Le corps langage - le corps anagrammatique

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

L’hystérie aura donc permis l’invention de la psychanalyse. Mais l’analyse a dissous le spectaculaire hystérique, elle fait passer le corps dans les mots. La psychanalyse n’est peut-être qu’une histoire juive, elle a bien le côté iconoclaste et la passion exégétique du judaïsme. Le corps parlé se dit sur l’oubli du corps parlant. Et l’inconscient, c’est l’écart entre ce qui est dit et ce qui est laissé entendre. L’analyse n’est plus que la mise en scène de notre situation dramatique d’être parlant qui dépend de l’autre pour savoir ce qu’il dit. Ceci posé on dira qu’on ne peut parler de langage sans dire le corps.

Absorber tout le corps par la langue ! Cette monstrueuse acrobatie est plus facile à comprendre si on entend par la langue (en français), d’abord un organe, l’organe d’un sens défini, l’organe du goût, une pièce anatomique mobile et juteuse, avant de lui laisser désigner, par métonymie, la communication verbale. Ceci peut redonner un sel nouveau à l’aude sapere de Kant (évoqué dans sa conférence[1] par mon collègue H. Joly) auquel Nietzsche n’avait pas manqué de donner justement toute sa saveur, en insistant sur l’étymologie de sapere, révélant l’homo sapiens, l’homme sachant comme essentiellement l’homme capable de goûter, l’homme de goût.

Cet enracinement du sens le plus subtil dans la langue, il y en a trace encore quand il est question d’avoir bon cœur ou de ne plus avoir toute sa tête. Mais dire à l’inverse qu’on ne peut parler de corps sans le langage, cela pourrait n’être qu’une grossière évidence, si la psychose nous offrait des types de discours qui ne signifient rien, parce que l’accès au corps n’est pas possible, ce qui renvoie au présupposé majeur : il n’y a pas de corps sans la parole. Si le psychotique, en parlant, ne dit rien, ne signifie pas, c’est qu’il n’habite pas son propre corps.

Reste cette rencontre énigmatique entre le psychique et le corporel. Que des paroles puissent avoir des effets sur le corps sans y toucher, celui-là le sait qui en a été blessé, ou cet autre qui ne peut physiquement sortir le mot qui le fait renoncer ou dénoncer. Mais les paroles peuvent être même véritablement incorporées. Quelle sorte de magie peut faire lever des pustules sur une peau intacte par simple suggestion hypnotique ?[2]. Oui la langue est un corps subtil qui s’insinue dans les moindres interstices pour causer d’irréparables fêlures. Kafka nous dit cette extraordinaire efficience : « Voici deux nuits que je crache du sang ; je pourrais dire que je me suis déchiré moi-même. La menace violente mais vaine que mon père avait coutume de proférer : « Je te déchirerai comme du poisson » (en fait il ne me touchait pas du doigt) cette menace se réalise à présent indépendamment de lui-même »[3].

- Par ailleurs, je fais ce que je veux avec ce que je dis, mais aussi ce que je ne veux pas. Et l’autre fait ce qu’il veut avec ce que je dis, et même ce que je n’ai pas dit, mais qu’il a bien entendu ou mal entendu.

En tous les cas, le passage de ce qui concerne le corps dans le langage, est une opération de traduction. Et à cet égard, la conversion hystérique du psychique dans le corporel offre un type de traduction particulier. En effet conversion, version, inversion et même comme on le verra « réversion », tout cela nous situe dans un espace où il s’agit de savoir se retourner. On est conduit en pleine métaphore, transposition, déplacement, transfert ou mieux transport de sens, le mot sens lui-même absorbant à la fois la signification et la direction de l’espace. On est donc au cœur du rapport corps-langage en parlant de traduction. Sur ce point, on demandera quelques clarifications notionnelles à R. Jakobson qui distingue trois types de traduction :

- à l’intérieur d’une même langue (intralinguale)

- d’une langue à une autre (interlinguale)

- ou encore d’un système de signes en un autre système de signes, traduction dite intersémiotique, (type d’opérations concernant plus spécifiquement le langage de l’art…)[4]. Pour découvrir le sens du symptôme corporel, il faudra effectuer les trois types de traduction.

La conversion est comprise comme une procédure de détournement du sens, sous l’effet d’un mécanisme de défense. A cet égard, l’hystérie a eu un rôle indispensable pour montrer que les symptômes organiques eux-mêmes peuvent avoir du sens. Mais s’ils ont du sens, c’est qu’ils ne sont justement pas vraiment organiques. Le corps de l’hystérique fonctionne comme une surface d’inscription sur laquelle se situent des douleurs réelles qui font crier, mais qui sont très mal écrites. Au niveau du corps, système de signes organiques, la langue hystérique et la langue somatique se diversifient. Il y a désaccord entre l’évidence et le visible. Le visible n’est pas évident. La conversion hystérique offre une version inhabituelle de certains symptômes corporels. C’est une mise en scène, un théâtre de cruauté, une passion. La solution sera de comprendre les symptômes corporels hystériques comme une langue hiéroglyphe, et de même que pour les rêves, les associations permettront d’en donner une version linguistique. Le symptôme est compris comme une formation de compromis qui, à la fois exhibe et cache. Il s’agit de convertir ce qu’expriment les symptômes corporels en phrases, ensuite nous serons dans l’intralingual. Il faudra alors reconstruire à partir de la phraséologie manifeste de qui est dit de façon latente.

Quand, avec Freud, l’hystérique trouvera à qui parler, les grandes crises spectaculaires cesseront. L’hystérie façon XIXe siècle est terminée. Incipit Psychoanalysis, qui comprendra l’inconscient comme langage. Le grand jeu avec les mots peut commencer ! Les anagrammes. Jeux de mots avec le corps !

Un artiste comme Bellmer y met toute sa passion. Il adore jouer avec les mots. Lui et la femme qu’il aime, Unica Zürn passent du temps et prennent plaisir à faire des anagrammes. Ils sont très habiles à ce jeu-là, en plusieurs langues d’ailleurs, en français et en allemand. Ils décomposent des mots, des phrases et les recomposent à la lettre. L’anagramme permet toutes les combinaisons de sens possibles à partir du jeu de lettres données dans un mot ou une phrase de départ. (Il y a une fascination des combinaisons possibles. La France des chiffres et des lettres en sait quelque chose).

Mais l’anagramme d’une phrase est plus difficile que celle d’un mot… (Les anagrammes qu’on a tous faits sont les autres noms qu’on s’est trouvé à partir des lettres composant son nom propre…elle est déjà pleine des significations, cette envie d’avoir d’autres noms, est-ce pour se cacher, pour se révéler, pour se multiplier ?). Et la satisfaction procurée est à la mesure de l’effort plus ardu pour refaire du sens nouveau avec les mêmes lettres. Les données ne changent pas, la règle est immuable. Il y a là une nécessité rigoureuse, et d’autant plus inéluctable qu’elle est parfaitement arbitraire, à rendre fou à lier ! Mais on peut préférer ses propres enfermements pour échapper aux autres ! Jouer aux anagrammes, c’est d’ailleurs toute la linguistique et la psychanalyse réunies, qui sont justement de merveilleux systèmes d’enfermement.

Saussure a failli devenir fou quand il a voulu, à tous prix, démontrer que les poètes latins n’avaient faits que jouer à ce jeu-là. S’étant épuisé à décomposer et recomposer des milliers de poèmes sans parvenir à dégager cette loi anagrammatique de la versification latine, il s’est reposé en inventant la linguistique proprement dite. C’est la même chose mais en beaucoup plus facile. On joue avec des groupes de sons et non avec les lettres, c’est moins abstrait.

Quant à Freud, neurologue affirmé et confirmé, mis au défi par les symptômes hystériques, qui empruntaient des voies nerveuses non répertoriées et ajustaient sur le corps de l’hystérique des anesthésies, des paralysies en forme de gants, de manches de chemise, de chaussettes c’est-à-dire réparties selon des zones anatomiques arbitraires, mais psychologiquement explicables[5], plutôt qu’en respectant le trajet repéré par l’anatomiste, il fut médusé par J.M. Charcot. Celui-ci faisait des anagrammes spectaculaires avec les symptômes de ses hystériques devant un parterre d’éminents témoins. Sous la force de l’idée suggérée sous hypnose, le malade qu’agitaient des tremblements convulsifs, échangeait son mal avec celui de l’hystérique paralysée et repartait jambes inertes dans le fauteuil roulant de la paralytique qui, elle, était secouée par ses soubresauts. Bien sûr, cela ne durait que le temps de la suggestion hypnotique et chacun au réveil, récupérait son symptôme propre. Mais cela suffisait pour démontrer que tout était dans la tête, monté sans doute des profondeurs du sexe. On en revenait à Platon. Mais attention, Charcot s’accrochait obstinément à cette tête comme faisant encore partie du corps – car si les étiologies organiques avaient dû être éliminées progressivement, il restait le cortex cérébral avec sa fameuse « lésion dynamique », origine des troubles hystériques. Une lésion dynamique ou encore « fonctionnelle » c’est-à-dire une lésion qui échappe aux moyens d’investigations anatomiques… En effet, si l’hystérique présente une monoplégie brachiale sans atteinte du plexus brachial, sans atteinte spinale, sans lésion au foyer des hémisphères cérébraux, ni lésion de la capsule interne, ni des circonvolutions frontales et pariétales ascendantes…, il s’agit à n’en pas douter d’une lésion des centres nerveux. Mais « Où siège-t-elle ? », se demande Charcot, quelle est sa nature ? C’est, je pense, dans l’écorce cérébrale de l’hémisphère cérébral du côté opposé à la paralysie, et plus précisément dans la zone motrice qu’il faut la placer (…). Ici il ne saurait être question que de l’une de ces lésions qui échappent à nos moyens d’investigations anatomiques et que, faute de mieux, on est convenu d’appeler lésions dynamiques ou encore fonctionnelles »[6]. Freud osera faire ce que Charcot n’avait pas voulu : renoncer à inscrire les symptômes hystériques en ce dernier topos corporel possible, c’est-à-dire sur l’écorce cérébrale. Freud sautera le pas, et abandonnera l’impératif catégorique du « Pensez anatomiquement et physiologiquement », pour ne considérer que le psychique et, du même coup, les symptômes hystériques vont devenir, docilement, de moins en moins figurables et de plus en plus verbalisables ! Le symptôme ne devenant qu’un morceau de bravoure du récit, comme le rêve ou le lapsus. Ces derniers vestiges figuratifs sont pris pour des hiéroglyphes, eux-mêmes traduisibles. Bref, on est dans la traduction intralinguistique. Et l’hystérie sera bientôt avantageusement remplacée par la névrose obsessionnelle.

Il faudra encore un pas de plus dans l’abandon du corps réel pour n’avoir à envisager que le corps phantasmatique. Même les soi-disant souvenirs des traumatismes passés se révèlent n’être qu’inventions. L’hystérie n’est même plus traumatique. Freud comme il l’écrit à Flïess en 1897, fera le deuil de sa « neurotica »[7], qui devait lui assurer gloire et fortune. La réalité est tout autre. Toutes les filles hystériques n’ont pu avoir un père séducteur, elles l’ont rêvé, ou plutôt il faut fonctionner sans indice de réalité. Freud a décidément rencontré avec le fantasme une réalité toute psychique et il pourra désormais se livrer à un travail de pure exégèse, à un problème de traduction à l’intérieur d’une même langue.

Mais si le symptôme n’est plus à traiter qu’en symbole, le somatique du psychosomatique n’a plus rien pour nous retenir. Le somatique, résidu non symbolisable, non analysable, est laissé pour compte autant que le psychotique, qui ne parle pas du tout ou ne dit rien de traduisible. L’analyse a ainsi, aux deux frontières, délimité son territoire, elle s’occupe, rigoureusement parlant, du corps-texte.

Nous sommes ici à un carrefour et nous poserons deux problèmes :

1.- Que se passe-t-il quand on inverse la problématique et qu’on pense au sens propre le corps comme un texte ?

2.- Si la psychanalyse a dissous l’hystérie en aménageant son propre territoire, celle-ci n’a-t-elle pas filé par le deux bouts, d’une part dans le somatique et le psychosomatique, d’autre part, dans le schizophrénique ?

LE CORPS ANAGRAMMATIQUE

Et si on prenait à la lettre cette absorption du corps par le langage, pour retourner le jeu et envisager, non par l’intersémiotique du corps qui parle, mais le corps-langage, c’est-à-dire si on considérait vraiment le corps comme une phrase       et si on entreprenait de faire des anagrammes avec ses morceaux ! On s’intéresserait alors aux calembours du corps, à ses solécismes comme Pierre Klossowski, à ses anagrammes, comme Bellmer, mais ceux-là sont tout autres et font frémir. Car il n’y a pas de raison de s’arrêter quand on est pris dans le vertige des mots-phantasmes, corps-fantasmes… Encore, encore ! … déshabillez-la, dit le sultan qui s’ennuie, en désignant la plus belle fille de son harem. Mais elle est nue maintenant. Encore, dit-il, alors on l’écorche vive. A prendre le corps au mot, le pervers ne s’ennuie plus !

Bellmer joue avec les morceaux anatomiques comme avec les lettres d’un mot ou d’une phrase. Soyez rassurés, c’est un fabricant de poupée, un peintre, un graveur. Ses pièces anatomiques sont artificielles, fabriquées, tracées, ou gravées. Il n’empêche que de voir mettre en place une grammaire, une syntaxe corporelle produit un tout autre effet. Si on en vient à prendre pour cela, non plus la chignole pour percer les narines de la Poupée ou le burin, mais le scalpel… il y a de quoi trembler !

Bellmer fera de l’art, du figuratif, même si c’est avec l’infigurable, et même si ses fantasmes longent l’horreur réelle. Un document photographique l’a longtemps hanté, celui du corps d’une victime dont son assassin « avait étroitement ficelé les cuisses, les épaules, la poitrine d’un fil de fer serré, entre-croisé à tout hasard, provoquant des boursouflures de chair, des triangles sphériques irréguliers, allongeant des plis, des lèvres malpropres, multipliant des seins jamais vus en des emplacements inavouables ».

Et que dire de cet autre désir étrange de Bellmer ? De même qu’il est possible – en coulant du plomb dans le creux de la trace laissée par un ver vivant dans un morceau de bois, gardant « ainsi le panorama immobile de son mouvement », comme un ver multiplié – de même on « voudrait que restât l’étrange objet, trace magique et méticuleuse que laisserait de son passage, un nu projeté par la fenêtre sur le trottoir »[8].

Le fantastique le plus extraordinaire, n’est-il pas celui du quotidien le plus ordinaire ? Bellmer joue avec l’anatomie, avec les figures du corps, mais il ne le fait pas n’importe comment. Comme pour les anagrammes, il recompose avec les éléments du corps de la femme aimée, d’autres corps à désirer. « Le corps, nous dit-il, est comparable à une phrase qui nous inviterait à la désarticuler pour que se recomposent, à travers une série d’anagrammes sans fin, ses contenus véritables ». Mettre le corps en pièces, le démonter pour en refaire un nouveau, et le multiplier – c’est aussi un enchantement sans fin. C’est mettre à l’envers la raison découvrant le sens dans le sensible, et refaire du sensible avec le sens… Ce n’est plus la double articulation qui fait le langage, mais la double désarticulation qui défait le corps. Si nous prenions à la lettre le fait d’être tout retourné et transcrivions cette émotion précise en retournant le corps comme un gant ou une peau de lapin et en mettant tout le dedans du corps, dehors ? Les dessins anatomiques peuvent bien montrer que rien n’échappe à l’esthétique mais Bellmer reconduit l’esthétique elle-même à son substrat sensationnel et au plaisir érotique. Avec le vers de Nerval : « Rose au cœur violet » composer « O rire sous le couteau » et « Ouvre-toi, la sucrée », c’est réussir des anagrammes très étonnants, n’est-ce pas ?

C’est proprement renversant cette obsession du réversible, de la réversion parfaite, de ce qu’on peut lire dans les deux sens. Refaire le même avec les contraires – opération alchimique par excellence – c’est montrer le dessous des cartes, que l’envers et l’endroit sont à la fois différents, opposés, et cependant, semblables. Comment concevoir un meilleur tour de passe-passe ? Ca tient du miracle, de l’inouï. Ainsi cette phrase surprenante : « l’âme des uns jamais n’use de mal ». Elle est si facile à récrire de gauche à droite cette fois. Elle retombe sur les pieds de son sens inverse. C’est une inversion radicale, un défi au bon sens, de quoi faire rêver, et doublement, à l’infini, si ce même mot de rêver lui-même est réversible. C’est trop beau, même moralement. C’est un message venu d’ailleurs, des hasards les plus lointains, qui se rit en même temps d’une transcendance si aisée à fabriquer !

LA DISPARITION DE L’HYSTERIE

Du symptôme-signe inscrit sur le corps, Freud ne gardait que le sens, le spirituel et rejetait le corporel. Freud est irréductiblement dualiste et refuse le mélange. Il ne s’intéresse qu’au psychique, au langage des symptômes névrotiques. Un cancer de la mâchoire vaut pourtant bien une bonne névrose. Et si le corps prenait le sens au pied de la lettre beaucoup plus profondément ? Si le symptôme symbolisait, de façon plus inouïe encore, quand il se répète et insiste, dans l’épaisseur organique même! Et s’il était possible de somatiser, non pas dans une hystérie de surface, avec tous ces troubles organiques déroutant les médecins qui ne trouvent rien, mais une hystérie de profondeur où le corps médical peut diagnostiquer en toute assurance, angine, pneumonie, cancer ?

Groddeck aura cette audace. Il affirmera que toutes les maladies les plus incontestablement organiques sont encore « hystériques » c’est-à-dire qu’elles signifient autre chose que ce qu’elles sont, quelque chose qui a à voir avec le théâtre. La mise en symptôme est une mise en scène – quelque chose qui se dit là. Par le corps, l’inconscient, le « ça » parle. Freud, bien sûr, l’avait dit. Il l’avait dit même avant Groddeck et il l’avait conceptualisé. Bien mieux, Freud avait donné à Groddeck l’appareil conceptuel qui lui manquait. Mais que les symptômes aient du sens, Groddeck le savait depuis longtemps. N’avait-il pas de réputation de guérisseur dans son « Sanatorium », ainsi qu’il désignait sa maison de santé. Lui, il prenait le corps à pleines mains, malaxant, triturant, faisant circuler, mais il prenait surtout le symptôme le plus organique au mot, et c’était là son secret. Qu’est-ce que la migraine m’empêche de penser, qu’est-ce que j’ai pu avaler qui s’exprime par cette angine ?

Certes, c’est Freud qui a découvert l’inconscient, mais cet inconscient ne travaille que le psychique ; pour Groddeck, l’inconscient travaille de la même façon l’organique et par les mêmes procédés. Un symptôme organique se déchiffre aussi comme un rêve. Pourtant, il n’était pas question pour Freud que Groddeck passât pour un hérétique. Freud l’intronise lui-même psychanalyste authentique, il lui octroie le label de conformité. Tant mieux si Groddeck étend l’inconscient à l’organique. Que la psychanalyse puisse s’appliquer là aussi, c’est parfait. Mais l’hérésie de Groddeck est ailleurs. Et Freud va pointer ce qui à ses yeux fera toute la différence entre le scientifique et le mystique. Groddeck fait sauter la distinction entre le mental et le corporel. Le fameux « ça » de Groddeck est dangereux, car il est religieux.

 Oui, à cet égard, Groddeck unit ce que Freud a séparé. Mais l’encourager à déchiffrer analytiquement l’organique, tout en lui demandant de renoncer au fondement de sa théorie, c’était lui retirer toute prétention d’originalité. Pour Freud, Groddeck ne ferait du bon travail que s’il restait attentif à appliquer la théorie et ne prétendait pas légiférer à son tour. De ce souci des limites « scientifiques » à ne pas dépasser, Groddeck se moque bien. Science exacte a toujours signifié pour lui exacte sottise qui ne veut pas voir que la vie est là, avant le cerveau. Groddeck veut les mots de Freud, sans que celui-ci lui impose sa chaîne signifiante. Pour Groddeck, justement, les mots sont fluides, sont interchangeables, ils se jouent de nous. La consistance ne peut venir du langage, pas plus que des symptômes. Elle vient d’ailleurs, d’un ça – Dieu – Nature Substance et Mère, Matrice dont tout sort, où tout aspire à retourner et qui a plusieurs registres d’apparition. Le psychique et le corporel en sont deux modes.

Si Groddeck s’intéresse à l’organique de façon privilégiée, sur le plan mental, ses conceptions renvoient bien davantage à la psychose qu’à la névrose.

Il est vrai que si Freud a permis une avancée fantastique sur le terrain de la névrose, reste justement à expliciter les maladies organiques et les maladies mentales. A cet égard, Groddeck, en refusant de faire entre elles, une véritable différence, ouvre une ère nouvelle à la compréhension du fonctionnement humain, et à la médecine obligatoirement pluridisciplinaire, à la fois au fait du fonctionnement organique, biochimique et du fonctionnement psychique puisque toute maladie est simultanément physique et mentale, même si son registre d’expression peut être à dominante organique ou psychique selon le choix des fantasmes, c’est dire que toute maladie est hystérique.

L’hystérie aurait donc filé aussi par l’extrémité mentale. Sur ce point, la publication toute récente du psychanalyste J.C. Maleval[9], donne un formidable appoint à cette idée. L’hystérie peut se faire maladie organique, mais aussi bien et tout aussi franchement maladie mentale. Des diktats autoritaires ont, en psychiatrie, escamoté la « folie hystérique » pour mettre à sa place un concept fourre-tout comme celui de schizophrénie. En pathologie mentale, la nosologie est incroyablement confuse et il y a tout un travail urgent de remise en question, et en ordre, à entreprendre. En attendant, la plasticité de l’hystérie n’est pas seulement corporelle, elle est aussi mentale. Et à côté des psychoses dissociatives, il faut faire place à des types de délires, des types de perturbations mentales bouleversant toutes nos significations mais qui cependant relèvent d’une interprétation possible, car la conscience du sujet n’est pas radicalement dissociée du sens de ses propos. C’est dire que la plasticité hystérique, peut conduire aussi bien à « psychiser » selon la folie dominante de la culture qu’elle peut être amenée à somatiser.

Aussi l’hystérie va-t-elle, encore une fois, sous ses nouveaux avatars pulvériser l’écran factice entre le psychisme et le corporel…comme deux manières différentes de dire la même chose. Ce que l’on met de nos jours sous le label schizophrénie, relève pour une bonne part, de la folie hystérique, c’est-à-dire d’une hystérie à dimension psychotique mais dont le délire n’a pas rompu les amarres avec la signification. La chaîne signifiante n’est pas déstructurée, toute communication avec l’autre n’est pas rompue. C’est d’ailleurs pour cette raison, que les cas connus dans la littérature clinique, comme d’authentiques schizophrènes se révèlent, à l’analyse, des malades, dont les délires ne manifestent pas du tout un fonctionnement du langage à vide, dans un pur rapport d’extériorité. Il n’est pas possible de mettre dans la même rubrique nosologique des gens comme Schreber, Wolfson, P. Rivière et la Renée de Mme Sechehaye dans le journal d’une schizophrène[10] ou Mary Barnes et son Voyage à travers la folie[11].

Le délire hystérique, sous le masque de la folie, libère le refoulé, comme la conversion somatique enfouit plus profondément ce qui est exprimé sous le masque de la pathologie organique.

Pour conclure, nous voudrions faire entendre le rire silencieux de Spinoza. La légende veut que pour se distraire, Spinoza faisait se battre entre elles des araignées ou jetait des mouches dans les toiles d’araignée et éclatait de rire. Nietzsche savait-il cela ? En tous cas, lui jouait aussi sur les noms, entendait dans Spinoza-Spinne qui, en allemand, veut dire araignée.

L’araignée est bien l’animal philosophique par excellence. Comme animal, il a un rapport au corps privilégié, mais comme animal producteur de ce fil poisseux qu’il interpose, pour survivre, entre lui et le monde, il peut symboliser l’homme dans son rapport au langage. Mais il y a plus drôle encore que cette bête dont on ne peut distinguer le corps de la tête. L’araignée est un paradoxe vivant, le symbole du ventre ou du sexe féminin ou aussi bien un corps acéphale ou encore une tête avec sa chevelure comme celle de Méduse.

 

Monique BROC-LAPEYRE
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 

[1] Cette communication a été faite dans le cadre des conférences du Groupe de Recherche sur la Philosophie et le Langage de l’Université des Sciences sociales de Grenoble, juin 1982.

[2] « On a tenté de provoquer par suggestion hypnotique l’apparition de vésicules d’herpès Ullman : « Herpes simplex and second degree brun induced under hypnosis » Amer, Journal psychiat. 103 ; 1947, 828-830. Cité in De l’Hystérie aux Pathomimies, J. CORRAZE, Dunod, 1976, p. 250.

[3] Lettre au Père. Préparatif de Noces à la campagne, Gall., Paris, p. 171

[4] Essais de Linguistique générale, chap. IV, p.79-86, éd. Minuit.

[5] G. BALLET, Revue Neurologique 1909, p.1620. Cité par Jacques CORRAZE in De L’Hystérie aux Pathomimies, Paris, Dunod, 1976, p.98.

[6] Œuvres complètes, t. III chez Delahaye, 1886-1890, p. 320-321

[7] Naissance de la Psychanalyse, Paris, PUF., 1969, p. 190.

[8] H. BELLMER, La petite anatomie de l’image, Eric LOSFELD, Paris, 1978.

[9] Folies hystériques et Psychoses dissociatives, Paris, Payot, 1981.

[10] M. SECHEHAYE, Journal d’une schizophrène, Paris, PUF. , 1950.

[11] M.M. BARNES, J. BERKE, Un voyage à travers la folie, Paris, Seuil.