Le serpent chez Nietzsche

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Peu à peu monte en Nietzsche, une voix qui était d’abord timide, étouffée, inavouée dans les premiers poèmes, la voix poétique qui va atteindre son acmé avec le Zarathoustra. Or nous voudrions suivre sur une métaphore privilégiée celle du serpent, ce parcours sinueux qui prend forme d’abord avec la réflexion de Nietzsche sur la rhétorique et qui se poursuit dans l’œuvre poétique à proprement parler, dans laquelle le serpent est une figure majeure.

On pourrait dire que le Sphinx est la métaphore sous-jacente à la période de la Naissance de la Tragédie, quand la musique est souveraine et dévorante. Et puis, au fur et à mesure que Nietzsche réfléchit sur la rhétorique, la figure du serpent devient privilégiée pour qu’on puisse en suivre la trace dans toute l’œuvre de Nietzsche. Or le serpent est lié à la parole et à la virilité. Il nous a paru significatif que Nietzsche, dans son investigation de la rhétorique prenne toujours le serpent pour exemple. Le serpent, animal lié à l’instinct de connaissance et dont la tradition chrétienne s’est emparée pour figurer le tentateur, le diable qui induit en tentation par sa parole. Certes, la mention que fait Nietzsche du serpent dans ses textes sur la rhétorique semble bien due au hasard, mais précisément, on sait le sens privilégié que Nietzsche donne au hasard. Mais la chose se répète et peut-on vraiment parler de serpent par hasard, quand il s’agit justement des mots dans leur rapport avec les choses ?

        Dans le texte du Livre du philosophe : « Vérité et mensonge au sens ultramoral », pour démontrer ce que nous appellerions l’arbitraire du signe, Nietzsche évoque les mots « serpent » après la « pierre » et avant la« feuille », mais pour être choisis comme les signifiants les plus usuels, il se trouve que pierre et feuille font bien dans un décor biblique de premier homme aux prises avec le divin tentateur. Et il s’agit du serpent, aussitôt après l’évocation du genre des mots. Curieux à propos puisqu’il s’agissait justement du sexe des mots et pour Nietzsche de montrer jusqu’à quel degré dans la minutie est poussé l’arbitraire du signe. « Nous classons les choses selon les genres (nach Geschlechtern), nous désignons l’arbre comme masculin, la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! Combien nous nous sommes éloignés à tire-d’aile du canon de la certitude ! Nous parlons d’un « serpent » : la désignation n’atteint rien que le mouvement de torsion et pourrait donc convenir au ver. Quelles délimitations arbitraires ! Quelles préférences partiales tantôt de telle propriété d’une chose, tantôt de telle autre ! »[1] Il est vrai déjà que concernant les rapports du serpent avec le sexe, la langue allemande, qui attribue au mot qui le désigne, le genre féminin (die Schlange), est plus en accord avec la tradition qui veut que le serpent soit en affinité secrète avec la femme, tout en figurant cependant l’attribut phallique. Mais ce n’est pas du genre dont Nietzsche voulait parler concernant le serpent, plutôt de la délimitation arbitraire qui dans la langue faisait choisir pour le désigner un signifiant évoquant comme caractéristique essentielle « das Sichwinde » – le mouvement de torsion – qui conviendrait donc tout aussi bien au ver. Ce n’est pas que Nietzsche soit insensible à ce caractère « tournant sur soi » du serpent, il proteste seulement que ce n’est pas le seul. S’il est vrai que le serpent ne fait pas que se tordre, ses torsions sont elles, aussi peu arbitraires qu’il est possible pour Nietzsche et dessinent toutes sortes de figures symboliques, l’une qui ferme sur soi le tour qu’il accomplit, clôturant par exemple le cercle du savoir[2], mais dessinant cet autre signe si caractéristique, ce mouvement curieusement suspendu en l’air et qui trace dans l’espace le signe de l’interrogation muette. Il y a un lien privilégié du serpent à la langue quand elle est interrogative. D’ailleurs le serpent siffle, c’est encore la langue qui le dit en son langage insinuant.

        Dans son cours sur la rhétorique que nous recueille et nous commente si précieusement P. Lacoue-Labarthe dans Poétique 5, on peut lire ce que Nietzsche dit : « Le procédé le plus important de la rhétorique, ce sont les tropes, les désignations impropres. Mais tous les mots sont en soi et dès le commencement quant à leur signification des tropes. A la place de ce qui a vraiment lieu, ils installent une masse sonore qui s’évanouit dans le temps. Le langage n’exprime jamais quelque chose dans son intégrité mais exhibe essentiellement une marque qui lui paraît saillante. Quand le rhéteur dit « voile » à la place de « bateau », « vague » à la place de « mer », et c’est la synecdoque, une co.implication qui s’est introduite ; et cependant c’est bien la même chose lorsque « δράκων » veut dire « serpent », c’est-à-dire littéralement « celui qui a le regard brillant », ou bien lorsque « serpens » désigne le serpent comme celui qui rampe ; mais pourquoi « serpens » ne veut-il pas dire aussi « escargot » ? Une perception partielle s’introduit à la place de la vision pleine et entière. Par « anguis » le latin « désigne le serpent comme constrictor, les Hébreux l’appellent le sifflant, le tordu sur lui-même, celui qui engloutit ou le rampant »[3]. Ainsi la langue ne dit pas tout de la réalité de la chose dans le mot. Elle trie, sélectionne et du coup, ce qu’elle dit de la chose qu’elle désigne pourrait aussi bien convenir à d’autres, ce qui est source de tous les malentendus, mais aussi qui est bien commode pour permettre les déplacements secrets – et certes, le mot serpent pourrait tout aussi bien désigner l’escargot comme tout à l’heure le ver, mais il peut signifier bien d’autres choses encore. C’est le serpent que Nietzsche choisit pour faire des investigations sur la langue, et montrer combien le mot qui le désigne pourrait convenir à d’autres, comme si le mot même de serpent portait la trace de ce pouvoir de métamorphose attribué au symbole, de ce serpent dont le diable emprunte la forme pour séduire la femme. Dans le jeu des insinuations perfides et des circulations vicieuses du sens, le mot « serpent » a une place de choix, comme on voit. Les mots mentent par nature, ils vont dans tous les sens, nous entraînant dans leur ronde artificieuse, tant que l’on ne comprend pas, que plus que tout sens, compte leur danse, le bruit qu’ils font, les mouvements qu’ils entraînent. Nietzsche ne veut pas ruiner leur prestige, mais montrer d’où ils le tiennent. La séduction des mots est la même que celle de la musique, la vocation de Nietzsche est de chercher à dire ce qu’elle est. Le langage n’est pas pour Nietzsche essentiellement fonction de communication, mais d’expression. Le langage parle tout seul en somme et aussi bien l’arbre parle… et personne ne répond. Pas de dialogue. L’homme parle comme il chante par impulsion. Et même quand il dialogue, il parle tout seul. Fussent-ils cent à parler, il n’y a qu’un seul homme qui parle et le plaisir pris à l’autre est effet de stimulation, plaisir de se voir en miroir et jouer à croire qu’on n’est pas tout .seul justement. Le langage permet à l’homme de jouer avec ses doubles, à volonté, il se créé des partenaires comme Œdipe qui dans son soliloque, invente sa voix à aimer pour tromper sa solitude, et il peut à l’envers diluer l’autre qui parle et le réduire à soi. La langue n’est pour Nietzsche qu’une formidable chambre d’échos.

« Si l’on imaginait un être originel mythologique avec cent têtes, cent pieds, cent mains, qui serait la forme originelle de l’être humain : il parlerait avec lui-même comme avec deux, trois ou même une centaine d’êtres, il se laisserait diviser en ses parties, les hommes singuliers, parce qu’il saurait qu’il ne peut pas perdre toute son unité : car celle-ci n’est pas dans l’espace, comme la multitude de cette centaine d’hommes ; quand ils parlent, au contraire , le monstre mythologique s’éprouve de nouveau comme un tout unique. Et croit-on réellement entendre, dans les sonorités souveraines d’une langue, l’écho de l’indigence qui en aurait été la mère ? Tout n’est-il pas né dans la joie et dans l’exubérance, librement, et sous le signe de la profondeur de l’esprit, de l’esprit contemplatif ? »[4]

        Le monstre aux cent têtes se laisse découper en tranches. Le découpeur, c’est le langage. Ce semeur de division apparente, ce fauteur de troubles, c’est le serpent. La rhétorique fait passer du monstre au serpent et sur le plan fictif, nous passons du mythique au poétique. Le serpent dans la mesure où il est mouvement de repli sur soi commence le discours philosophique, se prend lui-même comme objet de son investigation. Le serpent est figure du Douteur, du Sceptique, celui qui est en ce sens le philosophe qui tord le savoir sur lui-même, savoir prétentieux, il oblige le maître chanteur à rendre gorge de tout ce qu’il sait et l’obligeant à avouer qu’il ne sait rien, change la valeur de ce qu’il croyait monnayer, le laissant en suspens : que sais-je ? Mais la position du sceptique est intenable, non dans la mesure où il nous prive de la vérité que nous croyons tenir, mais dans la mesure où l’on ne peut se passer d’illusion pour vivre. A l’égard du savant, le philosophe est le sceptique, mais pour continuer à vivre, l’homme devra se faire artiste.

        Le scepticisme est une aristocratie de l’esprit. L’esclave ne tolère pas de douter, il lui faut l’absolu. Mais précisément, le sceptique participe de la nature ambiguë du serpent, il est équivoque, on ne sait s’il est marque de faiblesse ou de force. Il y a deux variétés de scepticisme en somme. Le sceptique est toujours un homme noble, mais il peut être de nature délicate, tard venu d’une civilisation débilitante à force de raffinement, plante rare apparue dans un milieu privilégié, de haute culture, d’atmosphère fin de race, on trouverait ici une autre figure mythique, celle de Hamlet. Dans La Naissance de la Tragédie, Nietzsche a défait l’interprétation vulgaire qui ferait de Hamlet, un hésitant, un tatillon. Hamlet s’il n’agit pas, ce n’est pas faute de savoir, mais parce qu’il sait qu’on ne remet pas en ordre un monde sorti de ses gonds[5]. Mais Nietzsche reviendra plus tard dans Par delà le bien et le mal, sur la figure de Hamlet pour représenter le scepticisme délicat de l’Europe, à tendance neurasthénique. Nietzsche lance Hamlet dans un vertige de points d’interrogation qui conduisent à prêcher l’abstinence comme la vertu intellectuelle. Le scepticisme est lié à l’ascèse et il dresse aux conduites morbides, qui n’osent pas franchement dire oui à l’existence, et se tiennent prudemment dans une attitude de réserve bouddhique, marque de goût mais de fragilité. Le scepticisme a besoin de se justifier à ses propres yeux, il a besoin d’être consolé. C’est un malade, un nerveux, il manque d’audace et de virilité. Mais Nietzsche ne quitte pas aisément la figure du sceptique, il lui faut seulement être assuré de sa virilité. Le philosophe de l’avenir sera sceptique encore, mais aventureux n’ayant pas plus de foi dans le savoir, n’ayant pas de foi du tout, mais comme Frédéric le Grand et Goethe… un scepticisme viril de l’esprit libre, la forme allemande du scepticisme, un scepticisme d’artiste créateur, capable d’ironiser sur ses propres créations ; le philosophe de l’avenir sera méphistophélique, il prendra la tentation à son compte, il fera les plus audacieuses expériences en poussant parce qu’il est fort, son scepticisme jusqu’au bout de lui-même , jusqu’à ce que le point d’interrogation las de pendre, devienne signe de feu, consumant l’homme lui-même à l’heure de la transmutation. Serpent n’est pas le seul animal de Zarathoustra, il se tord dans tous les sens, mais l’aigle l’emporte.

        Spécifiquement lié à la réflexion de Nietzsche sur la rhétorique où il s’insinue de manière anodine pour servir d’exemple, le serpent devient dans l’œuvre de Nietzsche le signe majeur de l’énigme. Enroulé, il est l’anneau inquiétant, symbole des noces avec la vie, signe de l’éternelle union. Mais « attention aux anneaux ! (Les anneaux sont des serpents enroulés qui se donnent l’air inoffensif). Ces serpents d’or lovés se donnent certes l’air inoffensif… »[6]. L’anneau d’or, c’est le trésor précieux de l’art de Wagner. Dans la Quatrième intempestive, Nietzsche demande « aux esprits cultivés de bien vouloir mettre à l’abri dans leurs coffres, avec leurs autres trésors, son legs, le précieux Anneau de son art[7]. L’anneau d’or, c’est l’Anneau des Niebelungen, « symbole de toute puissance terrestre »[8], perdu par le dieu Wotan, reconquis par Siegfried et transmis par Wagner à Nietzsche. Lourd et précieux héritage, cet anneau que Nietzsche désignera dans Humain trop humain, comme « l’anneau de la culture »[9], le lien de lumière entre les civilisations. Mais l’anneau d’or reçu de Wagner ne sera-t-il pas de ceux qui se révèlent, un jour, être faux ? « Parmi les nombreux anneaux imbriqués l’un dans l’autre qui forment la collectivité humaine, les uns sont d’or, les autres de clinquant »[10]. Auprès de Wagner et de Cosima, Nietzsche aura éprouvé la morsure du serpent – la « soif de l’anneau »[11]. Sous le signe de l’anneau, la vertu ou la joie aspire à se refermer sur soi, à se vouloir elle-même et à mordre dans sa propre chair[12]. C’est de Wagner l’enchanteur[13] que Nietzsche reçut le désir de l’anneau ; c’est à Tribschen qu’il conçut ses premières œuvres, et fit pour ce commencement, retour aux Grecs.

        Il lui faut perdre à son tour l’anneau d’or, être livré aux dangers que ce dépouillement fait encourir, et retrouver le nouvel anneau, l’anneau des anneaux, l’anneau nuptial du Retour, dont Zarathoustra (Sur-dragon) devra faire lever le désir. L’anneau d’or était serpent, et la morsure (du serpent) aurait pu être mortelle, mais « depuis quand un dragon doit-il mourir du venin d’un serpent ? »[14] Le poison qui tue les faibles, fortifie les forts. Le venin du désenchantement aidera à défaire les faciles identifications, il inoculera la science des métamorphoses, et la fréquentation du serpent permettra de grands progrès dans le savoir du diable. Ne nous dira-t-il pas quelques-uns des secrets de Dieu et de ses préjugés et, comment le héros fait le serpent se changer en dragon ?[15] Mais quand le serpent est déroulé, le péril est plus intime encore. Il prend à la gorge. Symbole phallique, il suscite les plus terribles cauchemars castrateurs. Mais en pénétrant dans la gorge du Surhomme, et en le privant de voix, le danger sera pour lui. « Alors une voix cria par ma bouche : Mords-le mords-le, la tête ! Tranche-lui la tête !... Cependant le pâtre mordit, comme mon cri lui avait conseillé ; il mordit à belles dents. Il cracha loin de lui la tête du serpent – et se dressa d’un bond. Ce n’était plus un pâtre, ce n’était plus un homme »[16]… Seul le Surhomme peut vaincre le phantasme monstrueux qui met en grand péril, sa virilité.

        Le héros se fait dragon pour échapper au venin du serpent. A castrateur, castrateur et demi. Mais en cette affaire, c’est le serpent qui a changé. C’est lui qui peut à volonté se faire ventre, « serpent qui a avalé des lapins vivants, et qui est allé se coucher tranquillement au soleil, évitant tout mouvement, sauf l’indispensable »[17].

        Ventre ou sexe, le serpent est chef-d’œuvre d’ambivalence, nature équivoque, prince des apparences. Il est porteur de mort et principe de vie, gouffre avaleur, capable de toutes les ingestions, et capable de mordre, au pied de préférence, au talon, terrassant l’homme dans sa démarche, il le fait tomber. Il est la femme et la virilité, il est l’autre du désir de chacun. Le même et l’autre, pouvoir de transformation, essentielle métamorphose il se remplit de la terre qu’il mange et sur laquelle il rampe[18] ; inquiétante adhérence, symbole d’immanence, insaisissable pourtant. Parfaitement immobile, comme la mort, il se détend avec la rapidité de l’éclair. Il change de peau surtout[19], il mue et peut devenir tout autre, son plus opposé, et pourquoi pas, oiseau ? C’est dans la Bible, le livre de Dieu qu’on saura le mieux qui est le Diable, je veux dire le serpent, c’est-à-dire la femme. Revenons à la mythologie biblique et à ses enseignements. Le serpent enroulé autour de l’arbre de la connaissance est le tentateur qui démystifie le privilège de Dieu. Il offre la vérité interdite et c’est la femme qui est tentée. « La femme dans son essence est serpent, Héva »[20]. Aujourd’hui on sait mieux ce qu’est cette vérité interdite, le Dieu chrétien en a plus appris à Nietzsche que son démon à Socrate. « Visiblement on sait en Europe ce que Socrate ne croyait pas savoir et ce que le fameux serpent d’autrefois avait promis d’enseigner. On sait aujourd’hui ce qu’est le bien et le mal… »[21]. Ce savoir du serpent, c’est celui que Nietzsche a déjà lu chez Héraclite, son précurseur, le secret du sage qui connaît l’identité des contraires – et que « la route droite et la route tordue et une et la même »[22]. Le serpent, animal ambivalent, c’est la figure du Bien quand il se fait Mal. Le diable, est la septième mue, le changement suprême, quand Dieu passe à son contraire. Au serpent, le mouvement sinueux fait le chemin tordu. Le serpent dit le secret de la vie-femme, il confie à la sagesse de Zarathoustra, le chemin oblique. « Dieu courbe tout ce qui est droit », la route sinueuse, insinuante où les contraires s’échangent par la magie d’un signe, d’un « signe de feu »[23]. Or ce signe de feu, est le signe même de la question, le point d’interrogation (Fragezeichen)

« Cette flamme aux volutes blêmes
Vers les lointains glacés darde son désir
Vers les hauteurs plus pures tord sa gorge,
Serpent tout tendu d’impatience
Ce signe, je l’ai posé devant moi… »[24]

        Le serpent de la connaissance, c’est le rusé tentateur inspirant une curiosité sans limite, capable de toutes les expérimentations. Le serpent-mangeur de terre,-animal rampant et servile, est amoureux de l’or de la connaissance – amoureux du soleil. Il est le trait d’union de la terre au soleil de la connaissance qu’il enlace. C’est la prudence extrême, fidèle à la terre, mais amoureux de la valeur. Prudence jalouse de la sagesse qui se partage le cœur de Zarathoustra. Corps, terre, vie – il est l’agile sorcière, insaisissable,  Maudit serpent, symbole de la rouerie et du mensonge. Si Dieu joue à être le diable, le Serpent est la lubricité dissimulée derrière le pur esprit. Il est la bête dans l’ange ; l’esprit immonde caché derrière le masque de Dieu.

        Serpent et porc, c’est l’homme qui renie son désir, le « castrat libidineux », « le moine lunaire » hanté par l’obsession lubrique. Démasqué, le comportement de l’impuissant exhale « l’ordure et la puanteur du serpent »… C’est en quelque sorte l’obsession du sexe. Privé d’esprit pour l’animer, le corps se décompose.

        Le vice, c’est l’esprit séparé du corps, le « pur esprit ». Le vicieux est celui qui renonce à son désir et en fait une idée, une idée fixe. Il spiritualise la sexualité, l’idéalise, il fait du corps une idée, il le vide de sa substance, en fait un cadavre exsangue et froid. Le vice, la contre-nature, c’est la connaissance pure, l’intellect séparé, c’est le contre-sens, l’abstraction vide qui se déifie et s’hypostase. En ce sens le serpent puant, c’est Dieu – la simulation suprême, l’ordure se faisant or pur, le plus extraordinaire faux-monnayeur du christianisme. L’enfer grouillant de diables et de serpents offre l’image inversée du paradis des fausses innocences. C’est l’odeur puante des usines à fabriquer l’idéal… De l’air ! De l’air ! Le risque est d’asphyxie. L’animal le plus prudent peut ainsi symboliser le mensonge le plus éhonté. Il est le génie de la confusion, « né pour piper les consciences », magicien, séducteur, porteur des phantasmes. L’esprit serpent – c’est là le goût pervers. Le cerveau serpent secrète le venin de ses pensées. Le serpent est lié au mouvement de suspension, de la pendaison à l’arbre, supplice de Judas. « Me voici suspendu à une branche torse… » Le serpent de la connaissance quand il n’étouffe pas en pénétrant dans la gorge, peut enlacer, serrer à étrangler. Il se fait nœud coulant, corde pour se pendre. Le serpent est toujours associé à l’arbre qu’il enlace, il est aussi la corde du pendu. Victime et bourreau. Corps mort ou pur esprit à volonté.

        Le serpent sinueux se fait zig-zag, il est le fouet que Nietzsche, « voyageur au chemin tortueux », veut toujours emporter chez les femmes, le fouet avec lequel il veut faire danse à son pas la vie femme, sorcière et serpent. Mais c’est la vie qui mène la danse et la femme qui tient le fouet sur la célèbre photo où Lou Salomé conduit un char attelé à Rée et à Nietzsche. Le fouet zèbre l’air d’un Z prophétique, celui qui sillonnera l’air de la colère de Zarathoustra. Serpent devenu éclair, malédiction de Zarathoustra pour tout prestige, pour toute gloire et renoncement à toute femme pour l’éternité.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 


[1] Le livre du philosophe, aph. 83.

[2] Dans la Naissance de la Tragédie,

[3] Poétique. Revue de Théorie et d’analyse littéraire, N° 5, p. 112, 1971. (Document présenté d’un cours sur la rhétorique (été 1874)).

[4] Extrait du document rassemblé in Poétique 5. Lire et Ecrire. Extraits traduits (1873-1875) du vol. X des œuvres de F. Nietzsche, éd. C. G. Naumann, Leipzig, (p. 293-299).

[5] Ecce Homo : « ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou…m’a-t-on compris ? »

[6] Humain trop humain, posthumes, I. 23 (30) p. 439.

[7] Considérations intempestives, IV, p. 293.

[8] ibid. p. 299.

[9] Humain trop humain, I, p. 119.

[10] Considérations intempestives, III, p. 65.

[11] Zarathoustra, II, Des Vertueux, p. 201.

[12] ibid., IV, la chanson ivre, p. 613.

[13] « Le prudent serpent à sonnette », Le cas Wagner, p. 148.

[14] Zarathoustra, I, De la morsure de la vipère, p. 155.

[15] Humain trop humain,I , Aph. 498, p. 269, in l’Homme seul avec lui-même.

[16] Zarathoustra, De la vision et de l’énigme.

[17] Considérations intempestives, II, p. 257.

[18] Notes 18 et 19:

[19] Le Gai Savoir, 8, p. 24.

Troisième changement de peau.

«Déjà ma peau se corne, se brise,

Déjà en moi le serpent aspire

Avec ardeur à plus de terre,

Pour tant de terre qu’il digéra.

Glissant parmi l’herbe et la pierre

Avide sur mon chemin tortu,

De l’éternelle nourriture, terre !

Toi, la pâture des serpents ! »

[20] Antéchrist,  p. 78.

[21] Par delà le bien et le mal,  p. 211.

[22]  Héraclite, Fragments 68.

[23] Dionysos- Dithyrambes, p. 341.

[24] Ibid. p. 341.