Pour une Critique impure de l’esthétique

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Par : 
Régine Pietra

Les philosophes nous ont peu habitués à nous confier leurs goûts. Si la frugalité des cyniques est aussi connue que la préférence que Rousseau accorde aux laitages, seuls aptes à fonder une humanité pacifique (il y a une cruauté des carnivores), si la biographie de Colérus nous a informés des bombances de l’auteur de l’Ethique, « une soupe au lait accommodée avec du beurre [] et un pot de bière », nous savons peut-être moins l’intérêt de Kant pour le cabillaud et le Médoc, la passion de Fourier pour les petits pâtés, la conviction de Marinetti – le futurisme est d’une certaine manière une philosophie – selon laquelle la renaissance de l’Italie passe par une abolition des pâtes, nous ignorons souvent l’écart entre la diététique prônée par Nietzsche et son alimentation riche en charcuterie (L’Antéchrist fut rédigé sous un chapelet de saucisses[1]).

        On a donc concernant le goût des philosophes peu de choses à se mettre sous la dent. En revanche, d’autres écrivains se sont plu, non sans ironie pour leur narcissisme affiché, à faire état des leurs. Ainsi de Barthes dans ce texte intitulé « j’aime…je n’aime pas[2] » :

        « J’aime : la salade, la cannelle, le fromage, les piments, la pâte d’amandes , l’odeur du foin coupé (j’aimerais qu’un « nez » fabriquât un tel parfum) les roses, les pivoines, la lavande, le champagne, des positions légères en politique, Glenn Gould, la bière excessivement glacée, les oreillers plats, le pain grillé, les cigares de Havane, Haendel, les promenades mesurées, les poires, les pêches blanches ou de vigne, les cerises, les couleurs, les montres, les stylos, les plumes à écrire, les entremets, le sel cru, les romans réalistes, le piano, le café, Pollock, Twombly, toute la musique romantique, Sartre, Brecht, Verne, Fourier, Eisenstein, les trains, le médoc, le bouzy, avoir la monnaie, Bouvard et Pécuchet, marcher en sandales le soir sur les petites routes du Sud-ouest, le coude de l’Adour vu de la maison du docteur L. les Max Brothers, le serrano à sept heures du matin en sortant de Salamanque, etc.

        Je n’aime pas : les loulous blancs, les femmes en pantalon, les géraniums, les fraises, le clavecin, Miro, les tautologies, les dessins animés, Arthur Rubinstein, les villas, les après-midi, Satie, Bartok, Vivaldi, téléphoner, les chœurs d’enfants, les concertos de Chopin, les bransles de Bourgogne, les danceries de la Renaissance, l’orgue, M.-A. Charpentier, ses trompettes et ses timbales, le politico-sexuel, les scènes, les initiatives, la fidélité, la spontanéité, les soirées avec des gens que je ne connais pas, etc.

        J’aime, je n’aime pas : cela n’a aucune importance pour personne; cela apparemment n’a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n’est pas le même que le vôtre. Ainsi dans cette écume anarchique des goûts et des dégoûts, sorte de hachurage discret, se dessine peu à peu la figure d’une énigme corporelle, appelant complicité ou irritation. Ici commence l’intimidation du corps, qui oblige l’autre à me supporter libéralement, à rester silencieux et courtois devant des jouissances ou des refus qu’il ne partage pas ».

        On peut facilement se gausser de tels propos, en souligner, avec tout le sérieux philosophique requis, l’insignifiance. Et pourtant il y a là, me semble-t-il, quelque chose de fascinant. Mais quoi ?

        - une identification possible ? –mais celle-ci est constamment déjouée, car si je partage le goût des cerises et des stylos, je ne partage pas, bien évidemment, le rejet –faut-il dire le dégoût ? – des femmes en pantalon… Il y aurait donc là, un peu comme dans une certaine presse dont le niveau intellectuel est assez discutable une sorte de test, par similitudes et différences, pour la connaissance de soi.

        - le sentiment, l’idée que, dans cet aveu, on saisit non la surface, la superficie d’un être mais ce qu’il y a de plus profond, de plus sensible, ce qui fait son idiosyncrasie[3]. On serait alors face à une individualité incompressible, aux goûts profondément ancrés, - comme le pense Kant vu son ton apodictique[4], - si ce n’est héréditaires, comme Hume semble le dire dans le passage si souvent cité où il reprend l’anecdote de Cervantès[5].

        Une telle conception, - permanence et irréductibilité des goûts, qui accrédite le « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas », aucun accord n’étant possible à partir de données si consubstantielles qu’elles sont intransmissibles, - une telle conception est constamment mise en échec par notre expérience. En portent témoignage ces répliques extraites de L’Idée Fixe de Valéry :

  - Est-ce que vous aimez les tripes ?
 - Ah !... Pouah !... Quelle horreur !…
- Bien. Et le café ?
 - J’en vis.
 - Bien… Et cependant vous concevez que…dans…trois ans (mettons), vous vous preniez insensiblement de tendresse pour les tripes et d’aversion pour le café ?
 - Ce n’est malheureusement pas impossible…
 - Et alors, votre personnalité ?
- Se réduira (sur ce point) à un souvenir… d’ancien amour pour le café et d’ancienne haine des tripes[6].

        Cette inconstance de nos goûts – et j’aurais tendance à croire que, quand permanence il y a, elle est entretenue par l’habitude[7] - pourrait ouvrir la possibilité d’une discussion. Débouchera-t-elle sur autre chose que sur le constat de variations et donc sur un extrême subjectivisme que seule la psychologie des profondeurs pourrait expliquer pour chaque cas particulier[8] ? Sans sombrer dans ce qui apparaîtrait aux yeux de certains comme une catastrophe philosophique, on pourrait ménager des espaces, rechercher certaines normes, relatives certes, mais normes quand même. La sociologie y aiderait et je suis étonnée qu’en général on en tienne si peu compte [9]. Par exemple notre amour de la Nature, dont Kant faisait cas au point de lui donner la préférence sur l’art, s’est montré dans ses modalités extrêmement versatiles. Pour ne citer que des exemples connus, les hautes montagnes jusqu’au XIXème ne suscitaient que dégoût pour leur laideur, et cela de Montesquieu[10] à Hegel qui dans sa traversée des Alpes ne fait état que de ses cors aux pieds[11], le sublime kantien étant une rare exception. Quand aux rivages marins, sur lesquels aujourd’hui on se presse dans une proximité qui, elle, fait frémir, Alain Corbin nous a dit à quel point ils étaient fuis[12].

        Dirait-on qu’il n’en est pas de même de nos goûts pour l’art qu’on se tromperait grandement. Francis Haskell dans La norme et le caprice[13] a suffisamment démontré combien le goût d’une époque est le résultat de facteurs divers : impact des chefs-d’œuvre reconnus par les collectionneurs et les « connaisseurs »[14], importance des fidélités politiques et religieuses, rayonnement des collections privées et publiques[15], influence des nouvelles techniques de reproduction (le musée imaginaire de Malraux), etc. Les exemples de ce changement social des goûts sont si nombreux que toute sélection paraît arbitraire. Prenons deux exemples : un peintre comme Watteau était considéré, lors du premier article écrit sur lui, comme « à peine français » : c’était une condamnation. Quelques années plus tard, il « devenait « l’incarnation même de l’esprit français »[16]. En 1853, lors de la commission d’enquête de la National Gallery, on assiste à cet échange verbal entre deux des plus éminents spécialistes de l’art de l’époque.

        « - Dans l’histoire culturelle de bien des nations, demanda Moncton Milnes, ne se présente-t-il pas des cas où l’introduction de spécimen provenant des pays les plus barbares, tels que la Chine par exemple, a produit des effets les plus pernicieux sur le goût en général ?

        - Certes, répliqua Westtmacott, il est préférable que les objets de cette sorte intéressent le moins possible de gens et notamment des artistes[17] ». Les préjugés nationalistes et ethnocentriques ont certes diminué, ils étaient encore là bien présents au début de notre siècle lorsque les cubistes s’intéressèrent à la statuaire africaine. Il n’est que de lire les journaux de l’époque pour s’en rendre compte.

        Prendre acte de cette importance des facteurs historiques et sociologiques c’est admettre que Kant qui reconnaissait de fait la diversité des goûts se réfugiait, trop facilement à nos yeux, dans un universalisme de droit. Tout se passe comme si le fait avait dissous le droit, comme si la distinction entre l’agréable et le beau s’était estompée[18]. Pourtant nous sentons bien qu’elle existe. A vrai dire je crois que nous souffrons ici d’une impuissance terminologique, d’une déficience de vocabulaire, à la recherche d’un terme à égale distance d’un plaisir de séduction, ponctuel, sensuel et d’une valeur comme celle de la beauté trop chargée du lourd poids métaphysique de la tradition.

        Demeure cependant la question qui nous met au rouet, à laquelle je ne prétends pas répondre : y a-t-il des critères objectifs qui permettent de juger « à coup sûr », disait Valéry[19], de la valeur esthétique ? Par rapport à l’époque de Kant, je crois que la question s’est un peu déplacée. Il me semble qu’en ce qui concerne la beauté de la Nature (paysage divers, corps humain, etc.) on serait prêt à admettre qu’elle est fonction des goûts individuels ou des affects collectifs. Les discussions familiales, qui exemplifient bien notre adage[20], pour choisir le lieu de vacances (mer ou montagne) seraient étonnamment simplifiées si un critère objectif pouvait être mis en place ! Quant à la beauté d’un corps humain, celui de la femme par exemple, même si d’autres intérêts entrent en ligne de compte, Lucrèce déjà, Molière[21] ensuite, ont dit là-dessus des choses pertinentes, avant que Voltaire ne propose, dans une boutade, sa pittoresque définition du beau[22].

        Reste la question de l’art. Question capitale car, au fond du relativisme des goûts personne n’a cure (Kant le faisait remarquer déjà à propos de l’agréable). Et il n’y a pas de lien obligé entre la diversité des goûts et la question de la valeur de l’œuvre. Une œuvre peut plaire à cause ou malgré sa naïveté. On peut ne pas aimer une œuvre, ne pas être ému par elle et pourtant lui reconnaître des qualités non seulement de savoir-faire technique, de métier, mais aussi d’originalité, de richesse, d’audace[23]. C’est pourquoi, en accord avec Genette sur certains points, je ne saurais accepter sa définition : « est œuvre d’art ce qui est reçu esthétiquement ». C’est pourquoi encore, à l’opposé, la curiosité goodmanienne me semble laisser échapper ce qui pour moi est caractéristique de l’esthétique, cette émotion-sentiment sur laquelle je reviendrai.

        Je désolidariserai donc l’esthétique et l’artistique en admettant que l’art peut émouvoir mais aussi laisser indifférent[24] ; en admettant qu’autre chose que l’art, ou que les arts reconnus, dénommés, peut susciter une émotion esthétique : un visage d’enfant, un son de voix, l’odeur d’une fleur, des épaules de collines et des courbes de femme, comme le disait Cézanne, ou encore ces beaux yeux bleus, ces beaux jaunes, ces beaux rouges qui remuent, selon Matisse, le fond sensuel des hommes.

        Qu’y a-t-il de commun à toutes ces expériences ? – Un ébranlement profond qui, pour reprendre la distinction bachelardienne [25], ne se borne pas à résonner en surface, mais retentit dans les zones profondes de l’être, y laissant une trace indélébile. De cette émotion rare – elle est bouleversante – nous avons des témoignages éloquents : celui de Bergotte devant la vue de Delft de Vermeer, celui de Hofmannsthal dans la rencontre des œuvres d’un peintre inconnu (qui avait nom Van Gogh)[26], celui de ce locuteur qui, évanoui, entend des chants d’enfants dans Le Bavard de Louis-René des Forêts[27].

        Qu’une expérience de ce type, bien que spécifique, se laisse mal déterminer, cerner conceptuellement, rien d’étonnant à cela, car en elle – et c’est ce dernier point que je voudrais mettre en évidence – se mélangent le pulsionnel, l’affectif, le cognitif, le sensible et l’intelligible, la morale et la métaphysique.

        Il nous faut donc repenser les frontières qui passent entre l’esthétique et les autres disciplines. Paradoxalement cela nous est possible aujourd’hui que l’esthétique a acquis son autonomie, par exemple, par rapport à la morale. La censure a perdu son impérialisme. Nous ne sommes plus au temps de la condamnation des fleurs du mal, même si Les Paravents de Genêt ou les photographies de Mapplethorpe ont pu heurter certaines belles âmes. Dans cette relative indépendance de l’esthétique, il nous faut donc analyser les rapports subtils qu’elle entretiendrait avec les autres champs de l’activité humaine. Non pas esthétiser tous les comportements, à la façon des symbolistes décadents de la fin du XXème, dont le paradigme est le Des Esseintes de Huysmans, mais montrer que l’esthétique est ce qui est à l’œuvre dans toutes nos attitudes, dans toutes nos émotions (à condition qu’elles ne soient pas trop dévastatrices) auxquelles elle donne une valeur positive. Introduire la catharsis, non seulement dans la crainte et la pitié mais aussi dans nos conduites morales, sociales, politiques. Montrer, comme l’a fait Lyotard[28], qu’il y a dans l’enthousiasme (révolutionnaire) quelque chose de sublime ; souligner que le rassemblement dans la dignité de toute une foule, de tout un pays – je pense à l’affaire Dutroux en Belgique, à l’assassinat de Michel-Angel Blanco-Garrido – pour protester contre ce qui apparaît comme une injustice, un attentat aux valeurs partagées, remue en nous quelque chose d’essentiel, de vivant. Bref reprendre le paragraphe si vilipendé de la critique de la faculté de juger, le & 59, où le beau apparaît comme le symbole du bien, en désolidarisant ces deux notions de toutes leurs significations transcendantes passées, pour ne plus voir en elle que des sensations (aisthesis) positives, indistinctement esthétiques, morales, économiques ou tout ce qu’on voudra[29].

        Cela paraîtra sans doute bien confus, mais il y a là, je pense, quelque chose qui mérite d’être creusé. Peut-être la notion de dégoût nous permettrait-elle a contrario de mieux montrer le lien entre les notions esthétiques, morales, sociales, etc. Car il me semble qu’avec ce qui déplaît on saisit mieux ce mixte qu’est la répulsion proprement physique (le haut-le-cœur, la grimace) qui n’est pas plus instinctive, comme on a tendance à le croire, mais peut-être moins (et encore !) socialisée que nos goûts, ou encore l’intolérance (que le même mot serve pour désigner le rejet d’un médicament et celui de l’autre est significatif !) en tant que conduite morale négative qui alimente toutes les exclusions, dont le racisme, par exemple. L’idée de laideur, encore plus impure que celle de beauté, rassemble celle de sordide, d’immonde, de saleté, dont on ne sait plus si elle est physique ou morale. Le méchant ne peut être beau Thersite en porte témoignage, tandis que, aux yeux mêmes de l’exigeant Alcibiade, Socrate, à qui Nature avait fait injustice[30], était séduisant. Il y a dans nos dégoûts bien plus de réprobation morale (pensons au cannibalisme) que de rejets esthétiques[31]. La Nature n’est laide que polluée par l’industrie humaine ; le désert n’est pas laid, les décharges publiques, oui, tant qu’elles n’ont pas été sublimées par Arman ou César. En revanche, d’une œuvre picturale, architecturale, musicale, on ne dira pas qu’elle est laide mais inharmonieuse, inaboutie, heurtée. Mais qui ne voit que ces critères demandent eux-mêmes à être définis en fonction soit d’un équilibre mathématique (le fameux nombre d’or) qui peut être contesté, d’une volonté fragmentaire (très à la mode naguère) ou d’un expressionnisme volontairement provocant ! Nos dégoûts n’ont rien d’esthétiquement purs. Paradoxalement ils sont viscéraux mais acquis, c’est-à-dire sociaux, éthiques, politiques. Il est temps, nous semble-t-il, maintenant que l’esthétique a su délimiter son territoire en se séparant d’une métaphysique qui en niait la spécificité en idéalisant le sensible – n’oublions pas que ce fut le cas jusqu’à Baumgarten – de s’apercevoir que ce territoire n’est pas vierge mais traversé par des forces qui viennent d’ailleurs, secoué par des tremblements issus des profondeurs. Non pas autonome, mais spécifique : elle dit cette qualité des choses et des êtres qui les rend uniques et souverains, cette petite musique qui ne tient qu’à eux, qui nous touche et justifie l’existence.

        Résumons, pour conclure, ce que j’ai voulu établir :

        1) - La relativité de nos jugements et appréciations, fondée sur l’idiosyncrasie de chacun mais surtout sur l’éducation, le milieu social, les modes, l’histoire. En un sens ces jugements sont plus déterminés que réfléchissants. Il y a un fondement venant des sciences exactes (physiologie, génétiques) et des sciences humaines (sociologie, histoire) à nos jugements de goût. La discussion sur ces jugements pourrait consister à retrouver leurs origines et leur histoire.

        2) - La distinction entre l’esthétique et l’artistique. Il me semble que l’esthétique actuellement référée quasi exclusivement aux œuvres d’art aurait intérêt à maintenir l’ouverture de son champ et à tenter de rendre compte de l’art-de-l’existence, des plaisirs ponctuels et subtils – une belle écriture graphique, le bel équilibre d’une page – qui font une part du plaisir de vivre. On pourrait constater qu’aucun philosophe, même le plus austère – Spinoza ne disait-il pas qu’il était d’un homme sage de réparer ses forces grâce à une nourriture et des boissons agréables, des parfums, des plantes verdoyantes, de la musique [32] - n’a négligé cette émotion délicate qui promeut et stimule.

        3) - Ces plaisirs et déplaisirs, ces goûts et ces dégoûts ne sont pas purs, c’est-à-dire isolables ; ils sont inextricablement mêlés (même au niveau de la perception, on le sait, la distinction des couleurs et de leurs nuances dépend du langage et des concepts qui les découpent[33] ; et les discussions viennent souvent de ces désignations, apprises dans l’enfance). Ils sont faits d’habitudes inculquées, de pratiques téléguidées, d’exigences éthiques.

        Ainsi il nous faut :

        - après avoir désamarré l’esthétique de la métaphysique, ne pas l’y replonger, à l’instar de certains penseurs anglo-saxons, aujourd’hui ;

        - après avoir pris acte de l’extraordinaire geste kantien qui constitue le territoire de l’esthétique, nous rendre compte que nous sommes – n’en déplaise à Kant – dans le mélange, que toute séparation des domaines reste une abstraction ; rester donc dans l’immanence et tenter de saisir les diverses directions et dimensions de ce composé.

 

Régine Pietra
Professeure honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

regine.pietra@wanadoo.fr

 

Article publié dans le n° 20 de la revue Recherches sur la philosophie et le langage, actes du colloque international tenu à Grenoble les 16, 17 et 18 septembre 1997, Esthétique : des goûts et des couleurs, parution décembre 1998.

 

 

[1].Voir Michel Onfray, Le ventre des philosophes, Paris, Grasset, 1989.

[2] R. Barthes par R. Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 120-121.

[3] Voir Matthieu Guillot, « Douloureuse Arcadie: perception et tragédie de l’indicible », Figures de l’art n°2, 1994-96, p. 381 sq.

[4] Indépendance absolue du jugement de goût qu’on ne saurait contraindre : « je me bouche les oreilles, je suis sourd à tout principe […] je reste sourd à toutes les raisons ». Critique de la faculté de juger § 33. Le caractère ancré de nos goûts n’en dit pas nécessairement l’innéité, puisque Kant admet une influence de la culture : voir § 41.

[5] « C’est avec une bonne raison, dit Sancho au sire-grand-nez, que je prétends avoir un jugement sur les vins : c’est là une qualité héréditaire dans notre famille. Deux de mes parents furent appelés pour leur opinion au sujet d’un fût de vin, supposé excellent parce que vieux et de bonne vinée. L’un d’eux le goûte, le juge, et après mûre réflexion énonce que ce vin serait bon, n’était ce petit goût de cuir qu’il perçoit en lui. L’autre après avoir pris les mêmes précautions, rend aussi un verdict favorable au vin, mais sous la réserve d’un goût de fer, qu’il pouvait aisément distinguer. Vous ne pouvez imaginer à quel point tous deux furent tournés en ridicule pour leur jugement. Mais qui rit à la fin ? En vidant le tonneau, on trouva en son fond une vieille clé attachée à une courroie de cuir », « la norme du goût », Essais esthétiques, Paris, Vrin, 1974, t. I, p. 87-88.

[6] Valéry, Œuvres (Pléiade) Gallimard, t. II, p. 242.

[7] A Pierre Cabanne qui lui demandait « qu’est-ce que le goût ? » Duchamp répondit :« l’habitude ».

[8] Voir entre autres les travaux de Marie Bonaparte, Charles Baudoin, Didier Anzieu, Charles Mauron, Sarah Kofman, etc.

[9] Voir l’ouvrage capital de Bourdieu, La distinction, Minuit, 1979 ; les dernières publications françaises concernant l’esthétique sont peu reconnaissantes à son sujet : Schaeffer, Les célibataires de l’art, Gallimard, 1996, l’indique à peine, et Genette, La relation esthétique, Seuil, 1996, ne le cite même pas en bibliographie. Pourtant en France, nous avons eu de nobles précurseurs, ne serait-ce qu’en la personne de Francastel, créateur de la sociologie de l’art.

[10] Montesquieu, Œuvres (Pléiade), t. I, p. 804.

[11] Hegel, Journal de voyage dans les Alpes bernoises, Grenoble, Jérôme Million, 1988.

[12] Alain Corbin, Le territoire du vide, Paris, Aubier, 1988.

[13] Flammarion, 1986.

[14] Pensons par exemple à l’impact des collectionneurs tels Morosov et Chtchoukine sur l’art moderne.

[15] Collection Thyssen-Bornemisza, Mesnil, Barnes, etc.

[16] F. Haskell, op. cit., p.137.

[17] Ibid., p. 120. Pour la vérité, il faut dire que l’art chinois, tel que nous pouvons l’apprécier aujourd’hui comme l’un des plus raffinés qui soient, n’était pas connu à l’époque qui, en fait d’art, ne connaissait que des magots de pacotille.

[18] Voir à ce sujet l’admirable pièce de Nathalie Sarraute, « C’est beau » dans Théâtre, Paris, Gallimard, 1978, p. 43 sq.

[19] Discours sur l’esthétique, Œuvres, t. I, p. 1295.

[20] Adage qui, je le souligne en passant, vient des scolastiques et que l’on trouve dans presque toutes les langues, à cette différence près que les couleurs ne sont pas toujours mentionnées comme objet de dissension.

[21] Lucrèce, De natura rerum, livre IV, vers 1152 sq. ; Molière, le misanthrope, Acte II, scène IV, vers 152 sq.

[22] « Le beau pour le crapaud, c’est sa crapaude ».

[23] Je n’esquive pas le problème de la valeur de l’œuvre. S’il n’y a pas de critères objectifs suffisants qui puissent fonder l’évaluation, il me semble que :

- les notions d’unité, de complexité et d’intensité dont parle Beardsley sont à considérer : une chansonnette est plus pauvre qu’une symphonie mais elle peut l’emporter en intensité ; de même les dernières aquarelles de Cézanne vont vers une simplicité ultime, bien au-delà de la plus grande complexité ;

- que le commentaire que peut faire un homme compétent n’est pas à négliger, même s’il s’avère qu’entre le commentaire de Alfred Barr et celui de Léo Steinberg concernant les Demoiselles d’Avignon, on puisse se demander s’il s’agit du même tableau. Sur ce point, avec Barthes, je pense que la critique doit être plurielle, étoilée. Le rôle du commentateur est de faire voir ;

- bref on apprend à voir, à écouter : nécessaire initiation où l’intention de l’auteur, la genèse de l’œuvre sont à prendre en compte. Il y a, chez Genette, une volonté de prendre l’émotion esthétique dans son irréductibilité en la coupant de toute influence, ce qui est, pour moi, très discutable.

Cela dit, ces notions restent inhérentes à une culture (par exemple, occidentale), aux présupposés d’une vision du monde. Il est vrai que le rôle de l’art – qui-se-fait est de bousculer ces présupposés jusqu’à ce qu’il soit à son tour phagocyté par la culture.

[24] Cela est vrai de nombreuses personnes qui aiment un art particulier, ou une période de cet art, et que tous les autres arts laissent indifférentes.

[25] Bachelard, La poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957, p. 6-7.

[26] Hofmannsthal, « Lettres du voyageur à son retour », dans Lettres de Lord Chandos et autres essais, Paris, Gallimard, 1980, p. 190 sq.

[27] Louis-René Des Forêts, Le Bavard, Paris [Gallimard 1947], Coll. L’Imaginaire, 1973, p. 118 sq.

[28] J.F. Lyotard, L’enthousiasme. La critique kantienne de l’histoire, Paris, Galilée, 1986. N’oublions pas que l’enthousiasme, comme l’apathie, comme l’admiration, étaient classés par Kant parmi les sentiments esthétiques.

[29] A l’un de ces correspondants Kant résume en ces termes la Critique de la faculté de juger : « je me suis contenté de montrer qu’à défaut de sentiment moral, il n’y aurait rien pour nous de beau ni de sublime ; que c’est sur ce sentiment que se fonde, en tout ce qui mérite de porter ce nom, la prétention en quelque sorte légale à l’assentiment ; enfin que l’élément subjectif de la moralité dans nos êtres qui, sous le nom de sentiment moral, demeure impénétrable, est ce par rapport à quoi s’exerce le jugement dont la faculté est le goût ». En d’autres termes, dans le jugement esthétique comme dans le jugement moral, je me découvre en quelque sorte « plus grand que moi ».

[30] Selon les dires de Montaigne. Quant à Rabelais, il décrit ainsi Socrate dans le prologue de Gargantua : « laid de son corps, ridicule en son maintien, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol ».

[31] Roger Caillois a montré que certains animaux (araignée, pieuvre, etc.) que nous jugeons monstrueux, laids, dangereux, ne l’étaient que dans l’imaginaire. Sur ce problème du dégoût, on lira avec profit le texte de Aurel Kolnai, paru en 1929 dans les Annales de philosophie et de recherche phénoménologique, récemment traduit en français aux éditions Agalma (1997).

[32] Éthique, IV, prop. 45, coroll. II, scolie.

[33] Nietzsche disait, dans Aurore § 426, que les Grecs ne percevaient pas le bleu et le vert et désignaient d’un même terme la couleur d’une chevelure sombre, celle du bluet et celles des mers méridionales ; par un même mot encore la couleur de la peau humaine, des plantes vertes, du miel et des résines jaunes ; aussi leurs plus grands peintres n’ont pu reproduire le monde qu’à l’aide du noir, du blanc, du rouge et du jaune.