La philosophie de Catherine Pozzi

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Par : 
Régine Pietra

Mon objectif en exposant la pensée, inséparable de sa vie (1882-1934), de C. Pozzi sera de :
- résonner à cette existence, faite de souffrances physiques (dues à sa tuberculose donnant lieu à de multiples crises d’hémoptysie) qui la taraudent durant plus de 30 ans, et à ce courage chaque jour réitéré de n’en rien laisser paraître, faisant bonne figure devant les autres, connaissant, surtout dans les dernières années de sa vie une solitude totale, isolement extérieur, mais aussi solitude de l’âme, dont porte déjà témoignage son Journal de jeunesse[1]

- partager cette passion du savoir qui alimente son quotidien dans le désir de comprendre le sens de toutes choses, l’énigme de l’Univers et de notre destinée.

- faire crédit à sa certitude : celle d’avoir donné au monde – malgré une œuvre courte non publiée – réponse aux problèmes les plus fondamentaux[2].

-Son œuvre est courte : une nouvelle, Agnès, qui me paraît sans grand intérêt, Six poèmes, qui eux me semblent un des sommets de la poésie, et enfin, hormis quelques articles, un texte posthume inachevé qui s’intitulera d’abord le De libertate, puis Peau d’âme. C’est de ce dernier texte, dont Pierre Boutang dit, dans la seule étude sérieuse qui ait été consacrée à ce texte, qu’elle est la seule cosmologie digne de notre temps que je voudrais parler, hésitant à partager l’enthousiasme du commentateur, mais pensant que cette œuvre, peu connue mérite au moins d’être signalée.

Peau d’âme me semble répondre aux trois questions suivantes : Qui sommes-nous ? D’où venons –nous ? Où allons-nous ?

I) Qui sommes-nous ?

A son point de départ la vision de C.Pozzi est essentiellement matérialiste. Elimination des solutions idéalistes : elle récuse Berkeley, Malebranche, Descartes, Husserl. Une certitude : l’univers existe ; il n’est pas une projection du Je. Vision réaliste donc[3]. L’univers existe sous forme de matière, que l’on ne connaît pas, alors que l’on connaît ce qui vient d’elle : l’énergie. Il y a des grains de matière (électron, positon, proton, neutron) et des grains d’énergie (photon). C.Pozzi fait référence à la théorie des quanta ; elle connaît ce qu’en ont dit Planck, Bohr, Einstein. La plus grande partie de l’énergie se perd (entropie) et est rediffusée dans l’univers. Cette énergie est pondérable et perméable : en mouvements incessants, elle passe sans laisser de traces. Ce qui la gouverne est le principe de Hamilton, le principe de moindre action.

Une petite partie de cette énergie est absorbée par le corps humain qui y résonne. Tel est le phénomène de la sensibilité, de la sensation, qui constitue le problème fondamental qui hantera Pozzi toute sa vie[4], auquel elle consacre toutes ses recherches scientifiques : physique, biologie, psychologie[5] et qu’elle traitera dans son ouvrage posthume, Peau d’âme (ce problème ne constitue la partie publiée de ce livre, les deux autres parties n’existent que sous forme de notes très incomplètes). Nous sommes ; d’une part, un corps qui tend à l’entropie qui a une certaine homogénéité et, d’autre part, par nos sens, une sorte de réseau, de filet, de peau, tout cela d’une grande hétérogénéité, qui réagit aux signes que nous envoie l’univers ( sous forme de signes ––ne pas prendre ce terme dans un sens finalisé) : cela constitue ce qu’elle appelle le corps de l’âme (matérialisme spiritualiste) : c’est un objet dépourvu de sujet, une somme d’images liées par des valences (qui ne se brisent peut-être pas à la mort).

Qu’est-ce donc que sentir ? C’est réagir à un excitant : un certain nombre de vibrations, – par exemple pour le jaune 520 milliards de kilocycles, pour le do, 261 vibrations par seconde – atteint notre corps, qui résonne, convertissant le quantitatif en qualitatif. C’est à expliquer cette conversion jusqu’alors inexpliquée – ni Weber, ni Fechner ne l’ont fait – que s’attache C.Pozzi. Elle le fait en supposant donc que l’excitant atteint une surface, cette peau, ou plutôt qui ne peut l’enregistrer que parce qu’elle a déjà senti. On sent que parce que du sentir a déjà été accumulé. La deuxième loi de Weber le disait que C.Pozzi cite en lettres capitales : « la sensation augmente d’intensité sans augmentation d’intensité de l’excitant si le sujet a déjà subi des excitations analogues. » [6] Sans passé pas de présent. Un signe qui toucherait une surface sans passé, sans antécédent, ne produirait rien. Aussi C. Pozzi récuse-t-elle, ne la croyant pas possible, la célébration de l’instant sensible que fait Gide. C’est l’accumulation du sensible, que, encore une fois, C.Pozzi nommera le corps de l’âme. À ce moment du parcours, le je n’est pas encore là. Nous sommes dans le domaine de la vie, de l’animal.

Je résume :

·      Notre chair, c’est du protoplasme, essentiellement 4 atomes (HOCN) qui s’unissent en molécules ; état colloïdal : chair et sang.

·      En ce sens elle est du même ordre que l’univers : de l’énergie en mouvement. L’énergie constitue l’âme et la matière : ce ne sont que deux états d’une même chose ; simplement l’un (la matière) va vers l’entropie, l’autre remonte la pente (réversibilité) à certaines conditions, comme nous le verrons.

·      On ne sent qu’à partir du moment où le vivant fait masse et la masse est du temps.

·      Bref, l’énigme de la sensation (différente de la perception) ne peut être explicitée qui si on sort de l’instant et admet un passé.

Dans toutes ces considérations, C.Pozzi se fonde sur des données scientifiques. Mais elle reprochera aux savants, dont elle admet le positivisme, de ne pas voir au-delà et finalement de ne rien expliquer, de rendre compte à la rigueur du comment, non du pourquoi.

Si nous nous livrons aux comparaisons, nous pourrions dire qu’une telle conception a déjà été énoncée

     d’une part par ceux qui ont prôné une sorte de panthéisme cosmique : nous ne sommes qu’une parcelle infime de l’univers auquel nous retournerons, à titre de fragments d’énergie qui seront dispersés.

d’autre part – mais cette position n’exclut pas la première – par ceux qui ont pensé que nous n’oublions rien et que tout ce qui a été vécu peut resurgir : on pensera au Leibniz des petites perceptions, au Bergson de Matière et Mémoire, mais encore – textes peut-être moins connus et plus beaux poétiquement au Diderot des Eléments de physiologie – Diderot dont son ami Schwob la sentait proche (Journal, p.502), – à Hofmannsthal que Du Bos rapproche étroitement de Georg dans la préface qu’il fait dans Mesures aux traductions que C.Pozzi vient de faire de ses poèmes.

II) D’où venons-nous ?

Du très lointain passé. Nous sommes constitués d’une longue chaîne de vivants. Un individu isolé ne pourrait pas vivre, son quantum d’énergie restant au-dessous du seuil de la vie. Il y a un poids considérable de l’hérédité : nous ne sentons que parce que d’autres ont senti avant nous. Et parce que nous avons déjà senti. Il n’y a pas de commencement pour le sentir. Nous sentons parce que nos ancêtres ont senti, « nous flottons sur d’anciens regards et de séculaires rumeurs »[7]. Notre sensibilité est constituée de la somme (intégrale) de sensations antérieures. Sentir c’est le passé existant en actes dans le présent, non-origine mais être[8]. Il est, comme le dit le poème Vale « le haut passé qui grandit d’âge en âge » ou encore comme le dit Agnès, le seul texte en prose, hormis certains comptes rendus, publié du vivant de C. Pozzi : « quand le corps est aux abîmes et qu’il n’est plus, la spirale animée qui fut le centre de son premier jour se poursuit dans les corps qui se succèdent. »[9]. Il y a une étrange influence des corps les uns sur les autres, analogue, dira-t-elle, à l’influence que Faraday apercevait sur les conducteurs chargés, influence évidente chez les vivants et qui est peut-être encore plus intense de morts à vivants. Qui sait, dira-t-elle, si chaque mort n’est pas immédiatement réversible sur un vivant en état de le recueillir, si toute pensée tombant en ma tête ne vient pas d’une tête morte.

De la présence de ce passé C. Pozzi fait l’épreuve dans certaines expériences plus ou moins hallucinatoires, très proches des visions des grandes mystiques. Ainsi de ce texte sur le jardin de juillet

 

Mais ce serait se méprendre de croire à la célébration d’une expérience positive : ce serait se méprendre. Car le passé est le poids le plus lourd et l’hérédité suscite chez elle une grande horreur. Aussi dénoncera-t-elle l’imbécillité de la non-hérédité des caractère acquis et parlera-t-elle avec dédain du « mannequin héréditaire »..

                 Encore une fois, contrairement à ce qu’un vain peuple pourrait penser, l’âme qui est ce qui recueille cet héritage est la pesanteur même. L’âme, somme de toutes les sensations passées, est le péché originel. « Il y a terrestrement un malheur effroyable : c’est l’âme.» Elle résumera ainsi sa position :

                – un individu isolé n’existe pas

                – un individu vivant est une somme d’individus

                – mais un individu qui est une somme d’individu est malheureux, est damné. Vivre c’est donc être une somme d’individus et « damné». L’hérédité est donc un mal, le plus grand mal.

III. Où allons-nous ?

Ce poids du passé, sans lequel nous ne serions pas, ne permettra notre salut qu’à nous en défaire. Il s’agit de remonter le mouvement d’entropie, de perdre la masse, de sortir de ce déterminisme en inversant le mouvement de l’entropie. « Ne sois pas défais toi dissipe toi délie […] Délaisse le destin que je n’ai pas choisi » dit le poème Nova. Se débarrasser de l’âme qui a fait ce corps de l’âme qui correspond à ce que les textes égyptiens appellent “la peau berceau“ et Proclus « le voile de destinée », bref la personne, le Zaimph, que C.Pozzi appelle le corps Z. Il y a deux passés : la matière et l’âme. On peut s’en défaire comme portent témoignage certaines expériences faites à certains moments de sa vie par C. Pozzi, expériences de sortie hors des déterminismes héréditaires. En 1918 lors d’une vision de son amie morte, Audrey[10] , où Audrey l’emporte à grande vitesse à travers l’espace : au dessous d’elles d’abord un paysage de pre-inferno ou d’ante-paradiso où on distingue des groupes d’hommes. Puis on ne voit plus rien et l’espace qui s’ouvre est « un espace de vie : tout autour de nous était de l’intelligence. Nous naviguions comme des flèches dans l’intelligence. La substance même où nous volions pensait ». Tel est le second ciel[11], dont elle parle par ailleurs dans le poème Vale, dont on s’accorde à penser qu’il est dédié à Valéry, mais où comme souvent chez elle la hauteur de vue confond l’humain et le divin, puis le ciel de l’intelligence est dépassé, et dans un embrasement de caresse, d’amour et de jouissance, le ciel devient « cet instant de l’amour où vous vous abîmez dans un autre au comble d’une joie mortelle ». Et Audrey lumineuse emporte avec elle une vivante, moi, dit-elle, qui étais un morceau de charbon, feu éteint.

Dans un de ces poèmes, Scopolamine, il s’agira aussi « navigue[r] le ciel

Mon cœur a quitté mon histoire […]

Je me cherche dans l’inconnu

Un nom libre de la mémoire[12]. » Scopolamine

Aussi s’agit-il de distinguer la sensation de la perception et l’âme de l’esprit, de percevoir sans résonner, de faire de la qualité sans masse. Sans doute personne n’a-t-il jamais perçu ; seul le peut l’esprit, le déhérité, défini par le seul présent. Cette aspiration mystique à une sorte de pureté absolue (folie des valeurs vraies, sans compromission[13]), disons le, puisqu’elle le dit, à une sainteté où l’esprit seul pourrait percevoir sans sentir[14] et cela grâce à l’amour[15], devait conduire C. Pozzi, dans les dernières années de sa vie, à se rapprocher nettement du catholicisme[16] : elle aura de grandes discussions avec le père Duchesne, avec Massignon, et surtout avec Maritain. En 1928, dans une église de Vence à 8 heures du matin, dans une expérience qui a duré quelques minutes dont elle fait le récit dans son Journal, elle reçoit la grâce, pourrait-on dire. Le texte commence par « Rien ne compte plus. Il y va de tout mon être, je dirai la vérité » Elle observe d’abord que dans ce lieu elle est loin de tout trouble, de tout enthousiasme, de tout irrationnel. Elle communie, semble-t-il : expérience d’un grand bien-être, de la venue de Lui, dont elle se défend mais en vain. Le texte se termine ainsi : « Ainsi je Lui ai parlé ce soir-là, comme jamais à aucun homme, à l’étrange étranger que je n’aimais pas, dont il me choquait tant qu’il fût un homme… Autrefois, jadis, il y a quelques jours.». Si les Evangiles sont quelquefois contestables, le Christ, lui n’a pas menti. [17] Et il lui apparaît comme cet homme inhumain capable justement de prendre le temps à l’envers, de renverser le mouvement de l’entropie. Le Christ est le modèle de cette déliaison. Dès lors intervient non plus le signe mais son enchantement. Le chant du signe est cette « somme enchantée qui a précisément la valeur du paradis perdu »[18]. Les poèmes de C. Pozzi disent aussi ces visions hors de l’espace et du temps de la quotidienneté[19] :

« L’âme est un nom chéri détesté du destin.

Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame

Je reviens sur mes pas vers l’abîme enfantin.» Maya

Mais il est une autre approche, scientifique cette fois-ci, de cette néguentropie. Elle connaît bien Brillouin, la mécanique ondulatoire ; et elle voit dans l’une des dernières découvertes de de Broglie, celle de l’onde de phase, Materienwelle comme la preuve de l’immortalité. Cette onde de phase n’a pas de masse, pas de matière pondérable, seulement démontrable mathématiquement, le signe, le signe enchanté, dira-t-elle, d’une échappée hors de la matière ou encore d’une énergie qui appartiendrait à la sphère spirituelle. Sans doute tous les savants ne seraient-ils pas d’accord avec cette interprétation de l’onde de phase, indécelable, qui permet d’atteindre une autre dimension…. un espace singulier, celui de la conscience[20] .

Il est difficile de rendre compte de cette personnalité complexe et de cette œuvre ambiguë[21], l’une et l’autre non sans faiblesses, mais transies par une lucidité sans failles sur elle-même et sur les autres auxquels elle pardonne peu, arc-boutées par une volonté – malgré le lâchage de son corps – de savoir, de comprendre, qui fait traverser tous les obstacles, animée certes par un grand orgueil, celui de son génie, orgueil annihilé toutefois par la certitude que la personne n’est rien et que l’œuvre ne vaut qu’à être de personne, comme l’affirme Peau d’âme, dès son prologue.

« Ô beau parcours de l’esprit enchanté

[…]

Je ne sais pas de qui je suis la proie

Je ne sais pas de qui je suis l’amour. » Nyx

 

Régine Pietra

Professeur honoraire de philosophie

Université Pierre Mendès France Grenoble

Regine.pietra@wanadoo.fr

 

[1]. Journal de jeunesse, Paris, éditions Verdier, 1995. Sur ce journal, on pourra consulter : Philippe Lejeune, Le moi des Demoiselles, Paris, Seuil, 1993, pp.265 à 290.

[2]. Dès sa jeunesse, C.Pozzi est habitée par la certitude d’être un être supérieurement intelligent, d’être « un être d’élite, un être“ à part “ » Journal de jeunesse, p. 280. Cette sorte de conscience, en général, ne trompe pas. C’est pourquoi il serait vain de parler ici de mégalomanie, pas plus qu’il ne faut suspecter sa lucidité lorsqu’elle écrit en 1927, à propos de Valéry : « je sais que je vous vaux.» Journal 1913-1934, Paris Ramsay, 1987, p. 354.

[3]. Aussi critiquera-t-elle les peintres qui, tel Braque, opère une « création poétique du réel » et font du réel véritable quelque chose de déchu.», Peau d’âme, Paris, éditions de la Différence, 1990, p. 31.

Bien qu’en partie autodidacte, C.Pozzi a une solide connaissance scientifique et, en ce qui concerne la philosophie, elle a fait d’innombrables lectures. On pourrait dire que le philosophe dont elle est proche, elle l’avoue, est Averroès ; personnellement je pense qu’elle a de nombreux points communs avec Spinoza.

[4] Que la sensation soit apparue à C.Pozzi comme le problème à résoudre n’étonnera que ceux qui ignorent son sens esthétique, le raffinement de son goût ; notion à laquelle elle donne un sens qui déborde l’esthétique stricto sensu, un sens presque moral. Son Journal témoigne de l’importance qu’elle accorde à l’élégance, l’intérêt constant qu’elle porte à ses robes : « Je suis bête avec mes robes ? L’apparente vanité de la personne, corps d’un esprit, offusque l’esprit ? Ô Église, la Robe est une des applications du devoir, car il n’y a qu’un devoir qui est de remonter la pente naturelle qui va au plus bas. L’élégance est la suprême moralité du corps, elle est le choix opposé à la confusion. La confusion est naturelle, le chaos est naturel, tout y retourne : à peine on se détourne, à peine on cesse de vouloir. La robe, exercice de volonté, présence du divin dans le détail. L’élégance travaille dans le sens contraire à la mort. »(Journal, p.549, 553, 654, 656).

[5]. On sait que C.P. passera à plus de quarante ans son baccalauréat et entreprendra des études scientifiques, fréquentant les laboratoires, se livrant à des expérimentations. Elle hérite de son père, grand chirurgien, internationalement connu, son goût pour le savoir positif et lui reprochera de l’en avoir privé, lui réservant une éducation bourgeoise comme cela était de mise pour les jeunes filles à l’époque.

[6] Peau d’âme, p. 46.

[7] Peau d’âme, p. 89

[8]. Journal, p. 388.

[9]. Agnès, Nouvelle Revue française, février 1927, pp. 155-179.

[10].Cité par Pierre Boutang, Karin Pozzi ou la quête de l’immortalité, Paris, éditions de la Différence, 1991, p. 220 sq. Audrey Deacon est une jeune Américaine que C. Pozzi avait rencontrée en 1903 et avec laquelle elle entretint une relation quasi amoureuse, ayant cependant, dira-t-elle, résisté à la tentation. Audrey devait mourir en 1904.

[11] « Notre soleil, dont l’ardeur fut pensée

L’orbe pour nous de l’être sans second

Le second ciel d’une âme divisée

Le double exil où le double se fond »

 [12] L’absence de mémoire est bien sûr un allégement. Dans ses notes sur La vie de Rancé C.Pozzi écrit : « Rancé affirme dans une lettre du 7 septembre 1693 que « le propre d’un chrétien est d’être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment.»

[13] Julien Lanoë, par exemple, sera gratifié de sa conception exigeante de la littérature. Dans l’article qu’elle lui consacre (NRF, juillet août 1928), elle félicite dans ce garçon calme et sensible le Savonarole qui est en lui. Elle se reconnaît dans sa dénonciation de la rapacité de l’art à profiter de toutes ces richesse inutiles que sont l’exotisme, le sport.

[14] Etrangement à la fin de sa vie C. Pozzi reprochera à M. Jaëll d’avoir fait son malheur en voulant que son corps et son esprit soient un M. Jaëll – avec la famille de laquelle elle restera très liée – à qui elle avait consacré un article des plus élogieux : n’était-ce pas, elle, son professeur de piano, qui lui avait fait découvrir le sens de la beauté, grâce à théorie du beau son fondé sur toute une conception du toucher, visant à convertir la sensation en représentation afin d’avoir complète maîtrise de son doigté. L’œuvre de Marie Jaëll est importante, une dizaine d’ouvrages, portant sur la musique, son enseignement musical et manuel, des partitions. Un musée à Strasbourg lui est consacré, ainsi qu’un site Web..

[15] Il s’agit ici de l’amour divin, mais dans ses sentiments amoureux, C. aura la même exigence d’absolu partage. Elle en fit l’expérience spirituelle avec A. Fernet qui devait mourir à la guerre de 1914 et à qui elle dit chaque premier janvier, durant toute sa vie, la certitude de leur communion : « Ma vie, mon esprit. Je suis la même chose que vous pour l’éternité. À travers vous, je vais vers Dieu. À cause de vous, j’exige de moi ma difficile réalité. Nous serons mêlés parce qu’il le faut, dans un soleil qui n’est point encore, et que nous aidons à créer par la peine infinie et la volonté de notre amour qui ne se connaît pas, et pourtant trouve. (Journal, p. 89). Avec Valéry, avec qui elle vécut durant huit années, mais dont elle ne fut la maîtresse que durant quelques semaines, si la communion intellectuelle fut totale, tous deux en portent témoignage, le partage quotidien, soumis aux difficultés de leurs situations différentes dans leurs exigences, fut bien plus tourmenté, traversé, malgré leur passion réciproque, par de douloureuses crises.

[16] De père protestant – son grand père avait été pasteur et avait écrit des ouvrages religieux – et de mère catholique, C. Pozzi, a très tôt manifesté une certaine révolte d’abord contre l’assistance à la messe où on la conviant dans son adolescence, puis par la suite une indifférence religieuse. Elle fait même l’aveu de son paganisme (Journal, p. 643). Mais elle a toujours été en recherche, tentant, c’était son ambition de concilier la rigueur scientifique et la religion. Ou plutôt de déduire la théologie de la science.

[17] Importance aussi de la vierge Marie, dont l’évocation concluait déjà sa Nouvelle Agnès, : Marie à qui elle demandait d’exaucer son désir d’amour, « non pas [de] l’homme qui est près, à qui je dis “non” mais [de] cela qui est au fond de moi à qui je dis “oui”.

[18]. Peau d’âme, p. 110. C. P fera remarquer que ce n’est sans doute pas par hasard que dans le blason de sa famille il y a un cygne.

[19]. Les drogues, que C. Pozzi prenait quasi quotidiennement pour apaiser ses souffrances, favorisaient peut-être ces sortes d’états seconds, mais ne sauraient expliquer leur qualité spécifique.

[20]. Journal, p. 624., où il est question d’un article de la NRF de1933, « Linéaments d’un nouvel univers », contributions diverses venant des plus grands savants de l’époque, article où étaient postulés un deuxième univers et un corps autre que le nôtre, univers radicalement différent de l’univers familier où règne la sensation. Sommes-nous aujourd’hui sortis de ces difficultés : pas, si on en croit D’Espagnat et son « réel voilé », montrant que la physique actuelle ne saurait satisfaire les tenants du réalisme.

[21]. Nous n’avons délibérément parlé ici des poèmes, sans doute la partie impérissable de son œuvre, qu’allusivement.