Nietzsche et Parménide

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Parménide suscite de la part de Nietzsche une intensité de réaction tout à fait étonnante. Nietzsche présente Parménide dans un portrait qui fait contraste avec celui d’Héraclite. Parménide, c’est l’autre d’Héraclite, l’opposé, l’ennemi. En face d’Héraclite extatique, sortant de soi, sachant tout sans rien apprendre par divination et don d’ubiquité, sans dieu ni maître, qui n’est rien que ce tout qui devient, du côté du flux ininterrompu des métamorphoses incessantes se tient Parménide. Lui, il est du côté du discontinu. Il pratique les coupures, classe, fait des rubriques, met en concepts. Il est l’antécédent direct de Socrate, le premier homme théorique, le premier philosophe du concept, un grec pourtant, qui va trahir l’épaisseur vivante de la pensée pour commencer la grande entreprise de momification de la vie. Il élève le haut columbarium des concepts abstraits complètement coupés de leur origine sensible. Parménide est ainsi, à la naissance de la philosophie, le moins grec de tous les penseurs présocratiques, celui qui reniant la vie, épouse le concept. C’est le premier criminel par démesure de l’instinct de connaître. Cette démesure le conduisit, fait rarissime dans les annales des productions littéraires, à prendre ses distances par rapport à son œuvre de jeunesse. Il a failli tuer son propre enfant « un enfant vigoureux et si bien conformé ». Il ne va pas oser pourtant, ce vieillard glacé a conservé un reste de tendresse pour son travail de jeune homme, et c’est bien là aux yeux de Nietzsche le seul trait d’humanité de ce penseur rendu totalement insensible par excès d’abstraction. C’est un raisonneur qui découvrira l’Être non plus dans une extase mais au terme d’un raisonnement déductif. Mais Parménide, le penseur de l’Un, est celui qui paradoxalement, aura scindé son œuvre en deux parties dont il reniera la première, offrant l’exemple unique d’un théoricien qui s’est critiqué lui-même et a remanié entièrement sa première conception.

        Pour rendre compte de la dichotomie du poème parménidien, Nietzsche propose une hypothèse ingénieuse. Il ne retient du magnifique prologue que la désignation de Parménide comme « prophète de vérité ». Ce qui dans le poème constitue la seconde partie, celle de « l’opinion », est pour Nietzsche l’œuvre de jeunesse de Parménide. Reprenant le questionnement d’Anaximandre, il se serait consacré, d’abord, à une méditation sur la PHUSIS. Qu’il ait alors édifié un système complet de physique témoigne qu’il n’était pas encore perdu dans la pure abstraction et qu’il s’intéressait au réel. Avant d’être complètement perverti par la logique, Parménide aura été un très bon « physiologue ». Plus tard, il ne put renoncer tout à fait au travail de sa jeunesse, et s’il dut la considérer et la présenter comme un chemin d’erreur, au moins voulut-il la proposer comme la meilleure entre toutes les voies d’errance, et la présenta-t-il à la suite de son poème « de la Vérité ».

        Parménide a été le premier malade par excès de raison. Comme Socrate, il sera d’autant plus coupable aux yeux de Nietzsche qu’il a, lui aussi, parfaitement réussi et que c’est sa postérité qui va l’emporter dans la culture européenne, comme une culture exsangue, vidée de toute sève, privée de toute chaleur, glacée comme un cadavre.

        Que l’histoire soit le triomphe des décadents, cela peut se constater dès les commencements. Aussi Nietzsche prend-il ses aises avec l’histoire, contraint de la réinterpréter et de défaire ce qui a été tissé par ceux-la même qui ont réussi à nous mystifier. Or Parménide est l’un de ceux qui ont le plus travaillé à la suprématie de l’intellect. Il est l’une des premières machines à penser, inaugurant la longue suite des « philosophes-ouvriers » de la pensée qui voudront nous mener à la vérité avec l’instrumentalisation conceptuelle.

        Parménide aura été un des plus grands créateurs de concepts ; on lui doit les concepts les plus féconds de la philosophie, mais ce sont aussi les plus pauvres. Les tours de passe-passe conceptuels, qui deviendront la manipulation spécifique des philosophes, Parménide en a introduit le procédé. Nietzsche bouscule l’histoire et renverse les perspectives. Au lieu d’interpréter Parménide grâce à Platon comme Hegel l’a fait, il se sert de la philosophie platonicienne des Idées pour juger du devenir de la théorie parménidienne. Avec Zénon, Parménide a travaillé à l’édification du monde des Idées, rejetant le monde sensible comme illogique, contradictoire. Parménide a mené la première tentative de disqualification de la réalité sensible, jugée avec le critère conceptuel. C’est le commencement de l’idéalisme. Le concept « parjure », oublieux de son origine métaphorique, s’arroge le droit de condamner la réalité dont il est issu et de la déclarer inapte.

        Dès la première tentative pour penser le monde, la manière de Parménide est caractéristique. Comme Héraclite, Parménide refuse la dichotomie établie par Anaximandre et veut rétablir l’unité. Élaborant d’abord une physique du mélange, il va reculer le plus possible le moment de sauter dans le vide de l’indéfinissable APEIRON, et ne garder que ce seul monde. Pour penser le monde, il devra peu à peu éliminer du réel, la part changeante, périssable et finalement tout le sensible. Parménide opère la première  mise en catégories de la réalité empirique. C’est le premier savant qui tranche, analyse, dissocie au moyen de l’intellect-scalpel. Il cherche le noyau d’or de la réalité. Atteint de la passion logique, il est l’adepte de la connaissance pure. C’est la première opération de division selon deux rubriques. D’un côté les bons, les purs, les vrais, tout ce qui est positif, le bon côté, clair, lumineux, le blanc, Parménide met en branle la manière de penser raciste, de l’autre, l’obscur, le ténébreux. C’est l’attitude de froide observation, de calcul où la sensibilité de l’homme de science doit être mise à l’écart. Parménide range toutes les qualités rencontrées dans le monde sensible en couples de contraires irréductibles par confrontation avec un couple paradigmatique posé arbitrairement, celui du clair et de l’obscur. Tout ce qui s’apparentera au clair, sera déclaré positif, négatif ce qui s’apparentera à l’obscur. Au plus complet mépris des réactions de la sensibilité, l’intellect classera ainsi le pesant dans la colonne du négatif, c’est-à-dire de ce qui, à dire vrai, ne compte pas. Du côté positif, on rangera ainsi le léger, le subtil, l’actif, le chaud, le feu, le masculin, le viril, le soleil, de l’autre, l’obscur, le dense, le froid, le lourd, le féminin, la terre. D’un côté le plein, de l’autre le manque et ce qui se définit par défaut. L’être n’est pas à chercher ailleurs, dans un autre monde, mais ici, et il convient de distinguer, de séparer l’or pur de la réalité du faux-semblant.

        Ainsi Parménide a d’abord élaboré une physique du mélange, où le devenir est fait d’être et de non-être, constitué d’une part de qualités positives, de l’autre, de qualités négatives. Mais il fallait rendre compte de l’existence du mélange, expliquer la confusion possible de ces deux constituants de la réalité empirique. Parménide conçoit pour cela la première grande érotique, pressentiment de ce que sera plus tard la conception d’Empédocle. Un Éros cosmique que Parménide nomme Aphrodite, confère aux qualités négatives une force attractive, le pouvoir mythique d’attirer les qualités positives et de composer avec elles une réalité hybride. Ce qui est durable et permanent participe du masculin, la naissance et la mort du féminin, et leur accouplement engendre le devenir. Ainsi le monde du devenir est le résultat d’une mystérieuse attraction, d’un désir qui rapproche les contraires irrésistiblement. Aphrodite, la pulsion d’attraction, de combinaison, de mélange provoque la naissance du monde. Mais une autre puissance sans nom, force inverse, pulsion de dissociation et d’inimitié fait retourner le devenir à ses composants d’être et de non-être et le fait disparaître. La pulsion de vie rapproche les éléments positifs et négatifs, masculins et féminins, la pulsion de mort les sépare à nouveau, ne faisant subsister que le masculin, le positif. Seul le mâle ne meurt pas, il est l’incorruptible.

        Parménide s’est ainsi livré pendant toute une première partie de sa vie à une combinaison logique qui devait rendre compte de la réalité physique. Il témoignait là déjà d’une extraordinaire capacité à abstraire. Pourtant, il allait renier cette première ébauche d’interprétation cosmologique. Cette cosmologie faisait une place subordonnée, infériorisée, mais une place cependant aux qualités négatives, leur présence étant en quelque sorte nécessaire au devenir. Elles contribuaient ainsi à la venue au monde de quelque chose, et de ce fait, ne pouvaient être dites « rien » à proprement parler – même négatives, elles étaient une sorte de réalité.

        Parménide pousse plus loin que jamais son soupçon. C’est un méfiant à l’égard de lui-même, un scrupuleux total, le type parfait du savant, critique à l’extrême. Son abstraction n’est pas encore assez abstraite, sa théorie insuffisamment théorique, son être non encore complètement « séparé ». Il cherche un point d’appui absolu, une certitude inébranlable, même si limitée qu’elle soit, et il pose A=A. Cette seule vérité exerce un tyrannie, exclusive, jalouse, meurtrière, sans pitié ; elle crie pour effacer jusqu’au souvenir, jusqu’à la moindre prétention du non-être.

        Mais Parménide a la morale de sa logique, ou la logique de sa morale. Il se prend en flagrant délit de contradiction, lui le logicien, il pactisait encore avec le diable, subissant la séduction du non-être, qui se fait passer pour l’être. Sa perversion consistait à introduire le désir dans la pensée, à ne pas être une véritable « Dankmaschine ». Des restes de désir, d’attraction à l’égard du négatif subsistaient, il cédait encore au prestige du néant, au diable. La perversion de la pensée, n’est-ce pas la contradiction, l’affirmation de la différence ; or « l’identité des contraires » réduit à rien l’identité. Dire que A= non A, c’est ne rien dire du tout, c’est affirmer l’impossible, c’est édifier non une logique du réel, mais une logique du fantasmatique, et prendre son désir pour la réalité.

        Or le crime n’était pas ailleurs qu’en soi-même. Parménide est le premier martyr de la logique de l’identité, celle qui commande de renoncer à tout désir. Il est le premier ascète de la philosophie, celui qui refuse toute compromission avec la vie. C’est le premier malade de mauvaise conscience. Souffrant de la découverte de son « crime », il devient un terrible inquisiteur. Non l’être ne pactise en rien avec le non-être, il ne fraie avec rien d’autre. Ses horribles pensées qui font accoupler l’Être inaltérable, immuable sont mon fait, ma faute. Cette perversion d’un accouplement monstrueux de Dieu avec le monde est mon crime, le mien et celui de la plus grande partie des hommes, pécheurs de la pensée. Ainsi lui aussi avait été souillé, contaminé. Il avait failli être englouti avec la masse en perdition, dans l’indistinction, dans la confusion générale. Parménide dans un grand sursaut se convertit, par une formidable reprise en main, il se met à l’écart et se fait l’ardent défenseur de la vérité nouvelle et pure. C’est alors qu’Héraclite est l’ennemi à abattre.

        Parménide est pour Nietzsche « le premier prêtre ». Il s’est emparé du couteau du sacrifice, et il vide la réalité de son sang, de toute trace de vie, et répand la mort. Il est habité par la haine, c’est-à-dire qu’en lui triomphe l’autre pulsion, la pulsion de mort, la haine de la vie, le goût du meurtre par réaction contre la pulsion aphrodisiaque, celle qui en rapprochant les contraires fait croire aux mirages. Parménide est le premier grand prêtre ascétique, plein de ressentiment contre les prestiges des sens, contre l’imposture. Le premier, il s’est épris de la vérité, mais d’une vérité qui contredit la vie, qui veut la nier, la dominer complètement, la réduire en formules. Si Héraclite qui se tient au plus près du réel le provoque, le met en fureur, c’est qu’en affirmant l’imposture, il trouve un écho en Parménide bien malgré lui. Héraclite n’est dangereux que parce qu’il y a en Parménide lui-même, un homme qui lui prête attention et se laisse convaincre, mieux, qui donne caution à Héraclite. C’est l’homme sensible en lui, celui qui a des yeux et des oreilles, qui reste pris au piège des séductions sensibles, alors même que son intellect est complètement démystifié. Le corps pactise avec le diable, malgré lui. Le corps résiste à la grande entreprise du refoulement des sens. Les phantasmes imposent leur force persuasive et mettent en échec la force de la pensée.

        Le premier, Parménide a élaboré une critique de l’appareil de la connaissance. Il en a édifié la théorie, pour disqualifier l’intervention des sens, supprimer leur prétention à « collaborer » aux opérations de la connaissance. C’est un des grands responsables de la pensée de l’esprit séparé. Ainsi a-t-il perdu ce qu’il voulait glorifier : l’intellect, la pensée pure, l’esprit, il les a condamnés à mourir en les séparant. En pensant l’intellect séparé, il a perdu l’esprit, la raison, par excès de raison. Parménide est fou – fou d’abstraction – nécrophile, il aime les tombes vides, veut faire disparaître toute trace de vie. Il n’est même pas exact de penser le philosophe Parménide comme un vampire, comme une araignée suceuse de sang, il ne se nourrit pas de sang, il n’est pas assez « animal » pour cela, il n’aime que les victimes pétrifiées, redevenues inorganiques, froides comme le marbre. La passion du philosophe, ce sont ces réalités exsangues, figées que sont les concepts. Parménide est, comme la vérité, pâle comme la mort, amoureux des fossiles, des restes figés, des traces, des codes, et n’a de cesse de retourner le vivant à l’abstraction. Il est prêt à tout sacrifier, à faire mourir et à mourir pour l’absolu d’une seule certitude… même vide, mais inébranlable. Il renonce à tout pourvu qu’il ait le concept. Il inaugure l’ontologie, il édifie une théorie de l’Être. La passion du vrai lui fait éliminer tout ce qui est réellement, pour lui faire construire un «Être » comme pure abstraction, pur phantasme. Parménide accomplit un tour de force qui consiste à faire fonctionner la pensée à vide et à la réifier. En cela, il est le véritable pervers, si la perversion est de donner forme et vie à des phantasmes et en faire des simulacres, c’est-à-dire des essences séparées. La logique peut s’exercer sur une absence de contenu, être un pur jeu de notions auxquelles ne correspondent aucune réalité. La machine à penser peut fonctionner toute seule et composer des mots, mais elle ne saurait jamais faire qu’à ces concepts correspondent des réalités. Les mots ne nous fournissent aucun contact direct avec les choses, ce sont des médiateurs, des tiers, ils sont préposés aux relations entre les choses et les hommes, ou entre les choses entre elles. Mais un mot ne nous donnera jamais la chose, ne nous donne accès à aucune réalité. L’appareil de la connaissance est entièrement séparé de l’être, il est pure machine à chiffrer, à coder le réel, mais si aucun réel n’est donné, les chiffres ne sont que de purs calculs abstraits.

        Parménide a cru en la toute-puissance de la pensée, capable par sa seule force de provoquer l’être à être et il a ainsi pris son désir, sa pensée subjective, pour une réalité objective. Parménide a fait fonctionner sa machine pensante, la machine à manipuler des concepts sans se soucier de l’origine de ces concepts. Il manie les résultats de la production sans s’interroger sur le processus de production. Or le produit ne nous renseigne en rien sur le mode de production du concept.

        Parménide prend le mot « ÊTRE », le concept ÊTRE, lui le logicien, l’ami des distinctions, il ne demande pas d’où vient ce concept, il fait de ce concept le plus misérable, issu de la plus basse extraction, d’un mot qui signifiait : respirer, un signe inerte et vide, mais capable du coup de désigner « tout ce qui est », en général. C’est donc par un abus de confiance dans les mots dont on ne se demande pas d’où ils sortent. Aussi voit-on un mot d’origine très modeste, investi d’un sens général, et même devenu signifiant de l’absolu.

        Ainsi le logicien de l’Être apparaît au terme, comme un logicien du phantasme et la logique venir du plus illogique et du plus anthropomorphique procédé. La pensée sortie humblement des sens, le concept issu d’une double transformation métaphorique, oublient leur origine pour se déclarer tout-puissants et installer sur toutes choses l’Être rigide, immobile et mort.

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France

 

Monique.broc@wanadoo.fr