Le paysage

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Par : 
Régine Pietra

Le mot apparaît pour la première fois en 1549 dans un texte de Robert Estienne et il désigne un tableau représentant une étendue de pays. Il en sera ainsi pendant plusieurs siècles. Le mot est réservé à la désignation d’une peinture, invention du XIVe siècle (Lorenzetti)[1], bien qu’on ait pu dans les fresques de Pompéi, par exemple, remarquer des portions d’espace offertes à la contemplation. Quoi qu’il en soit, le paysage a d’abord été pictural avant d’être…réel. Nous avons du mal aujourd’hui à penser que la représentation fut nommée avant que ne le soit ce dont elle est la représentation, et sans doute le paysage réel garde-t-il quelque chose de son origine, le tableau, ne serait-ce que le fait qu’il représente. Ou, pour le dire autrement, par une paradoxale ironie du sort une notion produite par le travail des artistes se trouve convoquée comme référence ultime par cette même peinture qui lui a donné naissance. En bref, jusqu’au XVIIIe, le paysage fut pictural : l’article de l’Encyclopédie consacré au paysage (Jaucourt) ne mentionne rien d’autre que des peintures ; le grand Larousse du XIXe fait à peine allusion aux paysages réels. Au XXe siècle, le terme connaît une véritable inflation – peut-être inversement proportionnelle à sa gloire picturale – au point qu’il semble ne plus vouloir rien dire : ainsi parle-t-on de paysage musical, culturel, audio-visuel, urbain, etc. Corrélativement les personnes qui s’intéressent et travaillent au paysage viennent d’horizons très diversifiés : géographes bien sûr, mais aussi architectes, aménageurs (du territoire), paysagistes, ethnographes, etc. Le paysage donne lieu à une multiplicité de colloques, d’équipes de recherches, de travaux divers. On peut se demander si toute cette agitation, intéressante parce qu’elle va tenter d’isoler, de conceptualiser, de réfléchir cette notion qui ne l’était pas, n’est pas aussi le signe d’une certaine disparition ?

Venons-en à la tentative de définir le mot qui nous permettra de mieux cibler la chose et d’éviter des confusions terminologiques : on définit le paysage comme une étendue de pays offerte à la vue ; morceau d’espace qui fournit une image (aspect, de specere: apercevoir) et il n’y a paysage que lorsque cette image est vue. 4 notions me semblent importantes à mettre en évidence : celle de pays, celle de vue, celle de ruralité, celle d’esthétique.

1) Celle de pays : le pays c’est le degré zéro du paysage, ce à partir de quoi il peut y avoir paysage. Le paysage est portion d’espace, partie. Il se distingue du territoire qui a une connotation plus socioculturelle. Il se distingue aussi – et ceci me semble important à souligner aujourd’hui – de l’environnement. L’environnement, ce sont les conditions naturelles qui déterminent un milieu de vie (biotope) et d’équilibre des espèces (biocénose), le tout constituant un écosystème. Le paysage c’est le côté sensible de cette relation homme milieu. L’environnement est susceptible d’une étude scientifique : s’y intéresse une science comme l’écologie.

Le paysage est de l’ordre de l’esthétique ou, pour le dire plus nettement, c’est une forme de représentation de la Nature, une manière de la schématiser telle qu’une appréciation esthétique soit possible. Il faut donc violemment réagir contre l’appropriation que l’écologie fait aujourd’hui du paysage. On peut tout à fait imaginer qu’une eau polluée fasse un beau paysage et inversement qu’une eau propre ne constitue pas un beau paysage. À noter également l’importance de la notion d’échelle : l’échelle du paysage est une échelle moyenne. En ce sens le paysage se distingue de la vue d’avion, celle que me donne la carte. La carte représente l’espace de façon homogène sur toute l’étendue du territoire. Le paysage se caractérise, au contraire, par un glissement d’échelles, qui va de la grande échelle, au premier plan, à des échelles de plus en plus petites à mesure que l’on va vers l’horizon ; le paysage a une perspective, un horizon. La carte est une représentation de l’espace à deux dimensions; le paysage est à trois dimensions : il a un volume, une profondeur. L’espace du paysage est celui de la présence. À l’espace cartésien, on oppose un espace en quelque sorte heideggerien, espace qualitatif fait de directions et non de dimensions, de places et non de points, de parcours et non de lignes, de régions et non de plans. Il est vu à partir d’un point de vue, celui du sujet. Pas de paysage sans sujet. D’où le côté subjectif de tout paysage, ne serait-ce que parce qu’il est vu de quelque part et je ne parle pas ici de son élection. En outre, alors que la carte est vue d’en haut, verticale donc, le paysage est horizontal, oblique. Si le paysage n’est pas la carte, étant de dimension plus petite, il est de dimension plus grande que le jardin, lui plus clos, plus resserré sur lui-même. Même le parc est quelque chose qui m’intègre alors que le paysage suppose un point de vue, une extériorité.

 

2) D’où le second concept : celui de vue qui est donnée dans la distance. Il n’y a de paysage que donné dans la distance, avec des lointains (les montagnes au loin) et des proches (le premier plan), toute une organisation des plans qui scande l’espace. En outre, à la différence de la carte, le paysage implique des espaces masqués : c’est dire qu’il y a des choses que je ne vois pas, mais que je sais exister (perception un peu semblable à celle des cubistes qui peignaient ce qu’il savaient exister) : ce qu’il y a derrière la colline, ou encore la rivière au fond de la vallée (à la façon un peu de la perspective cavalière des Chinois), ou encore le rocher auquel s’adosse la maison d’où je contemple le paysage. D’où l’importance du pli dans le paysage : pli des montagnes, pli que constitue la vallée, pli de l’horizon, pli des sillons. Si la carte peut prétendre à l’objectivité orthogonale, le paysage implique un espace dans lequel je suis impliqué, que je peux à la rigueur parcourir, un espace mesuré par mon corps. C’est dire que je ne suis pas avec le paysage dans un espace géométrique ou même newtonien, mais dans un espace vectorisé, habité par mon corps. Il faut relire ici la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty pour y saisir cette interrelation entre l’espace et mon corps, corps mobile, corps sentant. C’est pourquoi, contrairement à toute une tradition qui voudrait que le paysage ne soit donné que par la vue (comme le pan-orama [horan= voir] qui, à la différence du paysage, semble n’avoir pas d’espaces masqués), il faut insister sur l’appropriation du paysage par tous les sens, en particulier par l’ouïe et l’odorat. Le paysage est un espace sensible. N’y a-t-il pas des paysages que nous reconnaîtrions de nuit avec sécurité par leurs bruits, leurs odeurs, la qualité de l’air ? Un paysage se voit et il est vrai que la lumière, les nuages, la brume, y jouent un rôle essentiel, mais aussi se sent et dans cette sensation intervient toute une mémoire dont les strates ont été sédimentées telles des couches géologiques. Objection : n’y aurait-il donc pas de paysages à découvrir ? — Si, mais là encore le paysage découvert est en partie inventé, composé, construit par des souvenirs, des réminiscences, du culturel ? Car s’il était totalement neuf, nous ne le verrions pas, puisque l’on ne perçoit que ce qu’on ne connaît déjà en partie, ce dont on a le schème (de même que l’on apprend que ce que l’on sait déjà, que ce que l’on attend … D’où les difficultés insondables de toute instruction, apprentissage.)

Espace vu mais non travaillé, contemplé mais non épousé, comme le dit le texte de Lenclud (Paysage au pluriel, 1995, p.13-14).

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3) J’ai qualifié de rural, la troisième caractéristique du paysage. Car, assurément, la notion de paysage urbain est métaphorique, métaphore à mon sens contestable car elle banalise la notion de paysage, la réduisant à celle d’espace, de région.(Ainsi dernièrement je lisais l’expression de “paysage mental” – Quel est votre paysage mental ? — Oh beaucoup d’abîmes, assez peu de sommets ! ). Sans doute le paysage peut-il être marin ou montagneux mais il est avant tout, me semble-t-il, champêtre, car seule la campagne offre cette variété inhérente à la perception d’un paysage, dont le paradigme est rattaché à toute une culture virgilienne (Bucoliques[2] et Géorgiques) aux connotations de paix, de repos, d’eau désaltérante, de petits bosquets frais, etc. Vous m’objecterez : ne parle-t-on de paysage désertique ? (certains ont pu étudier le paysage désertique tel que nous le donne à voir le Western). Certes, mais on a un peu l’impression d’être en face d’un oxymore. Le paysage donc champêtre, bien qu’il soit nécessaire de laver le paysage de connotations trop paradisiaques, arcadiennes, idylliques (l’idylle est d’abord un sujet pastoral) : car le paysage est une notion d’abord militaire qui codifie l’espace de la conquête, le champ de bataille, la zone du combat. Le paysage, c’était le lieu de la stratégie (Fabrice à Waterloo) : on l’a un peu oublié pour y projeter des valeurs, non de conquête mais de bien-être, d’épanouissement.

   La réduction du paysage au champêtre, identification d’origine, sera combattue de nos jours par les alpinistes des hauts sommets ou les navigateurs solitaires. Mais parleraient-ils de paysages ? Seraient capables de ce regard esthétique, délesté des connaissances des spécialistes qui mesurent l’effort, scrutent le ciel, évaluent les qualités de ce qui reste à parcourir ? Faut-il admettre qu’il n’y a de paysages sublimes que pour l’amateur, qui contemple mais n’agit pas, rêve mais ne sait pas (à l’instar de ce que nous avons vu chez Lenclud) ? Ou alors la catégorie du sublime ne convient-elle pas au paysage qui appelle quelque chose de moins grandiose, de plus proche de l’humaine mesure ? Nous retiendrons avec Schopenhauer la première hypothèse (cf. Le monde… p. 211) :

   4) Si esthétique il y a du paysage, – c’était notre quatrième point –, quels seraient les caractères d’un paysage jugé beau ? Disons que pour être paysage il faudrait qu’il soit cadré. Le paysage est vu de la fenêtre, fenêtre qui, dans les tableaux, nous a pour la première fois fait accéder au paysage. Le paysage est découpe et cette découpe se fait à partie d’un point de domination : il n’y a pas de paysage pour l’homme de la tranchée, pas plus qu’il n’y en a pour l'homme de plain-pied. Cette domination veut que ce qui s’étend devant moi ait une certaine ampleur : un défilé, aussi haut soit-il situé, n’est pas un paysage. Le paysage exige un ciel perceptible ; le voyageur cartésien, perdu dans la forêt, ne contemple aucun paysage. Pour que paysage il y ait, il faut un devant soi qui s’étende en contrebas. Enfin il me semble que le beau paysage implique la variété : unité dans la diversité, telle est une des définitions du beau. C’est pourquoi là encore on peut s’interroger pour savoir si le désert de sable serait à juste titre qualifié de paysage ? Comme pour les hauts sommets, je serais tenté de dire qu’il y a là du sublime, la petitesse de l’homme confrontée à l’immensité qui l’écrase mais qu’il peut néanmoins penser, et que cette immensité verticale ou horizontale échappe à la notion de paysage.

Variété du paysage où je perçois ce que j’identifie et que je peux nommer : le clocher de l’église, le hameau, le bois, les champs ensemencés, etc. Clocher de l’église en France, moulin en Hollande, car l’horizontalité se découvre mieux à partir d’une verticale. Souvenons-nous de Péguy :

Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate

Et nous avons connu dès nos premiers regrets

Ce que peut receler de désespoirs secrets

Un soleil qui descend dans un ciel écarlate

 

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde

A fait jaillir ici d’un seul enlèvement

Et d’une seule source et d’un seul portement

Vers votre assomption la flèche unique au monde.

(Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres)

 

C’est dire que le paysage est construit plus que perçu, parcouru dans son relief, senti comme menaçant à l’instar de ces lourds nuages qui plombent, ce “ciel lourd et bas qui pèse comme un couvercle” ou au contraire lumineux si j’y vois promesse de… Paysage construit à partir de l’harmonie des contraires (proche, lointain, horizontale, verticale) autour des points d’équilibre (un virage, une trouée, un col). Construit, tout paysage est donc lyrique, projection du dedans dehors.

Mais ce dehors n’est pas matière informe que nous pourrions plier à notre guise. C’est pourquoi on dira volontiers que le paysage est une sorte d’interface entre moi et le monde. Comme le voyage — et il y de grands rapprochements à faire ici – le paysage est découverte de l’autre et quête de soi. Insistons sur ce dernier aspect : la reconnaissance de soi-même passe par la reconnaissance de certains paysages dont nous ne savons pas à quel point ils ont compté dans notre édification. Il serait intéressant ici de réfléchir à ce texte de Sansot (Variations paysagères, Klincksieck, 1983, p.70

C’est pourquoi la psychanalyse a sans doute là aussi son mot à dire. C’est que le paysage est fait de signes et de symboles, sans quoi nous n’y reconnaîtrions rien, qui sont comme des cristallisations de sens. En évitant le peut-être trop facile “paysage état d’âme”, on ne peut s’empêcher de lire certaines descriptions de paysage comme l’histoire d’une destinée. (Penser à Rousseau (le début de la deuxième promenade), à ce texte étonnant de Giacometti, “ Hier, sables mouvants ” (in La Révolution surréaliste, N° 5).

 

Comme toute émotion esthétique celle éprouvée devant le paysage est faite d’un ébranlement dont nous ne possédons pas la clef (mais je persiste à croire que par une longue anamnèse on peut la trouver), et dont nous savons quand nous l’éprouvons qu’elle nous marquera pour la vie. C’est pourquoi d’ailleurs la véritable émotion esthétique est finalement rare, parce qu’elle a touché ce qui nous constitue et qu’elle se répercute au plus profond : c’est celle de Bergotte devant le petit pan de mur jaune de la Vue de Delft, celle de Swann à l’écoute de la petite phrase de la sonate à Vinteuil, chez Proust ou encore “ le petit sillon que la vue d’une aubépine ou d’une église a creusé en nous”(t. III, 891).

Mais cet ébranlement à la vue d’un paysage comme d’un tableau n’est pas un simple choc physiologique (il l’est aussi), c’est tout un réseau d’impressions complexes comme une rumeur où se mêlent un bout de poème, un souvenir, un écho de conversation, une image, un concept. Il y a inextricablement mêlée dans notre émotion notre çà dirait Freud, notre moi profond pour parler comme Bergson mais aussi toute notre culture qui modèle notre vision (au sens de la pâte à modeler). Notre vision de la Nature est de part en part culturalisée, artialisée, car c’est l’art qui nous a appris à voir. C’est là un constat qu’il n’y a pas à déplorer et dont il ne faut pas s’enorgueillir, car il est l’apport de ceux qui, plus perspicaces que nous, ont vu ce à quoi par nos préoccupations nous sommes aveugles. Le texte d’Alain Roger le dit bien : voir Nus et paysages, p.109.

 

Évoquer ici une œuvre de Magritte qui montre, à l’intérieur d’une pièce, un tableau imitant si parfaitement le paysage qu’on aurait pu le confondre avec une simple vitre… si le bord blanc clouté de la toile ne nous avait détrompés. Cette toile intitulée La condition humaine oscille constamment entre l’art et la Nature, le réel et l’illusoire.

Un autre tableau de Magritte, intitulé La belle captive, antérieur au précédent, montre un chevalet posé cette fois-ci dans la Nature, sous un arbre Sur ce chevalet, une toile peinte représentant un paysage, des maisons, une carriole, imitation là encore d’un réel donné à voir en même temps qu’occulté. Un esprit malveillant verrait derrière la représentation peinte une esclave enchaînée, martyrisée par l’homme qui s’éloigne sur la droite, exaction que le tableau aurait pour fonction de masquer. Mais le titre, bien sûr, ne renvoie pas à une captivité réelle mais à celle qu’opère le trompe- l’œil sur un réel qu’il absorbe.

Ajoutons, comme nous l’avons fait antérieurement qu’il s’agit là, avec La condition humaine et La belle captive de deux tableaux et donc d’un tableau qui représente un tableau qui représente le réel. Mise en abîme. On pourrait continuer et imaginer que le tableau de Magritte a été lui-même déposé là dans le paysage réel, ou encore, degré supplémentaire, un film représentant le tableau de Magritte mis là dans le paysage, ou encore (degré supplémentaire) quelqu’un qui rêve d’un film représentant etc. ou encore quelqu’un qui pense à quelqu’un qui rêve à un film, etc. Il y a un moment où il faut s’arrêter car l’imagination atteint ses limites…

Toutefois – et il ne faudrait pas l’oublier – un paysage vécu (qui joue des synesthésies, de l’affectif) est très différent d’un paysage représenté, à moins que cette représentation soit nourrie et enrichie de souvenirs. Voir ce que dit Lamblin dans son ouvrage Art et Nature, p. 38-39. On vit un paysage avec la totalité de ses sens, on ne le voit qu’avec ses yeux, à moins qu’en tant que philosophe platonicien on y ajoute “l’œil de l’âme”.

 

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

Regine.pietra@wanadoo.fr

 

 

 

[1] Ambrogio Lorenzetti, Effets du bon et du mauvais gouvernement en ville et à la campagne, Fresques du Palais public à Sienne.

[2]La première églogue met en scène Mélibée un des vieillards chassé de sa terre et Tityre qui a pu garder son domaine. Elle commence par ce vers célèbre : “Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi / Silvestrum tenui musam meditaris avena (O, Tityre, tandis qu’assis sous le hêtre tu cherches sur ta flûte un petit air champêtre, Nous, nous abandonnons le doux terroir natal).