Nietzsche et les femmes

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Les demandes en mariage de Nietzsche sont particulières. On en connaît au moins deux. Elles ont en commun d’être adressées à des étrangères, en l’occurrence de jeunes russes, d’être tout à fait soudaines et curieusement médiatisées par un tiers, lui-même amoureux de la jeune fille, de s’accompagner d’enthousiasmes poétiques et d’être refusées sans causer beaucoup de désespoir au demandeur, qui s’en excusera plutôt comme d’une incongruité.

 La demande en mariage de Mademoiselle Trampenach en avril 1876 est tout à fait impulsive. De cela, Nietzsche ne songe nullement à se justifier. Impérativement il exige : « Pas un mot sur la soudaineté de mon inclination ! » Cette jeune livonienne lui fut présentée par Hugo von Senger qu’il était allé voir à Genève et qui lui avait fait connaître les demoiselles Trampenach, ses élèves. Mathilde, l’aînée devait lui recopier un poème de Longfellow Excelsior. (On dirait une répétition en mode mineur de ce qui se passera avec Lou en mode majeur.) Mathilde Trampenach amoureuse de son professeur, refusa Nietzsche très nettement. Elle épousera le musicien. Déjà Nietzsche se fait préférer un musicien. Il n’insista pas. Seuls les musiciens peuvent conquérir les femmes ! Il cherche à devenir plus libre et meilleur, curieuse manière d’y arriver qui, un mois plus tard sera vite récusée : « Rien du mariage. Je hais à tel point le licol et l’incorporation dans l’ordre des choses dit « civilisé » que je crois difficilement qu’une femme puisse être assez large d’esprit pour me suivre. » (à Gersdorff, Lettre n°88, Bâle, 26 mai 1876, GW, p. 253). Cela est d’autant plus facile à avouer que cette quête d’un devenir plus libre et meilleur a abouti pour Nietzsche à Wagner. C’est Wagner qui, par sa transfusion en Nietzsche le pousse à « devenir plus libre et meilleur ». Qu’a-t-il besoin de se marier pour le réussir, puisque c’est déjà fait. (Lettre n°87à R. Wagner, Bâle 21 mai 1876, GW. p. 252). Félicitant Erwin Rohde, pour ses fiançailles, avec une sincérité émue, Nietzsche ajoute que pour lui « il en va autrement. Le ciel le sait ou ne le sait pas. A moi, tout ceci ne paraît pas nécessaire sauf en de rares journées. Peut-être est-ce une triste lacune ? Mes aspirations, ma détresse sont autres, je sais à peine comment l’exprimer. » Et par un beau poème, Nietzsche fait comprendre qu’il est amoureux du chant d’un oiseau qui ne chante que lorsqu’ il s’éloigne.

            Nietzsche ne peut arrêter son errance que pour l’amour d’un chant, d’un poème mais l’oiseau s’arrête aussi de chanter quand Nietzsche est là pour l’écouter. Pour réentendre ce qu’il aime, Nietzsche doit s’en exclure volontairement. Telle est l’impossible situation dans laquelle il est placé :

« Mais toi, toujours, toujours chemine
Sans comprendre jamais ma chanson. »

            L’errance du voyageur est la condition même de la mélodie. Mais plutôt qu’un conflit tragique, n’y-a-t-il pas là à l’œuvre le dédoublement poétique d’un Nietzsche à la fois nomade solitaire et oiseau dont le chant n’adresse de message à aucun auditeur mais célèbre la beauté de la nuit.

            La deuxième demande en mariage beaucoup plus connue est celle adressée à Lou Salomé par l’entremise de Paul Rée. En janvier 1888, Nietzsche écrira à sa sœur : « il me faut raconter un petit épisode…Non, rien du mariage ! Mais… » (Lettre 248 p. 481). On le voit, la seule voix chaude que Nietzsche a aimée, ce fut celle d’Elisabeth. Avec elle, comme avec Wagner, il le répète très souvent, il a ri avec bonheur. Pouvoir rire avec quelqu’un, quelle merveille ! Nietzsche évoquera toujours le souvenir des rires heureux avec  une terrible nostalgie. Décidément, pour Nietzsche, la femme intellectuelle, la femme d’esprit, perd tout attrait et pourtant les deux femmes qu’il a aimées et vénérées, ce sont Cosima et Lou Salomé, mais justement il n’avait pour elles aucune attirance physique. Il n’a jamais été question, pour Nietzsche de nier à la femme les plus hautes qualités intellectuelles. Les conversations et la culture de Cosima l’ont enchanté. « Les rares cas de culture supérieure que j’ai rencontrés en Allemagne étaient tous d’origine française, à commencer par Mme Cosima Wagner de loin la première voix en matière de goût que j’ai jamais entendue. »(note dans Ecce Homo). Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il ait aimé la voix de Cosima. Mais quand Nietzsche parle de Cosima, là encore la relation privilégiée est affaire d’oreille et de voix. Ce n’est pas la voix de Cosima qui l’émeut. Nietzsche a définitivement confié à cette jeune femme entrevue à Bayreuth, qu’aucune voix de femme ne l’avait émue. Curieuse confidence dont la jeune correspondante a du être étonnée. En matière d’opéra, cela pouvait se soutenir mais le reste de la lettre ne permettait décidément pas à cette interprétation facile et rassurante. Cosima comme Lou auront été aimées d’avoir prêté l’oreille à ce que disait Nietzsche, d’avoir prêté attention à sa voix. C’est très exactement ce que Nietzsche écrira à Cosima. Pour se justifier de lui écrire dès qu’il apprend la mort de Wagner alors que leurs relations se sont distancées, Nietzsche fait appel à leur ancienne entente. « Vous ne refusiez pas autrefois d’écouter aussi ma voix dans les heures graves… ». En évoquant le temps heureux des rencontres de Tribschen, Nietzsche marque aussitôt le point précis de sa relation à Cosima. Elle l’écoutait parler.

            Quant à Lou, elle a suscité en Nietzsche le plus grand espoir d’avoir trouvé en elle, son Ariane, l’oreille où déposer ce mot avisé qui le délivrerait du Minotaure. La preuve que ces interprétations ne sont pas de pures fantaisies, c’est cette phrase extraordinaire que Nietzsche, une fois encore place au beau milieu d’une lettre par ailleurs anodine, datée de l’été 1882 c’est-à-dire quand tout était permis. On est en juillet, Nietzsche veut préparer sa sœur à Parsifal. Remarquons que lui-même ne peut y assister mais qu’il se réjouit d’en avoir au moins des échos. Il y aura ses représentants. Il fait alors une étrange découverte, la musique de Parsifal, c’est sa musique d’adolescent. Wagner a retrouvé là les mêmes accents que Nietzsche avant son évolution vers la maturité intellectuelle. Et la terreur saisit Nietzsche de reconnaître combien il est apparenté à Wagner « par le sentiment » (« L’identité du sentiment et de son expression tient du miracle » cf. lettre 165 à Peter Gast, le25 juillet 1887, p. 349). Nietzsche proteste que ce n’est pas à la louange de Parsifal, au contraire. Cela signifie le piège que Parsifal représente pour lui, la tentation vers la régression, la terreur d’être nouveau happé par l’ogre de Bayreuth et d’être privé de toute protection. C’est alors que Lou est tout l’espoir de Nietzsche. A elle, il pourra dire enfin ce qu’il en a été de Wagner et de lui, ce qu’il en a souffert. « J’ai passé par de telles émotions du fait de cet homme et de son art. Ce fut une longue passion. Je ne trouve pas d’autre mot. » (Lettre à Lou, n°167 été 1882, P. 351). Nietzsche compte sur Lou pour l’aider, « dès maintenant où c’est vous qui serez ma conseillère, je serai bien conseillé et je n’ai plus rien à craindre.[…]Je ne veux plus être solitaire je veux apprendre à être un homme. »(à Lou, lettre 166, été 1882 p. 351). Cet espoir est si fort qu’il se croit presque redevenu capable de tout, peut-être même de supporter d’entendre Parsifal. « Quant à Bayreuth, je suis content de ne pas devoir m’y trouver et cependant, si je pouvais être près de vous comme un esprit à vous chuchoter ceci ou cela dans l’oreille, alors même la musique de Parsifal me serait tolérable (ce qu’elle n’est pas autrement ) De même que la Tétralogie fut quelque peu supportée à cause de la présence de Louise Ott. Nietzsche bénit pourtant ce bienfaisant devoir de ne pas se risquer à pareille épreuve. Quand il s’imagine présent à Bayreuth, c’est à condition d’être privé de corps, d’être un esprit, sans oreille pour la musique, il phantasme que l’oreille de Lou pourrait entendre les mots chuchotés par Nietzsche et empêcher que Nietzsche devienne un homme purement oreille, un homme infirme à rebours, un homme-oreille monstrueuse au bout de laquelle pend comme une tige minuscule, le reste du corps miniaturisé. Nietzsche (des œuvres de Wagner), est voué à la contre-nature, à l’artifice suprême, à être un sexe-oreille, une femme stérile. Or, il lui faut courir à toutes jambes, sauver ses enfants, ses pensées, protéger son fils à naître qu’il porte déjà depuis un an. Nietzsche n’aura, pour faire taire en lui la voix terrible, que des mots. Quand il perdra Lou, il n’aura plus aucun appui extérieur. Il ne faut pas se tromper, Rée n’est qu’un frère plus pâle, ce n’est pas lui, le rival. Lou, elle aussi se rangera du côté de Wagner, et deviendra menace. Elle ne lui laissera pour viatique que ce poème dont il s’empare désespérément, comme d’un ultime message « il te restera encore ta peine ». Cette peine atroce du solitaire à transmuer en hymne funèbre, chanter les louanges de la vie, par-dessus Nietzsche mort-vivant, arracher ce pauvre reste de corps supplicié et refaire l’unité, héroïquement, à coup des mots que le cœur de Nietzsche  bat malgré tout pour « avoir trop de curiosité pour cette Vie ». Il y a une chose que Wagner n’aura pas réussie, c’est à lier la langue de Nietzsche. Ce poème exerce sur lui une puissance absolue. « Il résonne à mes oreilles comme une voix que j’ai attendue et attendue depuis mon enfance » (Lettre à Peter Gast, n°163, 13 juillet 1882,p. 346). Quand on se souvient de l’expression employée par Louise Ott, on reste perplexe. Par delà Lou et Wagner, il y a là quelque chose qui renvoie à une attente primordiale venue du plus profond de l’enfance. Nietzsche a-t-il cru que cette voix était celle du père. Est-ce pour cela qu’il désirera, à toutes forces, joindre la musique de l’Hymne à la vie à la prédication du Zarathoustra pour retrouver la totalité de l’émotion liée au père prédicateur et musicien. Remarquons  aussi que dans cette lettre même où Nietzsche dit avoir reçu de Lou ce poème d’une efficacité absolue sur l’inconscient de Nietzsche et on sait que ce sera vrai jusqu’à la fin de la vie de Nietzsche, il prie Peter Gast d’écarter toute idée « d’une amourette » avec la jeune fille. Il la dit « une enfant virginale », insiste sur l’amitié qui s’unit à elle et qu’il considère cette jeune fille comme sacrée. Nietzsche aura sans doute de cruelles désillusions sur la virginale Lou et très certainement à tort d’ailleurs. La coterie naumbourgeoise déchaînée n’épargnera pas les calomnies à la jeune russe. Mais en tous cas, il est évident que ce qu’il recevait et attendait de Lou était d’un autre ordre. Nietzsche avait vraiment cru trouver en Lou une oreille faite pour entendre ses confidences et comprendre ses idées. Lou, on le sait, avait le pouvoir de stimuler la créativité des hommes qu’elle fréquentait. Sur ce point, elle a été irremplaçable et irremplacée. Comme Cosima à qui Nietzsche a dédié tant de ses œuvres (plus qu’à Wagner) au temps heureux de Tribschen, Lou en s’intéressant à l’œuvre de Nietzsche, le confirmait dans son autonomie de créateur, ce dont il avait le plus grand besoin. Après la perte de Lou, le choc sera terrible de devoir affronter « d’être méconnu, méprisé. Je suis, j’étais préparé à poursuivre tout seul et jusqu’au bout ma croisière d’exploration. Mais dès que j’eus rêvé ce rêve de ne pas être seul, le danger devint effroyable. Encore maintenant, j’ai des heures où je ne sais comment faire pour me supporter moi-même » (à Overbeck, 8 décembre 1883, lettre n°205, p. 408).

            Nietzsche trouvait en Lou comme en Cosima, un homologue de lui-même, des doubles de lui-même qu’il pouvait admirer et vénérer. De Cosima, il dira que c’est la femme qui fut son égal. En Lou « il croyait avoir trouvé un être qui poursuivait exactement la même tâche que moi.» (lettre à Overbeck 8 décembre 1883, p. 410). Avec Lou, Nietzsche avait pu croire avoir trouvé sa Cosima et rêvé d’une femme toute dévouée à son œuvre. La grande désillusion sera due à l’égoïsme de Lou, décidée à ne se dévouer qu’à elle-même, en cela, homologue caricatural de Wagner.

            Les femmes de tête comme les hommes de tête sont aussi des idéalistes, des araignées éprises de vengeance, de ressentiment. Le bel esprit comme la belle âme, ce sont des malfaçons de la nature, des êtres manqués, des êtres stériles.

            Pourtant il y a une contrefaçon plus grotesque encore, c’est quand les esprits prétendent s’exprimer par le corps d’une pauvre medium. Nietzsche, invité un jour à une séance de spiritisme, s’en promet beaucoup de plaisir et y va, piqué par une grande curiosité. Et, là, c’est la dérision la plus totale. La pauvre medium est enceinte qui plus est ! Ecouter les esprits à travers un corps en gestation, ce fut pour Nietzsche le comble de l’horreur et de la dérision. Son commentaire à Peter Gast est formel « plus un mot là-dessus ! ».Spectacle navrant, caricature suprême, trop cruelle des tentatives de Nietzsche lui-même.

            Nietzsche hait ce qui physiquement autant qu’intellectuellement apparente la femme à l’homme, la rend plate et la conduit à trahir ses dons d’inspirée.

            Pour Nietzsche, l’organe de la séduction, ce sont les oreilles. A défaut de pouvoir les retenir par ce qu’il dit, Nietzsche compte sur ses oreilles à lui pour séduire la femme parce qu’elles son petites. Ce sont des oreilles de femme justement susceptibles de plaire aux femmes. Lui qui se fait gloire de ne jamais s’être intéressé « ni à l’argent, ni aux honneurs, ni aux femmes », il pense les avoir de son côté à cause de ses petites oreilles. « Nous savons tous-et quelques-uns savent même par expérience ce qu’est un Aliboron (un longue-oreille) : et bien j’ose affirmer que j’ai les plus petites oreilles qui soient. Voilà qui n’intéresse pas peu les petites bonnes femmes. J’ai l’impression qu’elles se sentent mieux comprises par moi. Je suis l’anti-âne par excellence, et en cela un monstre unique dans l’histoire. Je suis en grec et pas seulement en grec, l’Antéchrist » (p. 279)

            Un monstre ? oui, un Grec parmi les Allemands et Antiâne chez les chrétiens.

           Le modèle proposé à la femme ? Un cerveau d’homme cultivé qui ne croit pas aux différences apparentes, qui sait ne pas être victime de l’ordre apparent des choses, de la différence évidente des sexes et clame l’égalité des hommes et des femmes.

            Le cerveau est la coquetterie de l’homme, sa parure, alors que la femme est désignée par le sexe. On dit « ces personnes du sexe ».

.            Son sexe lui est monté à la tête. Les hommes ont l’hystérie de la Psyché. Ils se sont faits chastes même pour mieux être pur esprit, renonçants, ascètes pour incarner la volonté d’être esprit pur. (Voilà le Diable, surgi du mépris du corps.)

           Le cerveau mâle est un travesti, un comédien de l’esprit. Il a dans la tête, l’image d’un corps de femme,. Il fait des mines, donne le change, fait des manières, a des vapeurs et veut des sels pour mieux s’évanouir, une grande coquette de l’esprit, Wagner et son Parsifal, l’idiot du Saint-Graal, celui de la grande scène(Cène).

           Si la femme doit se faire esprit, c’est la vie qui s’incise elle-même.  Elle suit le fil conducteur de son corps. Faire des livres comme on fait des enfants et non à la place de faire des enfants. L’homme n’est pas plus voué à faire des livres que la femme à faire des enfants. Mais la seule manière pour faire des livres, c’est d’en faire comme on fait des enfants en se les sortant du corps. Les têtes coquettes ont des simulacres de rejetons, elles ne se pâment que pour des illusions d’amour ou de mises au monde, ne se donnent qu’en spectacle, font semblant. Seule les ventres sont féconds. Mimer le ventre avec la tête. La femme le peut tout aussi bien. Regardez George Sand, la vache laitière, prolifique mamelle, croqueuse de poète et de musicien.

           Nietzsche tempête contre ce mouvement énorme, contrariant, qui voudrait faire de la femme un cerveau d’homme c’est-à-dire stérile, infécond, une « idéaliste », bas bleu renonçant au corps pour s’occuper des choses de l’esprit. Alors que c’est l’esprit de l’homme  qui doit s’efforcer de devenir corps de femme. Il ne peut croire qu’il engendre par la tête comme Zeus engendra Athéna, lui, le divin Brodeur, Athéna l’araignée suprême.

           Mais Socrate, le fils de la sage femme a accouché les cerveaux d’hommes, en leur coupant la tête. La "Ratio" grecque en triomphant, a forgé la tête de Méduse, du sexe féminin. La femme est devenue ventre, l’homme est devenu cerveau, des monstres engendrant des monstres.

Les femmes et leur action lointaine (Gai Savoir, aphorisme 60)

Les femmes et leur action à distance
Ai-je encore des oreilles ? Ne suis-je plus qu’oreille et plus rien d’autre ? Me voici au beau milieu de la fureur du ressac dont les flammes blanches s’élèvent pour venir me lécher les pieds : --de toutes parts s’élèvent vers moi des hurlements, des menaces, des cris, de stridents sifflements tandis que le vieil ébranleur de la terre chante son air, sourd comme un taureau qui mugit : il martèle sa mesure d’ébranleur de la terre avec une telle violence que même ces monstres de rochers usés par les tempêtes en ont, dans leur corps, le cœur qui tremble. Et soudain, comme jailli du néant, m’apparaît devant le portail de ce labyrinthe infernal, à quelques brasses à peine,--un grand voilier qui glisse en silence comme un spectre. Oh quelle beauté spectrale ! De quel envoûtement il me saisit ? Comment ? Tout le calme et le silence du monde s’y sont-ils embarqués ? Mon bonheur lui-même est-il installé en ce lieu calme, moi le plus heureux, mon second moi éternisé ? Ne pas être mort et pourtant ne plus être vivant non plus ? Comme un être de l’entre-deux, fantomatique, tranquille, contemplant, glissant, en suspens ? Pareil au navire aux voiles blanches qui, comme un immense papillon, vogue sur la mer sombre ! Oui ! Voguer au-dessus de l’existence ! C’est cela ! Ce serait cela ! – Il semble que le bruit m’ait fait délirer ? Tout tumulte nous fait projeter notre bonheur au calme et au loin. Quand un homme se trouve au beau milieu de son bruit, au beau milieu du ressac de ses projections et de ses projets : alors il voit aussi glisser sous ses yeux des êtres tranquilles et enchanteurs dont il désire ardemment le bonheur et la retenue, -- ce sont les femmes. Il pense presque que c’est là-bas, avec les femmes qu’habite son moi meilleur : dans ces lieux tranquilles, même le ressac le plus tumultueux doit se changer en un silence de mort et la vie même en rêve sur la vie. Et pourtant ! Et pourtant ! Mon noble enthousiasme, même sur le plus beau des voiliers, il y a tant de vacarme et de bruit et malheureusement aussi tant de petit bruit pitoyable ! L’ensorcellement et l’effet le plus puissant qu’exercent les femmes sont, pour le dire dans la langue des philosophes, une action à distance, une actio in distans : mais la première et la principale condition en est – la distance !  (traduction de Patrick Wotling, Garnier-Flammarion, 2007).

            Voilà un texte magnifique qui nous place en pleine fantasmatique nietzschéenne et ce n’est pas souvent. On peut en être sûr, car Nietzsche qui ne perd jamais sa lucidité la plus aigüe, même aux moments les plus crépusculaires, nous en donne plusieurs indications.

            D’abord, il s’interpelle lui-même, comme fantasque et exalté. Et puis, il en vient à parler comme les philosophes, non pour s’en démarquer mais pour s’en protéger et rassurer. Et cette langue philosophique, il se trouve que c’est du latin. Décidément les grands démystificateurs eux-mêmes quand ils sont aux prises avec leurs fantasmes les plus décisifs, se mettent à parler latin. On peut le constater chez Freud qui parle de sa « matrem nudam » pour évoquer le choc visuel du sexe féminin dont dépendra le complexe majeur de castration. Ici, chez Nietzsche, c’est l’actio in distans. Que de paradoxes en effet sur cette distance maintenue de toutes ses forces pour ne pas être ébloui par ce qui, bien entendu, crève les yeux. Et, Dieu sait si la myopie de Nietzsche empirera à mesure que ses petites oreilles, elles, s’affineront.

            On est vraiment au cœur de l’énigme. Tous les indices sont exposés, mais en même temps les codes sont brouillés. On est en pleine mer et en pleine tempête des désirs. Ce vacarme rend complètement sourd. Ai-je encore des oreilles ?

            Mais beaucoup plus étrange est le redoublement qui change tout, en faisant passer de l’avoir à l’être. « Ne suis-je plus qu’oreille ? » Là, Nietzsche livre d’entrée de jeu, son fantasme majeur. Être oreille. L’oreille est cette caverne labyrinthique au centre de laquelle mugit le Taureau. Le Minotaure, le frère monstrueux d’Ariane. Les mythes et les divinités se recouvrent, l’antique ébranleur de la terre, Poséidon n’est pas nommé, il est ici Taureau, vieil enchanteur, chantant sourdement son Aria (ne), et frappant la mesure de son pied, faisant trembler les rocs de son ressac. On est en pleine magie maritime, et les mirages se lèvent. Quand l’oreille est éperdue de sonorités, l’œil a des visions. Nietzsche nous a révélé ce circuit sensoriel privilégié, depuis toujours, depuis La Naissance de la Tragédie. De la musique, ici d’une mesure dont le battement enchante, surgit une vision. Nietzsche fantasme un grand voilier, posé sur la mer comme un papillon géant. On est dans le rêve éveillé, à l’heure des doubles, des spectres, des esprits qui errent silencieusement à l’heure de midi. Les fantômes appartiennent à ce monde intermédiaire. Ne vivant plus, ils ne sont pas encore morts. Sur ce grand voilier halluciné, sur ce vaisseau- fantôme, voyage le double de Nietzsche, son frère blanc, son âme-sœur, son moi-idéal, son bonheur. Mais Nietzsche se reprend, il s’est laissé entraîner, il s’est envolé, il revient sur terre, et interprète sa rêverie. Quand un homme est en proie à son tumulte, il rêve d’êtres enchanteurs, il rêve de femmes.

            Mais, en réalité, ne voyons-nous pas se catapulter dangereusement deux visions ? Ces êtres enchanteurs, ces fantômes, pour Nietzsche, ce sont des femmes. Nietzsche sait qu’Ariane n’est qu’une émanation du Minotaure. Si elle sait si bien se conduire dans le labyrinthe, c’est qu’elle y est reliée par un fil invisible. Mais, par ailleurs, sur ce voilier, c’est lui-même qu’il a halluciné d’abord, il a vu son double éthéré, son propre fantôme, son moi idéal, heureux, déréalisé. Son désir n’est-il pas d’être parmi les femmes, comme les femmes, de vivre comme une femme ! Une telle analyse approche de trop près la folie et la mort, ses doubles que mettra en scène bientôt le Zarathoustra. Partir ainsi en rêve, c’est être en danger de mort. Aussi, il faut vite reconstruire la ligne de séparation, la frontière distincte entre la vie et la mort, qui, bien sûr, passe par la différence des sexes. Respectons, vénérons la distance. C’est pourquoi tous les prétextes sont bons pour rester éloigné, dans la réalité, de toutes les femmes rendues, de fait, inaccessibles. Nietzsche même devenu Dionysos ne pourra rêver que de glisser un mot avisé dans l’oreille d’Ariane, dans la mesure même où elle aura « ses petites oreilles ».

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr