L'architecte assassiné ou la coquille du philosophe

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Par : 
Regine Pietra

Ils ont oublié le grand malheur de ne pas comprendre ou la joie inverse (C,I, 10).

Quelques mots d’abord sur ce titre qui pourrait paraître à la fois cruel (pour l’architecte) et frileux (pour le philosophe). Il fait allusion à cette réplique de Phèdre à Socrate dans Eupalinos (Socrate vient de raconter que son âme adolescente hésitait entre construire et connaître, quand la rencontre fortuite d’un fragment de coquille décida de sa vocation) : « Je ne me console point de la mort de cet architecte que tu as assassiné pour avoir trop médité sur le fragment d’une coquille. » (OE, II, 126)[1] Cette méditation sur la coquille, qui est l’un des thèmes permanents de la réflexion valéryenne, culmine dans le texte intitulé L’Homme et la coquille, que je me propose d’analyser. Ce texte, dont on a peu parlé[2], est à forte densité philosophique, écrit dans une langue à la fois claire et distincte. En ce lieu – rare - les frontières scolaires (et universitaires !) entre la littérature et la philosophie s’avèrent inopérantes. Je crois qu’aujourd’hui, précisément, où les grands systèmes philosophiques n’assurent plus leur relève, où la philosophie s’isole quelquefois dans un positivisme dont l’expression le plus souvent manque d’élégance, où se perd le sens du questionnement vrai, il y aurait avantage et plaisir à faire retour à des textes de ce genre qui, à l’abri de l’hermétisme des modes et des coteries stimulent la pensée et réjouissent la sensibilité. Ils portent témoignage d’une certaine audace de la réflexion fondée sur le refus d’en faire accroire. Et si la rhétorique, aux dires de certains, peut n’en pas être absente, elle n’intervient qu’à titre d’auxiliaire, efficace, de la pédagogie.

        Empruntant à Valéry la distinction,qui prend le texte en écharpe, entre la formation et la construction, nous tenterons de dire d’abord brièvement comment le texte s’est formé (genèse), puis comment il s’est construit (structure) à partir de thèmes tels le hasard, le Faire, le vivant, etc. Nous essayerons, enfin, de repérer le mouvement même qui l’a produit – le dess(e)in hélicoïdal de l’écriture – l’empreinte de « ce petit corps calcaire creux et spiral [qui] appelle autour de soi quantité de pensées, dont aucune ne s’achève… »

        Commencer peut-être par ces quelques vers d’un poème de Guillevic, intitulé Spirale, qui me semble résumer à la fois toute l’aventure spirituelle de Valéry et, plus précisément, celle de ce texte, qui en est le paradigme :

Je sais que tournoyant
Autour de quelque chose
Qui est moi-même et ne l’est pas,
Je finirai par être
Ce point auquel je tends :
Vrai moi-même, le centre,
Et qui n’est pas
[3].

        La réflexion valéryenne sur la coquille ne date pas des quelques mois qui précédèrent la parution du texte, fin 1936, même si les Cahiers (C, XIX, passim) révèlent, par l’abondance des remarques sur le sujet, par les dessins nombreux de coquilles, la présence, insistante, de cette préoccupation. Comme pour tous les intérêts valéryens, on peut dire de celui-ci qu’il date de la première heure puisqu’on en trouve trace dès le Carnet de 1892-1893[4]. Mais, si l’on en croit le témoignage valéryen, la réflexion est bien postérieure à l’expérience d’une rencontre qui laissera des traces. « Avais-je quinze ans, en avais-je dix-sept, quand j’ai trouvé sur le bord de la mer, non loin de Maguelonne, ce coquillage ou cet ossement poli et usé par les vagues, dont je me suis souvenu, je ne sais comment, quand j’écrivais Eupalinos[5] ? » Donc, à l’origine (?), un « étrange objet » rencontré par hasard (nous verrons tout à l’heure ce qu’il faut penser du hasard), puis une lente sédimentation : le Carnet de 1892-1893, mais aussi les premiers Cahiers, où la réflexion sur le cristal semble cependant l’emporter sur celle de la coquille[6] ; dans l’Introduction [7]on repère déjà la présence de l’ « étrange animal » et des « tourbillons figés des coquilles » ; voici encore la lettre du 2 décembre 1894, où le professeur de philosophie Kolbassine, l’ami à qui fut dédié, un temps, La soirée avec Monsieur Teste , en réponse à une question du jeune Valéry, commente le § 13 des Prolégomènes de Kant qui traite du paradoxe des objets symétriques, auxquels la coquille appartient[8]. Puis – mais on n’en finirait pas d’y revenir ! – tout au long des premières années du siècle cette attention portée au faire humain, par différence avec les productions naturelles[9]. En 1915, quelques pages des Cahiers, d’une écriture serrée, sans rature et totalement maîtrisée, constituent la première rédaction d’un texte que Valéry projette d’intégrer dans un volume fait de « Souvenirs de spéculations naïves » (C, V, 826). Ce texte, nous le retrouvons modifié en 1921 dans Eupalinos, en 1936 dans L’Homme et la coquille. La première rédaction du texte, publiée chez Plon (voir la note 2), est semblable, dans sa lettre, à la seconde, mais nettement plus courte : d’un côté un texte plus « scientifique », plus neutre ; de l’autre, des digressions mais aussi une approche plus personnelle, une résonance plus universelle, un style plus humoristique. On assiste là, à l’aide de simples adjonctions, à la transformation, par appropriation, d’un texte (sans doute une commande) sur les coquillages en un essai de haute teneur philosophique. Entre les différentes strates de la réflexion ce sont les mêmes investigations, plus abstraites dans les Cahiers, plus proches du réseau conceptuel antérieur (allusion, par exemple, au degré de symétrie, dont Eupalinos gardera l’idée, mais non le mot), plus vibrantes de rêverie poétique dans Eupalinos, mimant davantage le cheminement de la réflexion philosophique dans L’Homme et la coquille. Rien, dans ce texte, écrit par un Valéry âgé, qui n’ait été déjà pensé et longuement mûri. Et, pourtant, rien ne semble usé. Les problèmes que la pensée n’a pas réduits, sont là, dans toute la fraîcheur d’une interrogation première. Mieux encore : la confirmation - en avions-nous besoin ? – que l’œuvre n’est qu’un moment (un déchet, disait Valéry[10]) dans un processus de pensée qui la dépasse. Car la méditation sur la coquille se prolonge bien des années au-delà de 1936-1937. Le tome XX des Cahiers, postérieur au texte publié, revient sur les idées émises et la plume ne se lasse pas de dessiner toutes sortes de coquilles[11]. Enfin, lorsqu’au terme de sa vie, Valéry écrit Le Solitaire, œuvre qui demeurera inachevée, il ne peut s’empêcher de mettre dans la bouche de Faust l’idée essentielle de notre texte, la différence entre l’acte de l’artiste et la production de la Nature[12].

        Il y a chez Valéry – il l’a dit lui-même – du ruminant[13]. Ses pensées sont toujours très lointainement enracinées. Elles font surface, prennent place dans une nouvelle configuration, émigrent, mais rentrent toujours au pays. Dans le deuxième paragraphe de notre texte, Valéry distingue la construction de type abstrait, mathématique, de la formation, plus lente, plus mystérieuse, qui concerne les vivants. La première, dit-il, intéresse et retient ; la seconde intrigue. La pensée valéryenne, quant à elle, tient de l’une et de l’autre : c’est-à-dire, à la fois, d’une extraordinaire capacité d’analyse et de survol et d’une puissance d’approfondissement, de réitération, de méditation ; Ce mouvement spiralique par quoi la coquille se développe, c’est aussi celui de la réflexion valéryenne qui ne s’évade de son centre que pour y revenir, après avoir parcouru un tour de plus.

        D’étonnements en étonnements, de questions en questions. Parmi l’esprit au moyen d’une coquille. (Inédits)

        L’esprit devant une coquille se développe aussi. (C, XIX, 122)

        L’homme et la coquille entrelace un certain nombre de thèmes. Nous pensons avoir repéré les principaux (ils ne sont pas forcément les plus apparents) : 1) éloge de la naïveté conquise (table rase) ou, si l’on préfère, de l’étonnement philosophique ; 2) réflexion sur le concept de remarquable (que veut-on dire quand on dit de quelque chose (ou de quelqu’un !) qu’il est remarquable ? dans son rapport avec une notion sur laquelle Valéry a attiré l’attention très souvent, celle de hasard ; 3) Que signifie le verbe faire selon qu’il désigne l’action de l’homme ou de la Nature ? 4) Quelle est la spécificité du vivant ? Isoler ces thèmes a, sans doute, quelque chose d’arbitraire et d’irritant: sélection subjective d’abord, déchiffrement un peu scolaire d’une expérience singulière – la rencontre avec une coquille – séparation de la forme et du fond[14], etc. Mais la dimension du texte, une vingtaine de pages, nous défendait une approche plus attentive à toutes les dimensions du dire.

TABULA RASA

        Sans doute est-il un peu provocant d’ouvrir par des mots latins ce retour à l’ignorance première que Valéry revendique. C’est pour mieux donner à entendre la science de ce non-savoir. La naïveté, ce regard étonné sur les choses, en quoi Socrate, celui de Platon, voit le début de la philosophie[15], n’est, en effet, philosophique que si elle est seconde, ultérieure comme le dit Jankélévitch de l’innocence, et c’est bien ainsi que Valéry le conçoit. Elle consiste en un certain nombre d’opérations. Commencer d’abord par éliminer tous les faux savoirs, savoirs verbaux dont Valéry n’a cessé d’accuser les philosophes[16], pseudo-savoirs appuyés seulement sur l’autorité de la tradition : « Notre savoir consiste en grande partie à ‘croire savoir’, et à croire que d’autres savent »[17]. Le respect, ici, est pusillanimité :

        Nous retirons promptement notre attention de la plupart des choses qui commencent à l’exciter, songeant aux savants hommes qui ont dû approfondir ou dissiper l’incident qui vient de nous éveiller l’intelligence. Mais cette prudence est parfois paresse ; et d’ailleurs rien ne prouve que tout soit vraiment examiné et sous tous les aspects (OE, I, 891).

        Faire, donc, table rase : Je pose donc ma question toute naïve. J’imagine facilement que je ne sache des coquilles que ce que j’en vois quand j’en ramasse quelqu’une […] Je m’autorise de celui qui fit, un jour, table rase (ibid.).

        Incontestablement Valéry pense, ici, à celui qui fut son philosophe préféré, à Descartes, qui décida de « sortir de la sujétion de [ses] précepteurs »[18] et de « commencer tout de nouveau dès les fondements »[19]. Il s’agit donc d’un recommencement, d’une « ignorance factice » (OE, I, 897), d’une ingénuité calculée mais salutaire et courageuse. Dès lors ce qu’il faut affronter, c’est le plus difficile : l’élémentaire. Nudité de l’esprit. Pourquoi une main droite vue dans un miroir devient-elle une main gauche ? « Comme une main, comme une oreille, une coquille ne peut se confondre à une coquille symétrique » (OE, I, 889). Aucune superposition possible. De même pour les escaliers de sens inverse. Escher saura s’en souvenir. Pourquoi en est-il ainsi ? Le géomètre – ici, comme ailleurs dans ce texte, - s’embarrasse. L’opacité du sensible met en échec l’abstraction. Mais qu’en est-il vraiment de cette opacité ? Comment dire simplement cela même que nous dissimulons sous une avalanche de mots ?

        Peut-être le philosophe aurait-il avant tout à se mettre à distance de tous les savoirs (celui du mathématicien traçant une spirale, du conchyliologiste, du sculpteur qui tente d’en façonner une, etc.) pour, sinon en faire la synthèse, du moins les faire jouer entre eux ; c’est ce que fait Valéry, pointant la relativité des perspectives, avec cet humour qui transforme ce qui n’aurait pu être qu’une fastidieuse dissertation en régal intellectuel.

        Il est clair que le personnage assez secret, voué à l’asymétrie et à la torsion, qui se forme une coquille, a renoncé depuis fort longtemps aux idoles postulatoires d’Euclide […]. Euclide travaillait sur un papyrus où il pouvait tracer des figures qui lui semblaient semblables ; et il ne voyait, à la croissance de ces triangles, d’autre obstacle que l’étendue de son feuillet. Il était fort loin – à vingt siècles lumière – d’imaginer qu’un jour viendrait où un certain M Einstein [...] (OE, I, 903).

        A tout moment, Valéry, avec son scepticisme souriant,déboulonne les grands principes tel ce « fameux Principe de Causalité » qui tend « à substituer nos combinaisons à nos lacunes » (OE, I, 899), soupçonne les savants penchés sur leurs microscopes d’ajouter aux choses vues « quantité d’autres choses qu’[il] ne croi[t] pas qu’ils aient vues (OE, I, 898), déplace les idées reçues en interprétant la création de l’artiste comme une opération moins simple qu’on ne le voudrait (« Ce qui créé en nous n’a pas de nom » (OE, I, 892), manipule des analogies audacieuses :

        Mais bien des millions d’années avant Euclide et l’illustre Einstein, notre héros qui n’est qu’un simple gastéropode […] a dû résoudre, lui aussi, quelques problèmes assez ardus. Il a sa coquille à faire et son existence à soutenir. Ce sont deux activités fort différentes. Spinoza faisait des lunettes. Plus d’un poète fut excellent bureaucrate (OI, 904).

        L’Homme et la coquille, c’est donc d’abord une certaine manière de philosopher : à l’écart des théories, mais non du théorique ; au plus proche d’un questionnement fondamental retrouvé qui, à bien l’entendre, n’a rien de naïf ; pratique d’un « gai savoir » qui n’ignore pas la profondeur ; cela, les « littéraires » et les philosophes ont encore à le découvrir. Mais ils ne pourront le faire que s’ils acceptent d’abandonner les idées reçues. Ce texte n’est pas plus rhétorique (c’est le grief des littéraires) qu’il n’est littéraire (c’est le grief des philosophes). Ou alors il est l’un et l’autre au meilleur sens du terme.

        Supposons donc que nous ayons fait table rase de toutes les opinions frelatées pour nous rendre disponibles, réceptifs, aux sollicitations du monde sensible. Que va-t-il se passer ? Quelque chose va se donner à voir, se faire remarquer. En vertu de quoi ? Ceux qui croient à l’objectivité, ou ceux qui croient au surréel (ce sont souvent les mêmes !) diront que l’objet – en l’occurrence, ne l’oublions pas, une coquille – était en soi remarquable et/ou que c’est là le fait du hasard. Valéry, qui n’est ni « objectiviste », ni surréaliste, sait bien qu’il n’en est rien, que nous ne faisons que projeter ce que nous attendons. Le hasard n’est qu’une

« invention de mot excellente. Il est très commode de disposer d’un nom qui permette d’exprimer qu’une chose remarquable (par elle-même ou par ses effets immédiats) est amenée tout comme une autre qui ne l’est pas. Mais dire qu’une chose est remarquable c’est introduire un homme, -une personne qui y soit particulièrement sensible et c’est elle qui fournit tout le remarquable de l’affaire […] Ôtez donc l’homme et son attente, tout arrive indistinctement, coquille ou caillou ; mais le hasard ne fait rien au monde, - que de se faire remarquer… (OE, I, 897-898)[20]. »

        La coquille rencontrée c’était là l’occasion ( !) pour Valéry de nous glisser (car Valéry ne fait jamais que passer et dédaigne les lourds appareilles démonstratifs) quelques éclats d’une réflexion sur le hasard qu’il a menée toute sa vie[21]. Tantôt Valéry décrypte les multiples sens du mot hasard (C, VI, 50), tantôt il met en évidence les composantes de la notion : - l’idée qu’elle est en rapport avec la pluralité de nature des choses (C, XV, 645), susceptible de remplir de multiples rôles, et donc, comme chez Spinoza, mesure de notre ignorance (C, VI, 934) ; - sa part subjective, qui en fait un élément de la sensibilité liée à la surprise (C, IX, 21), à la mise en scène (C, V, 823)), à la valeur (C, XVIII, 625), « à la résonance avec des propriétés et une tension intime données, comme le verre se brise au vibrer de sa propre note » (C, XXIII, 563). L’identité que Valéry établit ici entre le hasard et le remarquable permet à ce concept, paradoxalement trivial, d’accéder à un statut philosophique… remarquable[22]. « Hasard; fondé sur le remarquable = une chose remarquable produite comme une autre qui ne l’est point. On énonce ceci au moyen du mot hasard » (C, XIV, 187).

        Tout aussi fragiles que le hasard les concepts d’ordre et de désordre (Valéry serait ici en accord avec Bergson) au point que l’on peut penser à la fois que la coquille est une construction parfaite se détachant « du désordre ordinaire de l’ensemble des choses sensibles » (OE, I, 887) et que l’esprit est ce qui vient mettre du désordre dans l’ordre des choses[23] (Il est bon de bousculer les certitudes acquises et présomptueuses !). Partout Valéry cherche à débusquer cet anthropomorphisme qui nous colle tellement à la peau que nous ne l’apercevons plus. Notre esprit est borné : il fonctionne sur un seul modèle, celui de son faire (dont il ignore souvent le mécanisme) : hors de cela, il n’y a que contradiction, illusions, « falsifications » (OE, I, 899-900).

        La coquille, comme « ces formations naturelles remarquables qui s’observent ça et là (ou plutôt qui se font observer) » (OE, I, 886) – ainsi le cristal et la fleur – propose « étrangement unies, les idées d’ordre et de fantaisie, d’invention et de nécessité, de loi et d’exception » (OE, I, 887). Cette complexité pose problème parce qu’elle déjoue nos catégories figées. C’est ne pas voir que notre subjectivité créé ses alternatives[24] et que le concept n’a pas d’autre origine que l’image ou la métaphore qui passe de la coquille à l’oreille et de Léonard aux « petits philosophes de Rembrandt » blottis dans leur conque de clarté (OE, I, 852).

HOMO FABER

L’homme peut « savoir ce qu’il fait » ;
Mais il ne peut savoir ni ce qui fait, ni ce
que
 fait ce qu’il fait (C, XIX, 280).

        Les considérations qui précèdent, destinées à éclairer la méthode valéryenne, nous permettent d’aborder le problème que Valéry a placé au centre de son texte : celui du faire. La coquille, en effet, dans son apparence, présente « le semblant d’une intention et d’une action » (OE, I, 887) humaines ; elle conduit à demander qui l’a faite. Cette question en engendre aussitôt une autre : « à quoi reconnaissons-nous qu’un objet donné est ou non fait par un homme ? » (OE, I, 892). Notons d’abord que le verbe faire est terriblement ambigu[25], parce que passe-partout. Substituons-lui celui de façonner qui dit l’artisan aux prises avec une matière à laquelle il impose son projet : dialectique du corps, de l’esprit et du monde (C.E.M.), trinité chère au système valéryen. « Si l’homme est le plus intelligent des animaux c’est, disait Anaxagore, parce qu’il a des mains. » Plus près de nous, le même Focillon qui écrivait l’Éloge de la main célébrait La Vie des formes et rappelait que « l’art le plus ascétique […] n’est pas seulement porté par la matière […] mais nourri par elle »[26]. Notre texte en appelle constamment à cette participation corporelle : « Ce coquillage que je tiens et retourne entre mes doigts » (OE, I, 887) ; ce « mouvement que nous faisons quand nous faisons un cornet à papier » (OE, I, 888) ; « notre instinct de façonner avec les forces de nos doigts ce qui nous délecterait à palper » (OE, I, 892). « Que j’essaie à présent […] de modeler ou ciseler un objet analogue (OE, I, 894), etc.

        Il y a incontestablement un pragmatisme valéryen[27]. Primat de l’homo artifex. Tout savoir passe par un savoir-faire : « je ne sais que ce que je sais faire » (OE, I, 899). Expliquer n’est que « décrire une manière de Faire », « refaire par la pensée » (OE, I, 891). Allons plus loin : le savoir faire est non seulement la condition de tout savoir, il en est aussi l’aboutissement. Le faire humain se caractérise par un voir et un pouvoir, c’est-à-dire un prévoir qui est intention, modèle, but, d’une part, et tenue d’une idée directrice, d’autre part ;

        Que (l’homme) se bâtisse une maison ou un vaisseau, qu’il se forge un ustensile ou une arme, il faut alors qu’un dessein agisse d’abord sur lui-même et se fasse de lui un instrument spécialisé ; il faut qu’une « idée » coordonne ce qu’il veut, ce qu’il peut, ce qu’il sait, ce qu’il voit, ce qu’il touche et attaque, et l’organise expressément pour une action particulière et exclusive à partir d’un état où il était disponible et libre encore de toute intention (OE, I, 895)[28].

        Cette prééminence du faire humain sur lequel s’édifie toute notre connaissance détermine aussi, nous l’avons dit ses limites. Nous n’imaginons pas d’autres modes de compréhension qui outrepassent, subvertissent ce modèle. Notre prétention à l’universalité est assez dérisoire et le mollusque nous le rappelle :

Coquille.
Cette étude sert par opposition à dessiner d’un peu plus près l’homme (Ce qui n’est pas mollusque et par quoi) et donc, - à le réduire lui aussi, en quelque mesure, à un être plus particulier qu’il ne croit être […] lui qui se sentait universel (C, XIX, 254 ; C2, 1338).

        Mais le verbe faire ne se réfère pas aux seules productions humaines ; on l’emploie aussi pour désigner les œuvres de la Nature (OE, I, 897). A juste titre ? Il semble bien que non. Et Valéry de dénoncer cette assimilation abusive, à laquelle nous convie le règne du langage. Employer l’idée de faire en dehors de l’homme « c’est puiser l’eau avec un panier » (C, IV, 903 ; CI, 512). Mais en quoi le faire humain se distingue-t-il du produire de la Nature ? – Sur trois points principaux :

        1. Alors que dans le faire humain, la forme semble être indépendante de la matière et de la grandeur (il faudrait ici nuancer le point de vue valéryen qui peut paraître discutable), dans la Nature, forme et matière sont indissociables, comme le prouve le développement de la plante (C, VIII, 144 CI, 569) et les rapports du mollusque et de sa coquille. Ce qui se nomme « libertés » chez l’homme est automatisme, monovalence chez l’animal, « qui ne sait que sa leçon avec laquelle son existence même se confond » (OE, I, 900).

        2. Le temps du faire humain est un temps extérieur, discontinu. Il est constitué d’actes successifs, prévus, orientés ; il a un passé et un futur. Le temps de la Nature naturante (phusis) a une progression si lente que la croissance y est insensible. Il est constitué d’états. Le faire humain est division d’avec soi, la « formation » naturelle est indistinction et indivisibilité des forces, des temps, des matières et des ordres de grandeur (cf. OE, I, 903).

        3. D’où il résulte que, alors que la Nature – ici le mollusque – ne peut se détacher de son œuvre, « l’homme ne sait pas bâtir une pièce à son échelle » (C, V, 354). Ponge fera une remarque identique[29].

        Quelques importantes que soient ces différences, il arrive cependant que, selon la savoureuse formule de Valéry, « un éclat de silex fasse hésiter la préhistoire entre l’homme et le hasard » (OE, I, 892). Notre coquille est un peu dans ce cas. La complexité de la figure mathématique qui rend raison de sa forme continue à nous intriguer et à nous faire imaginer un auteur. (A l’autre extrémité de notre stupéfaction, un autre « étrange animal », le cerveau monstrueux de Léonard, concilie les deux modes de production : celle de l’homme qui sépare et trie et celle de l’instinct qui enracine le corps dans le pouvoir créateur[30].) Mais c’est mal poser le problème que le poser en termes de finalité externe[31]. Vision anthropomorphique assurément. Cependant Valéry, comme toujours, n’est pas là où on l’attendait ; et s’il envisage l’hypothèse des antifinalistes qui critiquent l’idée de faire et lui substituent « un processus aveugle » et en somme physico-chimique, il se demande aussi – en retournant les données du problème – « si en refaisant l’analyse même du faire et de la fabrication orientée, humaine, on ne trouverait pas que cette opération éclairée se ramène à un processus aveugle » (C, IX, 6 ; CI, 581).

        Les choses, on le voit, ne sont pas si simples, si dichotomiques qu’on aurait pu le croire. Toutefois parler de finalisme externe, c’est sombrer dans la métaphysique et, bien que Valéry prête, ironiquement, à notre mollusque « des méditations profondes et des abstractions de conciliations fort reculées » (OE, I, 906), nous limiterons ses prétentions et les nôtres, en parlant de finalité interne, donc de la vie.

VIS A TERGO[32]

L’être vivant ne peut faire que par l’être.
(Inédits)

         « Il se peut que faire ne soit pas capable du complément : vie » (C, XIX, 195)[33]. Dans la mesure où nous ne comprenons que ce que nous savons faire, il y a fort à parier que nous ne comprenions rien à la vie. Pari gagné : « notre connaissance des choses de la vie est insignifiante » (OE, I, 899 ; cfC, XIII, 126 ; C2, 746). « Notre faire échoue devant la vie comme le tigre échoue à dénouer un nœud » (inédits). Parce qu’il est un produit de la vie, comme la coquille, notre intellect est incapable de la « produire, - c’est-à-dire [de] la concevoir- [de] la comprendre » (C, XXII, 371 ; C2, 766). Les procédés de formation des êtres vivants sont transcendants à nos moyens d’expression (C, XIX53). La vie est, elle, plus à l’aise avec les changements d’échelles :

        La vie passe et repasse de la molécule à la micelle, et de celle-ci aux masses sensibles, sans avoir égard aux compartiments de nos sciences, c’est-à-dire à nos moyens d’action (OE, I, 903).

        A l’instar de Bergson, Valéry prend acte de l’incompatibilité entre notre intelligence qui découpe, sélectionne, spatialise et la vie plus fluide, plus souple, plus mouvante.

        Il y a incontestablement connivence entre la vie et les liquides. De longue date :

        La « nature vivante » […] use de l’état liquide ou fluide dont toute substance vivante est constituée, et en sépare lentement les éléments solides de sa construction. Tout ce qui vit ou a vécu résulte des propriétés ou modifications de quelques liqueurs (OE, I, 901).

        A l’origine : le tourbillon, phénomène type de toutes les embryogenèses[34]. Des forces centripètes accaparent l’extérieur. Ainsi du mollusque qui, par son manteau doué d’une double action, absorbe, d’une part, les sels calcaires du milieu environnant pour constituer le revêtement externe de sa coquille, tandis que, d’autre part, ce même manteau laisse suinter un mucus qui élabore le « suave lambris de la demeure de la bête » (OE, I, 902). Le langage des suspensions et émulsions, des humeurs et émanations est plus adapté aux manifestations de la vie que celui des figures géométriques. Là, nous sommes dans l’immanence de la génération, ici, dans la transcendance d’un point de vue extérieur (cfC, XXIII, 286). Ici la justesse des formes. Là il s’agit de forces, d’adaptations, d’ajustements : domaine de l’approximatif, du bougé.

        On comprendra mieux dès lors que les notions de déséquilibre, de dissymétrie, d’irrégularité, par où se dit un certain mouvement et la part du sensible irréductible à nos cadres de pensée, soient l’expression de la vie :

Tous les coquillages dont la forme dérive de l’enroulement d’un tube manifestent nécessairement cette dissymétrie à laquelle Pasteur attachait une si grande importance et dont il a tiré l’idée maîtresse de recherches qui l’ont conduit de certains cristaux à celle des fermentations et de leurs agents vivants (OE, I, 889).

        Ces phénomènes, qui entrent mal dans nos catégories, nos formules, nous déroutent au point que, comme Valéry[35], ils nous fascinent et nous ne sommes pas prêts à les oublier : pourquoi l’hélice spiralée de la coquille si régulière s’interrompt-elle brusquement, s’achève-t-elle si inégalement ? Pourquoi les coquilles s’enroulent-elles de préférence – les statistiques en témoignent- dans un sens plutôt que dans un autre ? La vie, ici, semble à la fois poser des lois et y déroger. Elle ignore visiblement le principe du tiers exclu, qui manque, il faut bien le dire, de fantaisie.

        Elle n’ignore pas cependant toute forme d’organisation, puisqu’elle est précisément caractérisée par ce primat du tout sur les parties, par l’étroite collaboration entre les organes et l’harmonie des fonctions. Telle est la finalité interne qui anime le vivant et le différencie par sa structure de l’informe (concept valéryen important), par son indivisibilité de la matière inerte, [à la différence du caillou, un fragment de coquille n’est pas une coquille (OE, I, 893)], par l’intégration de ses partie de la simple adjonction du cristal, par exemple (cf. C, XIX, 77).

Il faut accomplir en outre un tour de spire complémentaire. Car cette vie si complexe dans son organisation ne se soutient que par son rapport avec le milieu ambiant. La nièce de Monsieur Teste, pourtant formée à bonne école, on peut l’imaginer, trouvait « étrange qu’il y ait un dedans et un dehors » (OE, II, 429). Le mollusque s’en était accommodé depuis longtemps, essayant tant bien que mal d’« ajuster l’expérience de sa vie mondaine à celle de sa vie privée » (906). Et Valéry de nous inciter à considérer que notre situation n’est guère plus satisfaisante qui nous contraint à concilier constamment le monde des esprits et celui des corps ou encore celui des différents sens. La vie s’adapte, certes, mais de cette adaptation nous aimerions bien trouver la formule.                                                                            *

        J’ai tenté, dans les deux parties qui précèdent, de dire et la genèse de ce texte, formé d’idées longtemps caressées, et sa composition, à partir des thèmes qui me sont apparus essentiels. Je voudrais maintenant montrer ce qui fait la spécificité d’un tel texte, à savoir son écriture.

        La tâche que s’était assigné Valéry[36] était ardue pour des raisons multiples : l’objet, dont il fallait traiter, demandait certaines connaissances en conchyliologie (le dossier inédit révèle que Valéry se les étaient procurées[37]) ; mais il s’agissait d’éviter la lourdeur et l’ennui d’un traité ; la surprise de la rencontre avec la coquille avait été racontée dans Eupalinos ; enfin ce dont on voulait parler était difficile à exprimer parce que « le langage ordinaire se prête mal à décrire les formes » (OE, I, 889), et parce que les noms des choses de l’esprit sont impossibles. Et c’est cela que j’aurais voulu « chanter » (C, XX, 543) CI, 289). C’est pourquoi notre texte s’ouvre par un « si » qui introduit un irréel du passé :

        S’il y eût une poésie des merveilles et des émotions de l’intellect (à quoi j’ai songé toute ma vie) il n’y aurait point pour elle de sujet plus délicieusement excitant à choisir…que la coquille.

        Cette tâche difficile, Valéry l’a menée à bien (c’est une litote), d’une part, en imprimant à son texte un mouvement qui colle parfaitement à son objet au point qu’il en reproduit la figure (je ne combattrai pas outre mesure ceux qui verraient là une certaine projection !) d’autre part, en mêlant les genres et en variant les tons au point que l’on peut appliquer à la composition du texte ce que Valéry dit de la multiplicité des coquilles visitées dans une galerie :

        L’alternance de ces « agréments », illustre plus qu’elle ne l’interrompt, la continuité de la version générale de la forme. Elle enrichit, sans l’altérer le motif fondamental de l’hélice spiralée (OE, I, 888).

        C’est bien, en effet, me semble-t-il, la figure de l’hélice spiralée qui sert d’armature à notre texte, que Valéry en ait conscience ou non. Tout se passe comme si chaque partie séparée par un astérisque était autonome, supportant parfaitement d’être lue seule. Le texte n’est pourtant pas composé de fragments indépendants comme en témoignent les incipit (Je m’essaie d’abord ; mais bientôt ; je regarde au contraire ; que j’essaie à présent ; j’ai donc, etc.) qui indiquent une progression. Mais celle-ci n’est pas linéaire, accumulative. On va et vient, Valéry recréant dans le monologue le mouvement du dialogue (« sorte de monologue par questions allant jusqu’à une sorte de métaphysique » notent les inédits). Et ce qui est vrai de la forme l’est aussi du contenu ; on passe de la description empiriste à l’abstraction géométrique, de la simplicité d’une figure à l’énumération des variétés ; de la géométrie à la philosophie, de l’observation à l’expérimentation, aux sciences naturelles, etc. Alternance et progression : spirale déployée. Admirable pédagogie : on revient mais sans passer exactement par le même chemin, ayant franchi une spire de plus (C, XXVI, 362).

        Éviter cependant le trop prévu ; et pour cela varier les tons, les timbres ; entremêler, par exemple, le discours descriptif d’expérience scientifique, neutre, celui du « on » (cfOE, I, 898) avec une parole qui revendique sa singularité dans un « je » réitéré (je m’essaie, je pose, je regarde, je sens, etc.). Un tel procédé m’évoque le ton de la méditation cartésienne et l’exemple typique du morceau de cire : « Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu »… Oscillation entre les interrogations philosophiques abstraites, dont la réponse est suspendue pour faire place à une question préalable (à une « question [qui] se transforme) » (OE, I, 892) : ainsi les dialogues platoniciens, et la fantastique dérive des avant-dernières parties – précédant le retour à la sagesse méditante de la fin du texte – où les inventions de la physique contemporaine encouragent le délire des métaphores : on voit alors Euclide lancer son bâton jusqu’à la lune ou lui faire décrire un moulinet, Einstein dresser « une pieuvre à capturer et dévorer toute géométrie », tandis que notre mollusque laissant loin derrière lui « les créations les plus souples du potier ou du fondeur de bronze » porte « comme une tiare ou un turban prodigieux,sa demeure, son antre, sa forteresse, son chef-d’œuvre (OE, I, 903-905). La pratique valéryenne des changements d’échelle qui déstructure notre perception et ouvre au monde du conte pour enfant et/ou à la fable pour adulte (le minéral puisé par le mollusque dans le monde extérieur pour en faire sa coquille devient « dans l’avenir […] une parcelle des assises d’un continent ») voisine avec telle remarque incidente, dont nous avons dit l’humour, qu’il s’agisse de « Mozart ou Virgile » (OE, I, 892), de Spinoza (OE, I, 904) ou de Laplace (OE, I, 906). Clins d’œil culturels ente gens de bonne compagnie, qui n’excluent pas une rêverie libre et poétique sur les noms de coquilles : conque, casque, rocher, haliotis, porcelaine (OE, I, 893). On pense à Nodier et au Bachelard de la génosanalyse[38]. Multiplication des points de vue, « vertige réglé ». Ce que la coquille enseigne à Valéry celui-ci à son tour nous le restitue en « nous proposant étrangement unies les idées d’ordre et de fantaisie » (OE, I, 887).

        « Au commencement était la fable »[39], celle d’une rencontre adolescente mémorable. Image qui perdure dans « l’enfant qui nous demeure ». Valéry semble d’abord avoir pensé à un « conte ou fable » ; le titre en aurait été : « L’enfant et la coquille ou l’enfant à la coquille » (Inédits). C’est pourquoi nous avons commencé par cette enfance de la pensée qu’est l’étonnement philosophique… devant un objet trouvé sur le sable blond, chaud et fin. Au terme du parcours, une terre grasse vomit un crâne, coquille désertée engendrant un « cercle de stupeur ». Celui qui la ramasse n’est plus un enfant mais Hamlet au lourd passé métaphysique. Entre les deux, entre la philosophie, méditation de la vie selon l’expression spinoziste, et la philosophie, méditation de la mort comme le voulait Socrate, un texte dont l’auteur nous confie dans un détour : « j’ai plusieurs voies pour aller, par la matière, de mon idée à son effigie » (OE, I, 894).

Régine Pietra
Professeure honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr

A la mémoire de Claude Valéry, qui m’avait permis de consulter le dossier qu’il possédait sur « l’homme et la coquille ». C’est avec émotion que je me souviens de l’après-midi du 13 juillet 1987 et des propos échangés avec lui et Judith Robinson-Valéry, que je remercie chaleureusement.

 

Article publié dans « Littérature moderne : Paul Valéry », éd. Champion-Slatkine, Paris, 1991.

 

 


[1] C’est nous qui soulignons. J’avais songé à introduire moi-même une « coquille » dans mon titre en écrivant L’architecte assassiné : clin d’œil à Teste qui a « raturé le vif », allusion, par ailleurs, à la coquille de nos mollusques qui sont des testacés ; mais trop de tours lassent et contredisent la belle simplicité valéryenne.

[2] Le texte figure dans l’éd. Hytier, I, p. 887-907. Ce texte devait avoir trois éditions illustrées (outre sa publication en revue : NRF, février 1937) : 1) Les Merveilles de la mer, Plon, 1937 ; 15 aquarelles de Paul A. Robert ; 2) L’Homme et la coquille, Gallimard, 1937, 16 dessins de H. Mondor ; 3) en complément à Eupalinos, avec des burins de C.P. Josso, Aux dépens d’un amateur, 1961, s. I.

[3] Guillevic, Euclidiennes, Gallimard 1967, p. 67. Sur l’importance de la spirale chez Valéry, voir mon livre : Directions spatiales et parcours verbal, Minard, 1981, p. 42-56.

[4] Manuscrits B.N. Voir J. Jallat, Introduction aux figures valéryennes, Pise, Pacini, 1982, p.28, note.

[5] Lettre du 16 janvier 1926 à M. Dupuy, directeur du Petit Méridional (voir OE, II, 1401.

[6] Voir, par exemple, C,I, 55 où le mot coquille est barré pour être remplacé par celui de cristal (il s’agit de comparer une production naturelle (coquille ou cristal) et un objet fait par l’homme. Sur l’importance de la réflexion sur le cristal durant ces années, voir B. Lacorre, « La matière de l’imagination » in Lectures des premiers Cahiers de Paul Valéry, Didier-érudition, Paris, Val de Marne, 1983, p. 133 sq.

[7] Voir OE, I, 1154 et 1177.

[8] Voir B.N. Inédits. Après avoir résumé le point de vue de Kant, donné des exemples, fait le schéma de deux triangles sur une sphère, Kolbassine commente : « Qu’est-ce que cela prouve d’après Kant ? Que dans les propriétés de l’espace tout ne se réduit pas à un simple rapport numérique ; que la notion de direction, de côté (le haut et le bas, la droite et la gauche) ne pourrait jamais venir à un esprit purement logique, purement abstrait. Cette notion a pour source l’intuition, un élément d’ordre sensible […].» La référence à Kant est explicite dans le plan que Valéry donne de son texte (dossier inédit).

[9] C, III, 76 ; IV, 903 (CI, 512).

[10] « Il y a chez moi une tendance originelle, invincible, - peut-être détestable, - à considérer l’œuvre terminée, l’objet fini comme déchet, rebut, chose morte ; parfois sans doute, aussi belle et pure que la conque dont la vie d’un être a formé la nacre et la spire, mais que la vie a quittée, l’abandonnant inerte à la foule des flots », OE, II, 1359 (c’est nous qui soulignons).

[11] Voir II, C, XX, 299, 332, 337, 462, 463, également C, XIX, 151, 187, 189, 203, 211, 212, 255.

[12] « La nature parfois s’amuse à faire l’artiste, à faire croire qu’elle peut travailler avec des mains, d’après une idée… Et les hommes, parfois, avec leurs pattes et leurs plans, essaient de façonner dans l’espace d’une vie, ce qu’elle met des mille et mille siècles à produire sans l’ombre de pensée. Cela crée de graves malentendus… » (OE, II, 396).

[13] « Je suis comme une vache au piquet et les mêmes questions depuis 43 ans broutent le pré de mon cerveau » (C, XVIII, 648).

[14] On trouve cependant, dans le dossier inédit, une classification des rubriques principales [A) Objets privilégiés ; B) Considérations sur les symétries ; C) Dynamique du sujet ; D) Rôle de « la vie » ; E) Déductions ornementales ; F) Développements poétiques] qui prouve l’indépendance des thèmes par rapport à la formulation. S’il s’agissait d’un plan, il n’a pas été vraiment suivi.

[15] Thééthète,155d.

[16] Voir R. Pietra, op. cit., 2è partie, Chap. II, p. 179-253.

[17] Nous possédons de nombreux témoignages selon lesquels Valéry se plaisait à poser aux savants des questions dont la pertinence les déroutait. Voir J. Robinson-Valéry, « Valéry et la science : jugements et témoignages d’hier et d’aujourd’hui », in Œuvres critiques, IX, I (1984) : Valéry.

[18] Descartes, Discours de la Méthode, 1ère partie.

[19] Descartes, Méditations, I. L’expression tabula rasa (table rase) a été rendue courante dans la langue philosophique française par Leibniz (voir Nouveaux Essais, § 3 et 4) critiquant Locke. Mais l’idée (de l’esprit comme table rase) remonte au Traité de l’âme d’Aristote.

[20] On trouve dans le Cahier XIXcontemporain de l’élaboration de L’Homme et la coquille des phrases très proches, sinon semblables à celles que nous avons ici : voir C, XIX, 187-269) preuve donc que les Cahiers sont aussi le laboratoire où l’œuvre s’essaie ; mais celle-ci était prête mentalement depuis longtemps.

[21] Sur la notion de hasard, voir Cristel Krauss, Der Begriff des Hasard bei Paul Valéry, Heidelberg, Philosophischen Fakutlät des Ruprecht-Karl Universität, 1969.

[22] « Qu’est-ce qu’un objet remarquable ? Cette question capitale est de celles que l’on n’a pas envisagées. On en ferait tout un livre : Des questions essentielles et vierges […] Qu’est-ce qu’un objet remarquable ? Il faut ajouter : pour un tel. Il en est cependant qui frappent tout le monde par leur intensité, d’autres par leur rareté, d’autres par leur improbabilité, d’autres par leur ‘beauté’(Beauté qui se classe alors à côté de rareté etc., et ceci explique les diverses définitions de l’esthétique) » C, XIX, 22).

[23] « Quant aux objets qui sont oeuvres de l’homme […] leur structure est …désordre ! […] Quant tu penses, ne sens-tu pas que tu déranges secrètement quelque chose, et quand tu t’endors ne sens-tu pas que tu la laisses s’arranger comme elle peut ? » (OE, II, 123).

[24] « ‘L’organisation’ et le ‘hasard’ sont notions corrélatives. Qui pense l’une pense l’autre. L’une et l’autre sont essentiellement subjectives. Elles servent à peindre (V, 823). Ces considérations se situent deux pages avant…la première rédaction de ‘l’objet trouvé’ ; elles précèdent donc de plus de dix ans notre texte. »

[25] « Qui a fait tout ceci, ce monde etc. etc. ? Mais qu’entends-tu par Faire ? Pense d’abord un peu à ton verbe […] L’analyse de l’idée de Faire ruine la causalité généralisée » (C, XXVIII, 123 ; CI, 757).

[26] H. Focillon, Vie des formes, PUF, 1943, chap. III.

[27] « L’idée de Faire est la première […] Le Pourquoi et le Comment, qui ne sont que des expressions de ce qu’exige cette idée, s’insèrent à tout propos, commandent qu’on les satisfasse à tout prix. La métaphysique et la science ne font que développer sans limites cette exigence » (OE, I, 891).

[28] Il arrive cependant qu’il y ait un hiatus entre l’idée et l’acte qu’elle commande. Valéry en fait l’épreuve dans ce dessin de coquille, justement (voir C, XX, 299) où « ‘la construction’ est dans l’esprit et non sur le papier ».

[29] « Je ne sais pourquoi, je souhaiterais que l’homme, au lieu de ces énormes monuments qui ne témoignent que de la disproportion grotesque de son imagination et de son corps […] sculpte des espèces de niches, de coquilles à sa taille, des choses très différentes de sa forme de mollusque mais cependant y proportionnées (les cahutes nègres me satisfont assez de ce point de vue), que l’homme mette son soin à se créer aux générations une demeure pas beaucoup plus grosse que son corps, que toutes ses imaginations, ses raisons soient là comprises, qu’il emploie son génie à l’ajustement, non à la disproportion, - ou, tout au moins, que le génie se reconnaisse les bornes du corps qui le supporte. » F. Ponge, Le parti pris des choses, Poésie/Gallimard, p.76.

[30] Voir J. Jallat, op. cit., p. 44-46.

[31] A moins que la poésie en tire avantage : « Les dieux se disaient que la nature avait perdu ses facultés d’invention […] ; que le temps était loin où elle avait conçu ses premiers êtres, eu l’idée de ces hélices et de ces coques spiralées dont elle avait fait revêtir les mollusques » (C, X, 617).

[32] On désigne par cette expression latine l’opération de la finalité interne, la rétroaction du tout sur les parties. Rappelons que la vis est un coquillage et que Valéry médite « l’invention de la vis » (C, XX, 253).

[33] Valéry envisage cependant l’hypothèse selon laquelle on arriverait à faire (créer) de la vie et il montre que notre curiosité n’en serait pas satisfaite pour autant : C, XIX, 203.

[34] Outre les ouvrages auxquels nous renvoyons dans le chap. II de notre ouvrage, voir E. Monod-Herzen, Principes de morphologie générale, Gauthier-Villars, 1927, t. I.

[35] « Je suis comme hypnotisé par la genèse des formes de coquilles » (C, XX, 462).

[36] Le fait que ce texte ait paru pour la première fois dans un livre intitulé Les Merveilles de la Mer. Les Coquillages, Plon, pourrait faire penser qu’il s’agit d’une commande.

[37]On trouve, en effet, dans le dossier préparatoire une page recto-verso, d’une écriture serrée, remplie de considérations scientifiques très précises, accompagnées de schémas sur la genèse des coquillages. Il s’agit, selon J. Robinson-Valéry, de notes écrites, pour Valéry, par un spécialiste de la question.

[38] Bachelard, Poétique de la rêverie, PUF, 1960, chap. I. Je songe, à mon tour, que Valéry n’a pas parlé du genre des mollusques et de leur reproduction : Refoulement ! A moins que la coquille fasse partie de ce que Kant appelle la pulchritudo vaga. C’est sans doute le cas puisque, parmi les beautés libres, Kant cite les fleurs, mais aussi les crustacés de mer et donc notre coquille. A la différence de la beauté adhérente qui suppose un concept de la fin de l’objet, la beauté libre plaît pour elle-même. C’est une beauté détachée (voir Kant, Critique du jugement, § 16). Mais la position de Valéry semble ici n’être ni celle de l’esthéticien (à la différence de ce qui se passe dans Eupalinos où l’objet est plus indéterminé et où l’analyse kantienne faite par O. Chedin est parfaitement satisfaisante : cfSur l’esthétique de Kant, Vrin, 1982, p.223-225), ni celle du conchyliologiste (qui, à l’instar du botaniste kantien, s’intéresse aux organes de reproduction), mais celle du métaphysicien.

[39] Voir OE, I, 394 ; OE, II, 189.