Nietzsche et le Vautour (Wagner)

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

 En ces temps heureux, Nietzsche, jeune professeur enseignant la philologie à Bâle, a le grand bonheur d’aller souvent comme invité près de Lucerne où s’est réfugié le couple Wagner-Cosima. Il a accepté avec joie d’être le commissionnaire empressé de Bâle à Tribschen et de corriger les épreuves de l’autobiographie du maître que Cosima, vouée elle aussi, au culte de Dionysos, écrit sous la dictée. C’est lui qui sera chargé de trouver pour l’édition du livre, la vignette représentant le vautour. Ici se situe la fameuse révélation de Wagner concernant sa naissance, qui ouvrait l’autobiographie Ma vie et qui fut plus tard soigneusement éliminée de l’édition offerte au public. Nietzsche y lut cette phrase qui allait servir de témoignage majeur concernant la filiation de Wagner : « Je suis le fils de Louis GEYER ». Dans le Cas Wagner, Nietzsche y fera, après la mort de Wagner et au risque de fortement déplaire à Cosima, une très indiscrète allusion[1]. En décembre 1871, Nietzsche avait projeté d’envoyer à Wagner pour cadeau de Noël, une grande photographie de Schopenhauer que Wagner admirait beaucoup, dans un cadre sculpté. En lisant l’aveu du maître sur sa naissance, Nietzsche décida sur le champ de faire sculpter sur le cadre, comme emblème, un vautour (en allemand : Geier) et il échange une correspondance avec son ami à ce sujet. Les lettres de Wagner existent et il demande que le vautour soit fait avec soin et ne puisse être pris pour un aigle… Sur le frontispice de chacune des trois parties de l’original de Ma vie, dans la collection Burrell figure l’emblème du vautour[2].

        Que le vautour, le Geier, soit l’emblème avoué de Wagner donne une toute autre résonance à la présence obsessionnelle de ce symbole dans l’un des premiers poèmes de Nietzsche intitulé : A la mélancolie. Nietzsche ne le publiera pas. Il l’a écrit à Gimmelwald, en juillet 1871, c’est-à-dire au beau milieu de l’idylle de Tribschen, et en plein cœur de la rédaction de la Naissance de la Tragédie, pendant le temps de l’enchantement.

        Des deux estampes de Dürer que Wagner affectionnait particulièrement, Nietzsche préfère celle du Chevalier entre la mort et le diable qui, dans la Naissance de la Tragédie, lui paraîtra être le symbole de Schopenhauer. « Ce solitaire désespéré ne saurait choisir de meilleur symbole que le chevalier flanqué de la mort et du diable tel que Dürer l’a gravé, le chevalier cuirassé au dur regard d’airain qui suit sa route d’épouvante, indifférent à ses affreux compagnons mais sans espérance, seul entre le cheval et son chien. Notre Schopenhauer était ce chevalier de Dürer ; il n’avait aucune espérance, mais il voulait la vérité. Aucun autre ne l’égale. Mais quelle soudaine transformation dans le sombre désert de notre civilisation lasse, dès que le charme dionysiaque l’a touchée ! Un ouragan s’empare de tout ce qui est périmé, vermoulu, brisé, rabougri, l’enveloppe dans un tourbillon de poussière rouge et l’emporte comme un vautour dans les airs. »[3] Sous le signe du vautour, Nietzsche identifie Schopenhauer à Wagner. Wagner n’est-il pas une autre figure de Schopenhauer, le deuxième volet du diptyque paternel, celui qui prolonge le philosophe et fait revivre l’espérance ? L’estampe du Chevalier accompagnera Nietzsche toute sa vie. Plusieurs fois, il en fera l’offrande symbolique à des êtres chers. Mais de l’autre gravure de Dürer que Wagner, lui, préférait, La Mélancolie, Nietzsche ne parle jamais[4]. Elle lui inspire pourtant ce premier poème, curieusement hanté par la présence obsédante du vautour.

An die Melancholie
A la mélancolie

Verarge mir es nicht, Melancholie,
Daß ich die Feder, dich zu preisen, spitze,
Und daß ich nicht, den Kopf gebeugt zum Knie,
Einsiedlerisch auf einem Baumstumpf sitze.
So sahst du oft mich, gestern noch zumal,
In heißer Sonne morgendlichem Strahle:
Begehrlich schrie der Geyer in das Thal,
Er träumt vom todten Aas auf todtem Pfahle.,

Ne sois point courroucée, mélancolie
Que pour te vanter j’aiguise ma plume
Et que, la tête vers les genoux penchée,
Sur un tronc d’arbre je me tienne solitaire.
Ainsi me vis-tu souvent, hier encore,
Sous le rayon matinal du chaud soleil.
Avide criait le vautour dans le val,
Sur un piquet mort rêvant de chair morte.

Du irrtest, wüster Vogel, ob ich gleich
So mumienhaft auf meinem Klotze ruhte!
Du sahst das Auge nicht, das wonnenreich
Noch hin und her rollt, stolz und hochgemuthe.
Und wenn es nicht zu deinen Höhen schlich,
Erstorben für die fernsten Wolkenwellen,
So sank es um so tiefer, um in sich
Des Daseins Abgrund blitzend aufzuhellen.

A son aspect de momie sur une souche
Tu te trompais, oiseau inculte,
Tu oubliais mon regard voluptueux,
Quêtant çà et là, dans la fierté et l’orgueil,
Et même s’il n’allait point à tes hauteurs,
Fermé qu’il était à tes lointaines nuées,
Il plongeait d’autant plus bas en lui-même,
Pour illuminer d’un éclair les abîmes de l’être.

So saß ich oft, in tiefer Wüstenei
Unschön gekrümmt, gleich opfernden Barbaren,
Und Deiner eingedenk, Melancholei,
Ein Büßer, ob in jugendlichen Jahren!
So sitzend freut' ich mich des Geyer-Flugs,
Des Donnerlaufs der rollenden Lawinen,
Du sprachst zu mir, unfähig Menschentrugs,
Wahrhaftig, doch mit schrecklich strengen Mienen.

Ainsi me tenais-je souvent au désert profond,
Vilainement tordu, comme un barbare au sacrifice,
Et plein de ta pensé, ô mélancolie,
Un vrai pénitent, comme en mes premières années.
Ainsi je me réjouissais du vol du vautour,
Du tonnerre des croulantes avalanches.
Et tu me parles, toi qui ne sais pas tromper,
Véridique, sous ton air terriblement sévère.

Du herbe Göttin wilder Felsnatur,
Du Freundin liebst es nah mir zu erscheinen;
Du zeigst mir drohend dann des Geyers Spur
Und der Lawine Lust, mich zu verneinen.
Rings athmet zähnefletschend Mordgelüst:
Qualvolle Gier, sich Leben zu erzwingen!
Verführerisch auf starrem Felsgerüst
Sehnt sich die Blume dort nach Schmetterlingen.

Âpre divinité de la roche sauvage,
Amie, tu aimes à te montrer près de moi,
Puis tu m’apportes la trace hostile du vautour
Et la joie de l’avalanche à me contredire.
Alentour respire une grinçante envie de meurtre,
Désir tourmenté de provoquer la vie !
Séduisante là-bas sur la roche en pente,
La fleur a le désir extrême du papillon.

Dies Alles bin ich – schaudernd fühl' ich's nach –
Verführter Schmetterling, einsame Blume,
Der Geyer und der jähe Eisesbach,
Des Sturmes Stöhnen – alles dir zum Ruhme,
Du grimme Göttin, der ich tief gebückt,
Den Kopf am Knie, ein schaurig Loblied ächze,
Nur dir zum Ruhme, daß ich unverrückt
Nach Leben, Leben, Leben lechze!

Tout cela je le suis. Avec effroi je le sens,
Papillon fasciné, fleur solitaire,
Vautour et rapide torrent glacé,
Gémissement de la tempête – tout pour ta gloire,
Rageuse divinité que profondément je révère,
La tête aux genoux, en criant ta louange,
C’est pour ta gloire que je brûle de désir,
Immuablement vers la vie, la vie, la vie.

Verarge mir es, böse Gottheit, nicht,
Daß ich mit Reimen zierlich dich umflechte.
Der zittert, dem du nahst, ein Schreckgesicht,
Der zuckt, dem du sie reichst, die böse Rechte.
Und zitternd stammle ich hier Lied auf Lied,
Und zucke auf in rhythmischem Gestalten:
Die Tinte fleußt, die spitze Feder sprüht –
Nun Göttin, Göttin laß mich – laß mich schalten!

Ne sois point fâchée, divinité méchante,
Qu’avec grâce mes rimes te soient guirlandes.
Il tremble, celui que tu hantes, visage affreux,
Il tressaille, celui à qui tu tends main mauvaise,
Et tremblant, je balbutie chant par-dessus chant,
Et tressaille en des sursauts rythmiques :
L’encre coule, et crache la plume pointue :
Ah, divinité, divinité, laisse-moi donc, laisse-moi disposer !

                                                           Gimmelwald, (Été I871)
(traduction G. Ribemont-Dessaigne, in Poésies complètes, coll. Le don des langues, ed. Seuil, Paris, 1984).

        Dans le poème, n’est-ce pas Nietzsche qui se sent pris, comme le Chevalier, entre la mort et le diable, entre Cosima, déesse véridique et effrayante, attirante et suprêmement dangereuse, Mère interdite, Mort désirée et Wagner, le vautour, le diable ? En effet, il est remarquable, qu’une fois au moins, dans une variante du Voyageur et son ombre, Nietzsche ait corrigé vautour par diable : « le pur athée : que m’importent les dieux, vraiment le vautour (le diable) les emporte »[5]. Le vautour, oiseau d’enfer supplicie le foie, c’est-à-dire le cœur de Nietzsche, dévot d’une austère divinité. L’identification de Wagner au vautour, va permettre de mieux expliciter les deux pôles inavoués de la relation de Nietzsche au « Maître ». N’oublions pas que Cosima dans l’intimité même désignait ainsi Wagner. L’inconscient de Nietzsche va jouer sur le mot « Geier », l’épeler, le contracter, l’allonger. Le Geier, vautour, est oiseau de désir et de mort, rapace avide, rongeant le foie du supplicié par amour, désir, Geier et Neugier, désir de savoir, curiosité inlassable du nouveau, menant jusqu’au questionnement suprême, jusqu’à l’énigme du sphinx, dans la mesure où la figure de Prométhée se déplace très aisément vers celle d’Œdipe. Chez Nietzsche, les deux héros sont le plus souvent associés. Le Geier, oiseau du désir, rapace voluptueux, est donc le pôle d’irrésistibles attractions exercées par Wagner sur Nietzsche, lié essentiellement à la convoitise, au désir de savoir. L’autre pôle complémentaire et antithétique exerce au contraire une terrible répulsion qui fait de Wagner Geier, s’il ne peut être l’ami vénéré, le dieu idolâtré, à tout le moins l’adversaire le plus haï, l’ennemi idéal, le Gegner, ami redoutable[6], ennemi aimé, parfait simulacre. Cette ambivalence du désir d’amour et de l’envie de meurtre est puissamment évoquée dans ce poème à l’adresse de la mélancolie, divinité qui présage ma mort et dont le culte même exige mon anéantissement. Un danger terrible, fatal, plane sur le solitaire qui brûle de laisser parler son désir, danger qui le menace au ventre et le courbe en deux pour dissimuler et protéger sa convoitise, dérober son regard concupiscent au vautour qui rôde. Tout concentré dans l’attitude d’une intense méditation, pris dans les rets d’une action toute intérieure, le poète solitaire peut passer pour mort à un œil de vautour avide qui n’y regarde pas de si près « oiseau inculte ». Le vautour se laisse tromper, il ne voit pas que le poète prépare subrepticement son arme, sa pointe la plus venimeuse, sa plume. Pour l’heure, cette plume ne travaille qu’au service du vautour, toute entière à sa dévotion, mais à cet usage, elle s’aiguise et déjà Nietzsche proteste à sa manière de se voir si facilement réduit à rien par le Maître dont il assure la puissance.

        Le vautour n’a-t-il pas déjà commencé le dépeçage, trompé par les apparences, il n’a pas découvert encore en cette souche consentante, l’œil de l’adversaire, l’œil fouilleur des abîmes intérieurs, le même regard que le sien, celui du rival menaçant auquel la plume pousse et qui volera bientôt de ses propres ailes, supplantera le dieu écrasant, dont la puissance pour le moment le pétrifie le réduit à l’état de momie, le supplicie de lui emprunter ses meilleures idées sans même le reconnaître. Quand Nietzsche a remercié Wagner de l’envoi de son Beethoven, le 10 novembre 1870, sa lettre était pleine de sous-entendus. Nietzsche veut faire comprendre à Wagner que ses lecteurs ne s’y reconnaîtront pas. La liaison entre les idées de Schopenhauer et celles de Wagner est mal faite. Wagner a adopté certaines conceptions de Nietzsche sans le dire, et ce maillon explicatif fera défaut aux critiques.

        Wagner méconnaît la médiation nécessaire de Nietzsche, pire ne la récuse-t-il pas lorsqu’il écrit que « sur les rapports entre la musique et les formes plastiques du monde des phénomènes ou entre elle et les notions abstraites des choses, il est impossible de produire des considérations plus lumineuses que celles que nous lisons là-dessus dans les ouvrages de Schopenhauer. C’est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas d’une façon superflue »[7]. Superflu complément inutile, Nietzsche de toutes ses forces proteste contre ce jugement, qui, en condamnant ses pensées, semble vouloir l’atteindre dans son être propre. Comme pour rappeler la paternité de certaines idées, Nietzsche pour le premier Noël passé à Tribschen, a offert à Cosima son écrit sur la Conception dionysiaque du monde, celui-là même dont il avait fait lecture aux Wagner en avril, et dont Wagner avait tiré profit. Superflu est le produit de la Surabondance. Quand le père est surabondant, le fils est superflu. Les Dionysos-Dithyrambes développeront ce thème, mais on le voit poindre ici déjà. La Naissance de la Tragédie est la manifestation d’un désir exaspéré de revendication personnelle de vivre et de défaire l’enchantement mortel, menace d’anéantissement. C’est la réponse trouvée au « comment écouter Tristan sans mourir ? » Par la Naissance de la Tragédie, Nietzsche veut enfin se faire reconnaître. Il y réussira, au-delà de tout espoir auprès de Cosima. N’a-t-il pas tressailli quand elle lui écrira, après la lecture de la Naissance de la Tragédie : « Vous avez évoqué des démons que je croyais obéissant au Maître seul… » A cette occasion, Cosima empruntera la voix d’Iseult, pour s’adresser à lui : « Wie ertrug ich’s nur, wie ertrag’ich’s noch? »[8] Comment s’approcher davantage, séduire plus ? « J’ai lu comme un poème cet écrit qui cependant nous ouvre les problèmes plus profonds et je ne puis m’en séparer, non plus que le Maître, car il fournit une réponse à toutes les questions inconscientes de mon âme. Vous pensez combien la mention de Tristan et Iseult m’a émue »[9]. Nietzsche privé de voix pour dire l’impossible désir parle à Cosima, lui offre, à elle, ses écrits, sa musique[10]. Cosima ne s’y trompe pas, Wagner non plus d’ailleurs, mais son embarras sera plus grand encore et son attention moindre. Cosima est trop habile pour apprécier directement la Nuit de la saint Sylvestre, il lui suffira d’y faire une allusion complice. C’est elle, pourtant, Cosima, que Nietzsche évoque dans son poème, la divinité impitoyable, femme guerrière, dévoreuse d’hommes, « âpre divinité de la roche sauvage », réincarnation de la Sphynge, distillant le venin du désespoir par des questions fatales, réduisant l’homme à néant, à n’être rien. Nietzsche est, par elle, replacé sous la menace du vautour, dans un jeu cruel d’extrême proximité et d’inéluctable absence.

« Amie, tu aimes à te montrer près de moi,
Puis tu m’apportes la trace hostile du vautour ».

        Le poème est écrit quelques mois avant le fameux concert de Wagner à Mannheim, qui aura lieu le 18 décembre 1871 ; Wagner arrivera de Bayreuth, Nietzsche lui, accompagnera Cosima depuis Bâle ; ensemble, ils voyageront, ensemble ils écouteront le concert où l’orchestre joua pour finir le Prélude et le Final de Tristan[11]. Nietzsche écrit alors à Rohde « j’étais comme un homme qui voit un de ses pressentiments se réaliser. Car c’est cela exactement que j’appelle musique et rien d’autre. Et ce que je désigne du mot de « musique » quand je décris l’état d’âme dionysiaque, c’est exactement cela et rien d’autre »[12]. Tristan et Iseult, sous la baguette de Wagner, roi Mark dirigeant l’orchestre ? Pourquoi Cosima écrit-elle à la fin de la lettre de remerciement pour la Naissance de la Tragédie « Vous pensez combien la mention de Tristan et Iseult m’a émue » ? Quel art de l’équivoque ! N’avait-elle pas dit en commençant, après avoir loué la beauté et la profondeur du livre « Qui vous en récompensera, je me le demanderais avec angoisse si je ne savais » ajoutait-elle, que la plus belle récompense était certainement l’œuvre elle-même, et que les mélodies de la saint Sylvestre devaient lui apporter réconfort ».[13] Quelle suprême habileté ! Wagner, lui, sera beaucoup moins adroit : « Je comprends aussi le sens de la composition musicale dont vous nous avez fait l’heureuse surprise. Mais j’éprouve quelque embarras à vous faire part de ma façon de le comprendre. Et cet embarras que je ressens est ce qui m’obsède »[14]. Mais à la première occasion, Wagner répètera : « Laissez-vous diriger par la musique, mais restez philologue »[15]. Il s’agit de consentir à disparaître pour que Wagner grandisse et que Cosima, vouée au culte de sa grandeur, s’en réjouisse. Mais l’arrêt du désir inavoué est aussi menace de mort.

« Alentour respire une grinçante envie de meurtre »

        Tout ici est menace du vautour castrateur, hantise du coupable. Le sacrifice est barbare, il oblige à éteindre le désir exaspéré de la vie, crié trois fois et renoncé dans l’attitude prostrée de la victime offerte au bourreau, castrat volontaire, vilainement tordu, tordu d’anxiété dans l’attente du châtiment à venir et qu’on voudrait différer, ivre de culpabilité, éperdu de remords, oiseau funèbre, « en vrai pénitent, comme en mes premières années… »

« Ne sois pas fâchée, divinité méchante, »…

        Désir tourmenté, « Quelvolle GIER »… Désirer la mort du vautour, supprimer Wagner, l’anéantir, le réduire à ce que je suis là, une souche, une momie. Séduction, sphinx[16] enchanteresse, désir d’amour et désir de mort, piège suprême où périr fasciné par la tentation, submergé du désir de la femme, divinité sauvage, papillon tout proche de la fleur palpitante de désir, mais fleur aussi, éprouvant la soif du papillon, humble jusqu’à l’anéantissement devant le « Maître », le « vautour » devenu soi-même vautour, identifié à tout, n’étant plus rien qu’adoration éperdue, tête aux genoux, dans la position fœtale, catatonique pour se supprimer dans le monstrueux échange ; terme interchangeable du couple, papillon et fleur, brûlé d’un double désir, aimant le monstre hermaphrodite, le couple parental. Il reste à l’enfant « superflu », l’extase poétique, les balbutiements rimés, la sublimation de l’écriture à l’insatisfaction de l’homme mélancolique. Il reste au « faux-mort », l’issue du langage poétique. Dans la Naissance de la Tragédie, vision et parole délivreront de la mort que causerait la musique seule ; ici déjà le poème libère l’artiste qui a renoncé à son désir, la libération orgiastique vient par le rythme, par la parole rythmée délivrant l’excès du désir dans un suprême orgasme :

« L’encre coule et crache la plume pointue :
Ah, divinité, divinité, laisse-moi donc disposer ! »

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès-France Grenoble

Monique.broc@wanadoo.fr

 

 


[1] « Au fond, Wagner était-il allemand ? On a quelque raison de se poser la question. Son père était acteur du nom de Geyer. Un Geyer (vautour) est presque un Adler (aigle) » C. W. p.93. Libertés nouvelles.

[2] La Vérité sur le cas Wagner d’après les documents Burrell, par P. D. Hurn et Wroot, Stock, 1930, p. 34.

[3] Naissance de la Tragédie, p. 137, Idées.

[4] On sait pourtant qu’il en offrit la reproduction, au jour anniversaire de celui qu’il appelle pour l’occasion Pater Seraphicus, par une allusion au second Faust de Goethe. Il prie Wagner de rester le mystagogue qui l’initie aux mystères de l’art et de la vie. « S’il est vrai comme vous me l’avez écrit un jour à ma grande fierté, que la musique dirige mes pas, vous êtes en tous cas, le chef d’orchestre de cette musique. » Lettre du 22 mai 1870, G.W., n° 40.

[5] Cf. Humain trop humain, t 2, p. 457.

[6] L’ennemi amical que Wagner-Wotan souhaitait dans la Walkyie, vœu que réaliserait Brünnehilde-Siegfried.

[7] Wagner, Beethoven, Schriften, t. 9, p.77.

[8] « Comment ai-je pu le supporter ? Comment le supporter encore ? Lettre de Cosima citée in E Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 88.

[9] Cf. E Foerster, Wagner und Nietzsche, ibid.

[10] Nietzsche a joint à son envoi de la Naissance de la Tragédie, une composition à programme qui évoque la saint Sylvestre passée dans l’intimité de Tribschen l’an passé. Remarquons aussi que le 31 décembre est aussi le jour anniversaire de Cosima.

[11] E. Foerster, Nietzsche und Wagner, p. 83-84.

[12] Lettre à E. Rohde, 20 décembre 1871, in Correspondance, t. 2, p. 276

[13] E. Foerster, Nietzsche und Wagner, p.88.

[14] Ibid., p. 91-92.

[15] Ibid., p. 36.

[16] Dans l’ancienne Égypte, le vautour représentait la déesse-Mère, nourrice au lait inépuisable, ce qui rapproche une fois encore le sphinx et le vautour.