Quel est le sens du mot plaisir dans l’expression “plaisir esthétique” ?

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Par : 
Régine Pietra

La notion de plaisir esthétique, d’une part, n’est pas admise par tous ; certains esthéticiens célèbres — je pense à Adorno qui récuse toute jouissance esthétique, notion bourgeoise à éliminer, pour y substituer celle de connaissance ; je pense aussi à l’esthéticien américain contemporain, Nelson Goodman, qui fait de l’émotion esthétique une émotion intellectuelle dépendante de la connaissance de l’objet d’art — ; elle est, d’autre part, une notion instable, certains préférant parler d’émotion esthétique, de sentiment esthétique, etc. Nous laisserons de côté ces divergences d’appréciation ou de vocabulaire, qui ne répondent pas au problème posé : nous prendrons comme un fait irrécusable l’existence du plaisir esthétique, et nous nous interrogerons, comme le sujet nous y invite, sur la spécificité du plaisir esthétique parmi les autres sortes de plaisir ? S’agit d’un plaisir singulier, qui n’est en rien comparable aux autres ? Quelles sont alors ses caractéristiques ? Ou n’y a-t-il entre lui et les autres plaisirs — ce qui justifierait qu’on emploie le même mot — qu’une différence de degré, de modalité ? Quelle est alors leur source commune ?

I) Plaisirs et plaisir esthétique.

a) Définition du plaisir : épanouissement de l’être, qu’il stimule, agrandit, promeut ; la notion est incontestablement positive, qui renvoie à une satisfaction, à une délectation, à un contentement, à un accroissement de l’individu ou du moins au rétablissement d’un équilibre que la douleur avait compromis .Ainsi, au début du Phédon, Socrate, dans sa prison, s’étonnait-il de cette étrange chose qu’est le plaisir, ressenti seulement du fait qu’on l’avait délivré de ses chaînes..

b) Mais, plus qu’à Platon, c’est à un autre philosophe, qui a fait du plaisir le centre de sa réflexion, que nous demanderons de nous guider dans l’évaluation des différents plaisirs : Épicure. On sait que celui-ci voyait dans le plaisir le fondement de la vie heureuse, de la sagesse, et que, pour lui, tout plaisir avait sa source dans le ventre : c’est à lui que se ramènent les biens spirituels et les valeurs supérieures. Mais Épicure, on le sait aussi, n’est pas ce pourceau avec lequel une interprétation erronée de sa philosophie a voulu le confondre. Car, dans l’ensemble des plaisirs, Épicure distinguait : les plaisirs naturels et nécessaires, répondant à un besoin (la faim, la soif), les plaisirs naturels et non nécessaires (un repas un peu moins frugal qu’à l’ordinaire), et les plaisirs ni naturels, ni nécessaires, ceux procurés par le luxe, par exemple. Si les deux premiers types de plaisir sont admis, le troisième est condamné. Seuls les seconds nous intéressent ici, dans lesquels nous ferons entrer le plaisir esthétique, qui échappe à la nécessité du besoin par sa gratuité mais qui est plaisir naturel, comme ceux de la vue et de l’ouïe, dont parle Épicure.

  c) Sans doute faut-il encore compter parmi les plaisirs tout ce qui est de l’ordre du divertissement, les conversations entre amis, les jeux, les spectacles, les fêtes, qui nous soustraient, un temps, au labeur quotidien asservissant, nous procurant repos et jouissance. Incontestablement les plaisirs esthétiques en font partie, qui permettent au gourmet une appréciation des saveurs raffinées, au désir sexuel de se transmuer en érotisme, à l’esthète de se plaire à un décor harmonieux ou de se réjouir de l’élégance d’un vêtement ou d’une démarche. On pourrait objecter que ces plaisirs sont de l’ordre de l’artifice. Nous dirons plutôt qu’ils se rattachent à une nature traversée par une culture qui transforme la sensibilité, lui permettant de se rendre disponible à ce qui spontanément lui échapperait. L’esthétique se trouve ainsi élargir considérablement son champ, ne se limitant pas à la seule catégorie du beau mais convoquant celle de l’élégance, de la grâce, du joli, du sublime, etc. Dans l’ensemble des plaisirs, qui augmentent notre expansion vitale, il nous paraît donc juste de faire leur place aux plaisirs esthétiques, qui pour être réservés à ceux qui y ont été initiés, n’en constituent pas moins une occasion de joie et de bonheur.

II) La spécificité du plaisir esthétique.

Il est temps sans doute de nous interroger sur les divers éléments qui entrent en jeu dans le plaisir esthétique et en constituent l’originalité:

  a) le plaisir esthétique est plaisir de nos sens : il réjouit notre vue, notre rétine : exaltation des couleurs, des tons, des valeurs : tel clair-obscur de Rembrandt, tel cercle chromatique de Delaunay, tel monochrome de Y Klein ; il enchante notre ouïe tendue vers la mélodie, à l’écoute de la sonorité de l’instrument, la flûte enchantée, ou le son du cor le soir au fond des bois ; il comble notre toucher à la caresse de certaines étoffes, de certains matériaux que la Nature nous fait rencontrer sur notre chemin : telle écorce d’arbre, tel galet lissé par la mer, etc. Plusieurs de nos sens peuvent être concernés : ainsi peut-on jouir d’une page écrite avec des caractères élégants, harmonieusement organisée en fonction des blancs et des noirs, respectueuse de la ponctuation, qui est respiration du texte : Claudel, Valéry, entre autres ont célébré cet art de la typographie. Le plaisir esthétique est donc d’abord cela : une jouissance sensible, qui émeut et fait vibrer ces organes réceptifs que sont nos sens.

b) Mais il est bien évident que chez l’homme, seul apte sans doute à ce type de plaisir, cette jouissance sensible se trouve prise en charge par tout un jeu d’associations, d’analogies, de souvenirs, de réminiscences, d’images, qui contribue à en multiplier la résonance et à exciter de nouvelles sensations. D’où cette dialectique constante, pour employer les termes de Valéry, entre “le désir et sa récompense”, qui fait que “la satisfaction fait renaître le désir ; la réponse régénère la demande ; la possession engendre un appétit croissant de la chose possédée; en un mot la sensation exalte son attente et la reproduit” (Œ, I, 1407). Mieux, ce plaisir “peut irriter l’étrange besoin de produire ou de reproduire la chose, l’événement[i] et ainsi convertir notre activité de spectateur en celle de créateur, nous conviant, au sortir d’une exposition de dessins de tel grand peintre, à prendre papier et crayon, ou à composer sur son piano des variations musicales à la mélodie que l’on vient d’entendre. Le plaisir esthétique est donc aussi un plaisir qui suscite l’entendement, ne serait-ce qu’en lui demandant de tenter de l’expliciter.

c) Kant ira plus loin dans la part qu’il accorde à l’esprit, puisque, on le sait, le plaisir esthétique est, pour lui, un plaisir de réflexion, cette réflexion faite du libre jeu de notre entendement, incapable de conceptualiser, et de notre imagination sans cesse sollicitée par cette incapacité même. Au point qu’on pourrait aller jusqu’à dire que ce qui nous fait plaisir, c’est la réflexion. D’aucuns trouveront cette position un peu trop intellectualiste — et il est vrai que, chez Kant, on sent une certaine méfiance vis-à-vis du sensible, susceptible de nous entraîner là où nous ne voudrions pas aller, du côté de cet agréable, bien trop subjectif — Il n’en demeure pas moins que Kant a célébré le plaisir esthétique comme ce ”sentiment d’une promotion de la vie”, susceptible d’accroître notre bonheur.

d) Enfin le plaisir esthétique se renforce d’être partagé, communiqué. Kant le sous-entend en disant que tout jugement de goût prétend en droit à l’universalité, convoquant en quelque sorte l’humanité à m’approuver. Shelley faisait remarquer que c’est l’un des plaisirs qui s’augmente d’être échangé : nous en avons tous fait l’expérience, comblés quand nos amis partagent notre enthousiasme en le renforçant.

Ainsi ce qui caractérise le plaisir esthétique c’est de se situer à l’écart de nos besoins vitaux, dans une certaine gratuité donc, de faire appel, en première instance, non à nos affects mais à la superficialité de nos cinq sens, qui ne donnent toute leur mesure qu’a être stimulés par notre intelligence, qui va chercher à convaincre l’autre-proche de ce bonheur qu’elle veut partager, comme un écho de ses émois

III) Entre le plaisir esthétique et les autres plaisirs, différence de degré ou de nature ?

Mais ce terme de plaisir, dans l’expression “plaisir esthétique”, recouvre-t-il une réalité différente de celle dont il s’agit lorsqu’on parle des autres types de plaisirs ? Ou tous les plaisirs s’alimentent-ils à la même source ?

Certains philosophes n’ont pas hésité à répondre positivement à cette dernière question, considérant que toute autre position était utopique, illusoire, faussement idéaliste. A la suite d’Épicure qui, nous l’avons vu, faisait dépendre tout plaisir du ventre (Gaster), Nietzsche s’emportera avec violence, dans la troisième dissertation de la Généalogie de la morale §6, contre Kant et sa conception du plaisir désintéressé. Il écrit : “ Il est vrai que si nos esthéticiens jettent sans cesse dans la balance en faveur de Kant l’affirmation que, sous le charme de la beauté, on peut regarder ”d’une façon désintéressée” même une statue féminine sans voile, il nous sera bien facile de rire un peu à leurs dépens : les expériences des artistes, au sujet de ce point délicat, sont tout au moins “plus intéressantes” et Pygmalion n’était certes pas un “ homme inesthétique.” Nietzsche a-t-il bien compris Kant ? Nous ne le pensons pas. Mais là n’est pas le débat. Seul nous intéresse ici le point de vue de Nietzsche, pour qui “c’est la même force qui se dépense dans la conception artistique et dans l’acte sexuel”. On objectera qu’il s’agit ici de l’artiste. Certes, car toute l’esthétique nietzschéenne se situe du point de vue du créateur, le point de vue de spectateur, donc du récepteur, étant situé du côté de la passivité, de la féminité, donc négligeable. Mais quand Nietzsche vient à l’envisager, sa conception ne varie pas : “Le besoin d’art et de beauté est un besoin indirect d’extases sexuelles ” (Volonté de Puissance, I, 334, 440).

Cette notion de besoin indirect nous fait, bien sûr, songer à la notion freudienne de sublimation, selon laquelle la même force, la libido, se trouve dans l’art dérivée vers un but non sexuel. Il n’en demeure pas moins que c’est une même énergie, de nature sexuelle, qui est à l’œuvre dans nos différents plaisirs.

A. Breton suivra Freud sur ce terrain : “Je n’ai jamais pu m’empêcher d’établir une relation entre cette sensation (le “frisson poétique”) et celle du plaisir érotique et ne découvre en elle que des différences de degré (...) la sexualité seule y préside” (L’amour fou, p.11). C’est l’idée que “la beauté sera convulsive ou ne sera pas” et cette beauté convulsive est érotique.

A l’opposé de ces réflexions, nous trouverions toute une tradition philosophique, qui a fonctionné sur la séparation de l’âme et du corps, des plaisirs spirituels et des plaisirs sensuels. Platon déjà, dans le Philèbe (50 a sq.), distinguait les plaisirs purs, exempts de toute douleur, ainsi du plaisir esthétique pris à contempler des formes géométriques, et les plaisirs mélangés, liés à un manque, donc impurs. Schopenhauer poussera à l’extrême cette vision des choses, condamnant toute recherche du plaisir comme consentement au vouloir-vivre qui cause notre malheur, et il n’accordera qu’à la contemplation esthétique, délivrée de tout désir, de nous faire accéder à la sagesse. Encore faut-il choisir, entre les arts, les plus spirituels : en ce sens, seule la musique est capable de nous détacher complètement de la liaison fatale des désirs-plaisirs.

Étrangement, Sartre ne dira pas des choses très différentes. Il écrit : “l’extrême beauté d’une femme tue le désir que l’on a d’elle. Et en effet nous ne pouvons à la fois nous placer sur le plan esthétique où paraît cet “elle-même ” irréel que nous admirons et sur le plan réalisant de la possession physique. Pour la désirer il faudrait oublier qu’elle est belle, car le désir est une plongée au cœur de l’existence dans ce qu’elle a de plus contingent et de plus absurde” (L’imaginaire, p.246).

Qu’il y ait une intentionnalité différente de la conscience dans la contemplation d’un Cranach ou dans la vision d’une image pornographique, cela n’est pas douteux. Mais qu’on puisse penser qu’un plaisir physique et un plaisir intellectuel (ou moral) n’ont pas, au moins de façon lointaine, une source commune, ne nous paraît pas rendre raison de cette unité complexe qu’est l’homme, pour qui le plaisir le plus sensuel est toujours traversé par le langage et le symbolique, et que le plaisir le plus intellectuel fait vibrer dans son être sensible.

Cézanne, dont certains témoignages nous ont rapporté le refus qu’il manifestait de tout contact physique avec autrui, disait pourtant que le peintre avait à “marier des épaules de collines et des courbes de femmes”: c’était unir, dans un même geste, la caresse potentielle et le trait pictural. L’architecte Eupalinos nous confie, par la bouche de Valéry, que le petit temple qu’il a construit, “un style très pur, quelques colonnes”, reproduit les proportions d’une fille de Corinthe qu’il avait heureusement aimé. N’était-ce pas retrouver à la racine de l’acte créateur cette émotion qui nous ouvre un nouvel horizon, qui nous transporte au delà du quotidien et dont les traces ne s’effaceront pas.

On dira qu’il ne s’agit là que du créateur et non du spectateur et de son plaisir. Ce serait oublier, nous l’avons dit, que le plaisir esthétique véritable nous rend créateur, qu’il lie le “sentir, le saisir, le vouloir et le faire”(Valéry), qu’il nous fait prolonger dans nos membres le mouvement que le danseur vient d’esquisser. Proust, à la fin de A la Recherche, accorde à l’art seul le pouvoir de nous faire connaître la “vraie vie”, si souvent occultée par la connaissance conventionnelle. Et cette vraie vie “habite”, nous dit-il, “à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste”.

Tout plaisir, bien qu’il se donne comme promotion de l’être, n’est pas esthétique Il est des plaisirs éphémères, qui ne laissent pas de trace. Il en est d’égoïstes, qui ne satisfont que notre pulsion narcissique ( la gloire par exemple). Il en est d’autres, qui nous sont donnés comme d’heureuses rencontres,— ainsi de la découverte faite par Hofmannsthal des tableaux de Van Gogh — dont nous sentons bien qu’ils bouleversent notre être profond en le faisant accéder à une autre dimension, parce qu’ils nous permettent de respirer plus largement (pneuma=souffle), aussi bien dans notre corps que dans notre esprit.

Texte de Lévi-Strauss : L’homme nu (finale)

Dans ce texte, Lévi-Strauss considère l’émotion provoquée par l’écoute musicale comme un pouvoir de transformation de notre être tel que, par elle, nous sommes soudain accordés. aux notes les plus hautes de notre existence. Ainsi le plaisir musical devient-il paradigmatique de ces rares moments dans notre vie où nous obtenons enfin l’accomplissement de nos efforts et la réalisation de nos espoirs. Comment en rendre compte ?

L’obtention d’un tel effet, que Proust a simplement décrit à propos de Swann écoutant la “petite phrase” de la Sonate de Vinteuil, comporterait quatre temps qui ne sont pas successifs mais que seule l’analyse décompose :

1) l’envahissement de tout l’être par un état second, de plénitude telle —, Lévi-Strauss parle de “sagesse supérieure” — que les exigences de l’action habituelles sont écartées. D’où la métaphore du pilotage automatique, qui pourrait sembler un peu trop mécaniste mais qui dit bien, cependant, la supériorité d’un système si subtilement mis au point dans son raffinement combinatoire qu’il libère la conscience de la nécessité de ses ajustements constants. On pourrait songer ici à Leibniz qui définit la musique comme le calcul d’un esprit qui compte et ne sait pas qu’il compte ou encore, en sens inverse à Schopenhauer pour qui “le compositeur nous révèle l’essence intime du monde, il se fait l’interprète de la sagesse la plus profonde, et dans une langue que la raison ne comprend pas”(Le Monde, t.1, p.272).

2) A la racine de cette emprise, qui détermine chez l’auditeur un certain nombre de manifestations extérieures (larmes), un “mécanisme psycho-physiologique” , dont la réceptivité avait préparé le déclenchement (“ressorts tendus d’avance”). D’où le parallèle avec le rire, dont Freud dans Le mot d’esprit [1]et Bergson dans Le rire ont essayé d’expliquer le surgissement. Ce qui nous semble important à souligner ici c’est la part accordée par Lévi-Strauss à l’ébranlement proprement somatique, seul susceptible de rendre compte d’un plaisir qu’on pourrait penser spirituel.

3) Cet ébranlement n’est pas ponctuel: il laisse des traces, il se diffuse, se répand en zones de plus en plus larges, au point d’englober le moi, sa superbe, sa maîtrise verticalisante : celui-ci n’est plus que le lieu, l’espace de la musique.qui le pénètre. On comprend alors que Lévi-Strauss ait songé à cette fiction de Condillac qui voulant expliquer la genèse de notre vie mentale concevait un corps recouvert de marbre telle une statue, dont on commencerait à ouvrir un seul sens, l’odorat, à qui on ferait respirer une rose : la statue serait alors tout entière “odeur de rose” L’ouïe, sens pourtant intellectuel, est aussi capable de cet envahissement de l’organisme tout entier, au point de mettre en veilleuse ses autres capacités. Comme l’odorat, elle plonge dans “les pénombres de la vie organique

4) Dès lors la sensibilité convoque en quelque sorte l’entendement, la signification C’est elle, encore une fois, qui va comme ordonner (à tous les sens de ce terme) à l’âme le corps, ou plutôt qui va réconcilier en une “unanimité organique” ce que la tradition philosophique sépare. Si Lévi-Strauss ne contredit pas l’aspect mystérieux selon Proust d’une telle émotion, il cherche cependant à en rendre raison, à la façon dont Nietzsche parle de cette grande raison qu’est le corps. L’âme se reconnaît dans le corps, c’est-à-dire, d’une part, vibre à l’unisson avec lui et, d’autre part, lui rend grâce.: point de vue matérialiste, dira-t-on.

D’où la conclusion (momentanée) dont nous avons déjà dit l’essentiel : la musique nous offre en raccourci ces moments de bonheur qui justifient une existence (récompense d’efforts réitérés, telle la réussite à un examen préparé par de longues veilles ou encore l’union possible avec l’être aimé si longtemps attendu et que les obstacles ne nous permettaient plus d’espérer) en nous faisant parvenir à ce moment de paix où les tensions tombent — Freud avait emprunter au bouddhisme le terme de Nirvana pour dire l’équivalence entre le principe de plaisir et l’anéantissement de toutes les tensions — où nous sommes enfin accordés avec ce qui nous est le plus précieux.

On pourra se demander, pour terminer, si cette analyse du plaisir musical vaut pour toutes les formes de plaisir esthétique. Lévi-Strauss ne le pense pas, qui accorde à la musique un statut privilégié en en faisant la descendante directe du mythe (Nietzsche dira, au contraire, que c’est la musique qui a engendré le mythe). Mais, pour Lévi-Strauss, ne peut prétendre au titre de musique que la musique tonale : d’où les allusions à Beethoven, Mozart et Bach., et on peut facilement démontrer que les arguments qu’il avance pour étayer sa thèse ne tiennent pas, n’étant qu’arguties pour justifier ses goûts partiels et partiaux.

On accordera, en revanche, à Lévi-Strauss que la musique, qui enveloppe l’auditeur dans l’espace, est peut-être plus susceptible que les autres arts qui se donnent à voir dans la distance de nous envoûter, de nous habiter. Elle partage en outre avec l’architecture le privilège de faire appel à une combinatoire savante qui réjouit notre entendement. Mais les autres arts, en fonction des goûts et de l’investissement de chacun, procurent aussi cet état bienheureux d’unification de notre sensibilité et de notre entendement.

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr

 

[1]Pour Freud, le mot d’esprit, l’humour, le comique, sont le moyen de regagner, par le jeu de notre activité psychique un plaisir qu’en réalité le développement seul de cette activité nous avait fait perdre.

 

[i] Valéry : Notion générale de l’Art, 1935, in Écrits sur l’Art, Ed. Club des Libraires de France, page 44 VII, page 49.