Nietzsche et la religion

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

L’exemple le plus élaboré de la méthode généalogique de Nietzsche est celui qui se propose précisément de déceler la racine religieuse de la maladie moderne. Qu’est-ce qui s’est passé pour que la vie soit ainsi dévaluée et devenue malade ? On a le résultat de deux opérations : une opération de dénaturation et une opération de falsification de l’histoire.
La méditation sur l’histoire religieuse est exemplaire à cet égard. La critique de la religion, et plus particulièrement de la religion judéo-chrétienne est typique de la dégénérescence progressive qui a eu lieu pour conduire à ce point extrême de la misère de la civilisation. Elle fournit les indications les plus précieuses pour l’analyse du nihilisme actuel.
L’histoire religieuse est en effet indissociable de l’histoire de la morale, elle-même inséparable de ce qui constitue la métaphysique. Examiner ce qui s’est passé historiquement peut nous fournir les clefs nécessaires à la compréhension de la situation présente. C’est la condition indispensable à la seule possibilité d’un avenir pour l’homme, c’est-à-dire d’une transmutation de toutes les valeurs.

        La religion est l’aboutissement d’un processus psychologique d’altération de la personnalité. Elle tient à ce que l’homme se méconnaît, qu’il est constamment surpris par des états, des émotions, des intensités qu’il ressent comme venus d’ailleurs, inexplicables et dont il fait alors des effets auxquels il attribue des causes hors de soi. Cet « autre » que soi que l’homme éprouve en lui-même, il le projette au-dehors, il l’interprète, il en fait quelqu’un d’autre. La religion a affaire de façon privilégiée, à la façon dont l’homme se situe émotionnellement dans l’existence, et se sent la proie d’excitations étrangères. L’homme se trouve investi par des états de tension dont il n’est pas responsable et qu’il attribue alors à une intervention extérieure, à l’emprise d’une volonté étrangère, à un autre que soi. Parce qu’il se sent possédé de forces multiples dont il ignore la source, l’origine, l’homme se  dépossède de cet inexpliqué, en l’attribuant à des causes surnaturelles, à des dieux.

        Toute religion étant née de cette expérience de dissociation de l’homme, tient à l’altération de sa personnalité, à ce sentiment originaire d’être aux prises en lui-même avec des forces qui sont plus fortes que lui.

        Mais ces expériences originaires de dissociation sont vécues par des hommes qui vivent dans un contexte social précis, et qui sont soumis les uns aux autres, selon des rapports de force. Et la religion telle qu’elle s’institue socialement dépend là encore du degré de santé et de la relation positive avec la vie que le type de société offre.

A cet égard, les Grecs restent encore exemplaires, eux qui ont su faire de leurs dieux, les suppôts de leurs forces dissociantes pour s’en alléger et s’en déclarer irresponsables. Leur religion même si elle témoigne de ce processus de transfert sur d’autres personnes de ce qu’on ne sait contenir en soi par faiblesse, leur a été un moyen de mieux vivre, ils ont donc fait le seul usage « noble » de la religion qui soit – non une opération de détournement de la vie, mais un moyen de se décharger de l’intolérable pour pouvoir vivre encore de façon riche et surabondante.

        Ceci a été le cas d’Israël à l’origine, avant le règne des prêtres, avant la domination du ressentiment – (il n’y a jamais eu « d’avant » de ce genre pour le Christ, qui s’est toujours situé dans la perspective de la faiblesse installée, instituée) - Nietzsche n’en finit pas de régler son compte avec le christianisme, d’autant plus que sa corruption est toujours à l’œuvre, même si elle prend désormais des formes déguisées, c’est-à-dire un revêtement laïcisé et plus explicitement politique, c’est-à-dire d’efforts pour organiser dans la cité le triomphe définitif des faibles et des opprimés.

        Mais avant que le processus de décomposition systématique soit en place, à l’origine, il y eut, en Israël aussi, un juste rapport avec les choses. Or qu’est-ce qu’un juste rapport avec les choses ? C’est un rapport « naturel », c’est être dans une immédiateté sensible avec la vie qui la valorise spontanément, qui l’affirme et la justifie, de telle sorte qu’il y ait plaisir de vivre et volonté de vivre toujours plus.

        A l’époque primitive des Rois d’Israël, la conception de Dieu que se faisaient les Hébreux était l’expression de ce rapport immédiatement positif à l’existence. Yahvé était l’expression de la conscience qu’avaient les Juifs de leur puissance, de leur plaisir de vivre, de leur confiance en la Nature. Autrement dit, Yahvé était l’expression de la bonne conscience juive, de la puissance d’Israël. Il était l’expression de leur joie, de leur gratitude. Mais lorsque pour des raisons d’ordre intérieur et extérieur, cette situation privilégiée se détériora, la notion d’un Dieu tout-puissant et bienfaisant ne convenait plus. C’est là qu’intervient le rôle des prêtres – c’est-à-dire de toute une classe sociale qui a intérêt au maintien de la notion de Dieu, en lui apportant les correctifs nécessaires pour l’établissement de sa propre domination. Il n’y a plus adéquation, identification spontanée de tout un peuple avec son Dieu de justice qui est l’expression de l’amour de soi, mais se dresse l’écran de toute une interprétation falsifiante qui va rendre compte des épreuves, des souffrances endurées en termes de péché à l’égard de Dieu et de punition infligée par celui-ci. C’est alors que la croyance en Dieu au lieu d’être l’accompagnement naturel d’une confiance en soi spontanée, subit une distorsion et se présente comme une exigence, une obéissance à un ordre transcendant de valeurs qui est un démenti à la sensibilité spontanée. Entre Dieu et l’homme, s’interpose la morale, c’est-à-dire l’intervention de la considération du mérite et du démérite. Le bonheur est récompense de la vertu, le malheur est sanction du péché, ce qui conduit à l’idée d’un Dieu vengeur, négativement affecté par les actes des hommes désignés comme mauvais parce que leur comportement déplaît. La relation à Dieu n’est plus d’immédiateté, mais elle est sous condition. Dieu n’est Dieu bon qu’à condition que l’homme fasse sa volonté à lui, ce qui est le moyen de séparer l’homme de lui-même, de faire intervenir un juge critique auquel il doit des comptes. Rien n’est plus naturel, tout devient suspect, il n’y a plus correspondance entre les valeurs et les conditions de vie et de puissance, mais rupture entre un ordre du sacré, du transcendant et la vie telle qu’elle est vécue qui devient alors objet de mise en question. Le bien-être s’il n’est pas mérité est « séduction ». Mais cette opération de dénaturation ne s’accomplit pas sans profit pour la caste sacerdotale qui l’entreprend.

        Cette interprétation morale qui devient dominante, si elle est néfaste pour la masse des individus, est dans les mains de ceux qui la propagent, le moyen d’établir leur propre souveraineté. C’est dans le temps où le pouvoir des Rois est affaibli, quand les forts sont moins forts et menacés, que les prêtres voient leur heure arriver, diffusent l’idéologie qui leur assurera le pouvoir, et formulent dans la volonté de Dieu ce qui est nécessaire à l’installation et au maintien de leur règne. Toutes les valeurs sont ainsi dénaturées, et l’histoire du peuple d’Israël est soumise à une interprétation qui va la falsifier. Les prêtres vont pénétrer partout dans la vie de l’homme jusqu’à totale élimination de tout naturel dans les relations à la nature et entre les hommes. Ce qui n’a pas reçu « consécration », estampillé de l’approbation sacerdotale, devient par cela même dénaturé, contraire à la loi, marque d’opprobre.

        Les valeurs n’ont plus cours en soi, conférées naturellement à ce qui donne envie de vivre, et de se développer. Elles dépendent du pouvoir de prêtre qui peut seul les agréer, les sanctifier, les faire « valeurs ». Le naturel devient profane. Le prêtre est ainsi celui qui profane la nature, pour mieux pouvoir la sauver, c’est-à-dire installer les conditions de son propre règne.

        A ce niveau, tout le contenu de la croyance religieuse est élaboré par un type d’hommes auquel il profite. Les prêtres juifs, les Lévites, ont intérêt à faire prévaloir une conception religieuse qui dévalue la réalité pour instaurer un règne de valeurs qui dépendent d’eux et assurent leur domination.

        Pour consolider encore sa position de puissance, la caste sacerdotale étend son système d’interprétation jusqu’à une réinterprétation du passé d’Israël, en fonction de cette nouvelle vision du monde, c’est-à-dire qu’elle va, après-coup, falsifier l’histoire, surtout l’histoire des origines, c’est-à-dire du temps où sa juridiction n’était pas prévalente, où le prêtre ne décidait pas de la valeur des choses pour le déclarer mauvais et interpréter les souffrances du présent comme une conséquence des erreurs passées. Si bien que la grande époque juive, le passé d’héroïsme et de victoire dont il pourrait être, à juste titre, le plus fier, devient le péché à expier par les calamités qui ont suivi, par l’exil qui est ainsi transformé en peine éternelle encourue pour les fautes passées. La volonté de Dieu est ainsi déterminée rétroactivement à partir des épreuves présentes. Il faut expier d’autant plus durement que le châtiment devenant instrument nécessaire au pouvoir des prêtres doit être conçu comme éternel.

        Pour être si fortement néfaste et si parfaitement réussi, le triomphe des prêtres juifs était encore une perversion circonscrite au moins dans l’espace, une réalité limitée, spécifiquement juive.

        Mais en contaminant le monde chrétien, en passant du judaïsme au christianisme, le mal allait s’étendre irrémédiablement à travers toute l’Europe, et assurer partout le triomphe du ressentiment, de l’esprit de vengeance, et de haine pour la vie.

        Les Juifs cependant, en tant que réalité juive, n’avaient plus désormais que cette forme politique précise, d’être le peuple saint, le peuple élu, éminemment représenté par ses prêtres, ses « hommes supérieurs ». Aussi lorsque le Christ vint contester et soulever ses disciples contre les « saints » d’Israël, il minait la base même de ce qui restait de la particularité juive. C’était défaire au nom d’un universel, la volonté de vie la plus tenace. C’était à ce niveau, un crime « politique », ébranler la réalité juive à sa base en la contestant dans son église. Les Juifs ne pouvaient tolérer celui qui se prétendait roi d’Israël, car c’était menacer le fondement même de la société juive. Aussi fut-il pour cela crucifié.

        Pourtant, le christianisme, ou plutôt l’histoire du christianisme est dans la même ligne, dans le même esprit que le judaïsme des prêtres. Il allait seulement plus loin dans la même entreprise de négation de la vie, en attaquant ce qui subsistait de réalité, c’est-à-dire l’organisation sacerdotale juive, l’église juive.

        Nietzsche manque extraordinairement de sérénité à l’égard du christianisme qu’il déclare explicitement l’ennemi public numéro 1. Il proclame une guerre à mort contre le vice, car le vice est le christianisme, étant donné que le vice est contre-nature, le péché contre l’esprit de la vie. L’Antéchrist est le pamphlet le plus dur que Nietzsche écrit contre le christianisme où il déclare l’objet d’une accusation éternelle. Il en appelle à la grande malédiction, dénonce la corruption intérieure, recourt à l’instinct de vengeance pour lequel aucun moyen n’est assez venimeux, clandestin, souterrain « je l’appelle La souillure immortelle de l’humanité…».[1]. Et pourtant, Nietzsche est fils et petit-fils de pasteur qui considérait comme un honneur « d'être issu d'une famille qui, dans tous les sens du terme, a pris son christianisme au sérieux »[2] 

        A vrai dire, Nietzsche n’a pas eu véritablement de crise, de renversement de la foi, de déconversion ou de conversion. Que le christianisme dogmatique ait été une chimère, Nietzsche l’a pensé très jeune, et en ce sens, il a été athée depuis toujours. Il s’est senti étranger au contenu de la foi chrétienne dès le commencement. Il n’y a jamais eu rupture, mais un élan toujours soutenu dans la même direction.

        Mais comment lutter contre le christianisme ? En le dépassant par son exigence même, en utilisant les forces mêmes qu’il a mises au jour et qui sont fantastiques. Il n’est qu’un seul moyen de lutter contre le christianisme, c’est par le christianisme lui-même, à condition d’aller jusqu’au bout de lui-même et de le dépasser, de n’être plus chrétien par une piété plus exigeante, en étant sincère jusqu’à l’extrême, grâce à cette « tension » spirituelle qu’une éducation chrétienne a elle-même engendrée.

        L’événement de la mort de Dieu est un fait irrécusable, perceptible. Or, si Dieu est mort, c’est du christianisme lui-même qui, à la fois, a détruit ce qui constituait la vie humaine, et en particulier sa vérité tragique, n’y opposant pour sa part que des fictions, de pures conventions : Dieu, l’immortalité de l’âme, le péché, la rédemption, l’ordre moral, qui n’ont jamais pu réellement investir l’énergie vitale de l’homme, mais ont stimulé l’exigence d’une sincérité absolue, interdisant de croire à ces fictions. C’est alors que la sincérité chrétienne elle-même empêche de croire à l’interprétation chrétienne du monde et que cela conduit tout droit à la situation nihiliste, qui, selon les prévisions de Nietzsche en 1880, devait être le fait des deux siècles suivants.

        Mais le christianisme pour Nietzsche, qu’est-ce exactement ? C’est l’histoire du christianisme et, sur ce point, par exemple, il y a immédiatement une observation d’importance à faire. Le christianisme n’a pour Nietzsche que très peu de chose à faire, en effet, avec l’histoire du christianisme.

        Il ne faut pas confondre le christianisme en tant que réalité historique avec cette racine unique (le Christ) qui porte son nom. Les autres racines dont il est issu ont été beaucoup plus puissantes. C’est par un abus inouï que ces formes décadentes et ces malformations qui s’appellent l’église chrétienne, la foi chrétienne et la vie chrétienne se parent de ce nom sacré. Qu’est-ce que le Christ a nié ? Tout ce qui porte à présent le nom de chrétien.

        Le « message christique » dans sa teneur originelle est très simple et très spécifique. Ce n’est pas une nouvelle « foi », une nouvelle croyance, mais un nouveau mode d’exister, une nouvelle manière de vivre, de sentir la vie, « intérieurement », telle qu’à tout moment la béatitude soit atteinte. Avec le Christ, c’est une complète déréalisation qui est opérée. Entre le Christ et le christianisme, il n’y a vraiment que très peu de rapport. Jésus est totalement détaché de l’histoire du christianisme qui, à cet égard, n’est pas son œuvre. Jésus est l’homme le plus antiréaliste qui soit. Il n’a formulé aucune doctrine proprement dite. La vie bienheureuse, il ne la promet pas pour l’au-delà mais pour l’ici-bas. Il en fait une vie intérieure telle que rien ne puisse l’atteindre. Il prêche l’universel amour de tout et de tous, le oui sans aucune opposition, ni résistance, accueillant à tous sans aucune différenciation, et parfaitement non-violent, non résistant, totalement indifférent à l’histoire, à la culture, à la mort même qui est aussi irréelle que la vie. La non-résistance à tout n’est que la façon de se protéger de toute agression. L’hostilité étant ressentie comme intolérable. Ceci est une attitude radicalement antagoniste à l’attitude judaïque en général dont la haine est le plus actif ferment. La non-résistance caractérise une aptitude quasi-infinie à la souffrance, c’est tout le contraire du héros. Le mot qui conviendrait le mieux, c’est l’Idiot au sens de Dostoïevski ; l’être totalement inoffensif et incapable de se défendre, l’innocent aux mains pures. Bien sûr, ce portrait bouddhique de Jésus ne concorde pas avec tous les aspects du Christ des évangiles, mais c’est qu’il y a justement discordance entre le sauveur, ami des humbles, et le farouche opposant aux docteurs de la loi. Il ne peut s’agir du même homme, et ce qui constitue l’autre aspect de Jésus n’est qu’une adjonction venue d’éléments étrangers, issus de la communauté des premiers chrétiens. Le Jésus authentique, on peut le retrouver dans l’évangile, malgré les distorsions ajoutées, et cela parce que la personne de Jésus correspond à une personnalité psychologique authentique qu’on peut effectivement rencontrer en tous temps et en tous lieux, car elle n’a rien à voir avec l’histoire – surtout aux époques de décadence. Elle se résume en une règle de vie qu’on pourrait ainsi formuler : « Celui qui dirait maintenant : je ne veux pas être soldat, je ne me soucie pas des tribunaux, je n’ai pas recours aux services de la police, je ne veux rien faire qui trouble ma paix intérieure et même s’il me faut souffrir, rien ne sauvegardera mieux ma paix intérieure que de souffrir, celui-là serait chrétien au sens originel, c’est-à-dire que c’est une forme de vie « privée », complètement « apolitique ».

        Pour Nietzsche, le sot a été le seul chrétien, et, en toute rigueur, le christianisme des premiers chrétiens et des églises chrétiennes sont antichrétiennes. Le premier seul a été sincère. Le christianisme historique a été la continuation du mensonge juif. Mais Nietzsche, lui, se dit antichrétien, à la fois contre Jésus et contre le christianisme historique parce que pour des raisons très différentes, c’est toujours la ruine de la vie.

        Le christianisme historique, c’est constitué dès la communauté primitive, sur une déviation de cette bonne nouvelle évangélique qui était pure règle de vie, en en faisant un credo, une croyance nouvelle, une communauté de croyants, une église. Mais cette déviation n’a été elle-même possible que par une conjoncture historique particulière, l’existence d’une masse d’hommes malheureux, déshérités, opprimés, qui ont senti là, dans cette nouvelle organisation de foi, une issue, mieux une revanche, et qui fut capable d’absorber, d’intégrer tous les mouvements religieux souterrains qui s’étaient développés dans le peuple, en opposition avec la religion officielle romaine.

        Là encore, c’est la même opération qui va s’effectuer, la même falsification, qui sera, cette fois, l’œuvre d’un homme de génie : Paul. C’est le même processus qui se poursuit, celui qu’avaient instauré les prêtres d’Israël. Le christianisme est un pur produit du judaïsme. Mais l’entreprise fut tellement réussie, que, des deux côtés, on a pu avoir l’impression d’une rupture. Toute l’histoire du christianisme proprement dit, a commencé après la mort de Jésus. Dans l’interprétation qui a été donnée de cette mort par saint Paul déclarant que c’est « Dieu lui-même qui avait sacrifié son fils unique pour la rédemption des péchés du monde »[3]. Et à partir de là, toute une dogmatique chrétienne s’est constituée qui ne devait rigoureusement rien à Jésus lui-même.

        Jésus fut transformé par ses disciples en homme du ressentiment, il lui fut attribué des paroles vengeresses et punitives, on l’érigea en juge. Le christianisme s’est ainsi édifié sur la haine de la vie, des énergies vitales, de la sexualité en particulier. « Le christianisme a empoisonné Eros, en a fait quelque chose d’impur. Il est devenu vicieux »[4]. Il enseigne le mépris du corps, de l’intelligence, il exalte la sensibilité, absolutise la foi, bref, est de l’ordre des stupéfiants. Et la même opération de falsification se produit, cette fois du christianisme sur le judaïsme. C’est le même principe qui fait ruiner ses origines. De même que les prêtres juifs ont réinterprété l’histoire d’Israël en fonction de leur intérêt de classe, de même le christianisme a relu l’Ancien Testament pour en faire un livre chrétien. Les Chrétiens se sont prétendus ainsi le vrai peuple d’Israël. L’Antéchrist devait parler du Christ à peu près exclusivement.

        « Malgré toutes les protestations des Juifs, partout dans l’Antéchrist, il devait être question du Christ et du Christ seul, partout notamment de sa mort : tous les passages où il était question de bois, de verge, d’échelle, de rameau, d’arbre, de roseau, de bâton ne pouvaient être que des prophéties relatives au bois de la croix ; même l’érection de la licorne et du serpent d’airain où Moïse avec les bras étendus pour la prière et les lances où rôtissaient l’agneau pascal , tout cela n’était que des allusions et en quelque sorte des préludes à la Croix »[5].

        Le Dieu des Juifs en devenant chrétien a perdu toutes ses particularités, en s’universalisant. Il n’est plus le représentant d’une nation, mais peut étendre son règne au monde entier. Il devient un dieu indifférencié, tous ses traits caractéristiques vont devenir un commun dénominateur de l’idéal humain en tous lieux, une sorte de chose en soi, figé. Il n’y a plus qu’un seul troupeau où tous sont égaux et frères. Dieu est devenu un Dieu caché, un Dieu privé concerné par toutes les petites actions des hommes, chargé d’extirper les péchés, il s’insinue partout, il voit tout… et Nietzsche remarquait qu’une petite fille trouvait cela bien indécent[6].

        Dans le christianisme, la morale devient l’essentiel. La divinité du Christ est sous la dépendance de la foi. « Celui qui attache à ce qu’on croit en lui une telle importance telle qu’il garantit le ciel en récompense, et cela à tout homme, même au larron en croix, celui-là doit avoir souffert d’un terrible doute et avoir enduré toutes les sortes de compassions : sinon il n’achèterait pas ses croyants si cher »[7].

        Aux premiers temps du judaïsme, Dieu été vénéré par le peuple comme expression de sa propre puissance, il n’est autre que le symbole de la volonté de puissance de l’homme. Un dieu qui dépend maintenant de la foi des hommes, un dieu séparé de sa propre puissance, est un dieu décadent. Il ne donne plus, il reçoit, il est devenu impuissant, expression des faibles, de tous ceux qui sont séparés de leur force, qui ont une volonté malade. Dieu devient le bon dieu. La morale s’érige en juge de la vie. Or, Nietzsche écrit dans l’Antéchrist : « Il n’y a pas d’autre alternative pour les dieux, ou bien ils sont la volonté de puissance, alors ils seront les dieux d’un peuple, ou bien ils sont l’impuissance de la puissance et alors ils deviendront nécessairement bons[8]

        Il y a pour toute opération de falsification comme l’est le christianisme, un opérateur de génie : Paul de Tarse. Nietzsche en fait un fanatique hanté par l’obsession de la loi qu’il est cependant incapable d’accomplir. Or, Jésus et la mort de Jésus sur la croix allaient lui permettre de déclarer abolie la loi juive. Saint Paul a proprement inventé le christianisme (ce sera le même processus pour Luther).

        Paul ne peut parvenir à la paix intérieure, il est dévoré du goût de la puissance. C’est le type même du prêtre qui va proclamer Dieu sa propre volonté. Encore un crime contre l’histoire. C’est Paul qui a fait de Jésus un sauveur, c’est-à-dire le fait mourir pour nos péchés, transformant ainsi la bonne nouvelle de Jésus, nouvelle joyeuse et innocente, en mauvaise nouvelle, de la faute de l’humanité. C’est alors l’avènement d’une culpabilité radicale, inexpiable. Le péché ruine définitivement les bonnes relations de l’homme à Dieu. C’est l’événement capital, qui a fait de l’homme un malade incurable, en lui faisant retourner son ressentiment contre lui-même, c’est-à-dire en le transformant en mauvaise conscience, en cause de sa souffrance et en entretenant sa souffrance pour l’expiation de ses fautes, c’est-à-dire la perversion sadique à son apogée, de culpabilisation infinie.

        C’est reconnaître que la vie ne peut triompher ici-bas. Tout est promis pour l’au-delà, dans l’autre vie. Mais cette autre vie elle-même ne tient toute sa valeur que de la dépréciation de celle-ci. La vie réelle devient une dure épreuve, un temps de douleur, de pénitence. La dénaturation de Dieu et de l’homme est parfaite. « La conception chrétienne de Dieu, Dieu conçu en tant que Dieu des malades, Dieu-araignée, Dieu-esprit, c’est là une des conceptions de Dieu les plus corrompues qui aient jamais été formées sur terre »[9].

        L’athéisme pour Nietzsche est signe de retour à la vie, à la santé, à une nouvelle innocence. Il symbolise l’acte de naissance de l’homme. Nietzsche se désigne comme l’Antéchrist, l’anti-sauveur et se fait l’annonciateur de l’éternel retour du dieu Dionysos.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès-France de Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 

 

[1] Antéchrist, § 62..

[2] Fragments posthumes, in Œuvres philosophiques complètes, t. XII, p. 156.

[3] L’Antéchrist, § 41.

[4] Par delà le bien et le mal, § 168.

[5] Aurore, livre 1, § 84.

[6] Le Crépuscule des idoles, I, § 26.

[7] Aurore, 81-§ 67.

[8] L’Antéchrist, § 16,

[9] Ibid., § 18, p. 175.