Nietzsche et Parsifal

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Nietzsche a longtemps différé l’écoute de Parsifal. Bien sûr, il n’est pas allé à Bayreuth. Car si l’envoi de Parsifal a sonné comme le cliquetis de l’épée de Wagner croisant celle d’Humain trop humain, dans un duel, il ne s’agit encore que du livret. Mais Nietzsche qui n’a déjà pas pu supporter les représentations de la Tétralogie, imagine le pire quand Parsifal sera mis en scène. Nietzsche est allergique à la scène wagnérienne. Bayreuth le rend malade. Il avait définitivement écouté le conseil de Wagner « retirez vos lunettes, n’écoutez que la musique »mais on était encore loin de Bayreuth et des possibilités données à Wagner de réaliser lui-même des représentations selon ses propres désirs. Pourtant il est vrai que Wagner n’a de véritable pouvoir sur Nietzsche que par sa musique. S’il admire le penseur, le poète, il n’en est pas écrasé, et il détestera le metteur en scène. Mais il est sans force devant le musicien.

            En janvier 1887, il se décide soudain à aller écouter le Prélude donné en concert à Monte-Carlo. L’année précédente, il en avait évité les deux représentations déjà exécutées. Cette fois, il y va mais il attendra un mois pour le confier à Peter Gast et un mois encore pour le dire à sa sœur. Ces deux lettres sont deux documents très révélateurs.

            Dans cette lettre du 21 janvier 1887 écrite à son ami, Nietzsche lui fait part d’abord sur ses états d »âme et de corps. Il voudrait secouer tous les restes de littérature qui lui collent à la peau et l’empêchent de vraiment se divertir. Il peste contre la philosophie actuelle, avoue n’avoir pas envie d’écrire et vite parle musique.

            Nietzsche se passionne pour celle de Peter Gast. Il faut absolument la faire jouer et aimer. Et Nietzsche s’en fait l’impresario. Gast n’a pas la stratégie nécessaire. Quand il a l’occasion de se faire entendre en l’occurrence de Lévi, il présente son septuor qui, on le comprend est une pièce sans beaucoup de caractère quand il faut proposer ce qu’on a fait de plus caractéristique et Nietzsche trouve cette qualité à l’opéra de Gast, le Lion de Venise que Nietzsche, en plaisantant veut enfin le faire rugir. Et puis Lévi est wagnérien mais un wagnérien reconnaissant pour Nietzsche comme tous les wagnériens d’ailleurs qui lui font mille amabilités, invitations dont il s’étonne et puis, Nietzsche en arrive à dire, comme au détour de la conversation, une chose qu’on allait presqu’oublier mais qui constitue le plus important motif de l’entretien tout entier. « Enfin, j’ai récemment entendu pour la première fois l’ouverture de Parsifal. ».Nietzsche a l’air de ne pas y toucher mais Peter Gast, il le sait, dressera drôlement l’oreille et ouvrira la bouche de surprise. Ce « récemment » est presqu’incorrect, il manifeste avec évidence combien Nietzsche a tenu cet événement caché...combien de temps ? enfin ajoute-t-il  « c’est-à-dire à Monte-Carlo ». Comme Peter Gast pourrait être frustré de ce secret, Nietzsche allègue que ce qu’il a à dire à ce sujet ne pourra se partager que de vive voix « Quand je vous reverrai, je vous dirai exactement ce que j’en ai compris. Au reste, mais à part les questions qui ne s’y rapportent pas (à quoi une pareille musique peut ou doit servir ?) et, en s’inspirant du point de vue esthétique : Wagner a-t-il jamais fait de mieux ? La suprême lucidité psychologique et l’exactitude au sujet de ce qui doit être dit ici, exprimé, communiqué, avec la forme adéquate la plus brève et la plus directe, chaque nuance du sentiment étant développé jusqu’à l’épigramme ; une netteté de la musique comme art descriptif, qui fait penser à un bouclier d’une facture achevée et pour finir, ,un sentiment sublime et extraordinaire, une expérience, une sensation de l’âme dans le fond même de la musique qui fait le plus grand honneur à Wagner, une synthèse d’états qui, à beaucoup d’hommes, même à des hommes supérieurs, sembleront inconciliables, synthèse d’une rigueur implacable, d’une « élévation » au sens redoutable du mot, avec une connaissance et une pénétration qui transpercent l’âme, tel des couteaux et avec une compassion pour ce qui est vu ici et jugé. Ces choses se retrouvent chez Dante, pas ailleurs. Jamais peintre a-t-il peint un regard aussi chargé de la mélancolie de l’amour, que Wagner aux derniers accents de son Prélude ? »

            Nietzsche donne une appréciation très élogieuse de cette musique enfin entendue. Remarquons qu’une fois encore la musique, pour Nietzsche évince complètement la peinture. De même que dans La Naissance de la Tragédie, il disait qu’aux premières notes de Tristan, tout Léonard de Vinci disparaissait, là Parsifal pulvérise toute tentative picturale pour exprimer l’amour et la mélancolie. Depuis que Nietzsche craint la cécité, à ca        use de ses maux d’yeux amplifiés et d’une myopie paralysante, il parle de Wagner comme de quelqu’un qui lui fait voir autrement que par ses yeux. La musique rend visionnaire, aussi élimine-t-elle toute représentation plastique. Que la musique de Wagner fasse voir ce qu’il faut, on ne peut mieux le savoir que par une lettre de Nietzsche à Overbeck en 1884. Il y est question de la musique de Peter Gast et là, comble d’insistance,  Nietzsche entreprend de démontrer que pour la musique de Gast, Wagner est une bonne préparation. Gast ne nie pas Wagner, il l’accomplit. Ne nous trompons pas, c’est de Wagner qu’on a reçu les yeux capables de discerner ces nuances-là. « Jamais avant Wagner, les états d’âme les plus fins et les plus sublimes n’avaient brillé de la sorte et ce n’est qu’après avoir reçu de lui les yeux qui savent voir ces lumières et ces nuances que l’on peut se rendre compte où veut et doit aller l’art de notre maestro vénitien. » (14 septembre 1884, p. 422, GW)

            Nietzsche, de nouveau et plus que jamais se sent concerné par la musique de Wagner. Aussi veut-il y voir clair et il s’efforce de dégager des points de vue idéologique, politique (à quoi peut et doit servir une telle musique ?) « une sorte de point de vue esthétique pur » qui permet d’avouer que sur ce plan, Wagner n’a jamais fait mieux. Ne réussit-il pas à tout dire, à communiquer les émotions les plus contradictoires, à concilier les deux attitudes qui se partagent et déchirent la tête, le corps, le cœur de Nietzsche, car c’est une synthèse de compréhension et de pénétration qui dépèce l’âme comme avec des couteaux, mais faite aussi de compassion pour tout ce qui vient d’être vu et jugé » (21 janvier 1887 à Peter Gast, p. 449, lettre n°230). Nietzsche confère toujours à Wagner ce rôle de juge sévère, cette fonction qui sera celle de Dionysos (juge auprès duquel l’époque mesurée ne saurait faire le poids. ( lettre n° 232, du 22 février 1887 p. 453 GW). Un mois plus tard, Nietzsche écrivant à sa sœur, veut réparer l’étrange oubli qui dans sa lettre précédente qui date d’un mois, lui a fait omettre de parler du Prélude de Parsifal. « je viens de retrouver une notice disant que dans ma dernière lettre, j’avais oublié de te dire quelques mots de la musique de Parsifal. Tu t’étonnes ? Eh bien oui, j’en ai entendu le Prélude, où ? à Monte-Carlo ! Très bizarre ! Je ne puis y repenser sans bouleversement intérieur, tant je me suis senti l’âme élevée et saine. C’est, comme si enfin, pour la première fois, depuis des années, quelqu’un me parlait de problèmes qui me préoccupent, en ne donnant naturellement pas les réponses que j’aurais toutes prêtes, mais les réponses chrétiennes qui furent en fin de compte les réponses d’âmes plus fortes que celles de nos derniers siècles. A vrai dire, en écoutant cette musique, on met son protestantisme de côté comme si c’était un malentendu ; mais aussi, je ne songe pas à le nier, certaine autre musique, fort bonne également, que j’ai d’ailleurs écoutée et aimée, m’apparaît aussi comme un malentendu. Bizarre ! Comme enfant, je m’étais donné la mission de faire jouer le saint Mystère. Tu te souviens certainement de mes compositions d’alors. La dernière fois que nous les avions retrouvées, c’était le dimanche avant que tu ne partes pour Bayreuth (juillet 1882) et nous fûmes alors très surpris de constater leur profonde parenté avec la musique de Parsifal. »

            Il y a en cette lettre un document très intéressant à décrypter. Nous y voyons réaffirmer la parenté de cette musique de Parsifal avec l’âme de Nietzsche jeune compositeur chrétien lui aussi à ses heures. Mais si l’âme de Nietzsche se sent élevée par une telle musique, il y a cependant malentendu. Il lui faut se livrer à une étrange dissociation, extraire son « protestantisme ». L’exaltation de l’âme se fait ici sur l’oubli du corps, sur son ascèse. De quelle autre musique Nietzsche veut-il parler ; qu’il dit avoir aimée et qui pourtant aussi un malentendu ? Ne serait-ce pas la dissociation inverse de celle provoquée par Tristan ? Le bouleversement n’était pas de l’âme mais du corps éperdu d’extase et de jouissance sensuelle. Et alors, il y avait angoisse extrême, risque de mort par excès de désir. Nietzsche se précipitait alors sur les paroles de Tristan, sur le poème, car il pouvait ainsi revenir à lui, récupérer sa tête, son individualité. Là, c’est précisément l’inverse, les paroles de Parsifal. Le mythe chrétien et sa mise en scène le font fuir de dégoût, il ne peut supporter ce leurre cette caricature. Ces mimiques pâmées lui paraissent indécentes. Mais la musique le retient, mieux, lui parle de son âme d’enfant et le saint d’une indicible nostalgie.

            Ainsi Wagner aura toujours réussi à vaincre Nietzsche, par les moyens les plus opposés, il aura pu le retourner de part en part. Siegfried, Tristan, Parsifal, Nietzsche aura tour à tour été contraint d’être ces héros, si divers qu’ils soient que l’enchanteur avait inventés au gré de son inspiration. Chaque fois le breuvage est différent, les ingrédients, le dosage change et chaque fois, il fait effet sur Nietzsche. Mais Nietzsche s’est battu, il a désormais su sauver sa tête, il peut à son tour démasquer.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr