Nietzsche et Wagner

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Wagner a été la passion exclusive et dévorante de Nietzsche. Son formidable effort pour faire de lui un adversaire, c’était pour pouvoir naître à lui-même, récupérer son âme et son corps ravis par le Minotaure. A cet égard, la figure énigmatique d’Ariane, apparue à plusieurs reprises dans les posthumes, toujours liée à Dionysos défie les interprétations. Nietzsche, dans Ecce Homo récuse d’avance les tentatives, tout en sollicitant explicitement sa propre identification à Dionysos, quand il désigne la langue de Zarathoustra comme la langue du dithyrambe. « Je suis l’inventeur du dithyrambe » (t. VIII, p. 315) et « La réponse à un tel dithyrambe de l’esseulement solaire dans la lumière serait Ariane. Qui, à part moi, sait ce qu’est Ariane ? De toutes ces énigmes, personne jusqu’ici ne possédait la clé et je doute même que personne n’y ait seulement jamais vu d’énigme.  » (t. VIII, p. 317) Nietzsche, pour la publication à venir, a légèrement corrigé le manuscrit qui précisait « La réponse à un tel dithyrambe de l’esseulement solaire dans la lumière serait l’invention d’Ariane » (p. 562). En tous cas, le nom d’Ariane est soigneusement entouré de points suspensifs.

            Et le défi est renforcé par le neutre qu’utilise Nietzsche. Il ne dit pas qui est Ariane mais ce qu’est Ariane. Les billets de la folie n’ont pas donné la solution, comme on l’a cru. Certes, Nietzsche envoie bien à Cosima Wagner, la fameuse déclaration « Ariane, je t’aime » signé Dionysos. Et la lettre à J. Burckhardt du 5 janvier 1889 portait également en post-scriptum une explicite désignation « Le reste pour Madame Cosima…Ariane…de temps en temps, on fait de la magie. » Mais surtout il y a cette autre déclaration consignée le 27 mars 1889 par un médecin de la clinique psychiatrique d’Iéna où Nietzsche fut interné. « C’est ma femme, Cosima Wagner qui m’a conduit ici. » On va trop vite dans le repérage et Nietzsche brouille volontiers les fils de nos écheveaux.

             Dans le même Ecce Homo, alors même que nous étions habilités à identifier Nietzsche –Zarathoustra et Dionysos, voilà que Nietzsche rétablit l’écart avec Dionysos. Il est vrai que ces lignes sont barrées dans la dernière transcription mais les variantes nous les offrent ‘(t. VIII, p. 563) « Que dit donc, après une courte psychologie de mon grand maître Dionysos qui constitue la fin du livre, de ce maître en personne ? Il parle comme le fameux serpent… » Ainsi Nietzsche joue aussi bien de l’identification avec Dionysos que du retour à la position de disciple, de dernier initié. Nietzsche qui adore les coïncidences heureuses, les superpositions horaires, les anniversaires, date sa naissance spirituelle de sa rencontre avec Wagner. Remarquons qu’il le confie en mai 1876 pour le jour anniversaire de Richard. Or, il se trouve que la première rencontre de Nietzsche avec Wagner à Tribschen se situe à la Pentecôte 1869, justement au jour anniversaire du Maître. Nietzsche est donc né spirituellement le même jour que Wagner. « Voilà presque exactement sept ans que je vous ai fait ma première visite à Tribschen et pour votre anniversaire, je ne puis rien vous dire qui dépasse ceci : depuis ce moment, je célèbre moi aussi au mois de mai de chaque année mon jour de naissance spirituelle car depuis lors, vous vivez et vous agissez incessamment en moi, comme une goutte de sang toute nouvelle que je n’avais  certainement pas auparavant. Cet élément qui vient de vous me stimule, me fait honte, m’encourage et m’excite et ne me laisse aucun repos, de sorte que, parfois je vous en voudrais presque de cette perpétuelle inquiétude si je ne savais que c’est précisément elle qui me pousse sans relâche à devenir plus libre et meilleur. » (Lettre 87 à R. Wagner, Bâle 21 mai 1876, La vie de F. Nietzsche d’après sa correspondance, G. Walz, Ed. Rieder, 1932)

            C’est l’année où Nietzsche, torturé par la tournure que prennent les événements à Bayreuth, s’est arraché difficilement la Considération intempestive sur Richard Wagner à Bayreuth. Nietzsche est terriblement tourmenté par ce qu’il a osé faire, ce qu’il a osé dire, ce qu’il a dit cette fois. Il est dans l’impossibilité de deviner ce que Richard Wagner pensera et par les brouillons des lettres de cette époque (id. p 256-257, lettre 90 à Richard Wagner, juillet 1876), nous savons qu’il avoue s’être lui-même remis en question dans sa relation à Wagner et le prévient du risque qu’il encourt. Il se dit saisi de vertige et craint le sort du cavalier qui franchit le lac de Constance. Dans la ballade de Justinus Kerner, un cavalier a traversé de nuit le lac de Constance gelé sans le savoir et meurt d’effroi à l’arrivée en comprenant après coup le danger qu’il vient de courir. Wagner acceptera-t-il cette liberté prise par Nietzsche ? Le laissera-t-il en vie malgré son audace ? Le fils spirituel de Wagner, Nietzsche, a pris à l’égard de celui qu’il désignait six ans plutôt, encore à l’occasion de l’anniversaire, « Père Séraphin » (22 mai 1870, p. 172, à R.W., lettre 40) une formidable distance. Nietzsche note, dans le brouillon de la lettre, que les choses dont il a osé parler, il les portait en lui depuis l’âge de quatorze ans. Il voudrait prévenir en quelque sorte Wagner de ce qui s’est joué en lui, ici, mais il n’enverra pas la lettre ébauchée. Il y conseillait « lisez cet écrit comme s’il ne parlait pas de vous et n’était pas de moi ? Au fond, il ne fait pas bon en parler parmi les vivants, il est fait pour le royaume des morts. » (p. 256, brouillon de la lettre 90). Nietzsche pressent la puissante pulsion inconsciente qui est à l’œuvre. La sagesse serait pour Wagner de considérer cet écrit comme celui qu’une nécessité intérieure l’a forcé de sortir (« Je n’ai pu garder le silence, il m’a fallu parler ouvertement sur plusieurs points » p.256), comme une affaire que Nietzsche règle par personne interposée. Il n’est même pas sûr que ce soit Nietzsche qui l’ait écrit, du moins son inspiration lui a été imposée. Il n’est pas sûr non plus que ce soit de Wagner dont il est question. Etrange aveu dans la mesure où il est si proche de l’œuvre à peine achevée. Mais douze ans plus tard, dans le grand bilan qu’il dresse dans Ecce homo, quand il réexamine La Naissance de la tragédie, et le grand espoir que Wagner avait fait se lever d’une musique dionysienne, il parle tout à coup du texte de Wagner à Bayreuth alors que ce n’est pas le moment prévu pour cela et quand ce l’aurait été, c’est-à-dire dans le paragraphe suivant, il n’en est pas question. Nietzsche semble tout à coup saisi d’une certitude incoercible qu’il ne peut différer. Tenant le rôle d’un psychanalyste avant le temps, il révèle que tout ce qu’il avait alors entendu dans la musique de Wagner, il avait été seul à l’entendre, non par une écoute privilégiée du maître incompris, mais par un véritable processus projectif. Ce que Nietzsche entendait, sortait de lui-même et n’appartenait qu’à lui. Son Wagner à Bayreuth en constitue la preuve la plus forte « dans tous les passages d’une importance psychologique capitale, il n’est question que de moi. On peut, sans hésiter, mettre mon nom ou celui de Zarathoustra partout où le texte indique Wagner. » (Ecce homo, O. C., tome VII, p. 289). Le discours manifeste tenu par Nietzsche parle de Wagner, mais le psychologue des profondeurs qu’il est devenu, y voit clair désormais. « Tout le portrait de l’artiste dithyrambique est le portrait du poète latent du Zarathoustra. », ibid.… « C‘est bien l’objectivité la plus déconcertante qui puisse être : la certitude absolue de ce que je suis se projetait sur n’importe quelle réalité accidentelle, surgie d’une effrayante profondeur, s’exprimait la vérité sur moi-même. » (p.290). La réalité accidentelle, c’était en l’occurrence, Wagner et Bayreuth. Mais est-il possible d’oublier que, dans le chapitre précédent, Nietzsche avait déjà joué à brouiller les identités mais à l’envers cette fois. Nietzsche imagine avoir mystifié les critiques « si j’avais signé mon Zarathoustra d’un autre nom que le mien, par exemple celui de Richard Wagner » (p. 266) et il ajoute « deux millénaires se seraient passés sans qu’il fut démasqué. ».Mais n’est-ce pas que Wagner aurait bien pu être l’auteur du Zarathoustra ? Et ne l’est-il pas d’ailleurs ? Nietzsche a trop souvent noté qu’il mettait la dernière main au Zarathoustra quand il apprit la mort de Wagner. Wagner mort, son âme continue d’habiter le corps de Nietzsche mais c’est justement ce corps qui est libéré, considérablement allégé, soulagé de cette oppression insistante que faisait peser sur lui Wagner. Dès lors, il ne cessera de gesticuler, de gambader, de danser de joie sur le cadavre de Wagner. Danse d’incantation pour s’emparer de son esprit. Désormais, la voie est libre, le succès va venir. Les Allemands reconnaîtront enfin que Nietzsche est « un » avec Wagner, que c’est le même Wagner qui continue de parler à travers lui.

            Relisons la lettre à Peter Gast écrite cinq ans après  que Nietzsche ait appris la nouvelle de la mort de Wagner. (lettre 121, p. 122.) Nietzsche y parle du terrible hiver qui s’achève, un hiver de cataclysme, il a failli périr mille fois tué par le mauvais temps européen, même le vieil Etna recommence à cracher, tout se conjuguait pour l’anéantir, mais désormais, il est libéré d’un grand poids, il rêve d’envol et d’un transport magique sur les hauts plateaux mexicains. Or cet extraordinaire allégement est une allusion à la production toute récente du Zarathoustra. IL bavarde, vante « le plus débridé de mes produits » on le sent déjà prêt à danser, puis le ton change brusquement et Nietzsche parle de ce qui occupe son présent : la mort de Wagner. Ainsi la paternité de Nietzsche, par la naissance de Zarathoustra, coïncide avec la mort de son propre père spirituel. L’heure est venue de la passation des pouvoirs. Nietzsche a engendré, à son tour, un fils, il continue Wagner. N’est-il pas son héritier ? Mais le vieux Wagner privait Nietzsche de toute fécondité possible « ne lui prenait-il pas tous ceux sur qui, en Allemagne, l’exercice d’une influence eût pu encore offrir de l’intérêt. ». Plus tard, dans le post-scriptum au Cas Wagner, il s’écriera : «Ah, le vieux brigand, Il nous ravit nos jeunes gens, il nous ravit même nos femmes et les entraîne dans son antre…Ah, le vieux Minotaure ! »

            Quand Nietzsche écrit à Peter Gast, cinq jours après la nouvelle de la mort de Wagner, il ajoute sobrement : « Il va de soi que j’ai écrit à Cosima » et tout de suite après, sans transition, « Quant à ce que vous me dites de Lou, j’en ai bien ri. Croyez-vous, donc que, sur ce point, mon goût diffère du vôtre ? Non, absolument pas ! Mais, en l’occurrence, il s’agissait diantrement peu d’avoir ou non du charme, mais de savoir si un homme créé pour la grandeur dit être anéanti ou pas ? » (lettre 129 à Peter Gast, Ed. du Rocher, t. II, le 6 avril 1883). Ainsi toutes les pièces du puzzle sont ici présentes, autour du cas Nietzsche. Nietzsche évoque ici tous les éléments déterminants qui l’ont conduit au Zarathoustra comme au salut, ayant bien manqué d’être anéanti par l’affaire Lou, redoublant étrangement la rupture avec Wagner. Quelques jours plus tard, à Overbeck cette fois, Nietzsche, comme toujours lorsqu’il s’adresse à Overbeck, après des considérations sur sa mauvaise santé, ses projets de voyage et sa solitude, en vient à ce qu’on pourrait appeler ses problèmes affectifs. « Wagner a été de beaucoup la nature la plus richement humaine que j’aie jamais rencontrée ; à cet égard, j’ai souffert d’une grande privation depuis six ans. Mais entre nous deux, il y a comme une offense mortelle, et, s’il avait vécu plus longtemps, quelque chose d’effroyable eut pu se produire. Lou est de beaucoup l’être le plus intelligent que j’aie jamais connu mais …Mon Zarathoustra est sous presse. J’ai écrit à Cosima dès que j’ai pu le faire, c’est-à-dire après quelques journées passées au lit. Non ! quelle vie ! Et dire que je suis l’apologiste de la vie ! Rien ne m’aide plus : il faut que je m’aide moi-même, sinon c’est la fin. » (lettre 184 p. 376-377, 22 février 1883)

            Cette lettre contient le terrible bilan. Wagner mort, Nietzsche est plus seul que jamais. Mais Wagner vivant constituait pour Nietzsche une menace pire que la mort. Le grand espoir levé par Lou Salomé est désormais éteint, mais on peut être sensible à la désignation restrictive qui qualifie Lou comme l’être le plus intelligent, après ce qu’il a dit de Wagner. Wagner était non seulement intelligent, il avait tout, tout ce qui pouvait séduire Nietzsche. L’état des relations avec Wagner a constamment servi de repère chronologique pour Nietzsche, qui a compté les jours de visite à Tribschen et qui compte maintenant les années depuis le moment où il a revu Wagner pour la dernière fois, à Sorrente en novembre 1876. Wagner lui a parlé de Parsifal, de son retour aux dogmes chrétiens (cf. Fréderic Nietzsche d’après sa correspondance par G. Walz, préface p. 23) et pendant ce temps, Nietzsche écrivait Humain, trop humain. Lorsqu’en 1878, Nietzsche enverra son texte enfin publié, à Bayreuth, il reçut le beau livret de Parsifal (Ecce Homo, t. VIII p. 300). Nietzsche crut entendre deux épées qui se croisaient. Symboliquement, Nietzsche tirait l’épée contre Wagner, le laissant s’effondrer aux pieds de la croix. On n’a pas assez fait attention à la fameuse dédicace que Richard Wagner a rédigée et que Nietzsche rappelle dans Ecce Homo (ibid.) «  A son cher ami Friedrich, Richard Wagner, membre du consistoire évangélique ». Wagner ironise, non pas sur un prétendu retour au catholicisme mais bien plutôt sur son acceptation de la foi allemande, dans son registre protestant. Le père de Nietzsche dépendait dans son ministère pastoral de la juridiction du Consistoire. Ce titre ironique dont Wagner s’affuble, consacre aux yeux de Nietzsche, la mort symbolique de son père spirituel. Dès lors, Nietzsche entreprend un considérable travail de deuil dont les toutes dernières pages de son œuvre portent l’éclatante empreinte. Wagner travesti en chrétien, retourné à l’hystérie chrétienne, à un « christianisme plus ou moins arrangé au goût des wagnériennes, peut-être même par les wagnériennes, car sur ses vieux jours, Wagner était tout à fait femini generis. » (Cas Wagner, t. VIII, p. 54, Epilogue).

            Ainsi, Wagner, après avoir été le père idéal, se transforme pour finir, aux yeux de Nietzsche en vieille femme. Mais, si selon l’énigme majeure, posée par Nietzsche au début d’Ecce Homo  « en tant que mon père, je suis déjà mort, et en tant que ma mère, je vis encore ; et deviens vieille  », la même horrible métamorphose s’opère aussi en Nietzsche.

            Nietzsche devra expier jusqu’au bout l’effort surhumain d’avoir voulu s’alléger de Wagner. Il devra payer pour cette œuvre majeure qui a précisément éclos à l’heure même de la mort du père-mère, du dieu Dionysos, Minotaure qui le menaçait d’impuissance, qui aurait voulu le rendre idiot, « parsifalesque ». Par Zarathoustra, Nietzsche a érigé un monument à la gloire du fils « superflu ». Mais il devra expier cette audace de maladie, de mort, de solitude. Il est né posthume. Nietzsche ne peut pas se défaire du poids qui l’écrase, mieux « chose étrange autant qu’effrayante ! Ce que nous expions le plus durement, c’est d’avoir voulu nous alléger ! Et si nous voulons par la suite retrouver la santé, nous n’avons pas le choix ; il nous faut nous charger d’un fardeau plus lourd que jamais par le passé » (Cas Wagner, t. VIII, p. 366, Comment je me suis délivré).

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr