Nietzsche et la pensée du Double

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

 Toute la pensée de Nietzsche tourne autour du double. Toujours vient s’insinuer ce Même qui est l’Autre, cet Autre qui est le Même, ce moment de vertige qui saisit quand on est au plus près de l’insondable différence, de cet écart irréductible de la non-coïncidence, de l’imperceptible décalage. Zarathoustra, c’est surtout le double de Nietzsche, sa création, la création du créateur, l’hallucination de l’autre soi. En postlude de Par-delà le bien et le Mal, dans le poème intitulé  Du haut des cimes, Nietzsche écrit  

« L’enchanteur parut à l’heure fatidique,
  L’ami de midi,
          Non ne demandez pas qui il est
          Il était midi, quand un est devenu deux. »

        Zarathoustra, c’est le jeu de Nietzsche avec le Diable, un duel avec sa propre image en miroir. La pensée du double, le jeu avec ses doubles met en grand danger les identités. La simulation, c’est la venue simultanée du même et de l’autre.

        La révélation de Midi, c’est en quelque sorte le temps qui éclate en deux, le moment où se révèlent deux temps à la fois, le Zénith, le temps présent et l’éternel retour du temps, le même et l’autre et l’impossibilité de les discerner. Mais en même temps que le temps éclate en deux, moi aussi, je suis Nietzsche hic et nunc, mais aussi tous les autres passés et à venir. Nietzsche rencontre sa pensée bouleversante, l’Eternel Retour et son double pour la proclamer : Zarathoustra inséparablement. La genèse du Zarathoustra marquera le temps nécessaire pour dire ce qu’on sait, ce qu’on a vu. Or, Nietzsche a vu ses doubles. Zarathoustra est écartelé entre ses deux doubles antagonistes de lui-même. Un double de défiguration, une caricature, son singe, son bouffon, le dernier homme et un double de transfiguration, d’exhaustion, le Surhomme, Dionysos.

        La pensée de Nietzsche est un dynamisme qui projette, à ses deux extrémités, des forces opposées comme l’homme est pris entre deux doubles, entre la bête et le surhomme. La doctrine du Surhomme est inséparable de sa parodie, le Surhomme ne se présente pas sans sa caricature.

        Le plan doctrinal qui est ici dans le Prologue l’annonce du Surhomme a sa figuration symbolique. Comme le danseur de corde, Zarathoustra traverse la corde tendue au-dessus de l’abîme c’est-à-dire la pensée de l’Eternel Retour avec le suprême danger : tomber.

        Le danseur de corde et le bouffon vont représenter symboliquement Zarathoustra entre deux doubles de lui-même. Avec l’apparition des doubles, la pensée perd le sens, elle parle en symboles, en figures qu’il faut essayer de discerner. Il n’ya plus de sens fixe mais un mouvement de va et vient d’un sens à l’autre. Seul compte le mouvement qui porte avec lui ses deux termes, haut et bas  et réversiblement, puisqu’il n’y a qu’un chemin. La parole de Zarathoustra est une danse c’est-à-dire un mouvement sans finalité, une rythmique. Dans le Gai Savoir, aph. 288 Nietzsche parle des âmes futures : »Peut-être, ces âmes futures connaîtraient-elles comme un état ordinaire ce que jusqu’alors ne se produisit que par moments dans nos âmes comme une exception ressentie avec frisson : un mouvement incessant entre le haut et le profond et le sentiment du haut et du profond à la fois telle une constante montée sur des degrés et tel un repos sur les nuées. ». Autrement dit, sentir le mouvement dans son dynamisme contradictoire, mais sentir aussi la tension et la délivrance de la tension. Zarathoustra est trois. Il y a lui et ses doubles, comme le rythme ternaire des métamorphoses. Symétrie et dissymétrie, nous retrouvons ici plus qu’ailleurs la « boiterie divine », de son double démoniaque le diable boiteux. L’un est pris entre deux moments comme l’instant dans la dynamique de l’éternel retour est au carrefour de la route de tout le passé et de celle de tout l’avenir.

        C’est une trinité parodique de la gravure de Dürer, Le chevalier, la Mort et le Diable. Zarathoustra entre la folie et la mort , figurées par un fou, le Bouffon et la mort puisque le danseur de corde sera bientôt un cadavre. C’est ainsi que Zarathoustra dit au paragraphe III, des transfuges : « Quiconque est de ma race.et il aura pour premiers compagnons, des cadavres et des bouffons. » Zarathoustra est le danseur de corde. Son identification, c’est le bouffon qui l’a faite explicitement. Après la scène centrale, il a couru apu rès Zarathoustra pour le menacer. Il promet à Zarathoustra le même sort que le danseur de corde, s’il ne quitte pas immédiatement la ville, la menace est claire. « Eloigne-toi de cette ville, sinon je pourrai sauter par-dessus ton dos, moi vivant, par-dessus un mort.»(§8). La manière dont le bouffon procède, par ailleurs, à son tour, permet de savoir qui il est, c’est le diable. Zarathoustra, danseur est ici aux prises avec son ombre grimaçante. Le phantasme qui causera la mort du danseur de corde, c’est le vertige, le démon de la pesanteur. Comment procède le bouffon ? Il attend que le danseur de corde soit à la moitié du chemin-autant à parcourir en avant qu’en arrière-ce qui rend tout retour impossible. Ses caractéristiques, l’invective et la particularité de sa voix, voix effrayante (hallucination spécifiquement nietzschéenne). Son invective aussi est significative : Avance, Lahmfuss, pied bot ! Le bouffon traite de pied bot le danseur de corde, celui qu’il veut faire trébucher « Je savais depuis longtemps que le diable me ferait un croc en jambe » dira le danseur de corde tombé. Lahmfuss, pied bot, c’est précisément la caractéristique du diable(le diable boiteux).

        Quand Zarathoustra sera aux prises avec sa pensée d’abîme, il traitera aussi ce mauvais esprit qui cherche à le faire tomber, ce nain à demi aveugle, cette taupe, ce démon Lahmfuss, pied bot, lui dira Zarathoustra. Ce pied bot est présent chaque fois qu’il faut monter haut. « Voulez-vous monter haut ? Servez-vous de vos propres jambes. Ne vous faites pas porter sur la hauteur, ne montez pas porté sur le dos ou sur la tête d’autrui. Mais toi, tu es monté à cheval ? et maintenant tu trottes allègrement vers ton but ? C’est bien, mon ami. Mais ton pied bot t’accompagne, sur ton cheval. Une fois arrivé à ton but, une fois descendu de cheval, c’est sur ta cime, homme supérieur que tu trébucheras »

        L’astuce du Diable qui se déguise en soi, consiste à désigner l’autre de son propre nom. Pied bot, désignation double, pour Zarathoustra au diable et du diable à Zarathoustra.

        Le bouffon mime, il mime la chute du danseur de corde, il agit par suggestion, par autosuggestion, phantasme de peur, il pousse le cri du diable, un cri diabolique et saute par-dessus le danseur de corde. En somme, il ne l’a pas touché, il lui a fait imaginer la chute et l’autre en perdit la tête et lâcha la corde. Le saut du bouffon est la parodie du dépassement nietzschéen.

        « L’homme est ce qui doit être dépassé. Il y a des chemins et des moyens en foule pour se surpasser. A toi d’y songer. Mais seul un bouffon pense. L’homme, on n’a qu’à sauter par-dessus. » (Z, III, 12). On ne saute que pour retomber plus lourdement sur ses pieds. Le saut est la parodie de la danse, une tricherie, la caricature du dépassement.

        Nous avons donc pu identifier facilement Zarathoustra danseur de corde aux prises avec le diable. Mais il nous faut comprendre maintenant que Zarathoustra s’identifie aussi avec le bouffonlui-même. Dans son dialogue avec Zarathoustra le bouffon dit à Zarathoustra : « Tu as eu de la chance qu’on ait ri de toi et en vérité, tu as parlé comme un bouffon. »Mais à la fin du Prologue, Zarathoustra a pris une formidable décision. Il va renoncer à parler à la foule, il va chercher de vrais compagnons, des créateurs comme lui qui entendront son langage, il parlera aux solitaires et il dit alors « Je tends à mon but, je suis ma route, je bondirai parmi les hésitants et retardataires. »En parlant ainsi, Zarathoustra s’identifie délibérément au bouffon. Il s’identifie avec son propre double caricatural. Tel est d’ailleurs le jeu du Diable, se rendre indiscernable.

        Au commencement de la deuxième partie du Zarathoustra, Nietzsche a fait un rêve de terreur. UN enfant est venu lui rendre visite dans sa solitude. Un enfant, symbole de l’innocence reconquise mais qui tend à Zarathoustra un miroir où il contemple avec horreur sa propre défiguration. « O Zarathoustra, regarde-toi en ce miroir, et ayant jeté les yeux sur ce miroir, je poussai un cri et mon cœur frémit, car ce n’était pas moi que je voyais mais la face grimaçante et le rictus d’un diable ». Et Zarathoustra interprète lui-même ce rêve : sa doctrine est en danger. L’enseignement de Zarathoustra est en passe de devenir une caricature.

        Dans la troisième partie, Zarathoustra fera la rencontre de son double sous la forme de ce fou écumant qu’on appelle le singe de Zarathoustra (Z, III,7). Ce qu’il enseigne devient dans la bouche de ce double maléfique une doctrine vénéneuse, un nihilisme négateur, inspiré par l’esprit de vengeance. Quelle est cette doctrine enseignée par Zarathoustra et qui oscille ainsi entre malédiction de la mort et l’exaltation de la vie, qui peut être nourriture ou venin, c’est l’Eternel Retour.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr