"Le désert croît"

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Il y a dans le Zarathoustra une discrète présence du désert en des moments très contrastés de la pensée nietzschéenne. Ce désert n’est en aucune manière figuré, situé ; jamais décrit, il ne suscite aucun imaginaire. Quelques rares mots égrenés dans tout le poème sont à peine des repères : chameaux, tigres, palmiers, serpents à sonnette, oasis. Par contre, le lion y a une grande place ; par excellence l’animal du désert, il sera le symbole de l’esprit libre[1].

        Le désert ne stimule pas l’imagination de Nietzsche, mais en ce lieu où il n’y a rien, c’est la pensée qui est sollicitée. Pour introduire à cette union contre-nature du désert et de la pensée, je proposerai en épigraphe de cette brève intervention, un court poème en prose de Norge :

« Désert et pensée
Un désert se promenait au bras d’une pensée.
On voit des choses comme ça dans la nature.
Cette pensée pensait trop. Quand on est une fleur, dit le désert, on ne pense pas, on existe, on sent bon. Qu’est-ce qui nous resterait, à nous déserts ? On n’est rien, faut bien qu’on pense ».

                  (Les Cerveaux brûlés, Paris, Flammarion, 1969).

        Justement pour Nietzsche, les Filles du désert, fleurs sans doute, ne pensent pas. Leur sensualité tout orientale est de pure présence animale. A leurs pieds, l’Européen comme un lion rugisseur de morale, clame solennellement cet avertissement énigmatique : « Le désert croît, malheur à celui qui recèle des déserts ». En allemand, cette phrase pleine d’allitérations rugit beaucoup mieux. « die Wuste wächst, weh dem der Wüsten birgt ». Mais quel sens lui donner ?

        Le désert est incontestablement pour Nietzsche un lieu mythique venu de la Bible, l’espace mystique de la fuite des hommes pour une rencontre privilégiée avec Dieu. Il fait l’objet d’un volontaire désir de retraite, de purification, de refus de la promiscuité et de la corruption. Mais dès lors qu’il est envisagé dans cette perspective, Nietzsche immédiatement renverse les valeurs. Il demande si l’on connaît plus sales que les saints du désert. Ce désert chrétien est envahi par le diable, et ses acolytes. « Autour d’eux ce n’était pas seulement le diable qui se déchaînait mais aussi le porc » (Z. IV. 13)[2]. Les anachorètes, les pères du désert s’en sont pris à leur propre corps, l’ont méprisé, l’ont détruit – ils ont, dès ici-bas, quitté la terre et perdu le monde. Leur ascèse les a fait halluciner le mirage d’un arrière-monde et délirer l’espoir d’une autre vie. Mais les démons qui sont le plus à craindre sont ceux qu’on emmène dans sa solitude, et la bête la plus indomptable est la brute interne qu’on porte en soi.

        Ainsi ce désert de spiritualité chrétienne où se perd le sens de la terre, peut être un lieu de perdition. Pourtant ce désert, le Christ n’aurait pas dû le quitter, car le démon qui le tentait, était infiniment moins dangereux que l’amour du prochain dont il mourra. « Que n’est-il resté dans le désert et loin des bons et des juste ? Peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la Terre et le rire par surcroît, » (Z. I, 21). Nietzsche joue à brouiller les pistes. Le désert a perdu ceux qui voulaient y faire leur salut, mais il aurait pu sauver celui que l’amour des hommes a perdu.

        Lieu ambivalent, contradictoire, le désert peut être aussi l’occasion de la résolution de toutes les contradictions. Le dénuement suprême met fin aux tensions et le désert apaise les combats faute de combattants. Danger permanent de mort, le désert peut être choisi pour un suicide. « Plus d’un s’en est allé dans le désert et s’est tué parce qu’il était fatigué d’être bataille et champ de bataille de ses vertus » (Z. I, 5). Un nœud de vertus est aussi inextricable qu’un nœud de serpents sauvages qui grouillent en tous sens, tirent de tous côtés et rendent fou celui qui ne les maîtrise pas. Comme le scorpion encerclé retourne son dard contre lui-même, l’homme cerné par ses vertus exclusives et jalouses, part se tuer au désert.

        Le désert est le lieu antithétique de la ville. Il offre son espace vide par contraste avec ces cités pleines d’hommes. Si « on vit mal dans les villes : trop d’humains y sont en rut » (Z. I, 13), le désert peut paraître séduisant. Mais la séduction du désert est aussi utilisée comme moyen d’accéder à de plus secrètes voluptés. Ce peut être une technique d’abstinence, de jeûne forcé qui suscite de plus forts appétits et des rêves libidineux – Chasteté stimulante pour des péchés plus délicieux. Entre ces mondes inversés, antagonistes, qui se peuvent échanger, il y a place pour l’oasis, qui recréé au cœur même du désert, les corruptions des regroupements humains. En plein désert, les oasis peuvent être dégoûtantes et les points d’eau souillés d’abreuver tant de soifs sales. « Plus d’un », écrit Nietzsche, « s’en est allé au désert et a souffert la soif des bêtes de proie et n’a même pas voulu s’asseoir autour de la citerne avec les chamelles malpropres » (Z. II, 6). L’oasis reproduit les conditions de la foi et les pieuses attitudes. Elle représente alors le danger de contamination idolâtre de ceux qui sont repus de nourriture, de gloire, de savoir et chargés d’honneur comme des bêtes de trait. C’est de nouveau la possibilité de toutes les impostures, de toutes les falsifications, de tous les bonheurs mesquins, le grouillement des superstitions comme au beau milieu des temples urbains.

        Mais si l’oasis reconstitue la ville et ses impuretés au milieu du désert, certaines conditions plus éprouvantes peuvent au contraire faire que le désert soit redoublé. Ainsi le voyageur venu du désert qui arrive à la tombée du jour pour trouver fermée la porte de la ville où il devait se reposer, aura le sentiment d’un désert à la puissance deux… « Peut-être même, comme en Orient », imagine Nietzsche, « le désert viendra jusqu’à la porte, que les bêtes de proie hurleront plus ou moins proches, qu’un vent fort se lèvera, que des brigands lui déroberont ses bêtes de somme. Alors la nuit effroyable tombera sur lui comme un deuxième désert dans le désert et son cœur sera fatigué des voyages. Que se lève alors le soleil du matin flamboyant comme une divinité de colère quand la ville s’ouvre et il verra sur les visages de ceux qui séjournent ici encore plus de désert, de saleté, de fourberie, d’insécurité que devant les portes – et le jour sera encore presque pire encore que la nuit » (Humain trop humain, I, 638.) Désert dans la solitude inhumaine, pire que la nuit, pire encore le jour dans la foule humaine, désert partout.

        Mais à côté du désert chrétien suspect de refoulements impurs et de déclarations de mort au corps, il y a un désert proprement nietzschéen, lieu des métamorphoses de l’esprit, lieu de l’épreuve de vérité, un lieu sans idole et sans dieu, où nulle tricherie n’est possible, un lieu où se déposent toutes les croyances et qui est la demeure des véridiques.

        Le désert est alors athée, « gottlos », sans dieu, mais sans diable non plus ; impie, il est l’endroit où vont éclore et séjourner les lions de l’esprit, les esprits libres. Le désert est le symbole de l’opération d’affranchissement, d’exténuation de toutes les valeurs, c’est l’espace-temps du nihilisme, l’épreuve et le courage du face à face avec le Rien.

        C’est dans le désert que vont se dérouler les transformations de l’esprit, ses métamorphoses, là où il devient chameau, lion, enfant.

        Remarquons la méthode particulière de Nietzsche qui est de nous proposer une sorte de loi de développement de l’esprit en faisant figurer les différents états de l’esprit par le recours à des formes qui en semblent le plus éloignées, l’animal et l’enfant. Nietzsche nous donnera d’abord quelques éléments susceptibles d’y repérer sa propre autobiographie spirituelle : l’époque chameau correspond à la première phase : « mieux vénérer et mieux obéir et mieux apprendre que quiconque. Assembler en soi tout ce qui est digne de vénération et laisser ces valeurs se combattre entre elles ».[3] L’époque lion correspondra pour Nietzsche à la deuxième phase : « briser ce cœur plein de vénération, au moment où il se sent le plus attaché. Le libre esprit. Indépendance. Époque du désert. Critique de tout ce que l’on respecte (idéalisation de ce qui est méprisé). Essai de retourner les évaluations. Enfin le lion ayant fait place nette, la possibilité est donnée d’une transmission des valeurs. La troisième phase, celle de l’enfant sera la grande décision. Est-on capable d’une attitude positive, affirmative ? Ni Dieu, ni homme au-dessus de moi désormais ! L’instinct créateur qui sait où il veut mettre la main. La grande responsabilité et l’innocence ».

        Ces trois métamorphoses désignent aussi le devenir de l’homme en marche vers le Surhomme. C’est en effet la genèse du Surhomme. L’esprit d’abord chameau accepte les valeurs de son temps, capable des plus dures épreuves d’endurance et de prouesses ascétiques, il a vocation à porter et à supporter le poids de l’héritage, et le plus lourd fardeau devient alors celui de l’existence, comme nous l’apprend le texte de l’Esprit de Pesanteur (Z. III, 11) : « C’est presque dès le berceau qu’on nous dote de paroles pesantes, de valeurs pesantes appelées bien et mal, car tel est le nom de ce patrimoine. Au prix de ces valeurs là, on nous pardonne de vivre. Quant à nous, nous traînons consciencieusement ce dont on nous a chargés, sur nos rudes épaules, par-delà de rudes montagnes. Et quand nous ruisselons de sueur, on nous dit « Oui la vie est lourde à porter ». Mais c’est l’homme seulement qui a peine à se porter lui-même. Parce qu’il traîne sur ses épaules trop de choses hétéroclites. Pareil au chameau il s’agenouille pour se bien faire charger. Surtout l’homme vigoureux, endurant, pénétré de respect, il charge sur ses épaules trop de lourdes paroles, de lourdes valeurs qui lui sont étrangères et la vie lui semble alors un désert. » En ce désert d’une vie accablée et de l’esprit écrasé de culture, de religion, de morale, l’esprit chameau se hâte vers le lieu des transmutations possibles. Le désert est aussi ce passage à la limite, où s’accomplit l’affrontement au vide radical des valeurs, et la transformation de l’esprit chameau en lion de l’esprit, deuxième métamorphose.

        Au destin de l’homme résigné, succède l’histoire, la volonté de l’homme révolté, le refus d’être aliéné à un vouloir étranger, la décision d’être soi-même, d’en finir avec le respect du maître. Briseur des tables anciennes, l’esprit-lion détruit dieux et idoles ; guerrier de la connaissance, il est le courage et la force, le maître incontesté dans le désert nihiliste. Rien n’échappe à sa puissance critique et il se met en quête de tous les maîtres possibles, fût-ce le plus pur idéal, l’inaccessible dragon de l’impératif catégorique kantien. Entre l’immortel dragon du « Tu dois », dernier avatar du Dieu de La religion dans les limites de la simple raison, et le « je veux » du véridique, l’antagonisme est radical. Le dragon est l’animal mythique, le dernier mirage du désert, la survivance d’un capital millénaire de valeurs que la volonté du lion réduit enfin à rien, car le nihilisme des forts, menant la chasse à tout idéal, moment de grande intensité auquel succèdera la grande responsabilité et l’innocence de l’esprit affranchi même de la tension de son propre vouloir, et qui se retrouve, en dernier lieu, vouloir ce qui est, comme l’enfant.

        Les trois métamorphoses de l’esprit disent l’histoire de la volonté. Avant même d’être quoi que ce soit, l’esprit est pulsion héroïque, esprit fort. Les passages métamorphiques se font chaque fois sous l’impulsion de l’extrême. Le chameau, chrétien héroïque veut le plus lourd du « Tu dois », et dans la solitude du désert où il est conduit, il s’auto-annihile et devient le lion de la Morale, pur « je veux », capable de dire non, même au devoir ; il retourne ainsi à l’innocence de la vie, du devenir de l’enfant, à la sagesse d’une non-sagesse, au « je veux ce que je veux », « je veux vouloir tout le temps et à chaque instant ». La volonté de puissance ne veut rien qu’elle-même, sans cause, sans raison, sans fin.

        Les métamorphoses de l’esprit dont Nietzsche nous dira qu’il est la vie qui s’incise elle-même, consistent à changer de corps. C’est le corps créateur qui a créé l’esprit comme une main de sa volonté. Voilà bien la spiritualité la plus matérialiste qui soit. En ce désert du nihilisme, où sombrent la connaissance, la religion, la morale, où tout est vain et où les valeurs supérieures ne valent plus, le lion de l’esprit s’en prend au principe même de l’établissement de toute valeur, mais affranchi, libre, il sait dételer et se fera lion rieur, enfant joueur plein d’innocence et d’oubli. N’omettons jamais cette aspiration finale de toute la philosophie nietzschéenne, même si elle semble donner à la tension destructrice la part du lion. Oui, le héros de l’esprit est un héros qui a la volonté de sombrer lui-même. Il se défait de son héroïsme, prend le regard de l’ange – c’est encore une figure authentiquement nietzschéenne (texte d’une métamorphose moins connue, Des Sublimes, Z. II, 13) – Le héros se fait sur-héros, comme l’homme est appelé à devenir surhomme, mais il faut bien méditer et comprendre cette proposition « UBER (sur) Uberheld, Uberhensch, qui marque le passage, la transition, le dépassement ; le pont à passer est celui qui, par delà le Bien et le Mal retourne à la plus haute espérance, et ne veut plus que ce qui est, mais plus intensément.

        Comment comprendre alors ce cri de contreprophétisme que Zarathoustra fait pousser à son ombre, à cet étrange personnage qui le plus souvent a un nom double, Le voyageur et l’ombre, alors même qu’en pleine ardeur virile, voulant faire refluer tous les miasmes mélancoliques qui envahissent les hommes supérieurs européens, il évoque, l’Orient, son ciel d’azur sans nuage, et le psaume qu’il composa pour les Filles du désert et qui s’ouvre par cet exorde solennel, « Le désert croît, malheur à qui recèle des déserts » ?

        Alors que pour la première fois un Européen a été invité dans une oasis, chez les filles du désert, quel étrange intitulé pour cet intermède à l’orientale, accompagné du son de la harpe et quel non moins étrange finale pour ponctuer ce chant destiné à charmer des danseuses.

        Le décalage est si grand qu’Heidegger restera d’ailleurs fasciné par le titre, et ne dira mot du chant composé.

        Heidegger a lu Nietzsche … Toute son œuvre est un commentaire de cette lecture dévoreuse, interprétante. Sur les rois derniers mots de Nietzsche, il fait le cours de tout un semestre d’hiver – sous le titre : Qu’appelle-t-on penser ? « Le désert croît » signifierait que la désolation s’étend, une désolation telle qu’elle n’est pas seulement la ruine, la destruction de ce qui a été, mais la suppression définitive de ce qui aurait pu être, une désolation qui n’a rien de naturel et est parfaitement compatible avec les plus hauts niveaux de vie des cités modernes. Cette désertification croissante a commencé à l’aube des Temps Modernes, et elle gagne désormais, mais insidieusement, en se cachant, toute la planète, car le sale bonheur, la résignation au confort qu’elle propage contamine par irradiation en somme, faisant de la grande masse des hommes, selon Nietzsche, des derniers hommes, qui, tous, clignent de l’œil en signes convenus. Malheur à ceux par qui ce type de bonheur arrive ! Nietzsche aurait donc poussé un cri d’alarme qu’il n’aurait pu retenir, disant l’Europe malade alors qu’elle était en pleine idéologie du progrès.

        Ce cri, parole forte et vraie, aujourd’hui repris, est devenu bavardage insipide dans le concert des voix qui disent l’Europe décadente, en perte d’équilibre et sur le point de sombrer. Aujourd’hui, le mal est fait, c’est-à-dire que s’est imposée une sorte de cohabitation monstrueuse entre la montée d’une connaissance en constante progression et l’effondrement de la vérité. Ce désert qui est dit croître, pousser comme s’il s’agissait d’une plante, et non d’un monde mort, sans échange avec le milieu extérieur, ce désert qui progresse ne peut être qu’un progrès de la décadence. Aujourd’hui l’essence cachée de la technique gouverne l’essence de la science et le rapport de l’homme à ce qui est. On assiste à une sorte de déferlement fatal qu’il n’est pas possible d’arrêter. Le monde entier est devenu objet pour la pensée calculatrice, venue d’Europe Occidentale, imposant une même forme de savoir, une même façon de croire.

        Nietzsche dénoncerait cette chose effrayante au moment où elle se préparait en douceur, en douce plutôt. Pour Heidegger, Nietzsche fait le point de ce cheminement. Il éclaire le processus mieux que personne, mais il ne s’en écarte pas, il accomplit le nihilisme et n’en délivre aucunement. Il croit libérer la volonté, il ne le fait pas. La volonté de puissance veut la domination inconditionnelle de l’homme sur la terre et le surhomme est le sens de cette terre dominée.

        Avec Heidegger, on est loin du Nietzsche que Gide avait fait aimer en France, de ce sensualisme délicat dont il lui rendait hommage. Personne n’a lu Nietzsche avec autant de sérieux qu’Heidegger. Il donne à toute sa pensée la cohérence philosophique incontestable qu’elle n’avait peut-être pas, mais au prix d’un enfermement dans la solennité de la métaphysique nihiliste dont tout l’effort de Nietzsche était de sortir en le poussant jusqu’au bout.

        « Parmi les filles du Désert ». Le Psaume célèbre-t-il la sensualité légère, loin de la vieille Europe humide et mélancolique ? Oui, mais de quelle inquiétante façon ! L’Européen accompagné de la harpe du vieil enchanteur est assis au pied des danseuses. Mais elles aussi - l’a-t-on remarqué – sont assises, ayant fini de danser ; elles sont dites merveilles de décence ; on les sait aussi belles à croquer puisque le poète les compare à des noix pour le dessert. Assises, ou alors debout, sur une seule jambe, car en réalité les filles du désert, ce sont les palmiers, fétiches vivants de la virilité européenne, qui, autour des points d’eau, regardent celui qui plonge s’y engloutir et même être dévoré comme par un vagin denté.

« Cette oasis minuscule,
comme elle ouvrait justement en bâillant
sa gueule exquise,
la petite gueule la plus odorante qui soit,
j’y tombai
 »

et quelques vers plus loin

« telle une datte
brune, sucrée, gonflée d’or et qui désire
une bouche ronde de jeune fille
et plus encore des dents de jeune fille
glacées, blanches comme neige et tranchantes
 »

        Oui, la mère castratrice ou la vieille épouse européenne ne sont pas loin. Le voyageur ou son Ombre nous apporte lui-même l’allusion au monstre phallique, il se dit tout « ensphynxé » créant un horrible mot barbare, véritable péché contre la langue ; dont il demande pardon.

        La sensualité heureuse, le plaisir sont ainsi présentés sur fond d’angoisse castratrice. Le Voyageur ne sait plus où il en est par rapport au désert, « si près dit-il, et déjà si loin », en passe, et c’est là, l’issue mortelle, de le devenir lui-même : « verwüstet », c’est-à-dire dévasté, sur le point de se faire NICHTS = néant, ce qui, quand on s’appelle NIETZSCHE, est le comble du destin.

        Le poète est paralysé par le plaisir comme un fruit trop mûr, subissant mille caprices d’insectes. Alors il regarde le palmier qu’il fantasme comme une danseuse unijambiste. Qui donc a croqué l’autre jambe et empêche ainsi le rêveur de sortir de ce cauchemar montrant délicieusement l’horreur de la mutilation ? Le plaisir est menace de castration, il faut y renoncer, rugir la morale européenne, échapper au danger majeur de l’effémination. Ainsi même les filles du désert se voient enjoindre de se comporter comme des hommes. Leurs doux noms évocateurs de la littérature arabe, du Coran à Hafiz, en passant par le Divan occidental et oriental de Goethe : Souleika, plus facile à repérer que Doudou, l’autre fille du désert nommée par Nietzsche, aux consonances africaines, (mais peut-être transposition de Houdhoud, autre bien-aimée du Divan) :

 « Ne pleurez pas, tendres cœurs, ne pleurez pas,
cœurs de dattes.
Sois un homme, Suleika. Courage! Courage!
 Ne pleure plus Doudou!
 »

        La dignité européenne vient ici prêcher la tenue, la retenue. La femme, suprême tentation est interdite, aux deux sens du mot, ces filles ne pensent pas, ne disent rien, elles sont muettes (stummen), privées de parole. Mais le plus étonnant est encore de supprimer leur jambe à ces danseuses ou du moins de leur faire encourir le risque constant d’en perdre une, à rester trop longtemps debout sur l’autre ! La jambe perdue, le voyageur la cherche en vain. Curieuse infirmité que la féminité… Oui le palmier est une danseuse qui a perdu une jambe, à jamais, et qu’est-elle devenue ? Elle a été dévorée, grignotée par le lion à la crinière blonde, venu hurler sa vertu, sa faim inassouvie d’Européen.

        C’est l’hymne à un plaisir que Nietzsche l’Européen ne peut pas prendre lui-même, mais qu’il appelle et chante – un peu comme cette musique gaie, méridionale dont il rêve, même si celle qu’il compose a des sonorités ecclésiastiques.

        Ce poème du Zarathoustra fera partie de ces neuf poèmes que Nietzsche à la fin de sa vie lucide en 1889, recueillera sous le titre Dionysos – Dithyrambes. Il y ajoutera, pour finir, une dernière image : celle de la mort dans le désert qu’il compare à une mastication monstrueuse entre les mâchoires de pierre et de sable.

 « Ne l’oublie pas, homme consumé de volupté
 tu es la pierre – le sable – la mort
 ».

        Permettez-moi de lire dans cette fusion cosmique, une ultime métamorphose.

Monique BROC- LAPEYRE
Maître de conférences honoraire de philosophie.
Université Pierre Mendès France, Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans Recherches et travaux, La littérature et le désert, Université de Grenoble, UER de Lettres, n°35, 1988

 

– PARMI LES FILLES DU DESERT –

« Le désert grandit : malheur à celui qui recèle un désert
Ah ! Solennel !
Un digne commencement !
D’une solennité africaine !
Digne d’un lion,
ou bien d’un singe hurleur moral
- mais c’est rien pour vous,
mes charmantes amies,
aux pieds de qui
pour la première fois
il est donné de s’asseoir, sous des palmiers
à un Européen, Sela.

Étrange, en vérité !
Me voilà assis,
près du désert et pourtant
si loin déjà du désert,
et nullement ravagé :
dévoré par la plus petite des oasis
- car en bâillant elle ouvrait justement
sa charmante petite bouche,
la plus parfumée de toutes les petites bouches
et j’y suis tombé,
au fond, en passant au travers – parmi vous,
vous, mes charmantes amies, Sela.

Gloire, gloire à cette baleine,
si elle veilla ainsi au bien-être
de son hôte ! Vous comprenez
mon allusion savante ? …

Gloire à son ventre,
s’il fut de la sorte
un aimable ventre d’oasis,
tel celui-ci : mais je le mets en doute,
car je viens de l’Europe
qui est plus incrédule que toutes les épouses âgées.
Que Dieu l’amende !
Amen !

Me voilà donc assis,
dans cette plus petite de toutes les oasis,
pareil à une datte, brun, édulcoré, doré,
avide d’une ronde bouche de jeune fille,
plus encore de dents canines,
froides, blanches comme neige et tranchantes,
car c’est après elles que languit
le cœur chaud de toutes les dattes, Sela.
Semblable à ces fruits du midi,
trop semblable,
je me suis couché là,
entouré de petits insectes ailés
qui me flairent et jouent autour de moi,
et aussi d’idées et de caprices
plus petits encore,
plus fous et plus méchants,
cernés par vous,
jeunes filles, - chattes,
muettes et pleines d’appréhensions,
Doudou et Souleika
- ensphinxé, pour enfouir dans un mot nouveau
beaucoup de sentiments
(que Dieu me pardonne
ce péché contre la langue)
- je suis assis, respirant le meilleur air,
de l’air de paradis, en vérité,
de l’air clair, léger et rayé d’or,
aussi bon qu’il en est jamais
tombé de la lune.
Était-ce par hasard,
ou par présomption,
que cela est arrivé 
ainsi que le racontent les vieux poètes ?
Mais moi, le douteur, j’en doute,
c’est que je viens
de l’Europe
qui est plus incrédule que toutes les épouses mûres.
Que Dieu l’amende !
Amen !

Buvant l’air le plus beau,
les narines gonflées comme des gobelets,
sans avenir, sans souvenir,
ainsi suis-je assis là,
mes charmantes amies
et je regarde la palme
qui, pareille à une danseuse,
se courbe, se ploie et se balance sur les hanches,
- on l’imite lorsqu’on la regarde longtemps !
Comme une danseuse qui, me semble-t-il,
s’est tenue trop longtemps, dangereusement longtemps,
toujours et toujours sur une jambe ?
- elle en oublia, me semble-t-il,
l’autre jambe, -
dans le saint voisinage
de leurs charmantes et mignonnes
jupes de chiffons, jupes flottantes en éventail.
Oui, si vous voulez me croire tout à fait,
mes belles amies,
je vous dirai qu’elle l’a perdue !...
Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! Hou !...
Elle s’en est allée
pour toujours !
l’autre jambe !
Oh ! Quel dommage pour l’autre jambe si gracieuse
où peut-elle s’arrêter, abandonnée, en deuil ?
Cette jambe solitaire ?
Craignant peut-être
un monstre malfaisant, un lion jaune
et bouclé d’or ? Ou bien déjà
rongée et grignotée – hélas ! hélas !
Misérablement grignotée ! Sela.

Oh ! Ne pleurez pas,
tendres cœurs
ne pleurez pas,
cœurs de dattes, seins de lait,
boules de cœur de réglisse !
Ne pleure plus
pâle Doudou !
Sois un homme, Souleika ! Courage ! Courage !
- Ou bien faudrait-il
peut-être ici
quelque chose de fortifiant, un cordial ?
Une maxime embaumée ?
Un encouragement solennel ?

Ah ! Monte, dignité !
Dignité vertueuse, dignité d’Européen !
Souffle, souffle de nouveau
Soufflet de la vertu !
Ah !
Hurler encore une fois,
Hurler moralement !
En lion moral, hurler devant les filles du désert !
- Car les hurlements de la vertu,
délicieuses jeunes filles,
sont plus que toute chose
les ardeurs de l’Européen, les fringales de l’Européen !
Et me voici déjà,
moi Européen,
je ne puis faire autrement, que Dieu m’aide !
Amen.

Le désert grandit : malheur à celui qui recèle un désert ! »

 

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, 16,
Traduction revue et corrigée.

 

[1]. Notons tout de suite cette association du désert et de la liberté, et une très précoce identification du jeune Nietzsche à l’animal du désert. (« A peine sorti du sévère et célèbre collège royal prussien de Pforta, il doit faire son service militaire comme sous-officier à Bonn. Il écrit à sa mère (fin février 1865) : « Pforta d’abord – les sous-officiers ensuite ! Non – c’est la liberté qu’aime l’animal du désert »).

[2]. Z = Ainsi parlait Zarathoustra.

[3]. Pour cette citation et la suivante, voir la Volonté de Puissance, trad. G. Bianquis, Gallimard, Tome II, 426. + le poème ci-joint.