Les brûlures du silence chez Simone Weil et Albert Camus

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Une iconographie devenue légendaire peut nous faire comparer la photo de Simone Weil avec sa pèlerine, son béret et ses sandales avec celle d’Albert Camus vêtu de son imperméable Burberrys à la Humphrey Bogart. D’un côté, on dirait une recrue de l’abbé Pierre pour Emmaüs ; de l’autre, un acteur invité au festival de Cannes. Mais le plus étonnant est pour nous de savoir le grand écart et le rétablissement acrobatique que chacun d’eux a dû opérer pour parvenir à exposer ce personnage. Camus, pour sortir d’un complet anonymat où l’accès à la culture est un enjeu de haute lutte ; Simone Weil, pour devenir parfaitement anonyme, se défaire des louanges faites à son intelligence et ressembler à ces pauvres fous de Vélasquez qui disent la vérité sans pouvoir être entendus.

       Ces deux écrivains, ces deux artistes du langage ont en commun d’obéir à la contrainte d’un double silence.

       Ils ont en commun cette sensibilité particulière qui leur permet d'entendre les cris que poussent ceux qui souffrent en silence et de répondre à l’irrépressible urgence de parler pour eux. Leur tâche sera de traduire ces cris en mots. Tous deux ont ainsi déployé une immense activité militante. Homme et femme de terrain, plongés au cœur des événements auxquels ils participent pleinement, ils ne cessent d’écrire dans la fièvre du moment. Camus comme journaliste à Alger Républicain puis à Paris Soir et surtout comme éditorialiste à Combat ; Simone Weil et la masse de ses articles et ses grands reportages sur le mouvement syndical, le travail en usine, la situation en Allemagne, la guerre en Espagne. Une même lucidité et une même indépendance d’esprit les ont préservés de toute inféodation aux très puissantes idéologies du moment. Une grande rigueur morale leur interdit pareillement de justifier pour les meilleures causes de douteux moyens.

       Mais s'ils sont ainsi en plein cœur des affaires humaines comme deux frères de combat, ne sont-ils pas situés aux antipodes l'un de l'autre, si l'on compare la conception de celle qui croyait au ciel et de celui qui n'y croyait pas ? N'y a -t-il pas un abîme entre Camus, païen adorateur du soleil et de la mer dont le royaume est dans ce monde et Simone Weil qui sait Dieu, le seul vrai Bien, complètement absent de ce monde ?

       Cependant l’œuvre de ces deux écrivains comporte un autre registre et répond à la contrainte d’un autre silence, un silence obsédant qui leur brûle l’âme. Tout ce qu’ils ont à dire, à écrire, toute leur œuvre est l’effort opiniâtre pour exprimer ce silence essentiel, primordial dont dépend toute leur vie.

       Pour Camus, ce silence est celui de sa mère. Pour Simone Weil, c’est le silence de Dieu. Il semble qu’on soit alors confrontés à deux mondes situés à cent coudées l’un de l’autre, celui des sentiments de Camus sur cette terre des hommes et celui du rapport de Simone Weil à une autre réalité toute surnaturelle.

       Et s’il s’agissait cependant du même silence ?

       Observons d’abord le rapport tout à fait exceptionnel de ces deux êtres avec leur mère.

       Dans son enfance, Camus fait l'expérience très singulière du gouffre qui sépare le pur plaisir de son corps jouissant en toute liberté du soleil et de la mer et la vie étriquée, bardée des contraintes qu'impose une grande pauvreté et surtout de ne pouvoir rien dire. Sa mère qui lui est très présente est en même temps parfaitement absente et inaccessible. Devenue veuve, elle a trouvé refuge avec ses deux jeunes enfants chez sa mère. Elle gagne durement leur survie en faisant des ménages et laisse la grand-mère régner en souveraine incontestée sur la petite famille. Complètement ignorante, illettrée, abasourdie par la mort à la guerre de son très jeune mari, elle semble indifférente à tout, sans initiative ni autorité. Le plus souvent, elle ne disait rien. Une surdité partielle contribuait certainement à son isolement, mais on sait que les sourds peuvent parler, et s'ils n'ont pas appris le langage des signes appropriés, ils inventent des mimiques, des contacts gestuels. Elle n'est d'ailleurs pas totalement muette. (Camus a fait le compte des quatre cents mots environ de son vocabulaire. Le premier homme, Annexes, Folio, p. 356). Un jour que la grand-mère tapait trop fort sur son petit garçon, elle réussit à murmurer "pas sur la tête", ce qui était en même temps l'aveu de sa totale passivité en ce qui concernait son propre enfant. Elle ne réagissait pas davantage à la maladie et ne connaissait pas les marques d'affection, les gestes tendres, les caresses. Le silence de sa mère interdit à Camus enfant toute possibilité d'échange, de compréhension, le laissant seul avec lui-même. Il ne permet pas non plus à sa mère de s'exprimer, de partager ses sentiments et l'oblige à tout supporter sans soulagement. Cet isolement a certainement contribué à cette étrange indifférence que Camus souffrait d'éprouver aussi. Pourtant il n'a jamais, un seul instant, douté de l'amour de sa mère. Sa certitude est entière, sa conviction, viscérale. Ce silence l'amplifie même. Cette incapacité à le dire le fait d'autant plus pathétique et émouvant. Cette absence de volonté propre, cela même rendait son amour plus évident. Le regard de sa mère, son sourire lui témoignaient un amour total et parfaitement impuissant. Le silence de sa mère sera pour Camus l’obsédante énigme de son existence. Il déterminera toute sa vie et toute son œuvre.

       Un frère de sa mère, son oncle Etienne, sourd profond de naissance, mais qui fut si vivant et si encourageant pour son jeune neveu, joignit sa solitude à celle de sa sœur, lorsque, devenus vieux, ils ne pouvaient plus travailler. Quand Camus revenait à Alger pour voir sa mère, la chape de silence qui régnait alors entre eux le suffoquait toujours. On comprend combien Camus a pu être séduit par le milieu du théâtre, par ces explosions de paroles, ces mises en scène des émotions et que ses grandes passions amoureuses lui ont été inspirées par des actrices, extraordinaires tragédiennes à l'intense puissance d'expression des sentiments, comme Maria Casarès et Catherine Sellers. 

       L'amour de Camus pour sa mère fut, on le sait, connu de tous les milieux intellectuels à cause de la phrase mémorable prononcée à Stockholm sous les feux de la rampe et dans les oreilles d’un journaliste du Monde alors même qu’il venait de recevoir le prix Nobel de littérature. Débattant avec les étudiants suédois et sommé par un Algérien particulièrement vindicatif de se prononcer sur l’Algérie, il déclara sous le coup d’une vive émotion : “ J’ai toujours condamné la terreur. Je dois aussi condamner un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger par exemple et qui peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice. ” (O. Todd, Albert Camus, une vie, Folio,1999 p. 165). Cette dernière partie de la phrase fit choc et fut répétée à l’envi, assortie des commentaires les plus divers.

       Les relations de Simone Weil avec sa mère furent elles aussi très exceptionnelles à ceci près que c’est l’extrême opposé. D’une origine bourgeoise aisée et de grande culture, la mère de Simone Weil, musicienne, polyglotte, d’esprit libre et agnostique, épousa un médecin compétent et bienveillant. Entièrement consacrée à sa famille, elle donnera à ses deux enfants une éducation d’une extraordinaire efficacité. Leur assurant une solide résistance physique à coups de conditions de vie volontairement très spartiates, elle les fera bénéficier d’une sollicitation et d’une stimulation de leurs facultés intellectuelles hors du commun. Selma Weil offrit à ses enfants la possibilité de développer à fond leurs aptitudes. Toute manifestation d’intérêt, la moindre curiosité est aussitôt encouragée, stimulée, décuplée. Elle fut pour eux, une sorte d’entraîneur pour un athlétisme culturel de haut niveau et en fit deux génies.

       Selma Weil veilla plus attentivement encore sur sa fille plus fragile que son frère aîné et aux capacités moins étonnantes. Elle l’accompagna partout, lui choisit avec grand soin établissements, professeurs et enseignements appropriés, assistant aux cours, l’emmenant suivre des conférences, assister à des spectacles. On sait qu’elle aida même Simone à régler une affaire sentimentale. Simone Pétrement rapporte qu’en première année de cagne, Madame Weil accompagna sa fille au rendez-vous donné à un garçon qui l’importunait, se tenant à quelque distance pendant que celle-ci mettait les choses au point.(SP. t. 1, p. 69, note 2, Fayard, 1973). Cette relation quasi fusionnelle fut certainement déterminante pour Simone Weil. Elle était protégée jusqu’à l’étouffement, et à plusieurs reprises, elle usa de la menace de se priver de nourriture comme du seul moyen de pression qu’elle pouvait exercer sur elle. Cette mère a dûment téléguidé et orienté le comportement de sa fille, la voulant comme un garçon ce que facilitait le modèle du grand frère passionnément admiré et donné à imiter. Elle l’a conditionnée à ce mode de vie à la dure qu’elle poussera à l’excès, elle l’habituera au dédain de toute élégance féminine. On sait que la jeune fille mettra souvent des vêtements de laine tricotés par sa mère avant d’adopter ce qui constituera cette vêture caractéristique. Mais de façon stupéfiante, elle sut épouser totalement les aspirations de sa fille même les plus déroutantes. Elle acquiesce à toutes ses initiatives, elle approuve et encourage tout ce qu’elle désire et entreprend. Elle l’a suivie dans tous ses déplacements, entraînant son mari dans leurs aventures. On sait que, comme deux ombres tutélaires, les parents de Simone Weil veillaient sur elle, à proximité de tous les endroits où elle allait, en France et à l’étranger, en Allemagne, en Espagne. Madame Selma Weil pénétrait en douce dans toutes les chambres louées par Simone pour ses différents postes d’enseignante ou pour son expérience en usine pour en atténuer le dénuement. Ainsi toutes ses initiatives étaient surveillées et tous ses écrits protégés, conservés.

       A cette instance protectrice, à cette chape d’affection, Simone Weil répondait par un amour profond pour ses parents. Elle non plus ne pourra jamais douter d’avoir été aimée. D’eux, elle ne recevait que la vie. Or, pour elle, le plus important n’était pas de réussir sa vie mais de ne pas manquer sa mort qu'elle considérait comme l'instant définitif et essentiel de toute la vie. Cela, elle ne pouvait ni leur avouer ni le partager. Aussi quand, en Angleterre, elle fut confrontée à ce face à face final, elle se déroba. De la situation désespérée où elle se trouvait, ses parents, eux seuls, elle le savait et l’a dit, auraient pu la sauver, elle ne le voulut pas et leur mentit. Elle, si intransigeante pour le mensonge, alors même que, très malade, on l'a transféré au sanatorium d’Ashford, elle les trompe sur son adresse et leur envoie des lettres rassurantes, inventant de pauvres descriptions du printemps londonien, admirant des cerisiers dans des promenades fictives, ne mesurant nullement le choc que la nouvelle de sa mort complètement inattendue va leur provoquer.

       Comme Camus préférant sa mère à la justice, Simone Weil n’a-t-elle pas, à ce moment, préféré sa mère à la vérité ?

       Analysons ce silence essentiel qui est à la racine de l'œuvre majeure de ces deux auteurs.

       Le silence obsédant qu'il va s’efforcer d'exprimer, Camus le formulera explicitement.

       Quand en 1958, Camus ayant accepté que les éditions Gallimard rééditent ses tout premiers écrits L’envers et L’endroit parus en 1937 par E. Charlot à Alger, il éprouve le besoin de s’expliquer et il confie dans une préface : “ un temps vient toujours dans la vie d’un artiste où il doit faire le point, se rapprocher de son propre centre, pour tâcher ensuite de s’y maintenir. C’est ainsi aujourd’hui et je n’ai pas besoin d’en dire plus. Si, malgré tant d’efforts pour édifier un langage et faire vivre des mythes, je ne parviens pas un jour à récrire L’Envers et L’Endroit, je ne serai jamais parvenu à rien, voilà ma conviction obscure. Rien ne m’empêche en tout cas de rêver que j’y réussirai, d’imaginer que je mettrai encore au centre de cette œuvre l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence. ” (folio essais, p. 31)

       On sait que sur la première page du manuscrit retrouvé dans la mallette de Camus après l’accident mortel, il y avait cette dédicace à sa mère : “ A toi qui ne pourras jamais lire ce livre ”.

       Toute la vie psychique et spirituelle de Camus a été absorbée par l’énigme du silence de sa mère qui lui signifiera cette absence de sens que sa raison réclame du monde. “ L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. ” (MS, 117). Remarquons, en passant, que le mot absurde tire son origine du latin surdus, sourd. 

       Toute l'œuvre de Simone Weil obéit à l'urgence d'interpréter le grand silence qui l'obsède : le silence de Dieu.

       Une compassion extrême, une exceptionnelle sensibilité au malheur des autres et la certitude que Dieu, seule réalité, n’est que pur amour, place Simone Weil en face de la plus torturante contradiction et de la nécessité d’opérer une impossible conciliation entre l’amour de Dieu et le malheur des hommes. Elle va affronter le grand scandale du silence de Dieu et en donner des interprétations qui font suffoquer l’intelligence et la sensibilité. Car non seulement Dieu ne répond pas aux supplications de ceux qui souffrent, non seulement il n'intervient pas mais selon la belle formule du livre de Job : “ Il se rit du malheur des innocents. ”(Ibid., 9, 23)

       Simone Weil veut d’abord s'assurer que c'est bien du silence de Dieu dont on fait l'épreuve. Il ne faut pas se tromper de silence. Le silence de Dieu est d’une spécificité radicale. C’est cette absolue absence de réponse aux cris les plus déchirants.

       Or ce silence absolu de Dieu doit d’abord être entendu. Trop de bruits viennent le parasiter qui prétendent signifier quelque chose. La condition pour être véritablement capable d’écouter le silence de Dieu est de comprendre que tous les bruits d’ici-bas ne disent rien non plus, qu’ils sont sans signification. Le silence de Dieu est réel sans exception. Dieu ne répond vraiment pas, son silence est absolu. Simone Weil nous donne le critère de son authenticité :

       “ C’est quand nous avons besoin jusqu’au fond de nos entrailles d’un bruit qui veuille dire quelque chose, quand nous crions pour obtenir une réponse et qu’elle ne nous est pas accordée, c’est là que nous touchons le silence de Dieu.(O. C. t. VI, vol. 3, p. 355) C’est bien ce silence qu’entend Camus comme la démonstration même de l’absurdité révoltante de ce monde où les hommes doivent vivre.

       Pour Simone Weil, le silence de Dieu est à interpréter, à comprendre comme un message en langue inconnue, comme une réponse suprême, la seule possible. Ce silence qui seul répond aux plus déchirants "pourquoi" de celui qui souffre est tout le contraire de l’absurde. Le malheur des hommes, tout insupportable qu’il soit, n’est absolument pas privé de sens, il a même un sens suprême, un sens surnaturel d’où l’on peut voir ce qu’on ne voit pas, la face cachée des choses. Non seulement le malheur n’est pas privé de sens, mais on doit en faire bon usage. Simone Weil va jusqu’à le considérer comme une chance offerte, un inestimable trésor le plus souvent complètement gaspillés. “On serait souvent tenté de pleurer des larmes de sang en pensant combien le malheur écrase de malheureux incapables d’en faire usage. Mais à considérer les choses froidement, ce n’est pas un gaspillage plus pitoyable que celui de la beauté du monde. ”(O. C. t. VI, vol. 3, p.130)

       Simone Weil observe ce qu’on pourrait désigner comme une loi de la sensibilité humaine qui associe intimement les couples de contraires comme la souffrance et la joie. Tout se passe comme si la capacité de souffrir était en relation d’interdépendance avec celle d’éprouver de la joie. C’est d’avoir éprouvé la joie pure qui fera du malheur quelque chose de vraiment déchirant. Les médiocres qui ne connaissent pas de vraies joies passent à côté de la beauté du monde sans la voir et leur sensibilité émoussée les protège des grandes souffrances. En somme, seuls peuvent souffrir vraiment ceux qui ont éprouvé une joie pure et qui savent que le malheur n’est pas un châtiment mais une façon qu’a Dieu de nous aimer en nous serrant trop fort. Dans l’épreuve du malheur, il faut rester fidèle à cet amour, fidèle à la certitude d’être aimé, fidèle en continuant d’aimer. Alors “ tout au fond de ses propres cris il trouvera la perle du silence. (PSOCAD, p. 131)

       Nous ne pouvons qu’aimer Dieu et Dieu ne peut aimer que lui-même, aussi faut-il répondre à la folie d’amour de Dieu qui nous a créés, par la folie de la décréation. L'anéantissement en Dieu donne à la créature la plénitude de l’être dont elle est privée tant qu’elle existe.

       Camus ne peut suivre ces exigences surhumaines. Cette création imparfaite dont il ne veut dédouaner Dieu, les hommes doivent l'accepter telle qu’elle est et l’aimer ainsi. Il n’est pas question de renoncer à l’existence humaine malgré tous ses défauts.

       Curieusement, Simone Weil, si attentive à cette radicale absence de Dieu en ce monde et si sûre de cette autre réalité surnaturelle, mise tout notre destin en cette vie qu’il nous est donnée de vivre ici-bas. Alors que toute notre vie doit tendre à cet ultime instant de vérité que nous sera la mort, elle ne parle pas d’une vie future, elle ne compte nullement sur un au-delà. C’est maintenant, ici qu’il nous faut agir et comprendre. Paradoxalement, Simone Weil n’a pas plus besoin de croire en l’immortalité de l’âme que Camus. L’anéantissement en Dieu, serait-ce si différent de la dissolution cosmique ? L’essentiel n’est pas là. Pour Simone Weil, c’est la mort qui est l’aboutissement, l’heure où la lumière se fera à condition de s’y préparer toute la vie. L’après-mort nous échappe totalement et n’importe pas. L’essentiel est notre rapport à Dieu et la mise à l’épreuve de notre amour pour lui par le malheur. Notre unique affaire est de répondre à l’attente de Dieu. C’est le sens de l’existence humaine. Elle écrit : “ Comme il y a deux vides, deux silences, etc. —celui d'en haut et celui d'en bas— peut-être aussi, si la mort est anéantissement, deux anéantissements, l'anéantissement dans le néant et l'anéantissement en Dieu.”(O. C. t. VI, vol. 3, p.161)

       Camus devant le silence de sa mère est exposé aux deux formes à la fois. Le silence de l’ignorance, de la bêtise, de l’indifférence stupide qui ne peuvent pas parler. Mais aussi le silence de l’amour total pour lequel toute forme de langage est inexistant. L’un est invivable, Camus n’a pu le supporter. L’autre transporte du même amour indicible qui annihile tout effort d’expression.

       Éprouver des situations de contradiction inextricable dans les sentiments, Simone Weil le sait aussi. Elle donne l’exemple de la musique : “La musique se déroulant dans le temps capture l’attention et l’enlève au temps en la portant à chaque instant sur ce qui est. L’attente est une attente à vide et attente de l’immédiat. On ne souhaite pas qu’une note, qu’un silence cesse, bien qu’on ne puisse pas supporter que cela dure ” (O. C. t. VI, vol. 3, p. 268). C’est très exactement, la situation de Camus envers sa mère : ne pas vouloir que cela cesse et ne pas supporter que cela dure.

       D’une certaine façon, c’est cette contradiction même, cette impossibilité qui constitue la vibration qu’est l’univers - vibration obtenue entre le pourquoi du juste souffrant et le silence du Père.

       Pour Albert Camus, tout est en ce monde. Son royaume est ce monde. Tout ce qu’il aime est ici-bas, sur cette terre. Le soleil, la mer sont des dieux et dans sa mystique païenne, Camus se sent dieu parmi les dieux comme il se fait arbre parmi les arbres et devient pierre parmi les pierres.

       Camus ne manque pas de dieux, il en a à profusion et ce sont des dieux de jouissance, c’est une fusion panthéiste. Dans son enfance, il s'est très bien passé de Dieu, il n'y pensait pas. Malgré le dénuement total dans lequel il vivait avec les siens, il était heureux d'un bonheur païen auquel il ne renoncera jamais. La question de Dieu a surgi avec celle du sens de la vie. Le Dieu chrétien pour Camus n’existe pas, il est sourd et muet. Il le défie. Son silence alimente sa révolte. La révolte s’adresse au Dieu chrétien si parfaitement indifférent au sort de ses créatures. Il en a besoin pour renouveler ses forces et sa fidélité aux hommes. C’est l’objet de prédilection de sa détestation. Il peut s’en prendre à lui comme à une cause dernière de ce qui est désespérant. Il reste Dieu à haïr quand il n’y a plus aucun autre recours. Il l'élimine volontairement et si le sens à donner à la vie exige ce Dieu, il refusera ce sens lui-même. Il faudra admettre l'absurde. Il y consentira sans tricher avec une agressivité déclarée contre ce pseudo Dieu, aiguisant une incessante révolte intérieure contre les injustices, l'oppression, le malheur qui frappe les hommes sans décourager jamais sa quête du bonheur de vivre. Il n'a pas besoin d'un Dieu illusoire, ni de la consolation d'un au-delà fictif. Vivre humainement stimule l'héroïsme quotidien de chacun. Sans s'en faire accroire, en sachant en toute lucidité que la mort gagne toujours, l'homme fera l'impasse sur Dieu. Il se battra, il fera tout pour améliorer ce monde où il vit, pour diminuer le mal qu'il peut supprimer et cela dans un total partage avec les autres hommes. Il ne compte sur rien, mais se solidarise complètement avec les autres. La seule tâche est de forger son destin humain, d'aimer cette vie que nous avons à vivre, ce monde qui est notre seul royaume, d'être un Sisyphe heureux. “On est toujours seul quand on déserte l'homme parce qu'il n'y a que l'homme qui puisse être le compagnon de l'homme. Et on déserte l'homme quand on s'égare dans les silences éternels.” (PII, 1670)

       Il y a autant chez Camus d'occurrences dans l'emploi du mot "homme" qu'il y en a chez Simone Weil de celui de "Dieu".

       Camus ne peut croire en un Dieu qui permette que des enfants innocents puissent souffrir. Dans la Peste, le docteur Rieux répond avec violence au père Paneloux suggérant que nous devons aimer ce que nous ne pouvons comprendre “ Je me fais une autre idée de l'amour. Et je refuserai jusqu'à la mort d'aimer cette création où des enfants sont torturés. ” (La Peste, Gallimard, nrf, 1947, p. 240). Ce à quoi, le père Paneloux répliquera : “ –Ah ! docteur ; fit-il avec tristesse, je viens de comprendre ce qu'on appelle la grâce. ” (id.)

       Camus reconnaîtrait-il que Simone Weil soit visitée par  la grâce quand elle écrit “. “Aucun motif, quel qu'il soit, qu'on puisse me donner pour compenser une larme d'enfant ne peut me faire accepter cette larme. Aucun, aucun absolument que l'intelligence puisse concevoir. Un seul mais qui n'est intelligible qu'à l'amour surnaturel : Dieu l'a voulu. Et pour ce motif-là, j'accepterais aussi bien un monde qui ne serait que mal et dont les conséquences ne seraient que mauvaises, qu'une larme d'enfant. ”(O. C. t. VI, vol. 3, p. 119)

       Camus ne peut suivre ces exigences surhumaines. Cette création imparfaite dont il ne veut dédouaner Dieu, les hommes l’accepteront telle qu’elle est et l’aimeront ainsi . Il n’est pas question de renoncer à l’existence humaine malgré tous ses défauts. Simone Weil va tellement au-delà. Camus ne peut l'entendre, mais il l'admire et ce qu'elle exprime le fascine. Simone Weil l'habite comme une présence. On sait qu'au moment crucial de la réception du Nobel, il est allé se recueillir dans sa chambre avant de partir pour Stockholm.

       On dirait que très progressivement l'énigme du silence de sa mère ouvre à Camus la dimension du sacré. Avec le temps, il est davantage encore accaparé par son enfance et son roman autobiographique en témoigne. Il réinterprète le mutisme de sa mère pour le valoriser de plus en plus. Son silence devient le symbole d'un savoir tellement plus vrai que toutes ces connaissances acquises que les événements rendent dérisoires. “Demain, six cents millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l’Europe et au mieux [la convertiraient]. Alors tout ce qu’on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu’il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour quoi il avait vécu, mourraient d’inutilité. Qu’est-ce qui vaudrait encore alors ?...Le silence de sa mère. Il déposait ses armes devant elle.” (Le premier homme, Annexes, folio essais, p. 355)

        Ainsi si le mutisme de sa mère l'avait fait souffrir, la faute lui en incombait. Il éprouve le besoin de faire l'aveu de sa faiblesse et d'obtenir le pardon. “ Maman. La vérité est que, malgré tout mon amour, je n'avais pas pu vivre au niveau de cette patience aveugle, sans phrases, sans projets. Je n'avais pas pu vivre de sa vie ignorante. Et j'avais couru le monde, édifié, créé, brûlé les êtres. Mes jours avaient été remplis à déborder— mais rien ne m'avait rempli le cœur comme…” (id. 348)

       Sa mère lui est devenue dans sa présence silencieuse l'incarnation de la vérité.

       “ Mais ce qu'il savait justement, c'est que la vérité de sa vie était là dans cette pièce… Il fuirait sans doute cette vérité. Qui peut vivre avec sa vérité ? Mais il suffit de savoir qu'elle est là, il suffit de la connaître enfin et qu'elle nourrisse en soi une [ferveur] secrète et silencieuse, face à la mort. ” (id. p. 349)

       Ces courtes notations laissées en suspens, comme des matériaux à utiliser et développer pour son dernier écrit que la mort interrompra, font entrevoir à quel point, sa mère lui est de plus en plus apparue comme une figure christique. Camus évoque le christianisme de sa mère à la fin de sa vie mais on comprend clairement que c'est de sa propre lecture qu'il s'agit. C'est lui qui voit le Christ en sa mère. “ Maman : comme un Muichkine ignorant. Elle ne connaît pas la vie du Christ sinon sur la croix. Et pourtant qui en est le plus près ? ” (id. p. 340). Et plus encore cette petite phrase isolée, expression de la certitude intime du personnage auquel il s'identifie dans ce roman en gestation. “ Sa mère est le Christ. ”(id. p. 328)

       “Je veux écrire l’histoire d’un couple lié par un même sang et toutes les différences. Elle semblable à ce que la terre porte de meilleur, et lui tranquillement monstrueux. Lui jeté dans toutes les folies de notre histoire ; elle traversant la même histoire comme si elle était celle de tous les temps. Elle silencieuse la plupart du temps et disposant à peine de quelques mots pour s’exprimer ; lui parlant sans cesse et incapable de trouver à travers des milliers de mots ce qu’elle pouvait dire à travers un seul de ses silences...La mère et le fils. ” (id. p. 352)

       Encore une fois Camus désigne ce qui constitue la profonde motivation de son activité créatrice. Ce projet-là voudrait parvenir à unifier ces deux attitudes extrêmes et permettre à celui qui parle de pouvoir dire enfin ce secret qui l'habite et dont elle rayonne, ce mystère incompréhensible d'un amour irradiant et totalement impuissant. Devant cet amour infini, Camus se sent coupable, il veut se confesser et être pardonné. Mais la confession même est impossible puisqu'il ne peut être entendu, ni compris. Cet amour infini qu'elle ne pouvait pas dire rendait aussi le sien impossible à exprimer. Pour Camus, la faute suprême est de manquer forcément à l'attente de cet amour, de partir, de trahir, de choisir de vivre en somme, en oubliant cette vérité d'amour qui est aussi de mort. Mais l'amour absolu peut quand même triompher et apaiser “ Toi seule peux (me pardonner) mais tu ne me comprends pas et ne peux me lire. Alors je te parle, je t'écris, à toi, à toi seule, et quand ce sera fini, je demanderai pardon sans autre explication et tu me souriras… (id. p. 363).

       Un amour total et impuissant, n'est-il pas celui que Simone Weil dit être celui de Dieu même pour ses créatures ? Sa certitude indéfectible de l'amour infini de Dieu lui permet des affirmations tranquillement scandaleuses. L'audace de sa pensée est sans limite. Une foi incroyable fait de Dieu une réalité bien plus réelle que tout ce qui est au monde. Elle émet une lumière tellement aveuglante qu'elle semble ne pouvoir provenir que d'une grâce surnaturelle. Elle montre comment l'homme trompe son véritable désir, son besoin de Dieu en le travestissant. L'appel de Dieu, son attente, son amour fait peur à l'âme qui s'empresse de se détourner de ce contact essentiel. C'est ainsi qu'elle déforme ce désir de Dieu et lui donne un substitut comme, par exemple, le désir charnel. “—Si on disait aux gens : ce qui fait que le désir charnel est impérieux en vous, ce n'est pas ce qu'il a de charnel. C'est parce que vous y faites porter ce qui est l'essentiel de vous-mêmes, le besoin d'unité, le besoin de Dieu. — Ils ne le croiraient pas. Il leur paraît manifeste que ce caractère de besoin impérieux est celui du désir charnel comme tel. […]. Il faut défaire ces combinaisons, décomposer sa propre âme en eau et en énergie et renaître à partir de là. ” (O. C. t. VI, vol. 3, p. 387). Ces alchimies, ces transmutations s'opèrent sans cesse d'une réalité dans l'autre. Mais si l'on ne se détourne pas et que sont refusés tous les refuges illusoires, alors le silence de Dieu sera entendu. C'est ce que permet le malheur. “Le malheur contraint à poser continuellement la question "pourquoi", la question essentiellement sans réponse. Ainsi par lui on entend la non-réponse. "Le silence essentiel…"” (O.C. t. VI, vol. 3, p. 397)

       Il est vrai que le contact entre Dieu et une âme particulière ne pourra s'établir que si l'âme se défait de tout ce qui la singularise, de tout ce qui la retient à une existence personnelle, de tout ce qui dit "je" en elle. Il lui faut s'anéantir, se décréer jusqu'à l'effacement total pour que Dieu soit tout. Cette mort à soi-même, ce silence qui brûle tout est un incendie d'amour. “ L'abandon où Dieu nous laisse, c'est sa manière à lui de nous caresser. ”

       N'est-ce pas ce que Camus comprend du silence de sa mère ?

      Simone Weil une fois encore lui envoie par ses paroles un message extrême que Camus peut, semble-t-il, davantage apprivoiser. Elle écrit : “ Le Christ sur la croix et disant "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la louange parfaite de la gloire de Dieu.

       Crier ainsi pendant notre bref et interminable, interminable et bref séjour ici-bas, puis disparaître dans le néant—c'est assez ; que demander davantage ? Si Dieu accorde davantage, c'est son affaire ; nous le saurons plus tard. J'aime mieux supposer que même dans le meilleur des cas Il n'accorde que cela. Car cela est la plénitude de la satisfaction— si seulement, depuis maintenant jusqu'à l'instant de la mort, il pouvait n'y avoir pas d'autre parole en mon âme que ce cri ininterrompu dans le silence éternel. ” (C. S. p. 86)

       A force d'écouter le silence de sa mère, n'est-ce -pas cet autre silence, cette non-réponse à son cri informulé que Camus finit par entendre, brûlé par le soleil divin de l'amour hors d'atteinte ?

Monique Broc-Lapeyre, maître de conférence honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble.

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans les Cahiers Simone Weil, mars 2006