Les cris de l'âme

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Dans cet immense chantier, désormais à notre portée, par la publication achevée des dix-huit Cahiers, dans cette masse d’écrits, aux registres les plus divers, une énigme va retenir notre attention, l’énigme qui obsède Simone Weil, hantée par l’apparente indifférence de Dieu aux souffrances humaines et l’éternel silence qui succède aux cris les plus déchirants.

Dans les derniers moments de sa brève existence lorsque, à Londres, réduite à une inaction forcée, insupportable pour elle, elle supplie Maurice Schumann de l’aider à être rapatriée en France, elle lui fera deux confidences décisives sur sa vie intérieure. Elle lui écrit : « j’éprouve un déchirement qui s’aggrave sans cesse, à la fois dans l’intelligence et au centre du cœur, par l’incapacité où je suis de penser ensemble dans la vérité le malheur des hommes et la perfection de Dieu. »[1]. Puis, elle tentera d’expliquer pourquoi il lui importe tellement d’être envoyée en France pour une mission dangereuse. Une sorte d’appel intérieur aussi impérieux que celui d’une vocation religieuse lui enjoint d’offrir sa vie. Elle a la certitude intime que la vérité dont elle est en quête lui sera accordée « seulement au moment où je serai physiquement dans le malheur et dans une des formes extrêmes du malheur présent […]. C’est pourquoi je ne peux m’empêcher d’avoir l’impudeur, l’indiscrétion et l’importunité des mendiants. Comme les mendiants, je ne sais, en guise d’argumentation que crier mes besoins. »[2] En cette situation-limite, elle ne peut plus que crier. A ses cris non plus, il ne sera pas répondu.

        Simone Weil est particulièrement sensibilisée aux cris. Dans ses textes, il y en a de très nombreux, de toutes catégories, cris de douleur, de colère, de joie, de détresse. Expression suprême de l’émotion, le cri est une manifestation tout aussi ambiguë et ambivalente que le silence. Par définition, les cris et le silence ne « disent » rien et, pour cette raison, sont susceptibles de recevoir des significations très différentes, voire franchement contradictoires.

        Comment Simone Weil, exceptionnellement sensible et réceptive au malheur des hommes et tellement sûre de l’amour de Dieu, pourra-t-elle parvenir à accepter cette totale absence de réponse ?

        Nous trouvons dans les Cahiers de multiples tentatives d’interprétation qui, cependant, peuvent ouvrir un abîme de perplexité. Comme, par exemple, cette affirmation :

« Le Christ sur la croix et disant « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » c’est là la louange parfaite de la gloire de Dieu.

        Crier ainsi pendant notre bref et interminable, interminable et bref séjour ici-bas, puis disparaître dans le néant - c’est assez ; que demander davantage ? Si Dieu accorde davantage, c’est son affaire ; nous le saurons plus tard. J’aime mieux supposer que même dans le meilleur des cas Il n’accorde que cela. Car cela est la plénitude de la satisfaction---si seulement, depuis maintenant jusqu’à l’instant de la mort, il pouvait n’y avoir d’autre parole en mon âme que ce cri ininterrompu dans le silence éternel de Dieu.»[3]

        Notre effort consistera à découvrir et tenter d’expliciter la solution mystique radicale qu’elle suggère pour reconnaître l’absolue déréliction où Dieu nous laisse et garder intacte la foi en son amour pour nous.

        Simone Weil a ce type de sensibilité dont sont doués certains mystiques dont Bergson parle dans Les deux sources de la morale et de la religion qui embrassent « l’humanité entière dans un seul et indivisible amour »[4]. Elle éprouve une immense compassion pour le prochain le plus proche comme le plus lointain. Simone de Beauvoir évoquera la stupéfaction que lui fit éprouver Simone Weil alors étudiante comme elle, quand elle apprit que celle-ci avait pleuré à l’annonce de la famine qui sévissait en Chine. Que cet intense amour des malheureux brûlant le cœur de ceux qui se mettent au service des plus déshérités puisse coexister avec une totale sécheresse et insensibilité à l’amour de Dieu, les récentes confidences de mère Teresa en apportent encore l’émouvant témoignage. Celle-ci écrit à son confesseur, Michaël van der Peet : « Jésus a très grand amour pour vous, mais pour moi-le silence et le vide sont si importants que je regarde et ne vois pas, que j’écoute et n’entends pas. »… « J’appelle, je m’agrippe, j’en veux, et il n’y a personne pour répondre-personne à qui m’accrocher, non, personne- seule. »[5]

        Tout se passe comme si la sensibilité humaine ne pouvait à la fois compatir à la misère humaine et ressentir l’amour de Dieu et pour Dieu. Et c’est bien ce qui déchire la pensée de Simone Weil qui, en ce domaine, raisonne en philosophe. Si notre sensibilité ne peut supporter ce dilemme, il faut en changer.

        Quand on ne peut plus rien dire, quand on est au-delà de ce qui se peut exprimer, surgit le cri. Il est à remarquer que Simone Weil, en très grande affinité avec la pensée stoïcienne, ne partage pourtant pas l’admiration romaine pour l’impassibilité héroïque qui permet de supporter les pires tortures sans la moindre plainte. Ces actes d’une maîtrise spectaculaire ne lui en imposent pas. Crier ne l’indigne pas. Au contraire, ça crie beaucoup chez Simone Weil mais c’est une histoire d’âme. Et il va falloir se repérer dans cette cacophonie, car il y a âme et âme et cri et cri.

        Elle écrira : « C’est la première technique qui soit donné à l’être humain, le cri. Ce que le travail ne procurerait jamais, on crie pour l’avoir. »[6].

        Pour S. Weil, le cri essentiel est le cri du nouveau-né. C’est le cri primal, la première manifestation de l’être humain vivant et en même temps son appel à la survie. « La première nourriture coule de la mère et est accordée aux cris de l’enfant, le travail n’y a part. « (Ibid. p. 126). Simone Weil surprend ici en insistant ainsi sur le pouvoir du cri d’obtenir de manger sans travailler, est-ce parce que cela déroge au « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » contrainte qui ne vaudrait pas pour les petits des hommes, au moins pour leurs nouveau-nés.

        Mais plus surprenant sera le rôle donné au pére en réponse à un autre cri, celui de l’âme du nouveau-né. Il y a chez Simone Weil l’extraordinaire préoccupation de donner au père un rôle quasi-maternel dans la naissance de l’enfant. De même que la survie de l’être vivant dépend du lait maternel, la vie de l’âme se nourrit d’un autre lait, celui du père. Il faut comprendre qu’il s’agit d’une deuxième dimension de la naissance, spirituelle celle-là. Simone Weil évoque, à ce propos, le rite grec de la supplication où le vaincu reçoit de la clémence du vainqueur la possibilité de continuer à vivre une autre vie « Supplier, c’est attendre du dehors la vie ou la mort. A genoux, la tête inclinée, dans la position la plus commode pour que le vainqueur d’un coup d’épée, tranche le cou : la main touchant les genoux (mais probablement, primitivement élevée au-dessus) pour recevoir de sa compassion, comme de la semence d’un père, le don de la vie. Dans le silence, quelques minutes d’attente s’écoulent ainsi. Le cœur se vide de tous ses attachements, glacé par le contact imminent de la mort. Une vie nouvelle est reçue, faite purement de miséricorde. Il faudrait prier Dieu ainsi. »[7].

        L’âme nouvelle née est tout aussi démunie que le nouveau-né et crie aussi pour survivre grâce à la semence du Père. En nommant « lait » cette semence, Simone Weil insiste sur le rôle essentiel du Père dans la naissance spirituelle de l’âme. Et, avec un étrange sous-entendu, S. Weil suggère que dans le rite de la supplication, la main qui touchait le genou du vainqueur, avait du, en des temps plus primitifs, en réalité toucher le sexe pour mieux désigner symboliquement la source de vie à laquelle le suppliant devra son salut et sa vie nouvelle.

        Quand S. Weil affirme : « Le lait de la Vierge, la semence du Père - je l’aurai si je crie pour l’avoir.[…] » Veut-elle dire que le cri est une condition générale indispensable à la survie spirituelle de l’âme ? on serait tenté de croire que c’est, en fait, une conviction plus personnelle quand elle écrit : « Que ces cris que je poussais quand j’avais une ou deux .

        Les psychanalystes attentifs au traumatisme de la naissance ont noté l’importance de ces premiers moments de la vie où l’enfant souffre d’inanition quand la mère ne peut apaiser la faim du nouveau-né. Or, dans les premiers mois de son existence, de six mois à onze mois, Simone Weil fut en danger de mort, empoisonnée par un lait maternel rendu toxique par le traitement rigoureux qu’une crise d’appendicite avait imposé. L’organisme ainsi éprouvé semble en être marqué à jamais, en avoir une obscure mémoire et présenter un rapport complexe et douloureux avec la nourriture. « Si l’âme criait vers Dieu sa faim du pain de vie, sans aucune interruption, infatigablement, comme crie un nouveau-né que sa mère oublie de faire téter… »[8] Simone Weil nous laisse achever la phrase laissée volontairement en suspens. C’est bien la nouvelle naissance, celle de l’âme qui ne peut être donnée que si on la désire assez fort pour crier son besoin. Simone Weil identifiera nettement la semence du Père, le sperme, avec le baptême. « Pour devenir enfant de Dieu, il faut mourir et renaître. Etre engendré par la semence de Dieu. »[9]

        La désignation récurrente du sperme comme lait du père fait de ce père non seulement un géniteur mais une deuxième mère comme l’est Zeus pour son fils Dionysos, le dithyrambe, c’est-à-dire le dieu deux fois né, né prématurément de sa mère foudroyée puis recueilli dans la « cuisse » du père, (du mot grec « meros » que certains traduisent par « verge ») pour achever sa maturation, ce qui le fera naître vraiment de la mère et du père, deuxième mère.

        Dans le contexte chrétien, la seconde naissance s’opère par le baptême, naissance toute spirituelle du nouveau-né par l’eau et l’esprit. On sait quelle importance Simone Weil accordait au baptême même si elle ne put se permettre d’y recourir pour elle-même.

        L’actualité théologique suggère d’évoquer combien l’existence des limbes inventée par saint Augustin la révulsait. Que les enfants morts sans baptême puissent être parqués dans un no man’s land, lieu intermédiaire entre l’enfer et le paradis offensait son sens de la justice et sa conception de Dieu. Elle se serait donc félicitée de la toute récente mise au point du Vatican qui, en avril 2007, élimine définitivement ce douteux point de doctrine théologique que rien ne justifiait.

        Plus tard, un cahier plus loin en K14, elle fera une nouvelle allusion à l’enfant qui crie de faim et obtient du pain pour y comparer notre désir du bien. « Le bien est quelque chose qu’on ne peut se procurer par soi-même, mais qu’on ne peut jamais non plus désirer sans l’obtenir. C’est pourquoi notre situation est tout à fait semblable à celle de petits enfants qui crient qu’ils ont faim et reçoivent du pain. »[10]. Elle reprendra encore avec plus d’insistance cette métaphore, révélant ainsi une dimension quasi obsessionnelle : « C’est par la force et la fixité du désir que nous devons redevenir des enfants. Un enfant tend les mains et tout le corps vers ce qui brille, fût-ce la lune. Un enfant crie avec sa voix et tout son corps, inlassablement, pour demander du lait ou du pain, s’il a faim. Les adultes s’attendrissent et sourient, mais lui est totalement sérieux. Tout son corps et toute son âme sont occupés à désirer. Rien n’est moins puéril qu’un petit enfant. Les adultes qui jouent avec lui sont puérils. Un enfant ne veut pas la chose brillante ou le lait, il ne combine pas pour les obtenir, il désire simplement ; il crie. La volonté et l’intelligence discursive qui combine sont des facultés d’adulte. Il faut les épuiser. »[11]

        Dieu, notre Père, ne peut refuser le pain de vie à celui qui lui crie sa faim. Comment en avoir l’absolue certitude et la concilier avec l’extrême déréliction de l’âme écrasée par le malheur qui pousse alors le cri le plus déchirant et que rien, ni personne, n’entend. Ce cri est laissé sans réponse. Dieu reste totalement sourd au désespoir humain, le cri du Christ en croix en est le saisissant témoignage. Au « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ne répond que le silence du Père. Si Dieu laisse son propre fils sans aucun secours, comment répondrait-il aux malheureux humains ? « Dieu a laissé Dieu crier vers lui et n’a pas répondu. »[12]. Dans le livre de Job, il est même dit que « Dieu se rit de la souffrance des innocents… »[13]

        Or, Simone Weil, au cœur miséricordieux, exceptionnellement sensibilisée au malheur et à la souffrance des hommes, non seulement justifie Dieu de son indifférence et de son absence de réponse aux supplications humaines mais elle renchérit par des demandes hallucinantes où sont réclamées les pires infirmités comme d’inestimables présents.

        Ce qui peut nous permettre de comprendre une attitude si singulière est sa conception de l’âme humaine.

        Comme Platon, elle pense l’âme comme composée de plusieurs parties. Elle n’en retient que deux, l’une charnelle, mortelle et une autre incréée, éternelle, deux âmes en somme. Très cartésienne aussi, on peut reconnaître dans sa conception de la nature humaine, les trois substances que constituent l’âme, substance bien distincte, le corps et l’union de l’âme et du corps qui correspond à l’âme charnelle. Chez Simone Weil, on a, en effet, une âme coupée en deux parties qui prennent le corps en otage. C’est cette dualité de l’âme qui va pouvoir rendre compte de la coexistence de deux attitudes contradictoires dans le même individu. Quand le Christ appelle son Père à son secours, c’est en lui, homme, la partie sensible qui s’exprime ainsi, tandis que l’autre partie entend dans le silence du Père sa compassion muette. Dieu tout puissant tolère forcément tout ce qui se produit dans le monde et, pour cette raison, est en quelque sorte coupable de la Passion du Christ mais en même temps, créer le monde, c’était pour Dieu s’interdire d’y intervenir en le livrant au règne absolu de la nécessité.

        Pour rendre compatible la souffrance des hommes, surtout celle, totalement imméritée, la souffrance des innocents et l’amour infini de Dieu, il nous faut attaquer de front notre mode de sensibilité. Simone Weil nous incite à un véritable retournement, une vraie conversion et révolution. La sainteté à laquelle chaque chrétien est appelé est une transmutation analogue à celle qui s’opère dans le sacrement de l’Eucharistie.

        Tout se passe comme si, l’être humain, plongé dans le malheur, était coupé en deux. Alors que la partie sensible de son âme n’en peut plus et crie pour que cela finisse, une autre partie, fût-elle infinitésimale, consent à ce que cette souffrance insupportable dure éternellement si c’est la volonté de Dieu. C’est le suprême bon usage de la douleur que de sentir qu’elle est proprement intenable et cependant acceptée et qu’il est même consenti à ce qu’elle dure jusqu’à la mort et même au-delà si Dieu le veut. Deux cris opposés déchirent l’âme : « Assez » et « Toujours ». Le consentement à ce que le supplice puisse durer éternellement fait que dans cette situation, un quart d’heure équivaille à la traversée de toute la longueur indéfinie du temps. En ces cas-là, le passage de l’autre côté du temps peut se produire.

        Entre les deux âmes et leur opposition, c’est le corps qui interviendra. Au sein de son plus douloureux supplice, quand il est exténué, à bout de forces, et cependant contraint de supporter encore, il se produit une véritable transmutation car alors l’âme sensible abandonne toute demande, atteint une limite qui fait sortir de soi. L’issue est dans l’acceptation de la mort à soi-même. Les cris de douleur, ceux de privation, les cris de faim, de soif, sont à pousser en vain jusqu’à ce qu’ils cessent par épuisement vital, ce sont des cris pour rester en vie, pour ne plus souffrir, des cris de survie, des cris d’animaux. Or, ces cris, il faut les faire taire. « Faire taire ces animaux en moi qui crient et empêchent Dieu de m’entendre et de me parler. Pour imposer silence, le mieux est de faire comme si on n’entendait pas. Ceux qui constatent qu’ils ne sont pas entendus finissent par se lasser et se taire. Ces animaux en moi ne seront entendus par personne si je ne leur prête pas ma voix. En plus, il ne faut pas que je les entende non plus, ou du moins que je n’en témoigne rien.
Qu’ils sachent toujours, dès qu’ils se mettent à crier, qu’ils ne seront entendus par rien au monde, ni par les choses, ni par les hommes, ni par Dieu, ni par moi.
Ces animaux, c’est ce qui en moi, avec divers accents de tristesse, d’exultation, de triomphe, de peur, d’angoisse, de douleur, et toute autre nuance d’émotion, crie sans arrêt « moi, moi, moi, moi. »
[14].

        Ces cris ont la complicité du corps qu’ils veulent sauvegarder. Ils se font entendre à travers l’expression des émotions qu’ils modulent selon les diverses nuances de joie, de tristesse, d’angoisse. Si le corps ne leur obéit pas, s’ils ne sont pas non plus portés par des mots pour les lester de sens, ils mourront, peut-être même avant le corps et ce serait tant mieux. Il ne s’agit rien moins que de museler la sensibilité qui, toute entière est au service du moi. Seule a droit de s’exprimer la partie supérieure de l’âme et le corps doit être dressé à n’écouter que celle-là et non pas, se mettre au service de la partie sensible, charnelle, terrestre qui s’épuise à crier qu’elle n’en peut plus quand ça n’intéresse personne. Simone Weil affirme que la partie éternelle de notre âme qui n’est qu’un point minuscule doit progressivement gagner toute la place, avec la complicité du corps qu’elle instrumentalise et se soumet pour expulser peu à peu l’âme charnelle, égoïste d’où vient tout le mal.

        L’objectif spirituel est lumineux, c’est le bien inconditionnel. Ce bien inconditionnel réglemente tous les rapports humains. C’est en chaque homme ce qui est digne d’être aimé. Evoquant le désir d’être aimé inconditionnellement, elle écrit : « Pourtant c’est vrai que nous méritons d’être non seulement préférés, mais aimés uniquement, exclusivement. Mais ce qui en nous mérite cela, c’est la partie incréée de l’âme, qui est identique au Fils de Dieu. Quand le moi composé d’attributs est détruit et que cette partie émerge, « je ne vis plus en moi, mais le Christ vit en moi » ; quiconque aime un homme qui en est là et parce qu’il en est là aime sous sa forme le Christ. C’est un amour impersonnel. »[15].

        Quelques lignes plus loin, elle ajoute : « L’amour a pour objet le bien. Pour aimer inconditionnellement un être humain ordinaire, il faut avoir perçu en lui un bien inconditionnel. Il n’y a pas de bien inconditionnel chez aucun homme non arrivé à l’union mystique, sinon la possibilité d’y arriver. » (Ibid.)

        Une véritable conversion de la sensibilité doit permettre de comprendre que « Le Christ cloué sur la croix est la parfaite image du Père. »[16].

        Pour résoudre l’énigme de la coexistence de l’amour de Dieu qui est pour Simone Weil, une absolue certitude, avec le malheur des hommes qui lui déchire le cœur, il n’y a pas d’autre issue que de convertir le mal du malheur, de le lire, voire de pouvoir le sentir comme une manifestation de l’amour de Dieu. Il ne s’agit pas moins que d’un retournement complet de la sensibilité pour lui faire percevoir la réalité et la faire signifier autrement. Comment supporter l’insupportable sans mettre en doute la prééminence de l’amour de Dieu sinon par une opération de désensibilisation, par un véritable transfert de sensibilité.

        Il faut changer de sensibilité, transformer la sensibilité charnelle, physique, égoïste en sensibilité universelle. L’opération non seulement est possible, mais on doit la réaliser par l’arrachement du désir.

        Cela pourrait permettre de comprendre la prière insensée que Simone Weil propose en exemple de prière. Nous en prélèverons deux demandes si parfaitement contradictoires, quand elle s’écrie :

« Que je sois insensible à toute espèce de douleur et de joie et incapable d’aucun amour pour aucun être, pour aucune chose, ni pour moi-même, comme les vieillards complètement gâteux.[…] 
Que cette sensibilité éprouve dans leur plus grande intensité possible et dans toute leur pureté toutes les nuances de la douleur et de la joie
.  
Père, puisque tu es le Bien et que je suis le médiocre, arrache de moi ce corps et cette âme pour en faire des choses à toi, et ne laisse subsister de moi, éternellement, que cet arrachement lui-même, ou bien le néant.»[17].

        On trouve, dans la lecture des Lettres à Lucilius de Sénèque, la supplique de Mécène dans la lettre 101 que Sénèque rapporte avec indignation, qui frappe par sa ressemblance avec l’outrance de la prière de Simone Weil :

Fais de moi un manchot
Fais de moi un boiteux
Ajoute –moi une bosse sur le dos
Secoue mes dents chancelantes
Tant que la vie me reste, tout va bien.
Laisse-moi vivre, même cloué sur la croix.

        Les solutions envisagées s’apparentent à ce qu’on pourrait désigner comme une scotomisation d’une partie de la réalité, une façon de nier, de dépasser, de ressentir sans sentir, de souffrir sans souffrir, de consentir à être supplicié par amour, comme le Christ en croix qui fascine tellement Simone Weil. Ce Christ qui, par amour pour les hommes, va jusqu’au bout d’un sacrifice total et de la souffrance extrême et cependant garde intact en son cœur humain, l’amour pour son Père divin. Et l’instant, trop humain où s’exprime le souhait que cesse son supplice renforce la vérité de la souffrance, son immensité et la totale abnégation en une acceptation d’absolue confiance. D’où l’exemplarité de l’attitude christique : « Supprimer la douleur physique par concentration de la pensée, c’est beau, mais plus beau encore, comme le Christ, de maintenir hors de la souffrance la partie surnaturelle de l’âme et de laisser souffrir la sensibilité. »[18]

        Manifestement la foi, pour Simone Weil, provoque un état mental exceptionnel qui lui permet d’écrire que :

« L’impossibilité est l’unique porte vers Dieu. (Poser le contradictoire. Vouloir l’impossible. Aimer le mal. Nous devons aimer le mal en tant que mal. Cette opération ne peut être pure que lorsque le mal est une douleur physique intolérable qu’on subit, qu’on n’a pas cherchée, qu’on ferait tout au monde pour éviter »[19].

Comme Ivan Karamazov chez Dostoïevski, Simone Weil déclare que « Aucun motif, quel qu’il soit, qu’on puisse me donner pour compenser une larme d’enfant ne peut me faire accepter cette larme. Aucun, aucun absolument que l’intelligence puisse concevoir. Un seul, mais qui n’est intelligible qu’à l’amour surnaturel : Dieu l’a voulu. Pour ce motif-là, j’accepterais aussi bien un monde qui ne serait que mal et dont les conséquences ne seraient que mauvaises, qu’une larme d’enfant. »[20].

        Sans donner le moindre réconfort et en laissant intacte la pureté de cette énigme du silence de Dieu, Simone Weil va lire dans les textes inspirés de toutes les religions du monde, y compris les trésors de la culture universelle que sont les mythes, contes et légendes, une solution cachée dans un incompréhensible ailleurs et la magie d’un au-delà.

        A cet égard, le tout dernier texte des dix-huit Cahiers, Les Astres, poème maintes fois remanié et dont ce serait, prétendument la version « définitivement définitive » me semble offrir la quintessence de sa pensée.

Les Astres

Astres en feu peuplant la nuit les cieux lointains,
Astres muets tournant sans voir toujours glacés,
Vous arrachez hors de nos cœurs les jours d’hier,
Vous nous jetez aux lendemains sans notre aveu,
Et nous pleurons et tous nos cris vers vous sont vains.
Puisqu’il le faut, nous vous suivrons, les bras liés,
Les yeux tournés vers votre éclat pur mais amer.
A votre aspect toute douleur importe peu.
Nous nous taisons, nous chancelons sur nos chemins.
Il est là dans le cœur soudain, leur feu divin.

        C’est une prière païenne, une prière aux astres que les Grecs divinisaient et qu’ils savaient parfaitement indifférents aux suppliques des hommes. Simone Weil reprend cette attitude. C’est le règne de l’implacable nécessité. Ces réalités divines sont sans pitié, sourdes, muettes, aveugles, aux plaintes et aux misères humaines. La déréliction est totale, l’abandon entier. Et, subrepticement, quand tout est perdu, comme dans les contes de fées, ce feu divin des astres hors de notre atteinte, soudainement vient nous brûler en plein cœur. L’issue, tout à fait inattendue, nous transporte hors de ce monde. L’homme, dans son malheur, ne peut que s’épuiser à heurter le mur de sa prison, sans le moindre espoir. Mais, un jour, sans comprendre, il se trouve de l’autre côté du mur. Entre le malheur des hommes et l’amour de Dieu, il n’y a aucune commune mesure, aucun rapport. Rien ne peut combler cette béance. Pas d’espoir, pas de mérite, une foi pure, sans repère, sans garantie, dans une nuit totale.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans les Cahiers Simone Weil de décembre 2008

 

[1] Écrits de Londres, p.213, éd. Gallimard, 1957.

[2] id. p. 214

[3] Œuvres complètes, t. VI, vol. 4, p. 180.

[4] Bergson, Œuvres complètes, Puf, p. 1174.

[5] Mother Teresa, Come be my light, Doubleday, 2007.

[6] O. C. t. VI, vol. 4, p. 126.

[7] O. C. t.VI, vol. 4, p. 126.

[8] Ibid. p. 126

[9] O. C. t. VI, vol. 4, p. 143

[10] O. C. t. VI, vol. 4, p. 186.

[11] O. C. t. VI, vol. 4, p. 229

[12] O. C. t. VI, vol. 3, p. 355.

[13] Job, 9, 23.

[14] O. C. t. VI, vol. 4, p. 185.

[15] O. C. t. VI, vol. 4, p. 332.

[16] O. C. t. VI, vol. 4, p. 121.

[17] O. C. t. VI , vol. 4, p. 280.

[18] O. C. t. VI, vol. 1, p. 441.

[19] O. C. t. VI, vol. 3, p. 118.

[20] Ibid.