L'autre côté du ciel

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

« Tous les hommes se font une notion des dieux et tous en tant qu’ils sont, Grecs ou Barbares, qui croient en l’existence des dieux, s’accordent à localiser la divinité dans la région la plus haute, rattachant à l’immortel (le ciel incorruptible) ce qui est immortel et regardant toute autre supposition comme inadmissible.» Aristote, De Caelo, I, 3

L'autre côté du ciel : cet intitulé est chez Simone Weil une expression platonicienne qui introduit directement dans cette région du surnaturel qui requiert notre attention. C’est être, d’entrée de jeu, confrontés à ce monde invisible, imperceptible qui double, à notre insu, le monde apparent dans lequel nous existons. Ceci pourrait immédiatement faire fuir rationalistes et scientistes et tous ceux que le moindre relent d’ésotérisme ou d’occultisme exaspère vite. Pourtant le risque d’investigations fumeuses est considérablement atténué puisqu’il s’agit d’une philosophe qu’on sait tellement éprise des réalités terrestres les plus concrètes. Il convient alors de se demander comment le surnaturel s’intègre dans la pensée de celle qui affirme ne croire qu’aux vérités que seul le corps peut authentifier.

        Disons tout de suite que le surnaturel est entré dans la vie et la pensée de Simone Weil, pour ainsi dire, tout naturellement dès que, très adroitement pilotée par le génie éducatif de sa mère, elle a fait du grec. Et le grec, elle l’a appris, jeune lycéenne, grâce aux leçons particulières d’un professeur du lycée Saint-Louis, Charles Brun qui enchantait la mère et la fille, par son enseignement du Criton et du Phédon.

        Si, comme elle l’a confié au père Perrin, Simone Weil a pu dire qu’elle était née avec l’inspiration chrétienne, on peut affirmer que, dès qu’elle a pensé, elle a été platonicienne. Elle s’est, en effet, véritablement nourrie et abreuvée de Platon et quand, quelques années plus tard, elle fut contrainte, comme tous les élèves d’Alain, de l’étudier assidûment, elle en a fait son maître de vérité.

        De lui, elle recevra la révélation de l’énigme qu’elle s’efforcera de dénouer par tous les moyens en s’y consacrant corps et âme. Formulée, en langage platonicien, c’est concevoir la différence entre le nécessaire et le bien. Ce qui, traduit en langage chrétien, exige de comprendre comment Dieu qui est un Dieu d’amour peut supporter, tolérer le malheur des hommes. Cette contradiction sera la croix où elle veut être clouée.

        La connaissance surnaturelle qu’elle reçoit de Platon révèle qu’il y a deux mondes, deux ordres de réalité : le monde d’ici-bas entièrement soumis à une implacable nécessité et un autre monde, invisible, celui qui se trouve de « l’autre côté du ciel », le monde du Bien absolu qui, en termes chrétiens, est le royaume des cieux. En février 1942, à Marseille, elle écrit, à la fin de l’article sur l’inspiration occitanienne qu’elle confie aux Cahiers du Sud : « Si le XVIIIème siècle avait lu Platon, il n’aurait pas nommé  lumière  des connaissances et des facultés simplement naturelles. L’image de la caverne fait manifestement apercevoir que l’homme a pour condition naturelle les ténèbres, qu’il y naît, qu’il y vit, et qu’il y meurt s’il ne se tourne pas vers une lumière qui descend d’un lieu situé de l’autre côté du ciel. » (Oeuvres complètes, éd. Gallimard, C IV 2, p. 424)

        Quand Simone Weil apprend de Platon que « ce monde n’est pas tout, qu’il y a quelque chose de meilleur et qu’il faut chercher» (OC VI 2, p. 77), c’est, pour elle, l’origine d’une véritable vocation. Elle va se donner la tâche écrasante, surhumaine, de découvrir cette autre dimension surnaturelle au beau milieu de cette complète immersion physique, sensible, qui nous englue, nous emprisonne dans une existence unidimensionnelle. Cette révélation platonicienne d’un autre ordre de réalité, Simone Weil la met à l’épreuve dans tout ce qu’elle étudie et dans tout ce qu’elle vit. Elle la rencontre aussi très précisément dans toutes les expressions spirituelles des religions, des mythes, des contes de toutes les civilisations, sans en excepter la science et les mathématiques. Cependant, c’est dans le christianisme qu’elle trouve le mode d’expression le plus adapté à sa sensibilité compassionnelle.

        Le bien absolu qu’elle rencontrait chez Platon est ce Dieu d’amour chrétien qui, par la médiation du Christ, fait se rejoindre les deux ordres de réalité.

        Pour Simone Weil, la religion provient de l’attention que l’homme accorde à la réalité au-delà de ce monde. Et on trouve cette attention est dans toutes les sociétés humaines. Elle observe que les mystiques de toutes les traditions se rejoignent jusqu’à l’identité. Ce peut être l’occasion de différencier la religion et la philosophie. Si la philosophie peut véritablement conduire jusqu’à la vraie pensée de Dieu, elle ne le fait qu’intellectuellement. La religion, elle, est un milieu où cette pensée s’incarne. Elle est une forme d’activité, un enracinement géographique, culturel, social où, non seulement la tête est concernée, mais l’être tout entier, âme et corps, corps et âme.

        Comprendre comme Platon le demandait « avec toute son âme », cela exige de faire intervenir une participation plus pleine, plus profonde que celle de la seule intelligence, un engagement de tout l’être et pour Simone Weil, vivant dans un contexte tout autre que celui de l’antiquité grecque, cela signifiait aussi avec tout son corps.

        Voici un exemple de ce que Simone Weil nous donne à comprendre par l’expression « de toute notre âme » :

 « [… ] la vie en nous est mort au regard du surnaturel. Savoir que sur le plan surnaturel, nous sommes morts, nous n’avons pas en nous du sang mais seulement de l’eau. Quand nous le savons de toute notre âme et que nous désirons la lumière du Soleil de la pensée, alors l’analogue surnaturel de la vertu chlorophyllienne apparaît en nous, et l’énergie surnaturelle qui descend du Soleil spirituel s’unit grâce à elle avec l’eau qui nous constitue pour former une vie nouvelle, un autre sang. » (OC VI 3, p. 42).

        Cette citation illustre à merveille combien Simone Weil unit symbiotiquement philosophie platonicienne et pensée chrétienne puisque ces images, directement extraites du Timée, sont censées expliciter ce que signifie le Baptême. Pour prétendre comprendre cela, l’intelligence ne suffit pas et une autre faculté doit intervenir, celle de l’amour surnaturel. Seule cette lumière autre que la raison naturelle peut nous faire prendre conscience que nous sommes en quelque sorte retournés, inversés, abusés ; nous nous croyons en vie alors que nous sommes morts. Nous sommes victimes d’illusion et en pleines ténèbres, n’ayant que de l’eau dans les veines comme des plantes privées de chlorophylle. Le salut, la vie ne peut venir que d’une exposition à la lumière solaire. Notre âme morte ne peut être vivifiée qu’au Soleil spirituel qui ne brille que par le désir qu’elle a de lui. Tout ceci nous situe sur le plan surnaturel où circule une énergie elle-même surnaturelle.

        Mais Simone Weil est philosophe dans l’âme et si l’intelligence et la raison ne suffisent pas, elle ne peut absolument pas s’en passer. C’est sa façon de vivre, de respirer mentalement. Aussi quand elle étudie le surnaturel, alors même qu’elle dit ne pas vouloir en faire un objet d’étude, elle ne peut pas ne pas désirer que l’approche du surnaturel ne soit véritablement scientifique, et donc tout le contraire d’une approximation fumeuse, imprécise, pour tout dire imaginaire. Certes, elle écrit : « L’objet de ma recherche n’est pas le surnaturel mais ce monde. Le surnaturel est ma lumière. On ne doit pas oser en faire un objet, ou bien on l’abaisse. » (OC VI 2, p. 245). Or malgré cette mise en garde et l’injonction qu’elle semble s’adresser à elle-même, ne dit-elle pas qu’on pourrait trouver dans les Evangiles « une physique surnaturelle de l’âme humaine. » Et pour cette science de l’âme qui « comme toute doctrine scientifique ne contient que des choses clairement intelligibles et expérimentalement vérifiables », elle s’appuie sur les textes et les expériences des grands mystiques. Dans L’Enracinement, elle compare la science sociale et la science de l’âme et les dit toutes deux « tout à fait impossibles si la notion de surnaturel n’est pas rigoureusement définie et introduite dans la science, à titre de notion scientifique, pour y être maniée avec une extrême précision.» (E. folio, p. 370)

        Ce serait méconnaître le surnaturel que croire qu’il opère de façon arbitraire. Il obéit à des lois rigoureuses, analogues aux lois qui régissent l’ordre naturel, comme par exemple la chute des corps. Le maître en ce domaine mystique est sans conteste saint Jean de la Croix qui « décrit la grâce avec une précision de chimiste ou de géologue. »

        Ceci va me permettre d’évoquer un documentaire allemand récemment consacré à Mère Teresa. On y voit cette femme animée d’une énergie prodigieuse qui la conduit dans les bas-fonds de Calcutta pour soulager l’effroyable misère des lépreux, soignant les plaies les plus épouvantables, nourrissant des mourants de faim avec une cuillère de riz, organisant de petites unités de très jeunes religieuses pour apporter secours dans tous les lieux de misère, installant dispensaires, mouroirs, avec la compétence et l’efficacité d’un chef militaire. Et on découvre que cette religieuse, accablée par l’immensité de cette tâche infinie, est, en vérité, dans une nuit intérieure complète, sans le moindre secours d’une foi sensible, dans le noir absolu, ne pouvant même plus croire en l’existence de Dieu. Cependant, elle se consacrait exclusivement à son amour des pauvres et des miséreux. Elle qui rayonnait pour les autres, vivait dans les transes psychologiques d’un abandon total.

        Son confesseur, un homme averti auquel elle faisait part des ténèbres intérieures dans lesquelles elle se débattait, constatait un parfait accord avec les descriptions de saint Jean de la Croix montrant que plus l’âme est élevée en spiritualité, plus elle traverse les épreuves d’abord de la nuit des sens, puis de la nuit de l’esprit, laissant l’âme souffrir de cet état de solitude radicale qu’elle doit supporter par amour.

        Mère Teresa constitue un extraordinaire exemple de cette sainteté nouvelle que Simone Weil appelait de ses vœux pour notre temps. « L’unique fait surnaturel ici-bas, c’est la sainteté elle-même et ce qui en approche ; c’est le fait que les commandements divins deviennent chez ceux qui aiment Dieu un mobile, une force agissante, une énergie motrice, au sens littéral, comme l’essence dans une automobile. »  (E., p. 336)

        Elle qui met au jour une spiritualité d’une radicalité insupportable, exprimant à longueur de pages les exigences extrêmes de l’amour surnaturel, pourrait s’adresser précisément à Mère Teresa quand elle écrit avec l’autorité suprême que donne une foi absolue :

« C’est quand l’âme épuisée a cessé d’attendre Dieu, quand le malheur extérieur ou la sécheresse intérieure lui fait croire que Dieu n’est pas une réalité, si néanmoins elle continue à l’aimer, si elle a horreur des biens d’ici-bas qui prétendent le remplacer, c’est alors que Dieu, après quelque temps, vient jusqu’à elle, se montre, lui parle, la touche. C’est ce que saint Jean de la Croix nomme nuit obscure. » (OC IV 2, p. 157)

        La présence du surnaturel doit se comprendre et se discerner dans sa complète invisibilité. Le surnaturel ne change rien à rien et cependant tout est en même temps entièrement changé. Pour permettre d’accepter cet incompréhensible, Simone Weil, en excellente pédagogue, se sert d’une image très éclairante.

« Nous sommes comme des naufragés accrochés à des planches sur la mer et ballottés d’une manière entièrement passive par tous les mouvements des flots. Du haut du ciel, Dieu lance à chacun une corde. Celui qui saisit la corde et ne la lâche pas malgré la douleur et la peur reste autant que les autres soumis aux poussées des vagues ; seulement ces poussées se combinent avec la tension de la corde pour former un ensemble mécanique différent. Ainsi quoique le surnaturel ne descende pas dans le domaine de la nature, la nature est pourtant changée par la présence du surnaturel » (OC. IV 2, p. 287)

        Pour Simone Weil, le problème du mal ne peut être résolu par le seul recours à l’intelligence humaine, il faut une grâce surnaturelle pour en avoir une juste compréhension. Alors seulement, le mal n’est plus conçu comme une preuve contre la réalité de Dieu mais au contraire comme ce qui nous la révèle en vérité. Le mal en effet nous oblige à penser que Dieu n’est pas tout-puissant ou qu’il n’est pas bon ou qu’il a consenti à renoncer à son pouvoir et à devoir admettre la souffrance et le malheur des hommes. C’est ainsi que Dieu accepte même de ne pas intervenir pour son propre fils, crucifié, le laissant dans un total abandon. Ce renoncement de Dieu à sa toute-puissance est pour Simone Weil la condition même de l’existence de cet univers. Pour créer quoi que soit d’autre que lui, Dieu doit renoncer à être tout et laisser être un monde régi par ses propres lois. Des lois qui déterminent l’ordre du monde et gouvernent toute la matière y compris la matière psychique, avec pour les humains une possibilité de répondre à l’attente de Dieu.

        Pour Simone Weil, une vraie connaissance, une connaissance réelle implique une participation de tout l’être. Connaître de toute son âme, c’est y faire participer activement son corps. Qui mieux qu’elle peut en avoir la ferme conviction, elle qui ne peut se retenir de s’engager physiquement, d’aller au-devant des travaux les plus éprouvants, les plus durs, les plus exténuants : la pêche en haute mer, le ramassage des pommes de terre, l’usine, la guerre, les vendanges.

        Le diable, c’est l’illusoire, le faux, l’irréel, l’imaginaire. Et, d’une certaine façon, chez les humains, il n’y a que le corps qui ne trompe pas, qui dise vrai, par sa souffrance authentique, palpable, visible, charnelle.

        Or pour les êtres humains, l’essentiel de ce qui maintient en vie, n’est-ce pas cet « irréductible qu’est la nourriture » ce qui, traduit, même dans le domaine des exigences spirituelles, est la nécessité de manger. « Croire n’est pas savoir. […] L’âme sait d’une manière certaine qu’elle a faim […] la réalité de sa faim n’est pas une croyance, c’est une certitude […] Quand on mange du pain, et même quand on en a mangé, on sait que le pain est réel. » (OC IV 1, p. 333 sq.)

        Le travail dans l’ordre de la spiritualité va consister à devoir cesser de manger de l’homme pour ne manger que Dieu.

        C’est dans le Phèdre (de Platon) que Simone Weil s’est familiarisée avec le monde divin. « Dieu, et les dieux, et les âmes heureuses, dans leur repas consommé de l’autre côté du ciel, mangent la réalité, se nourrissant de connaissance, et mangent la justice même, la raison même, la science même et les autres réalités réelles. Phèdre 247 c-e) » (OC VI 3, p. 61)

        Dans la conception platonicienne, les âmes sont pourvues d’une aile, cet organe du surnaturel qui les conduit vers les hauteurs. Alors, « parvenues au sommet, elles vont au-dehors et se tiennent sur le dos du ciel et regardent ce qui est hors du ciel. » (OC IV 2, p. 109). Dans le mythe de l’attelage ailé, la contemplation du vrai nourrit les âmes qui ont atteint le lieu qui est au-dessus du ciel. Remarquons que la béatitude éternelle est « un état où regarder est manger. » (OC VI 3, p. 368). Tandis que « la grande douleur de la vie humaine c‘est que regarder et manger soient deux opérations différentes. De l’autre côté du ciel seulement, dans le pays habité par Dieu, c’est une seule et même chose. » (OC IV 1, p. 304)

        Ici-bas, le crime est de manger ce qu’il faut seulement regarder. L’humanité ne s’est-elle pas perdue pour avoir mangé le fruit défendu ? Il faut alors regarder sans s’approcher (noli me tangere) puisque le véritable contact serait de manger l’autre, de le dévorer. Aimer c’est vouloir s’emparer, se fondre, se confondre. L’amour humain ne peut être qu’un amour de cannibale. Et le miracle de l’amitié n’est-il pas de regarder sans manger cet autre qui vous est nécessaire comme une nourriture ?

        Dieu comme le Minotaure grec se tient an centre du labyrinthe où il cherche à piéger l’âme ; c’est par la beauté du monde qu’il la séduit, la beauté qui est de « l’autre côté du ciel » et qui cependant est visible ici-bas sans que Platon ne dise comment elle est arrivée jusqu’à nous, ce qui force à penser qu’elle est descendue et qu’il y a nécessairement un mouvement descendant qui n’est pas pesanteur mais amour. Simone Weil est très préoccupée par ces mouvements ascendants et descendants de la grâce et de la pesanteur. Remarquons qu’elle avait envisagé de donner à un ensemble de textes spirituels qui constitueront ce qui fut appelé Intuitions préchrétiennes pour titre : La descente de Dieu. Il est vrai que pour les humains rivés au sol par l’attraction terrestre « Monter est surnaturel ; le ciel, c’est là où nous n’allons pas.  » (OC VI 1, p. 353)

        Dieu donc comme le Minotaure se tient au centre du labyrinthe où l’imprudent qui y est entré, ne pourra plus sortir.

« …hors d’état de trouver l’orifice. Epuisé, sans rien à manger ni à boire, dans les ténèbres, séparé de ses proches, de tout ce qu’il aime, de tout ce qu’il connaît, marche sans rien savoir, sans espérance, incapable de se rendre compte s’il marche ou s’il tourne sur place. Mais ce malheur n’est rien, auprès du danger qui le menace. Car s’il ne perd pas courage, il est tout à fait sûr qu’il arrivera au centre du labyrinthe. Et là, Dieu l’attend pour le manger. Plus tard, il ressortira mais changé, devenu autre, ayant été mangé et digéré par Dieu.» (OC IV 1, p. 303-304)

        Il y a une réversibilité à l’acte de manger, c’est celui qui consiste à être mangé. Et être mangé peut aussi signifier être possédé. Si, pour Simone Weil, connaître de l’intérieur, c’est manger et si connaître au sens biblique c’est posséder sexuellement, manger et posséder sexuellement sont apparentés. Simone Weil ne s’étonne nullement du discours amoureux des mystiques. L’âme peut ainsi être enceinte de la semence de Dieu qui a déposé en elle. la petite graine de sénevé. Et l’apparition de vertus surnaturelles révèle que : « L’âme n’est plus vierge, qu’elle a couché avec Dieu, fût-ce à son insu comme une femme violée pendant son sommeil. » (OC VI 4, p. 189). L’âme est enceinte de Dieu pour une nouvelle naissance de son fils. Dieu se nourrit du sperme qu’il a déposé en elle. L’âme ne mange plus, c’est elle qui est mangée par le germe divin qui, ensuite va se nourrir directement de ce dont l’âme se nourrissait. L’âme est comparée à une sorte d’utérus, d’œuf, de nid où le germe déposé, en se développant, va devenir oiseau.

        Il y a chez Simone Weil une façon de faire correspondre la plus haute spiritualité avec les sécrétions les plus physiologiques. Elle transpose le spirituel pur en termes organiques et inversement donne un sens surnaturel aux opérations les plus réalistes. C’est ainsi qu’à partir des enseignements du Timée et de la doctrine hindoue sur la sexualité, elle dégage une doctrine de la semence qu’elle dit « très claire » :

        « La semence surnaturelle est en nous un être vivant autre que nous, un être divin, un médiateur. Son corps tourne dans le crâne comme un astre. A chaque révolution, il monte à l’orifice du crâne (comme les dieux à l’orifice du ciel dans le Phèdre), y respire, y reçoit sa nourriture du ciel auquel il est suspendu et auquel nous sommes suspendus par lui. Il est la charité, l’organe de l’amour surnaturel. Mais si par l’inertie de la pensée le mouvement du cerveau ne l’entraîne pas, il tombe dans la colonne vertébrale ; le besoin de respirer l’entraîne jusqu’aux organes sexuels, d’où il veut sortir pour vivre. Il ne le peut, s’il est mâle, que par l’émission sexuelle; s’il est femelle, par l’accouchement après qu’il s’est uni dans la conception avec la semence mâle. […] La nourriture immortelle descend toujours par les orifices du crâne. Mais selon qu’elle est assimilée dans la tête ou vers les reins, elle est grâce divine ou impulsion démoniaque. » (OC VI 3, p. 337)

        Pour Simone Weil, ce n’est pas le désir sexuel, l’attrait du sexe qui éloignerait et détournerait de Dieu, la sexualité constituerait une sorte de recours, un subterfuge dont l’âme s’empare pour échapper à l’emprise de l’amour divin. L’âme effrayée par l’appel divin se rassure en se précipitant sur les plaisirs de la chair. Simone Weil choisit violemment Platon contre Freud et sa stupide idée de sublimation : 

« au lieu de regarder l’amour de Dieu comme une forme sublimée du désir charnel, ainsi que font tant de gens dans notre misérable époque, Platon pensait que le désir charnel est une corruption, une dégradation de l’amour de Dieu et quoiqu’il soit très difficile d’interpréter certaines de ses images, il est certain qu’il concevait ce rapport comme une vérité non seulement spirituelle mais aussi biologique. Il pensait évidemment que chez ceux qui aiment Dieu les glandes ne fonctionnent pas de la même manière que chez les autres ; l’amour de Dieu étant, bien entendu, la cause et non l’effet de cette différence. » (OC IV 2, p. 175)

        Si Dieu mange, il est aussi mangé. S’offrir comme nourriture peut être compris comme l’acte d’amour indépassable. Donner sa vie, soit ! mourir par amour, oui, mais plus encore s’offrir en nourriture spirituelle pour rivaliser avec ces amours humains d’anthropophages.

        Ce fut une vraie surprise de découvrir parmi les tout premiers écrits de Simone Weil, alors qu’elle est encore étudiante et rédige de petits topos de philosophie, celui qu’elle a intitulé Le dogme de la présence réelle (OC I 1, p. 92). C’est en 1926, elle a 17 ans et travaille sur l’âme et le corps. Elle écrit : « Je suis le pain de vie, a dit le Christ. Cette parole est déjà belle ; mais le catholicisme a tiré de là quelque chose de plus qu’une belle parole. Il a voulu que le Christ soit mangé par chaque fidèle, non pas symboliquement mais réellement. Le pain de la communion est le corps même du Christ, non le symbole du Christ. Ici la raison du croyant est réduite au silence, et l’incrédule trouve le dogme de la communion digne tout au plus des sauvages d’Australie. » (OC I 1, p. 92). A son avis, l’incrédule ne peut accepter de croire en ce qui lui semble une énormité simplement parce qu’il n’a pas réfléchi au fait que l’âme est liée à un corps et que ce corps nous relie l’âme à l’univers tout entier. Dès lors tout agit sur tout et ce qui se passe dans le ciel étoilé retentit sur notre âme et son moindre mouvement à elle modifie le cours des étoiles. Si l’on sait et comprend cela, croire que communier, c’est manger le corps du Christ peut avoir la même efficacité qu’être en sa présence réelle.

        Plus tard, lors de la période plus manifestement mystique, exposée dans les Cahiers, on constatera que le sacrement catholique de l’Eucharistie l’a fasciné plus encore que le baptême.

« Au centre de la religion catholique se trouve un peu de matière sans forme, un peu de pain. L’amour dirigé sur ce morceau de matière est nécessairement impersonnel. Ce n’est pas la personne humaine du Christ telle que nous l’imaginons, ce n’est pas la personne divine du Père soumise elle aussi à toutes les erreurs de notre imagination, c’est ce morceau de matière qui est au centre de la religion catholique. C’est ce qu’il y a en elle de plus scandaleux et c’est en quoi réside sa plus merveilleuse vertu.» (OC IV 1, p. 316)

        Pour les raisons dont elle s’est expliquée, elle n’a pu pas pu procurer au père Perrin la joie de la baptiser. Restée délibérément sur le seuil de l’église, elle n’a donc pas non plus pu communier. Or elle croyait fermement à la transsubstantiation du pain en le corps du Christ. Elle l’affirme plusieurs fois nettement, insistant sur la différence avec la croyance seulement symbolique des protestants.

        Simone Pétrement, sa biographe et amie, nous confie qu’elle pouvait, dans la solitude silencieuse d’une église, passer des heures de contemplation devant le saint-sacrement, cette grande hostie consacrée, enfermée dans le tabernacle sur l’autel et dont une petite veilleuse révèle la présence. Mais alors ne se mettait-elle pas ainsi en situation de ne faire que regarder ce que le Christ demande de manger ?

        L’eucharistie est Dieu qui s’offre pour être mangé.

        Une connaissance avec toute l’âme, c’est une connaissance faite d’amour. La grâce intervient qui permet un véritable contact avec Dieu. C’est ce qui se produit par la consécration de l’hostie. Alors ce morceau de matière devient transparent. On est touché sensiblement, physiquement. Et par ce contact privilégié, on comprend tout le reste. Une sorte de lumière contagieuse rend toute la matière incandescente. De même qu’à travers l’amour d’un être privilégié, d’un ami, on aime par contamination progressivement tous les êtres humains, l’humanité toute entière, sans s’attacher à quelqu’un en particulier.

        « Un morceau de pain est choisi par hasard pour être l’intermédiaire d’un contact entre Dieu et un homme dans une opération où ce morceau de pain entre dans un estomac et subit des actions mécaniques et chimiques qui le détruisent complètement. Le morceau de pain n’est pour rien dans ce mouvement descendant de Dieu vers l’homme qui mange. Il n’y a aucune part. Il est simplement consommé. » (OC VI 3, p. 54)

        Il est caractéristique que Simone Weil s’efforce de retrouver dans le monde des réalités concrètes les plus terrestres, des analogies d’une part avec des pratiques quotidiennes et d’autre part avec des mœurs de lointaines sociétés. Le Christ, étant souvent comparé à l’agneau égorgé depuis le commencement du monde, elle interroge :

« Si une peuplade d’éleveurs imagine que les animaux se laissent tuer pour nourrir le peuple, y a-t-il un plus pur modèle de dévouement ? C’est exactement ce qu’a fait le Christ pour la nourriture spirituelle. Par ce dévouement la victime est sainte, le meurtre est un acte religieux et on l’accomplit dans un lieu saint, devant un autel, et on offre la victime à Dieu. La victime est elle-même une image de Dieu.
 Les sacrifices humains, s’ils étaient vraiment consentis par la victime, étaient un exemple pur et exaltant pour tout le peuple. (Mais la liberté ne pouvait être garantie) Le consentement de la victime peut seul faire du sacrifice une chose vraiment sacrée et par suite vraiment purificatrice, un sacrement. C’est le cas de la messe. [...]
Il faudrait savoir si parmi les peuplades anthropophages il y a des traditions concernant des hommes qui se seraient offerts librement comme nourriture. »
(OC VI 3, p. 239)

        Remarquons la méthode de transposition adoptée par Simone Weil qui se livre à de constantes opérations de transmutation, passant du registre métaphorique au réalisme le plus cru. On assiste à une surenchère dans l’exigence pour approcher de ces régions surnaturelles. Il est vrai qu’elle nous en prévient très explicitement : « L’impossibilité‑l’impossibilité radicale, clairement perçue, l’absurdité ‑est la porte vers le surnaturel. On ne peut qu’y frapper. C’est un autre qui ouvre. » (OC VI 3 p. 98)

        Elle convient que notre façon humaine d’aimer est cannibale. Nous mangeons, dévorons ce que nous aimons puisque c’est le seul mode naturel que nous connaissons. Elle renchérit même sur cette image en insistant : « Les êtres aimés, par leur présence, leurs paroles, leurs lettres, nous fournissent du réconfort, de l’énergie, un stimulant. Ils ont sur nous le même effet qu’un bon repas après une journée épuisante de travail. Nous les aimons donc comme de la nourriture. » (OC VI 4, p. 333)

        Il convient donc de se détacher complètement de cet amour d’anthropophage pour aimer purement et cela exige d’aimer en l’autre « la faim qui le ronge et non pas la nourriture qui s’offre à nous en lui pour calmer notre faim […] » (id. p. 335)

        En ce domaine, aucune faim ne doit être calmée de façon naturelle, à hauteur seulement humaine. S’il nous faut absolument manger, il faudra manger Dieu. Il s’est offert pour cela. Pour se donner à manger et devenir comestible, Dieu s’est fait matière inerte, morceau de pain, hostie, il s’est fait chair. Si nous consommons cette chair, nous devenons aussi habités par le Christ. C’est une deuxième transmutation qui nous transforme, à notre tour, en chair du Christ. C’est cela la sainteté. Devenir chair du Christ pour être comestible à tous les malheureux. On comprend que Simone Weil ait rêvé de devenir matière inerte pour être réellement mangée par ceux qui souffrent, toute souffrance pouvant se lire comme la faim. « Vous avez eu faim, et vous m’avez mangé. » C’est ainsi qu’elle transpose la phrase de l’évangéliste « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger. » (Mt 25, 35) en ajoutant que cela n’est permis qu’à ceux qui ne sont plus eux-mêmes, à ceux-là seuls en qui vit le Christ. Une allusion est nettement sous-entendue à la phrase de saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20)

        Simone Weil affirme une foi totale au dogme catholique de l’Eucharistie, elle écrit : « Dogme de la présence réelle dans l’Eucharistie. Il n’y a rien au monde ici-bas où Dieu soit réellement présent sinon un morceau de matière consacré. Absolument rien d’autre. C’est cela surtout qui importe. » (OC VI 3, p. 310). A un autre moment, elle précisera : « Eucharistie. Le dogme signifie seulement que ce morceau de pain est l’intermédiaire d’un contact réel avec Dieu. S’il était seulement un symbole, il serait seulement intermédiaire entre nous et notre idée de Dieu (ce qui est le cas de la plupart des gens). Mais ceux qui le méritent, il les tire vers Dieu. Il les déplace réellement. » (id. p. 85)

        Simone Weil ne passera pas sous silence le problème du sacrifice des animaux jusqu’à imaginer, même en ce cas, une possibilité de sacrifice volontaire qui peut alors faire du meurtre un acte sacré. Ceci est d’autant plus remarquable que Simone Weil n’aborde guère, pour ne pas dire pas du tout, la question animale. Les très rares occasions où elle parle de chiens c’est exclusivement pour évoquer la nécessité de leur dressage par la méthode d’alternance entre le sucre et le fouet. Si elle fait allusion au bélier ou à l’agneau, c’est pour leur rôle de sacrifiés bibliques sans faire intervenir la moindre compassion. Manifestement, les animaux n’ont tenu aucune place dans sa vie personnelle et leur considération reste abstraite, ce n’est nullement une réelle préoccupation. Reste l’Agnus dei. « Dieu descendant dans un agneau pour être égorgé et mangé, cela seul rend pur le meurtre d’un agneau et la nourriture. » (OC VI 3, p. 239). Il est aussi très caractéristique que la nourriture ne soit pas différenciée en carnivore ou végétarienne. Le pain de l’eucharistie n’est-il pas aussi chair ? Mais le consentement de la victime a une telle importance pour en purifier le sacrifice qu’elle ne manque pas de signaler que « Si une peuplade d’éleveurs imagine que les animaux se laissent tuer pour nourrir le peuple, y a-t-il un plus pur modèle de dévouement ? C’est exactement ce qu’a fait le Christ pour la nourriture spirituelle. Par ce dévouement la victime est sainte, le meurtre est un acte religieux et on l’accomplit dans un lieu saint, devant un autel et on offre la victime à Dieu. Il faut ou ne pas manger de viande, ne pas tuer d’animaux. Ou regarder les animaux comme des machines à la manière de Descartes. Ou entourer leur mort de telles images religieuses. Autrement quoi de plus propre à ôter aux enfants toute notion morale ? » (Ibid.)

        Cette grande insistance sur l’eucharistie fournit un exemple privilégié pour approcher ce que Simone Weil entend par surnaturel. L’occasion est donnée de comprendre que ce qui est surnaturel ne peut être appréhendé ou cru comme un fait. Certes, il y a des faits qui sont incompréhensibles mais qui ne sont pas pour autant surnaturels. C’est ainsi que Simone Weil compare la présence du Christ dans l’hostie à la présence de mon ami Paul dans le corps de Paul. Cette présence est tout aussi incompréhensible mais elle n’en est pas pour autant surnaturelle. Ce n’est pas la même partie de l’âme qui est concernée. Car si la présence de Paul ne peut être comprise, elle est cependant représentable. Ainsi les protestants qui disent la présence du Christ dans l’eucharistie purement symbolique en font quelque chose de représentable pour l’intelligence. Pour croire comme les catholiques en la présence réelle du Christ dans l’hostie, il faut faire appel à une autre partie de l’âme humaine, celle qui ne concerne plus vraiment la croyance mais l’amour. En ces domaines, il ne s’agit pas de croire, d’avoir la foi, mais il s’agit d’amour, de charité. Simone Weil fait appel à un type de contact que permet seulement la faculté d’amour surnaturel. En vérité, Dieu n’est pas moins présent dans n’importe quelle parcelle de matière que dans cette parcelle prélevée pour devenir le corps du Christ. C’est une opération de la grâce divine qui, un instant, rend transparente l’infime parcelle de matière pour permettre un véritable contact avec Dieu.

        Ce sacrement de l’eucharistie n’en demeure pas moins parfaitement imperceptible, le miracle ne se produit qu’en pensée, et aucun signe tangible n’en est donné. « Dieu et le surnaturel sont cachés et sans forme dans l’univers. Il est bon qu’ils soient cachés et sans nom dans l’âme. Autrement on risque d’avoir sous ce nom de l’imaginaire.» (OC VI 2, p. 328). Observons que cette certitude d’un contact privilégié avec Dieu par l’Eucharistie, Simone Weil se l’est interdit. Si elle a pu considérer que la béatitude éternelle était que seulement regarder soit identique à manger, elle se mettait en situation d’y parvenir en regardant intensément cette hostie qu’elle ne pouvait effectivement consommer. Ainsi elle rêvait de ces âmes bienheureuses qui, dans le Phèdre de Platon, pouvait se tenir sur le dos du ciel et regarder ce qui est hors du ciel. D’une certaine façon, Simone Weil était kantienne. On sait que deux choses au monde suscitaient l’émerveillement de Kant : la loi morale au fond de son cœur et le ciel étoilé au-dessus de sa tête. Simone Weil est aussi une adepte du ciel. Les constellations la fascinent et ses écrits fourmillent de références à l’astrologie. Et parmi les quelques rares poèmes qu’elle a peaufinés par de multiples variantes, il y a celui intitulé : Les astres. Et quand elle cherchait à réconforter Antonio Atarès, son ami espagnol, exilé, privé de tout, elle lui disait qu’il était riche encore, il pouvait regarder le ciel. Elle admirait la vitalité de Rosa Luxemburg d’écrire dans ses Lettres de prison toute la joie que, postée à sa fenêtre lui donnaient les oiseaux dans le ciel.

        C’est une attitude très orientale que de parvenir à agir sans bouger, par une extrême contention de l’esprit, comme dans la méthode du tir à l’arc et de parvenir à viser le cœur d’un pou devenu à force d’attention aussi grand qu’un soleil. Ce fut une réelle surprise de lire dans les Cahiers, cette constatation :

« La vraie difficulté, non pas faire ce qui est bien quand on l’a vu, mais le voir si intensément que la pensée passe en action, comme on lit la musique et les notes qui entrent par les yeux sortent en sons au bout des doigts ‑ comme quand on voit un ballon de rugby, et on l’a dans ses bras. » (OC VI 2, p. 490)

        Simone Weil ne croyait pas au miracle. Sa conception d’un monde rigoureusement soumis à la nécessité ne peut lui faire accepter que quoi que ce soit déroge à l’ordre implacable des lois naturelles. Aucune intervention surnaturelle n’est possible. Cependant elle admet que chez des êtres de grande spiritualité, les états mentaux puissent modifier notablement les états organiques et permettre des phénomènes paranormaux comme la lévitation. Il est évident que Simone Weil eut elle-même des rapports complexes avec la nourriture et qu’elle ne pouvait apaiser la faim de son âme en nourrissant son corps. Aussi elle rêvait d’une autre source d’énergie vitale et que les hommes, ces plantes célestes, puissent manger de la lumière. Que mangeaient-ils d’autre ces dieux-astres de l’autre côté du ciel platonicien ? « Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capacité de se nourrir de lumière. Car cette capacité étant absente, toutes les fautes sont possibles. .[…]» (OC VI 2, p. 320-321)

        Simone Weil se demande pourquoi le gui, ce parasite du chêne était une plante sacrée pour les druides. Croyaient-ils qu’il était une plante ayant sa racine dans le ciel ou le pensaient-ils comme une racine céleste du chêne lui-même ? Elle ajoute alors : « L’arbre de vie, c’est l’axe des pôles dont les fruits sont les astres. Qui mange le soleil vivra. Qui mange la lumière vivra. Si nous avions de la chlorophylle, nous nous nourririons de lumière, comme les arbres. Le Christ en tient lieu. » (OC VI 4, p. 328).

        Dans sa longue contemplation de l’hostie, saint-sacrement, Simone Weil mangeait de la lumière.

        Après avoir accompagné Simone Weil dans sa quête du surnaturel situé de l’autre côté du ciel, où Dieu, notre Père qui êtes aux cieux, est hors d’atteinte, présent dans le secret, nous ne pouvons manquer d’indiquer au moins ce qu’il en est ici-bas où le surnaturel est quasiment imperceptible, toute la place étant prise par un « ersatz de transcendance ». Le social en est une imitation diabolique :

« le piège des pièges, le piège presqu’inévitable est le piège social. Partout, toujours, en toutes choses, le sentiment social procure une imitation parfaite de la foi, c’est-à-dire parfaitement trompeuse. Cette imitation a le grand avantage de contenter toutes les parties de l’âme. Celle qui désire le bien croit être nourrie. Celle qui est médiocre n’est pas blessée par la lumière. Elle est tout à fait à l’aise. Ainsi tout le monde est d’accord. L’âme est dans la paix. Mais le Christ a dit qu’il ne venait pas apporter la paix […] Il est presque impossible de discerner la foi de son imitation sociale. D’autant plus qu’il peut y avoir dans l’âme une partie de foi authentique et une partie de foi imitée. C’est presque impossible mais non pas impossible. Dans les circonstances présentes, repousser l’imitation sociale est peut-être pour la foi une question de vie ou de mort. » (OC IV 1, pp. 3245-326) .         

        Il y a dans le social une part transcendante, analogue au surnaturel car, comme lui, incompréhensible. L’esprit ne peut en effet penser ce dont il est une partie. Ce mystère apparente le social au surnaturel, car il dépasse les limites de l’intelligence humaine. L’homme fait partie d’une collectivité qui le transcende complètement. Par rapport au surnaturel, c’est un ersatz de transcendance où règnent les prestiges mensongers puisque imaginaires. C’est ainsi que Durkheim a pu écrire que « la société est à ses membres ce qu’un Dieu est à ses fidèles. » (Les formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, 1912, p. 295). Pour Simone Weil, la divinité de Durkheim, c’est le collectif c’est-à-dire le Diable. C’est ainsi qu’elle affirme une totale incompatibilité entre le surnaturel et le social.

        Un immense problème sans solution surgit alors : si le social recouvre tout, si Dieu ici-bas ne peut intervenir comment croire au surnaturel ? Le surnaturel est un ordre transcendant au social mais invisible au sein de la société où ceux qui sont grands et puissants sont ceux qui savent capter l’énergie du gros animal et cette énergie n’est en rien surnaturelle. Le social n’est que le gros animal et « le gros animal est toujours répugnant » (OC VI 3, p. 181) mais « L’homme est un animal social et le social est le mal. Nous ne pouvons rien à cela, et il nous est interdit d’accepter cela, sous peine de perdre notre âme. Dès lors la vie ne peut être que déchirement. Ce monde est inhabitable. C’est pourquoi il faut fuir dans l’autre. Mais la porte est fermée. Combien il faut frapper avant qu’elle s’ouvre. Pour entrer vraiment, pour ne pas rester sur le seuil, il faut cesser d’être un être social.» (OC VI 3, p. 164)

        Cesser d’être un être social pour cet animal social qu’est l’homme, c’est cesser d’être tout simplement, ce qui est proprement impossible.

        On sait que bien des dialogues de Platon sont dits aporétiques parce qu’ils n’offrent pas d’issue. La conception de Simone Weil, d’une manière analogue, conduit à une impasse, menant tout droit sur l’impossible mais cet impossible est ce qui, pour elle, définit précisément le surnaturel.

        Parmi les anciens textes grecs, ce morceau d’un fragment orphique qu’elle aimait tant semble énoncé à son propos : « Dis-leur que je suis la fille de la Terre et du Ciel étoilé » (OC IV 2, p. 76)

Monique.broc@wanadoo.fr
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans les Cahiers Simone Weil de juin 2012