La Philosophie et ses images : "Sage comme une image", Régine Pietra, éditions du Félin, 213 p., 1992.

-A +A
Par : 
Monique Broc-Lapeyre

La philosophie a belle figure dans le livre de Régine Pietra, Sage comme une image, paru aux éditions du Félin. La tête de Socrate qui orne la page de couverture porte nettement la marque de la sensibilité contemporaine. Appuyé sur deux rectangles jaune et violet joliment décalés, ce Socrate n'a plus rien d'un Silène. Lançant sur le présent le regard désabusé de ses yeux verts, il paraît souffler par les narines, les volutes de sa barbe jupitérienne, blonde et bouclée, très bien peignée et, on le parierait, parfumée. C'est un Socrate peint par Rubens, mais revu et corrigé à la Warhol.

        Ce livre de philosophie, plus précisément de réflexion sur Les figures de la philosophie dans les arts, comme l'indique le sous-titre, est savoureux et facétieux, bourré de culture très érudite et cependant léger comme un sourire. Cette entreprise originale de nous faire apprécier l'attrait des philosophes pour les images qui les donnent à voir, revendique la souveraine subjectivité des représentations choisies. Rêverie toute personnelle, souci de pédagogue et provocation du lecteur à jouer et à deviner.

        Ce goût du jeu et de l'énigme à déchiffrer a fait éliminer le titre de l'œuvre concernée pour faire tourner chacun des chapitres autour d'une savante figure de rhétorique : mythologisme, synecdoque, hypotypose, au risque de rebuter ceux à qui ces termes ne sont pas familiers. Ce serait une erreur car au jeu du portrait chinois proposé ici la figure de rhétorique est certainement l'élément le moins susceptible de faire deviner ce dont il s'agit. La surprise joyeuse est là, de découvrir sous des concepts aussi abstraits, les plaisirs sensibles les plus délicats.

        En avant-propos, un appel à Athéna, divinité tutélaire des philosophes, avec sa chouette aux yeux brillants, capable de voir dans la nuit ce que les autres ne voient pas.

        La philosophie n'aura proprement un visage qu'à partir du Moyen-âge. Dans l'antiquité tardive, tous les philosophes ont la même tête, plus précisément le même buste. Ils se ressemblent tous et paradoxalement chaque philosophe, par exemple Socrate, se voit attribuer une multiplicité de visages différents.

        Il faut attendre le Moyen-âge pour que soit représentée l'idée de la philosophie, sous les traits d'une femme dont Boèce a la vision. Cette dame Philosophie, habillée d'une étoffe fine, indestructible, qu'elle a tissée elle-même de ses mains, la tête dans le ciel, et armée d'un sceptre, sera très souvent sculptée dans les cathédrales, peinte dans les miniatures et imposera sa représentation codée auprès des sept arts libéraux, jusqu'au XVe siècle. Si l'auteur n'est pas émue esthétiquement par cette figuration médiévale, au moins s'en amuse-t-elle.

        Pour les premiers temps de la Renaissance, le tableau de Giorgone, Les trois philosophes, permet de se livrer au jeu très érudit des attributions venues des différents courants aristotéliciens d'Orient et d'Occident. Mais ces interprétations sont vite abandonnées pour nous inciter à la jouissance esthétique de cette toile, à la technique picturale révolutionnaire. Peu importe qui sont réellement ces personnages, la philosophie est là dans cette peinture qui sait nous rendre sensible le monde extérieur et l'acte de l'esprit. Et par contraste sans doute avec la dame Philosophie moyenâgeuse dont la tête perçait les nuées, ici l'auteur met arrêt sur image, pour nous parler des pieds et des sandales des doctes personnages.

        Après la philosophie intimiste, aux entretiens discrets en plein cœur de la nature, voici avec l'Ecole d'Athènes de Raphaël, la philosophie antique dans tous ses états, son appareil académique et sa cohorte de philosophes petits et grands. On compte 58 personnages représentés. L'auteur nous étourdit sur cette théâtralisation de la philosophie, étiquette, regroupe, identifie, compose et décompose. On a même un schéma impressionnant où triangles, cercles, rectangles, coupent et découpent avec grande aisance, genoux, pieds, bras, yeux des personnages pour recomposer la trame géométrique de cet espace très structuré.

        Après cette exhibition savante des philosophes au cœur de la cité nous revenons de façon neuve, inattendue, à l'unité de la philosophie faite femme sous les traits de sainte Catherine d'Alexandrie. Après s'être livré au jeu assez sophistiqué du repérage de la date du 25 novembre (fête chrétienne de sainte Catherine), dans les calendriers comtien et pataphysicien, qui mettra, bien malgré elle, sainte Catherine dans la bonne compagnie de Condorcet et de S. Quincey, critique d'art, l'auteur évoque la légende de sainte Catherine et son rapport privilégié avec la philosophie chrétienne. Le corps de la sainte dispersé en reliques dans les monastères et églises italiennes, nous vaut un véritable morceau d'anthologie humoristique sur ces reliques multipliées des mêmes morceaux, à propos du prépuce de Notre-Seigneur. On remarquera que ce tableau du Caravage met surtout en scène la somptuosité païenne de la princesse d'Alexandrie, même si tous les emblèmes de la sainteté et du martyre sont discrètement présents.

        Le chapitre suivant considère le philosophe dans la solitude radicale, avec les ressources de la pure raison, dans Le philosophe en méditation En identifiant Spinoza dans cette représentation célèbre de Rembrandt, Régine Pietra nous donne la solution d'un des portraits de son jeu chinois. Rembrandt, maître des ombres et des lumières montre que le philosophe reclus capte en méditant dans sa prison mentale hélicoïdale, la lumière solaire étalée au dehors.

        Amsterdam, Rembrandt, Spinoza, Descartes aussi! Le voici peint par Franz Hals et très bien décrit par l'auteur.

        Il était entendu que la promenade dans l'iconographie philosophique obéirait à un choix très subjectif. L'amour pour la peinture chinoise de l'époque Song et des lavis japonais Zen (empruntés aux Chan) fait référence à trois représentations concernant la philosophie. La peinture du chinois Ma Yuan (fin du XIe) Sage sous un pin, montre le sage lettré en communion avec le paysage "les montagnes et eaux" qu'une totale réceptivité permet de capter dans un seul trait. Le premier lavis du Japonais Josetsu Les trois doctrines (XVe) représente Confucius, Sakyamouni (Bouddha), Lao Zi dans une synthèse insolente, où faisant fi des différences et oppositions, confucianisme, bouddhisme et taoïsme fusionnent allègrement. Le lavis de Shobûn montre les deux moines excentriques très célèbres que sont Hanshan et Shide, deux compagnons errants, sages secoués d'une hilarité décapante qui les confond l'un et l'autre.

        Le chapitre suivant nous propose Le portrait idéal de Friedrich Nietzsche peint sur commande par le précurseur de l'expressionnisme Edvard Munch. Ce portrait très intériorisé et au paysage d'apparence complètement artificielle est, en réalité, le fruit d'une quête très minutieuse. Munch a étudié les photographies de Nietzsche. La topographie de l'enracinement nietzschéen est tout à fait décelable, permettant de reconnaître les collines de Pforta et de Naumburg et le tracé de la Saale. C'est ainsi que ce portrait idéal repose sur une connaissance très attentive aux documents pour représenter dans ce "tableau-symbole" un Nietzsche aux prises avec les révélations les plus graves.

        L'allusion au Connecticut nous conduit à rencontrer A. Masson, ce peintre de "haute culture", très nietzschéen comme son ami Bataille, pour un dessin à la plume représentant symboliquement Héraclite par une nature anthropomorphique. Une secousse tellurique mêle avec violence les quatre éléments dans la terrible tension des contraires d'un monde en constante gestation.

        L'autre dessin de Masson donne figure à la devise nietzschéenne "deviens toi-même, tu es la flèche et la cible" et représente un homme à la fois vivant et mort puisqu'une moitié en chair épouse étroitement sa moitié de squelette, comme une flèche tendue à l'extrême vers le soleil-cible par un arc qu'étirent les deux énormes mains anonymes d'un destin divin.

        Et pour finir, une " image" pour penser puisque le terme convient mieux pour Magritte que celui de peinture. Un verre d'eau sur un parapluie, un verre à pied pour rire de façon surréelle du philosophe Hegel, qui, par ce procédé de "contradiction suspendue" se voit forcé de se mettre en vacances: Les vacances de Hegel.

        Pour conclure, l'auteur parti de l'envol de l'oiseau philosophique, médite sur cette tête de Rodin qui émerge d'un marbre encore informe, pour, avec le visage de Camille Claudel, figurer la pensée.

        Une bonne vingtaine d'illustrations agrémente la lecture, les dix reproductions en couleur sont vraiment superbes.

        Ce bref itinéraire permet de savoir ce dont il est question dans ce livre étonnant pour simplement inciter à l'urgence de connaître un plaisir d'une rare qualité.                                         

                                                                                Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr