Nietzsche et la musique de Wagner

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Il ne s’agit pas pour Nietzsche de dénier l’extraordinaire pouvoir de Wagner, mais il est vital pour Nietzsche de pouvoir le dépasser, s’en distancer. Mieux, il faudrait  pouvoir en percer le secret, s’emparer de la formule du tout-puissant enchanteur. Pour Nietzsche incontestablement l’espoir mis en Peter Gast est de cet ordre. Peter Gast n’est pas un anti-Wagner, comme on pourrait le croire. Pour Nietzsche, Peter Gast n’est pas plus comparable avec Wagner, sinon comme antidote, pour le réconcilier avec une musique aimable, c’est-à-dire qu’il puisse vraiment aimer, sans souhaiter mourir. C’est là toute la différence, mais la musique de Gast n’a pas de sens, à vrai dire sans Wagner non plus que celle de Bizet. Elle agit comme baume, comme remède, comme consolation. Gast a tous les prix de consolation. Mais c’est que le sort de Gast est lié au sien. Ne ressemble-t-il pas à Wagner comme l’a remarqué Schaeffner ? Peter Gast a pour Nietzsche la considération, l’affection que Nietzsche aurait désiré de Wagner. En 1884, discutant avec Overbeck de la nécessité pour Peter Gast d’obtenir des succès pour continuer son œuvre, il développera cet étrange argument selon  lequel le wagnérisme loin d’être un obstacle sur la route des succès de Gast, peut au contraire les préparer, « comme j’en ai fait très personnellement l’expérience. Jamais avant Wagner, les états d’âme les plus fins et les plus sublimes n’avaient brillé de la sorte et ce n’est qu’après avoir reçu de lui les yeux qui savent voir ces lumières et ces nuances que l’on se rend compte où veut et doit aller l’art de notre maestro vénitien. » (Lettre à F. Overbeck, Sis Maria,4 septembre 1884, p. 420, GW). Ce qui est proprement opposé à Wagner, c’est Brahms. Nietzsche a pu l’apprendre à ses dépens quand il eut l’audace de poser sur le piano de Wagner, une partition de Brahms. La fureur de Wagner avait atterré Nietzsche. Peter Gast n’est pas plus que Nietzsche contre Wagner qu’il admire, mais il veut ou plutôt Nietzsche veut qu’il aille au-delà vers un ciel plus limpide. Là encore, il faut avoir connu comme Nietzsche,  Wagner et le ciel allemand pour pouvoir apprécier le ciel italien, un ciel en somme que le souffle du mistral a purifié de ses nuages lourds et de toutes les tempêtes de la passion. Wagner a été pour Nietzsche un libérateur, il a dégagé Nietzsche de la médiocrité allemande, de la culture allemande, il la reconduit à la terre grecque, à la patrie dionysiaque. Mais Wagner a été accablé par son propre effort et le Nord l’a reconquis. Le christianisme l’a réenfoui dans ses replis mortels. Nietzsche a du fuir, s’arracher à Wagner auquel, il devait tant et poursuivre beaucoup plus loin l’œuvre de salubrité commencée et reniée. Mais les meilleurs des Allemands sont restés fidèles à Wagner. Or, ce sont les seuls qui pourraient comprendre et apprécier la limpidité nietzschéenne, les autres, engoncés dans la médiocrité bourgeoise, inaptes à Wagner, le sont à toute tentative de dépassement. Wagner les tient désormais bien en mains et il n’y a pas place en Allemagne ni pour Peter Gast ni pour Nietzsche.

            Quand Nietzsche imagine que le Docteur Fuchs qui va lui livrer le secret du procédé wagnérien à l’heure même où Nietzsche s’impose des efforts considérables de distanciation à l’égard de Wagner(juillet 1877), il est pris d’une immense frénésie (Nietzsche dit une fringale).Fuchs musicographe  a entrepris d’étudier scientifiquement la rythmique de Wagner. Nietzsche ne se sent plus d’espoir. Il pense avoir trouvé un précieux auxiliaire pour un travail de démystification du sortilège wagnérien. Nietzsche a déjà fait pour son compte une trouvaille, mais n’est-ce-pas un crime de lèse-majesté ? Nietzsche est en train de douter de la pureté grecque de Wagner. Il s’agit de ce que se passe, ce qui ne va pas pour Nietzsche avec la musique de Wagner. La parenté que Nietzsche a voulue, a créée même entre la musique grecque et la musique wagnérienne se défait. La Grèce, c’est le rêve pour Nietzsche d’une restauration physique, des noces de l’âme avec le corps magnifié. Mais Tristan, on le sait, annihile Nietzsche, le fait mourir, lui souffle l’âme, lui laissant un corps pâmé.

            Nietzsche veut donc trouver le secret du vieil alchimiste, son nombre d’or, sa recette. Chercher à pénétrer le procédé du maître d’œuvre, à s’emparer l’anneau d’or qui assure la puissance et le succès. En réalité, Wagner triche. Il fait semblant d’avoir l’allure grecque, la rythmique ancienne, en réalité « il fait deux avec un seul », il tire en longueur la dernière mesure, il la fait durer un temps de plus, et avec 4, il fait 5, avec 6, 7. Le pire leurre ne serait-ce pas de vouloir faire vivant à tous prix ? Nietzsche a toujours aimé les dissymétries, mais Wagner n’est qu’une symétrie qui mime la dissymétrie (p. 416-418 GW). C’est un faux boiteux. Il simule le signe œdipien qui marque aux pieds l’élu des dieux et fait la démarche tortueuse. Avec la tragédie grecque, Wagner fabrique du théâtre. Ce n’est pas un inspiré, c’est un faiseur, un faux-monnayeur, un séducteur.

            Le procédé n’est pas franc. C’est un maniérisme camouflé. Wagner dilue, étire. Il ne supporte pas la démarche simple, stable, son goût pour les triolets révèle cette prédilection. Wagner triche sur les temps, avec perversité. Il travestit le rythme large et net, il ornemente, il introduit dans la belle ordonnance de la musique, un élément venu d’ailleurs, rapporté, emprunté à un autre registre. Et Nietzsche compare le trafic de Wagner avec la mélodie au maniérisme du Bernin. Ce qu’il dit du Bernin nous prouve que Nietzsche n’a pas été à Rome sans visiter la Basilique Saint-Pierre et y observer l’étourdissant Baldaquin, premier vrai chef d’œuvre de l’art baroque que le sculpteur mit neuf ans à réaliser. Quatre colonnes torsadées supportent un dais de bronze imitant un luxueux brocart, bordé de franges à glands dorés. Ces larges colonnes en torsade sont surchargées de feuillages tournant en volutes. Nietzsche interprète ce style par la volonté de faire vivant, c’est-à-dire de dissimuler la sculpture proprement dite, dans son immobilité hiératique sous une végétation luxuriante, imitant théâtralement le naturel. On peut se demander si dans ses promenades romaines, Nietzsche a pu manquer de contempler aussi la sainte Thérèse en extase ou Transverbération, cette autre sculpture du Bernin dans la chapelle Cornora de Sainte-Marie-de la Victoire

            On sait qu’elle met en scène une des visions que Sainte Thérèse d’’Avila rapporte dans son Autobiographie « Je voyais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est très rare que je vois les anges ainsi. Il n’était pas grand, mais petit et extrêmement beau. Je voyais donc l’ange qui tenait à la main un long dard en or, dont l’extrémité en fer portait ,je crois, un peu de feu. Il me semblait qu’il le plongeait parfois au travers de mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En je retirant, on aurait dit que ce feu les emportait avec lui et me laissait toute entière embrasée d’un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle me faisait pousser des gémissements dont j’ai parlé. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin, ni ne laisse se contenter de rien en dehors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle ; elle est spirituelle. Le corps, cependant ne laisse pas d’y participer quelque peu et même beaucoup. ? C’est un échange d’amour si suave entre Dieu et l’âme que je supplie le Seigneur de daigner dans sa bonté en favoriser ceux qui n’ajouteraient pas foi en ma parole » ( in Le Bernin et son temps. Time life. Le monde des arts p. 144, 1973)

            Il y a une grande ressemblance entre l’extase de Sainte Thérèse et la mort de la Bienheureuse Louise Albertoni, portrait sculpté par le Bernin sur un tombeau dans la chapelle Altieri à Saint François a Ripa à Rome encore. L’extase de la sainte et la mort de la bienheureuse sont étrangement semblables et aussi fascinantes. Nietzsche n’a-t-il pu penser, en évoquant à propos de Wagner l’art du Bernin. Nietzsche se passionne pour un problème de rythmique wagnérienne, mais n’est-ce-pas que l’écoute de Tristan lui procure cette arythmie cardiaque ? Les pâmoisons des wagnériennes à Bayreuth n’ont-elles pu évoquer à Nietzsche les extases mortelles figées dans le marbre par le grand sculpteur ? Aussi bien Nietzsche sait-il qu’il manque de sang-froid en cette affaire et il compte sur Fuchs, ce fin renard (Fuchs ne signifie-t-il pas renard en allemand ?), comme sur un complice plus sobre et plus savant. « J’ai toujours désiré que quelqu’un de qualité exposât en toute simplicité les différentes méthodes que Wagner emploie de son art, qu’il dise avec la sobriété d’un historien comment il s’y prend à tel endroit. » Fuchs a réveillé en Nietzsche la grande espérance d’y voir clair avec le jeu wagnérien. Il s’enfièvre, il s’impatiente, Fuchs importe si peu dans ce débat vital avec Wagner que Nietzsche se laisse aller à lui donner des ordres. Un an plus tard, déçu dans son espoir insensé, il ne se retient plus pour molester avec bonhomie son ex-complice. Il fait ce qu’il faut pour le garder dans son camp, mais il le traite comme un professeur son élève qui, ne manquant pas de bonne volonté, ne fait cependant rien de bon. (Lettre à Dr Fuchs, Bâle, fin février 1878, n°115, p. 288-290)

            L’enchanteur ? le faire avouer. Les Dithyrambes de Dionysos métamorphoseront la plainte du vieil enchanteur en plainte d’Ariane. Il n’y faudra pour cela que faire varier une voyelle et Dieu sait si Nietzsche a eu souci du Zarathoustra à une voyelle près. Dieu sait qu’il s’est demandé au moment même du Zarathoustra si le démon, le démon de la mélancolie était mâle ou femelle ? A une voyelle prés, à un demi-ton prés, celui-là même qui déciderait du succès de L’Hymne à la vie et partant du destin de Nietzsche. Les dithyrambes à Dionysos et ce changement de voyelle nous livre la clef de l’énigme d’Ariane. Enigme sur énigme, Ariane n’est autre que le vieux Faust revenu à la jeunesse, Ariane c’est Wagner, la femme que Nietzsche aurait aimée, séductrice, indomptable, vieille sorcière qu’il aurait bien voulu dresser à coups de fouets mais ce fouet, femme, serpent, était insaisissable sauf à le faire se mordre la queue et à tourner avec elle, avec lui, dans la ronde dionysiaque des identités confondues. Alors Ariane, c’est aussi Wagner pour Nietzsche, que Nietzsche pour Wagner ou la femme de Wagner, Cosima ou Lou. C’est le même Dionysos que le refus orgueilleux de Penthée-Euripide lui fait voir comme monstre dévoreur, Minotaure, sexualité débridée, animalité pure ou que le consentement de l’humble berger à la divinité du dieu, lui montre comme le dieu compatissant et doux, libérateur de toutes chaînes, amant, aimé des femmes retournées à l’innocence naturelle.

            Chercher une mélodie pour des paroles que j’ai ou des paroles pour une mélodie tel est le décalage que tout l’effort de Nietzsche sera de combler. Le chœur chantant à l’unisson comme une clameur sortie d’une seule bouche et la grande individualité souffrante et leur malentendu irréconciliable comme la vie et la mort, contraires irréductibles et cependant un comme les sexes en guerre, à l’union toujours différée.

            La musique de Wagner depuis Tristan jusqu’à Parsifal n’a pas ravi l’âme de Nietzsche mais elle le prive de corps, lui retire la voix. Les forces lui manquent. Il se trouve mal de délices et d’angoisse. Nietzsche a beau jeu de brocarder la wagnérienne  pâmée en plein théâtre , il sait de quoi il parle. Mais Nietzsche ne saurait supporter de se donner en spectacle. Il fuit Bayreuth, il sait l’effet que fait sur lui la musique de Wagner. Elle l’hystérise, elle le fait mourir de plaisir, elle annihile en lui toute possibilité de réaction, toute pensée. Totalement dépossédé, il est sous le charme magique, absolument sans volonté, ni même consentement. Il est atteint au cœur vital de son être, médusé, pétrifié, momifié, pieds et poings liés, forcé d’obéir à l’appel infernal, pris tout entier par le désir mimétique, adorant en silence ce que Wagner aime aussi, victime immolée, vidée de son sang.

            Aussi Nietzsche aura-t-il besoin contre Wagner de cette musique légère sur laquelle Zarathoustra pourrait danser. Bizet, le maestro Pietri Gasto, c’est le plaisir d’une musique qui puisse vraiment divertir, permettre de penser à autre chose, une musique récréative, limpide comme un ciel pur, celle qui n’entrave pas la marche, mais fait bondir, celle qui ne fait pas honte par les émois qu’elle provoque puisqu’elle ne touche pas en profondeur mais court en surface. Celle qu’on  peut rattraper, aimer enfin comme une petite femme légère, cette musique qui rendrait Nietzsche fécond, sociable, marié. Musique du Sud, du temps clair, par opposition à la musique du Nord, des brumes épaisses, des suées d’angoisse, du mauvais temps, du mauvais sang. Mais cette autre musique n’existe pas. Ne parlons pas de Bizet, Nietzsche si enthousiaste qu’il soit pour Carmen, ne propose Bizet à Wagner que pour plaisanter.

            Quant à Peter Gast, Nietzsche a beau à longueur de jours et d’années, l’encourager, le soutenir, s’extasier des moindres morceaux, ce musicien que Nietzsche a voulu être par personne interposée contre Wagner, ce double plus jeune et qui ressemblait d’ailleurs étonnamment à Wagner, malléable à souhait et entièrement acquis à Nietzsche, il sait selon le nom qu’il a tout de suite donné, « l’invité », l’ami secourable et sûr. Sa musique est le désir de Nietzsche de se sauver de Wagner, de découvrir un antidote à la musique de Wagner, pour  lui permettre de ne pas vivre sans musique, ce qui pour Nietzsche ne serait pas vivre, come il la fait pendant dix ans, quand il s’est imposé un jeûne héroïque, après la brouille avec Wagner. Nietzsche pourra vilipender, analyser, vitrioler les positions idéologiques de Wagner et des wagnériens, caricaturer les intrigues des grandes œuvres wagnériennes, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas d’autre musique que celle de Wagner et celle -ci recouvre complètement sa voix. Entre Nietzsche et le monde culturel allemand, il y a cet écran majeur. La voix démesurément enflée de Wagner empêche qu’on entende quoi que soit de ce qu’il dit, même si, dans un suprême sursaut, Nietzsche tente de « parler Wagner », de grossir la voix, de gesticuler comme le maître, de traduire Zarathoustra en musique wagnérienne, aidé de Lou pour les paroles.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

Monique.Broc@wanadoo.fr