une consolation d’avoir une fenêtre ouvrant en direction de la France. Sa douleur à elle est dérisoire d’être si inutile, c’est celle d’un “morceau coupé”, pire, d’un “morceau mal coupé[12]. Ne pouvant pas satisfaire cette irrépressible nécessité de soumettre son corps à des situations-limites, exténuantes, à l’heure du plus grand danger contrainte d’être à l’abri, la maladie et les privations sauront inventer pour son corps ce péril extrême dont elle a besoin pour aimer Dieu.

        C’est que pour Simone Weil, il est indispensable de faire se rejoindre dans leur radicale disparité, le plan de la plus pure immanence et celui de la transcendance qui, en réalité, ne se rejoignent jamais mais peuvent s’entrecroiser.

        Ce sont ces deux plans de réalité qui retiendront notre attention pour tenter de comprendre Simone Weil dans l’ordre de l’existence et dans celui de la pensée.

        Rappelons que ce qui a permis la structuration de sa jeune pensée sous la conduite d’Alain est le dualisme cartésien qu’elle infléchira à sa manière. Dès ses premiers topos, elle pose l’existence dans une complète opposition avec l’esprit, plus encore, elle fait de l’existence elle-même le témoignage de l’impuissance de l’esprit. L’existence est ce qui résiste à Dieu, puisque Dieu lui-même ne peut faire que ce qui existe n’existe pas. Le réalisme de Simone Weil s’affirme péremptoirement en faisant de l’existence, une réalité qui s’impose même à Dieu, lequel est aussitôt pensé comme n’ayant pas toute puissance. Mais cette existence irrémédiable est en même temps conçue comme obstacle radical. Dans un autre topo soumis à Alain, elle interprète librement la Bible où le mode de Création divin fournit le modèle de l’attitude humaine. « Dieu créant le monde […] sépara les terres et les eaux ; c’est ainsi que nous créons le monde tous les jours, séparant l’objet et l’esprit. » Cette ligne de partage pourra même valoir pour Dieu lui-même le séparant en un Dieu objet, tout puissant, mais qui n’est pas le Dieu esprit, chrétien. Dès lors, la conséquence éthique en sera pour l’homme de « laisser la chose à son ordre propre, qui est la nécessité mécanique et de n’employer son esprit qu’à assurer sans cesse sa propre liberté ; ce qui est le véritable sens du précepte évangélique : laissez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »[13]

        Cette séparation tranchante traverse l’homme aussi, très cartésiennement divisé entre le corps et l’esprit, deux réalités différentes, sans commune mesure, comme le sont l’ordre des choses et des corps relevant de la politique et celui de l’esprit, du surnaturel. Il importe avant tout d’éviter les mélanges. Simone Weil notait que, déjà à dix-sept ans, elle avait la résolution de « percevoir purement, sans mélange de rêve. », ce qui évoque le type d’exercice auquel elle s’entraînait en khâgne « regarder fixement un objet avec la pensée : qu’est-ce que c’est ? sans tenir compte d’aucun autre objet, sans rapport avec rien d’autre, pendant des heures. » [14]

        Cette conception dualiste prendra toute son ampleur dans les textes de cette dernière période considérée.

        Pour Simone Weil existent incontestablement deux ordres de réalités, la réalité de l’univers soumis à l’inexorable nécessité, le monde des faits, l’ordre des possibles. Dans ce domaine qui peut concerne la matière, le penseur politique le plus génial est Marx surtout parce qu’il en a précisément étendu sa conception à tous les faits humains y compris ceux qui concernent les pensées naturelles des hommes. Mais Simone Weil ne pourra jamais être communiste pas plus qu’elle ne sera catholique. À la différence de Marx, en effet, qu’elle crédite de vues géniales pour son explication matérialiste de « tous les faits du monde, y compris les pensées naturelles des hommes. », elle affirme que : « Seul le surnaturel échappe à l’explication matérialiste. »[15]

        Dans son « Étude pour une déclaration des obligations envers l’être humain », écrite à Londres au nombre de ces travaux accomplis pour A. Philip et très certainement de ceux dont il reprochait la trop grande généralité ! (« Pourquoi ne s’attaque-t-elle pas aux choses concrètes, aux problèmes syndicaux, au lieu de rester dans les généralités ? »)[16]. Simone Weil commence par une profession de foi affirmant : « Il est une réalité située hors du monde, c’est-à-dire hors de l’espace et du temps, hors de l’univers mental de l’homme, hors de tout le domaine que les facultés humaines peuvent atteindre. »[17] Cette autre réalité échappant à toute emprise est de l’ordre de l’impossible, le seul qui reste à Dieu, celui du Bien absolu, présent sous forme d’absence.

        Cette foi proclamée est une certitude, non une croyance. C’est une foi qu’on pourrait dire philosophique comme celle de Schopenhauer par exemple, dont Simone Weil est si proche par plus d’un trait, une foi hors d’atteinte de tous les raisonnements, de toutes les hérésies comme de toutes les orthodoxies, parce qu’elle est libre de toute obédience et ne dépend d’aucune autorité.

        Cette liaison des êtres humains à l’autre réalité rend l’homme sacré. Bien sûr, si la réalité surnaturelle est hors d’atteinte, la liaison avec elle est tout autant imperceptible. Ainsi le respect dû à l’homme est-il un absolu, un invariant radicalement indépendant de toutes les inégalités concrètes qui caractérisent son existence matérielle autant que sa situation morale. Et il n’est pas d’autre moyen pour en témoigner que de répondre, dans l’ordre de la nécessité, aux besoins terrestres, ceux de l’âme et ceux du corps.

        Aussi dans l’ordre de l’action, qu’elle soit politique ou autre, il n’est question que d’accomplir le strictement obligatoire, l’absolument prescrit, dans une attitude de simple et inévitable obéissance ce qui revient à ne rien faire de sa propre initiative c’est-à-dire à rester spirituellement tout à fait immobile.

        Nous sommes aux prises avec un si grand paradoxe qu’il nous faut tenter de l’analyser.

        En effet, comment concilier cet irrépressible besoin de Simone Weil de s’immerger au cœur de l’événement, dans les réunions syndicales, les manifestations, les grèves, aux premiers rangs de toutes les luttes, mourant de l’inaction forcée où elle est maintenue désormais, autrement dit son réalisme politique, et sa conception d’une spiritualité si radicalement séparée de toute considération humaine ?

        C’est théoriquement et pratiquement que Simone Weil conçoit sa participation politique. Ses réflexions ont toujours accompagné une activité militante.

        Simone Weil a un grand sens des réalités politiques et une conception réaliste de la politique. Le réalisme politique consistera à toujours garder contact avec le réel soigneusement purifié de tout imaginaire. Introduire de l’imaginaire au sein du réel conduit aux mensonges les plus nocifs parce qu’ils sont totalement déréalisants, comme dans tout totalitarisme terroriste qui permet, dans un état hypnotique, de massacrer des hommes vivants comme s’ils n’avaient pas plus de consistance que des fantômes. Agir en politique sans spiritualité authentique, c’est engendrer des monstruosités, offrir l’adoration d’idoles qui délivrent de toute opposition entre le bien et le mal.

        D’une certaine façon, parce que sa conception mystique n’interfère pas avec l’ordre naturel des choses, Simone Weil peut à la fois s’enfoncer dans des engagements très concrets, très définis tout en se préservant des errements idéologiques et témoignant d’une perspicacité intacte. Tout se passe comme si Simone Weil gardait l’esprit d’autant plus libre qu’elle humiliait son corps sans ménagement.

        Attelée à devoir faire des comptes rendus critiques des documents envoyés à Londres par les camarades des comités français de zone libre qui travaillaient à élaborer l’organisation de l’après-guerre, elle dépasse de loin les analyses attendues pour proposer ses propres textes, bienheureuses généralités que déplorait A. Philip.

        On peut y déceler conjointement un souci du concret et un sens du surnaturel.

        Prenons l’exemple de ses « Remarques sur le nouveau projet de constitution. »[18] Elle fait preuve de réalisme en affirmant que la souveraineté ne peut jamais être effectivement détenue par une nation, qu’il n’est de souveraineté que celle de la force que confisque, en réalité, une très petite fraction de la dite nation. Ce concept de “souveraineté nationale”, mis en avant dans le projet, n’est qu’une coquille vide. Sur cette souveraineté de fait, on n’en peut faire prévaloir qu’une seule, celle de la Justice.

        Pour le coup, c’est Simone Weil qui dénonce dans cette expression “souveraineté nationale” une de ces généralités détestables, malfaisantes qui sont à proscrire. On n’opprime jamais une nation, mais des hommes que Simone Weil ne considère pas collectivement, mais un par un. « Et quand il y a oppression, ce n’est pas la nation qui est opprimée, mais un homme, et un homme, et un homme. »[19]. Et puis, cette soi-disant souveraineté nationale n’est déjà plus dans un régime démocratique qu’aux mains de ses représentants, les parlementaires, ce qui est une restriction de taille.

        Par ailleurs, cette constitution nouvelle n’est-elle pas régressive par rapport à celle de 1789 qui exigeait une séparation des pouvoirs ? Le plus inquiétant est l’absence d’un pouvoir judiciaire digne de ce nom quand les magistrats en sont purement réduits au rôle d’appareils enregistreurs, ne pouvant qu’entériner les décrets-lois mis en place par Daladier frappant d’expulsion des étrangers qui, s’ils n’obéissaient pas sur-le-champ, étaient mis en prison pour six mois. Aucun sursis, aucune circonstance atténuante ne pouvant être signifiée. Le pire, selon Simone Weil, est qu’aucun magistrat ne se soit plaint de cette situation, ce qui permet de constater la parfaite entente entre les différents types de pouvoirs. (Cet exemple a de drôles de résonances pour des observateurs contemporains et on devine ce que Simone Weil aurait pensé de ces visas refusés aux Algériens notoirement menacés de mort par les islamistes du GIA, parce que la loi n’offre l’asile politique qu’à ceux qui sont menacés par leur État !)

        Quant à installer une Haute Cour de Justice soit ! à condition de ne surtout pas la nommer Haute Cour de Justice “Politique” où, pour faire montre d’équité, on ferait rentrer des représentants de la majorité et de l’opposition, ce qui serait précisément politiser une instance qui devrait être impartiale, surtout si on confie, qui plus est, au président de l’Assemblée de les choisir ! Nommer des individus parce qu’ils représentent telle ou telle tendance, n’est-ce-pas orienter à l’avance leur prise de décision ? Quant à ajouter, pour faire bonne mesure, trois universitaires, c’est le comble vraiment que d’avoir la stupidité de croire qu’une compétence manifeste dans un secteur du savoir très spécialisé, puisse donner une once de garantie morale. Nommer un président pour dix ans ? Folie d’installer un tel décalage entre la situation au moment de l’élection et l’état réel du pays dix ans après ! Le faire élire aux trois quarts des voix ? c’est susciter de honteux marchandages ! Tout ceci et bien d’autres questions attestent de la perspicacité de Simone Weil et de son réalisme politique.

        Il n’est de politique que réaliste puisque n’est concerné que l’ordre de la matière soumis à l’implacable nécessité, ordre qui se déroule inexorablement dans une totale indifférence à la sensibilité humaine. Mieux : les choses humaines elles-mêmes font partie de cet ordre rigoureusement déterminé.

        Dans « Luttons-nous pour la Justice ? », Simone Weil dit trouver exprimée en deux phrases par la bouche des Athéniens et rapportée par Thucydide, ce qu’elle désigne très exactement en ces termes « la totalité de la politique réaliste. » On peut constater la permanence de la référence à la lumière venue de la Grèce. Voici ces deux phrases :

        « L’examen de ce qui est juste, on l’accomplit seulement quand il y a nécessité égale de part et d’autre. Là où il y a un fort et un faible, le possible est exécuté par le premier et accepté par le second. »

        « À l’égard des dieux nous avons la croyance, à l’égard des hommes la certitude, que toujours, par une nécessité de la nature, chacun commande partout où il en a le pouvoir. »[20]

        C’est dire que la justice n’est envisageable qu’entre des partenaires de même force parce qu’alors il peut y avoir consentement mutuel. Mais, à l’exception de ce seul cas, toujours le fort impose sa loi au faible, dans l’incapacité de refuser. Seuls comptent alors les obstacles matériels. Ceci pour la politique.

        Mais il est cette autre réalité inaccessible, la réalité surnaturelle hors de nos prises. Et, de ce point de vue, exister n’est pas une forme supérieure d’être. L’existence humaine est pénétrée de négativité. Et ne plus exister, ce n’est pas forcément être moins réel ou n’être plus réel. Au contraire, le néant auquel nous retournons est plénitude et ce que nous abandonnons n’est rien que matière inerte. « Quand nous verrons Dieu, nous verrons du bien pur. Nous n’existerons plus. Mais dans ce néant qui est à la limite du bien, nous serons plus réels qu’à aucun moment de notre existence terrestre […]. Réalité et existence font deux. »[21]

        Remarquons la singularité de la position de Simone Weil. Si la métaphysique traditionnelle platonicienne et chrétienne fait concevoir deux mondes, celui d’ici-bas et celui d’en haut, il n’y a à proprement parler pour Simone Weil qu’un seul monde, cet univers, et Dieu qui est hors monde. Aussi aucune fin du monde n’est véritablement envisagée mais un revenir à Dieu. Ce n’est pas la création tout entière qu’il faut défaire, mais celle de l’homme seulement et c’est à lui de se décréer. Pas de paradis au sens classique. (« là où je m’en vais, on ne se revoit plus »[22] a-t-elle dit à une amie, évoquant sa disparition). Pas d’enfer non plus, il est sur terre. Quant à cette horrible invention augustinienne, d’une région intermédiaire, sorte de purgatoire aseptisé, où doivent végéter les âmes des innocents morts avant d’avoir été baptisés : « les limbes », Simone Weil en fera une pierre de scandale pour rester avec ces exclus, elle-même hors baptême.

        Parler de croix, de crucifixion, c’est désigner explicitement une situation intolérable de souffrance physique. Nous sommes conduits à nous demander pourquoi chez Simone Weil, cette recherche obsédante, lancinante de la douleur physique longue et intense.

        On a parlé de sa recherche continuelle des besognes les plus dures, des travaux physiquement exténuants, l’usine, les travaux agricoles, les vendanges. N’est-elle pas complètement irréaliste de prétendre être envoyée en mission secrète alors qu’elle ne peut sous-estimer sa maladresse congénitale ? En Espagne, qu’elle ait du être rapatriée pour s’être ébouillanté le pied en a manifestement soulagé plus d’un que terrorisait sa façon de manier le fusil. Quand elle a voulu un jour tenir un volant, elle a eu deux accrochages coup sur coup. Et la fois où elle eut à transporter des documents clandestins, ce fut pour les faire tomber, éparpillés sur le sol en descendant du tram. L’anecdote la plus touchante est peut-être celle qui nous apprend que trop impressionnable, elle n’a pas pu réussir la première fois le simple brevet de secouriste, elle qui tenait tant à son projet d’infirmières de première ligne.

        Simone Weil, tellement lucide et perspicace dans ses analyses et ses jugements, pouvait-elle se méconnaître à ce point ? Certainement pas, mais l’irrépressible besoin de s’impliquer physiquement faisait fi de toutes les objections. Une énergie farouche la contraignait à forcer son corps à supporter les pires tourments jusqu’à la limite la plus extrême, jusqu’à l’épuisement complet. À cette énigme, Simone Weil apporte quelques éléments de réponse.

        Elle nous dit que la douleur physique a cet avantage exclusif de ne jamais pouvoir être acceptée par notre sensibilité ainsi faite qu’elle lui est intolérable, impossible à admettre, à apprivoiser. On peut s’habituer à tout, sauf à elle ; s’adapter à tout, tout maîtriser sauf elle. La détestation des refuges imaginaires, de l’illusoire, de tous ces écrans qui nous masquent la réalité est telle chez Simone Weil qu’elle la conduit à privilégier ces situations où le corps est maintenu dans ce contact direct avec l’intolérable vérité.

        Seule la douleur physique enlève toute possibilité de tricher, de s’évader et fait éprouver le malheur sans échappatoire possible. Devant le malheur, inévitablement on fuit. On fuit, par la pensée, dans le mensonge, par un instinct de survie plus essentiel que le seul instinct de conservation.

        La vie est en ce monde, à rigoureusement parler, invivable. Elle n’est supportable que par le mensonge, l’illusion dite, avec justesse précisément, vitale. Mais c’est cet intolérable qu’il faut supporter sans écran protecteur, sans voile trompeur. La volonté doit mettre toutes ses forces à parvenir à cette nudité-là. Et ceux qui y parviennent authentiquement, sans tricher, ceux-là seuls « finissent par recevoir du dehors, d’un lieu situé hors du temps quelque chose qui permet d’accepter la vie telle qu’elle est. » [23]

        Cette expulsion de toutes les rêveries est une occupation interminable, car elles trouvent toujours partout à se loger.

        L’amour de la vérité qui est Dieu, l’absolu du Bien exige ainsi la mort, non seulement la mort du corps mais la mort de l’âme, son acceptation à reconnaître qu’elle n’est que chose morte, une chose analogue à de la matière, de l’eau par exemple, quelque chose d’aussi fugitif et d’aussi dépendant des circonstances extérieures que l’ondulation d’une vague sur la mer. Le seul trésor est hors de soi, vraiment hors de soi, c’est-à-dire de sa personne, de ses sentiments, de ses pensées. Alors restent en présence la Nature et Dieu. Cette heure de vérité, seul le malheur la permet car, si dans le malheur réel sans recours, sans remède, la création peut être pensée bonne, ce sera une pensée de vérité pure puisqu’elle supprime radicalement tout rapport à soi.

        Les mérites du malheur, ceux surtout de la douleur physique sont de permettre d’atteindre l’inaccessible. À force de tenir dans l’intenable, de faire face, le malheur pourra être vu comme le visage de l’amour. C’est plus encore qu’un sacrement, une forme de baptême plus secrète.

        Le malheur a forcément partie liée avec la création, dans la mesure où les créatures y sont exposées à l’implacable nécessité à laquelle Dieu s’est lui-même soumis.

        Il n’y a pas entre ces deux réalités du monde naturel et du surnaturel, de strate intermédiaire que constituerait l’homme. Tout se passe comme si l’homme n’était que point d’intersection entre l’horizontale d’une nécessité qui se déroule sans exception selon ses lois propres, constituant un ordre du monde qui peut être d’une grande beauté, d’une beauté où l’homme n’est pas vraiment considéré mais qu’il peut contempler avec émerveillement, la mer, les couchers de soleil, la haute montagne, et la verticale de la spiritualité qui toujours vient d’en haut, du dehors, hors de toute emprise, hors de toute atteinte.

        Entre ces deux ordres existent seulement des points de jonction, d’intersection, ne constituant rien en propre sinon la prise de conscience de ce contact qui le fait être momentanément.

        De ce monde, Dieu est absolument absent. Au pourquoi du malheureux brutalisé, affamé, maltraité, malade, condamné, enfermé, la seule réponse possible est le silence, comme la seule présence de Dieu ici-bas est l’absence.

        La stratégie spirituelle consistera simplement à passer de l’autre côté, à défaire cette appartenance à ces deux ordres écartelants et, sur la Croix de l’existence, écouter le silence comme une réponse donnée et supporter l’absence lue comme un signe de présence.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble.

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans les Cahiers Simone Weil de décembre 1999

 

[1]. D. Canciani, « Débats et conflits autour d’une courte expérience ou les guerres d’Espagne de Simone Weil » in Simone Weil l’expérience de la vie et le travail de la pensée, textes réunis par Charles Jacquier, Editions Sulliver, 1998, p. 109 ( article déjà paru in CSW, T. XIII, n°4, décembre 1990 ).

[2]. S. Pétrement, La vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1973. T. II., p. 373.

[3]. Ibid., p. 375.

[4]. Perrin (J. M. ) et Thibon (Gustave), Simone Weil telle que nous l’avons connue, Paris, La Colombe, éd. du Vieux Colombier, 1952, p. 124.

[5]. CSW, T. VII, n°3, septembre 1984.

[6]. Ibid, p. 247.

[7]. S.Pétrement, op. cit, T. I. p. 67.

[8]. A.Weil, « Propos sur Simone Weil », in Sud n° 87-88, 1990, p.10.

[9]. Ibid. p. 15.

[10]. D. Canciani, op.cit., p. 118.

[11]. S. Pétrement, op. cit., T. II, p. 509.

[12]. J. Cabaud, Simone Weil à New York et à Londres, 1942-1943, Plon, 1967, p. 22.

[13]. S. Pétrement, ibid, T. I, p. 92.

[14]. Ibid.

[15]. S. Pétrement, op. cit. T. II, p. 467.

[16]. Ibid. p. 469.

[17]. EL., p. 74.

[18]. EL., p. 86.

[19]. Ibid.

[20]. EL, p. 45.

[21]. CS, p. 280.

[22]. S. Pétrement, op. cit. p. 414.

[23]. PSO., p. 14.