L’araignée philosophique

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Comme l’araignée tisse sa toile pour piéger ses proies, le philosophe prend la réalité dans le filet du langage et de ses concepts. L’animal araignée exerce une extraordinaire fascination. Attraction : Elle séduit les entomologistes comme J. H. Fabre et Maurice Maeterlinck, écrivains prodigieux qui nous font partager leur émerveillement. Répulsion : Elle provoque une peur panique, une phobie immaîtrisable qui retient l’attention des psychanalystes.
Elle excite de façon privilégiée l’imaginaire des hommes, inspirant les mythologies, les récits fantastiques.
Elle symbolise tour à tour la tête et le sexe féminin : Athéna et Méduse.
Au centre de sa toile se rencontrent les penseurs, les artistes, peintres et sculpteurs, les savants, les ingénieurs, les écrivains, les philosophes.
Elle envoûte tous les créateurs qui sont aux prises avec leur devenir-araignée.

Sur le plancher une araignée
Se tricotait des bottes
Dans un flacon un limaçon
Enfilait sa culotte
J'ai vu dans le ciel
Une mouche à miel
Pinçait sa guitare
Des rats tout confus
Sonnaient l’angélus
Au son de la fanfare.
(Comptine)

Le pape est mort
Un nouveau pape
Est appelé à régner.
Araignée !
Quel drôle de nom pour un pape !
Pourquoi pas libellule ou papillon ?
(Jacques Prévert)

        L’araignée est un animal qui est présent depuis toujours, dans toutes les parties du monde et sous tous les climats, et depuis toujours, au plus loin que l’on puisse remonter. Et malgré les énormes difficultés pour avoir des traces probantes puisque l’araignée a un corps mou et laisse très peu de fossiles. Une araignée fut prise au piège d’un morceau d’ambre il y a 40 millions d’années, c’était un petit témoin mais ces toutes dernières années, on vient de découvrir, dans le nord-est de la Chine, des araignées fossiles en état de parfaite conservation et qui datent du Jurassique c’est-à-dire entre 200 et 145 millions d’années, magnifique confirmation !

        On a recensé plus de 40.000 espèces mais on en découvre sans cesse de nouvelles. Leurs variétés sont infinies, des minuscules à de grosses comme le poing, des sombres aux plus lumineuses, et aux modes de vie très divers. Toutes les araignées ne tissent pas, celles qui le font, les orbitèles, sont même minoritaires.

        Mais l’araignée philosophique est une araignée qui tisse sa toile.

        Voici ma fiche identitaire soigneusement tissée.

        Dans le règne animal, je fais partie des nombreux invertébrés, ceux qui n’ont pas de squelette interne et dont le corps tout mou, sans os, est protégé à l’extérieur par une carapace de cuticule. Je me situe dans le grand embranchement (phylum) des Arthropodes (= pieds articulés) car mes appendices comportent de nombreux articles et dans le sous-embranchement (sous-phylum) des chélicérates c’est-à-dire porteurs de ces splendides outils, les chélicères, deux pinces coupantes dotées de crochets à venin. Le phylum des Arthropodes se subdivise en plusieurs classes, la mienne est celle des Arachnides.

        Je ne suis pas un insecte. Je ne fais pas partie de la même classe. Les hommes ont mis du temps à le savoir. C’est pourtant évident. Mais Linné lui-même, fondateur au XVIIIe de la classification systématique des organismes vivants, range les araignées avec les insectes. C’est Lamarck qui établira, un siècle plus tard, la différenciation déterminante. Les insectes, eux, n’ont que trois paires de pattes, une petite tête bien détachée du tronc alors que j’ai, à ma disposition, huit pattes et une tête rentrée dans les épaules faisant bloc avec le tronc. Ils ont des ailes et des antennes dont nous, les araignées, n’avons pas besoin. À part certaines guêpes au dard puissant et qui sont nos ennemis déclarés, nous les aimons ces insectes, ce sont les mets préférés que nous piégeons avec nos filets.

        Dans la classe des Arachnides, nous nous séparons des dix autres ordres dont celui des scorpions et des acariens, nous, les aranéides, nous faisons de la soie. Mais plus subtilement encore, il y a araignées et araignées. L’ordre des aranéides se divise encore. Ainsi, ces grosses mygales qui ont fait notre sinistre réputation de venimeuses ne sont pas de “vraies” araignées comme nous, les aranéomorphes beaucoup plus raffinées et de très loin les plus nombreuses (95 %). Quand on pense que sur les 40.000 espèces décrites, dix à peine peuvent être venimeuses pour les humains, cela en dit long sur la méconnaissance dont nous pâtissons. Notre venin pour les hommes est tout à fait bénin et nos chélicères sont incapables de percer leur peau. Reste que les araignées vraies forment elles-mêmes de nombreuses familles, toutes bonnes filandières. Cependant seules sept familles, sur la cinquantaine existante, possèdent ce merveilleux petit peigne pour le tissage qu’est le cribellum, surface criblée de 1200 fusules qui permet de distinguer les cribellates des autres écribellates.

        Me voici donc : arthropode, chélicérate, arachnide, aranéide, aranéomorphe, cribellate !

        Je laisse à mon amie et admiratrice dans l’espèce humaine le soin de vous donner de mon anatomie, une description plus élaborée. Je soupçonne qu’elle n’est pas plus attirée par moi que les individus de son espèce mais depuis qu’elle s’est mis dans la tête que les araignées sont les plus grands philosophes sur cette terre, elle a développé une véritable passion pour moi et mes congénères. Voici, à mon propos, son premier topo.

        Un corps en deux parties monté sur huit longues pattes.

        Ce sont ces pattes disproportionnées qui amplifient exagérément notre volume apparent. La ménagère, grande tueuse d’araignées, son méfait accompli en toute bonne conscience, découvre stupéfaite, après son coup de balai, que l’impressionnante araignée, les pattes recroquevillées, n’est plus qu’un misérable et pitoyable petit tas. Eliminée avec l’aspirateur, la surprise peut être différente !

        Les deux parties, le céphalothorax, partie avant du corps (prosoma) et l’abdomen (opisthosoma) sont reliées par un mince et invisible pédicule qui laisse passer la chaîne nerveuse et les appareils digestif et circulatoire, si bien que les deux parties paraissent juxtaposées On est loin de la taille de guêpe !

        Le cephalothorax

        La tête de l’araignée ne se sépare pas du tronc, elle est soudée au thorax. Elle a donc grosse tête et ventre mou.

        Tous les appendices, et il y en a six de chaque côté, sont accrochés à cette tête-tronc (les chélicères, les pédipalpes et les huit pattes locomotrices). C’est comme si bras et jambes partaient de la poitrine. Seules les filières pendent au bout de l’abdomen. N’en déplaise à Francis Ponge, la soie de l’araignée ne lui sort pas de la bouche. Son texte L’ARAIGNÉE, commence ainsi “Sans doute le sais-je bien... ( pour l’avoir dévidé de moi-même ? ou me l’a-t-on jadis avec les linéaments de toute science appris ?) que l’araignée secrète son fil, bave le fil de sa toile...et n’a les pattes si distantes, si distinctes – la démarche si délicate – qu’afin de pouvoir ensuite arpenter cette toile – parcourir en tous sens son ouvrage de bave sans le rompre ni s’emmêler – tandis que toutes les autres bestioles non prévenues s’y emprisonnent de plus belle par chacun de leurs gestes ou cabrioles éperdues de fuite...” !

        La bouche est occupée à tout autre chose, à se nourrir. C’est un trou minuscule, un simple orifice relié à une pompe stomacale expirant les enzymes digestives indispensables à la préparation de la nourriture liquide qui sera ensuite aspirée. L’araignée ne peut absorber que du liquide. Aussi doit-elle digérer sa proie avant même de la consommer. Ses chélicères lui sont nécessaires.

        Les chélicères, à quoi ça sert ?

        Ce sont deux pinces crocheteuses au-dessus de la bouche, une de chaque côté, faites de deux segments : la base ou tige qui est dentée et le crochet mobile. Elles peuvent saisir la proie et la transporter. Sous les crochets pointe l’orifice du canal à venin qui sera injecté pour l’immobiliser. L’araignée est une prodigieuse anesthésiste, d’une dextérité sans pareille pour piquer sans la moindre hésitation très précisément le ganglion cervical de la nuque et doser la quantité ajustée à chaque type de nourriture. La pompe stomacale envoie des sucs digestifs qui englueront la proie tout entière. Les tissus liquéfiés peuvent alors être ingurgités. Certaines araignées sucent seulement les parties molles ; les coques vidées, asséchées sont expulsées, mais d’autres déchiquettent l’ensemble avec leurs chélicères dentées et digèrent toute la proie sans rien laisser. Les araignées sont championnes de jeûne prolongé. Elles peuvent tenir plusieurs semaines et les mygales même plusieurs mois d’affilée. Ces mygales sont des araignées primitives et frustres. Ces brutes ont des chélicères moins perfectionnées et qui ne peuvent se replier. Leurs crochets sont deux lames parallèles qui frappent de bas en haut (ce qui les fera appeler orthognates). Les araignées vraies, elles, (labidognathes) peuvent croiser leurs lames comme des ciseaux et refermer leurs crochets dans la gouttière de la tige comme la lame d’un couteau qu’on replie dans sa gaine. Ces chélicères peuvent aussi servir à démonter la toile. Ces armatures menaçantes qui ornent sa bouche, mandibules à crochets mobiles, sont de merveilleux instruments.

        Une autre paire d’appendices est aussi à disposition, à proximité de la bouche, ce sont les pédipalpes, sortes de bras ou de pattes-mâchoires formées des mêmes éléments que les pattes ambulatoires, mais sans les griffes terminales et qui, au lieu de tarses, ont des palpes dont la base, une partie renflée et poilue (la lame maxillaire) aide à diriger la nourriture dans le trou de la bouche. Les récepteurs chimiques dont elles sont pourvues permettent à l’araignée de goûter ce qu’elle consomme et de la détourner parfois d’ingurgiter ce qu’elle avait commencé. (Elles auront aussi un rôle dans la vie sexuelle de l’araignée.)

        Les organes des sens.

        Sans nez et sans oreilles, l’araignée, en revanche, a huit yeux. Mais ce superéquipement spectaculaire, ce groupe oculaire, est peu performant. L’araignée est mal voyante. Ses yeux fixes, de grosseur différente et répartis sur deux rangées lui assurent un champ de vision ouvert à 300°, mais seuls ses deux gros yeux placés au milieu permettent une vision directe de quelques centimètres seulement. Ses nombreux yeux sont simples avec lentilles convexes et non composés comme ceux des insectes (ah, les très bons yeux des mouches !). Elle a donc à la fois la vue large et basse. Mais elle voit de nuit comme de jour. Les yeux d’un blanc nacré, brillant sont nocturnes, les diurnes sont plus colorés.

        Les autres fonctions sensorielles sont remplies par les poils des pattes.

        Ce céphalothorax est protégé par la chitine que tout son épiderme secrète en couches plus ou moins fines. L’araignée comme tous les invertébrés a son squelette à l’extérieur. Les couches de chitine les plus fines sont aux articulations, la plus épaisse recouvre la zone cérébrale comme un petit bouclier percé de trous sous les yeux pour qu’ils soient connectés par des nerfs au cerveau.

        Le cerveau de l’araignée plus simple que celui des insectes n’a que deux lobes au lieu de trois ; il est néanmoins plus concentré et plus sophistiqué. Comme chez tous les arthropodes, l’œsophage traverse le cerveau mais il n’est pas gênant car il est très petit et les particules du liquide aspiré sont toujours d’un diamètre inférieur au micron.

        Ainsi, le céphalothorax renferme le cerveau, les puissants muscles des six paires d’appendices, les glandes à venin et digestives.

        L’abdomen.

        Il constitue à lui seul l’autre partie postérieure du corps. Le plus souvent, plus gros que le céphalothorax, il est ovale ou rond. C’est un sac mou qui contient :

        - l’appareil digestif.

        Le système digestif qui commence par l’œsophage, débouche sur le jabot aspirateur, continue par un estomac avec deux volumineux diverticules donnant chacun 4 ou 5 cæcums latéraux, un intestin qui traverse le pédicule et dessine plusieurs courbures dans l'abdomen, enfin le rectum et l’anus terminal. Le foie est volumineux et remplit la presque totalité de l'abdomen ; ses canaux excréteurs le relient à l'intestin dans lequel aboutissent également les tubes de Malpighi, organes d'excrétion conduisant à une vessie et qui, chez les araignées, ne sont que deux (très nombreux chez les insectes).

        - la respiration.

        L'une des originalités des arachnides est leur physiologie respiratoire. Certains ne possèdent qu'une ou plusieurs paires de poumons (scorpions et araignées mygalomorphes ou des araignées de la famille des pholcides comme le pholque de nos maisons, pholcus phalangioides)

        De nombreux arachnides, représentés par la plupart des araignées disposent à la fois de trachées et de poumons, comme la célèbre épeire diadème (Araneus diadematus).

        Alors que les insectes respirent par l'intermédiaire de trachées, tubes ramifiés qui distribuent l'air dans l'organisme, les arachnides, essentiellement terrestres, eux aussi, possèdent pour la plupart une ou plusieurs paires de poumons. Du strict point de vue du transport de l'oxygène aux cellules, les trachées des insectes, en particuliers volants, sont nettement plus efficaces que les poumons des arachnides. Mais l'efficacité du transport de l'oxygène n'est qu'un aspect de l'adaptation des animaux à leur environnement.

        Et le système pulmonaire et l'appareil circulatoire spécialisés des arachnides constituent un système fonctionnel tout à fait adapté à leur activité dans leur milieu. La majorité des araignées actuelles possèdent des trachées en plus des poumons. Celles-ci se substituent aux deux poumons postérieurs, alors que les poumons antérieurs subsistent généralement. Seules deux familles d'araignées (Symphythognatidés, Caponiidés) sont totalement dépourvues de poumons. Le rôle des organes respiratoires est de fournir une vaste surface d'échange entre le milieu externe, c'est-à-dire l'air, et le sang (appelé hémolymphe quand il ne circule pas dans des vaisseaux).

        - l’appareil circulatoire : un long cœur et un sang blanc.

        Le système circulatoire est d’ailleurs assez sommaire. Le cœur de l’araignée est une pompe allongée, visible souvent le long du dos du ventre de l’araignée dont la peau est presque transparente. On peut le voir battre à 30 pulsations par minute. Pour les petites araignées, c’est 100 battements par minute. Il répand le sang dans tout l’organisme par des vaisseaux qui le reprennent selon un circuit ouvert ne permettant pas une bonne oxygénation. Le sang de l’araignée n’est pas rouge, c’est de l’hémolymphe, un sang pâle, incolore mais soumis à la même pression que celui des humains.

        - le sexe.

        Sur la partie antérieure de l’abdomen, on trouve les organes génitaux : un simple orifice pour le mâle, pour la femelle, l’épigyne, plus complexe. Sur ses pédipalpes, le mâle porte ses bulbes copulateurs, réservoirs reliés à une pointe par un canal. Ce sont de petites seringues avec lesquelles le sperme émis est aspiré et inoculé dans la femelle. Les variations de la pression sanguine font se contracter et se dilater le bulbe.

        - les filières.

        Sur la partie postérieure, sont situés six petits pis coniques émettant de la soie, ce sont les filières, avec, pour les plus perfectionnées, un cribellum.

        L'araignée tire sa soie avec ses pattes arrière [deux ou trois paires de petits mamelons charnus aux extrémités desquels six tubes recourbés six à sept fois sur eux-mêmes, à la base d'une petite vessie transparente…dix mille petits trous par où sort le fil si fin qu'il en faut 18000 pour la grosseur d'un fil à coudre.].

        (Pour fabriquer une livre de soie, il fallait 70000 araignées. Une paire de bas faite par Bon de Saint-Hilaire pour l'académie des sciences et une paire de gants pour l'impératrice d'Allemagne, femme de Charles VI. En 1762, l'abbé Ramond de Termeyer dévida directement le fil sur des bobines à mesure que l'animal le produisait : il mit 34 ans pour en recueillir 673 grammes.)

        Enfin, tout au bout, à l’extrémité, au-dessus des filières, l’anus, un tubercule anal, proéminent organe excréteur expulse les résidus de la digestion.

        La locomotion.

        Les quatre paires de pattes locomotrices (huit pattes), très délicates, sont d’une merveilleuse agilité ; montées sur amortisseurs et parfaitement synchronisées, elles peuvent, au moindre choc, casser comme du verre, mais se reconstituer totalement sans rien omettre.

        Elles comportent sept articles chacune, sept pièces articulées les unes aux autres, depuis la hanche (coxa), le trochanter en forme d’anneau, le fémur, le plus grand article, capable de se mouvoir verticalement et aussi quelque peu horizontalement, la patelle, le tibia aussi long que le fémur mais plus mince le métatarse, le tarse et les deux ou trois griffes terminales dotées de petites dents et d’une brosse avec poils adhésifs : la scopula.. Trochanter et fémur forment la cuisse, patelle et tibia, la jambe.

        Les pattes, numérotées de 1 à 4 en partant de l’avant, sont réparties de façon à entourer complètement l’araignée, les deux premières paires sont ramenées vers le haut du corps, les 3 et 4, vers le bas. Mais les paires 1 et 4 sont plus longues, les 2 et 3, un peu plus courtes.

        Les pattes ont parfois 5 fois la longueur du corps.

        Par ses pattes munies de poils sensoriels, l’araignée touche, entend les vibrations, détecte les substances chimiques, les changements de température. Elle entend par les poils auditifs de ses pattes. Elle peut envoyer des messages, selon une minutieuse chorégraphie. Gracieuse danseuse, elle sait aussi chanter ou du moins émettre des sons, striduler comme les cigales et les criquets mais leur fréquence est inaudible pour des oreilles humaines.

        Les sons sont émis par plusieurs organes de stridulation ; par frottement de deux parties à la jointure dorsale du céphalothorax et de l’abdomen ou parfois sur le fémur des pattes-mâchoires frottant sur les épines chitineuses des chélicères. Ces sons peuvent terroriser, dissuader les prédateurs ou séduire les partenaires.

        L’araignée émet aussi des phéromones et les poils de ses huit pattes et de ses deux palpes captent par des récepteurs celles qui lui sont envoyées.

        Enfin les pattes sont aussi pourvues de petits appareils spécifiques aux manipulations de la soie. Leur extrémité dotée de deux à trois griffes chacune, les rendent très habiles au tissage de la soie, sans compter que les meilleures tisseuses que sont les cribellates, portent sur la face dorsale du métatarse de leur quatrième paire de pattes, un rang de petits crins courbes formant un peigne à poils durs (calamistrum) qui carde les fils très fins et de qualité supérieure émis par le cribellum. et qui produit cette soie bleutée caractéristique, très adhésive.

        Cette soie d’araignée a de stupéfiantes propriétés dont les chercheurs s’efforcent passionnément de percer le secret de fabrication. Mais l’araignée a encore bien des tours dans ce sac qu’est son ventre mou. Avec cette soie, elle tisse un chef d’œuvre de beauté qui est aussi un piège fatal non seulement pour les proies dont elle se nourrit mais aussi pour le mâle avec lequel elle se reproduit. En effet, les mœurs sexuelles des araignées sont des plus fascinantes et ne manquent pas d’inspirer toute une fantasmatique.

        Remarquons d’abord que l’araignée est incontestablement au féminin. C’est une femelle assurément et la biologie l’atteste. L’araignée femelle est imposante, le mâle beaucoup plus anecdotique. Le couple est spectaculairement désassorti. A sa femelle considérable, le mâle est proportionnellement tout petit. Elle peut n’en faire qu’une bouchée, ce dont elle ne se prive pas, après usage. L’araignée femelle n’a aucune vocation d’épouse mais c’est une mère idéale.

        L’araignée doit faire l’amour avec les bras, c’est-à-dire avec ses palpes. Ayant préalablement déposé son sperme sur une petite toile tissée à cet effet et s’être enduit ses bulbes copulateurs comme des petits poings de boxeurs, ainsi équipé, il part en quête d’une femelle et quand il l’a trouvée, il entreprend toute une manœuvre d’approche. Ce peut être une danse sur pattes arrière décrivant avec les pattes avant une chorégraphie ritualisée. Une autre technique est d’offrir un présent qui occupera la belle pendant qu’il s’efforcera de déposer son sperme dans l’épigyne, cette fente située sous l’abdomen. Il lui s’y reprendre à plusieurs fois et l’opération est toujours pour le mâle une aventure à haut risque dont il ne sort pas toujours vivant et finit le plus souvent dévoré en plein élan. De récentes recherches ont pu donner une raison biologique à cette apparente barbarie.

        Une arachnologue américaine Maydianne Andrage a étudié deux années consécutives, sur son terrain même, l’araignée australienne, Latrodectus hasselti. Chez ces araignées, la femelle dévore le mâle pendant la copulation sans attendre que ce soit terminé. Le plus surprenant étant que le mâle ne cherche pas à se sauver, mais paraît s’offrir en sacrifice. Il est évident que l’apport alimentaire de cette ingestion est insignifiant pour cette grosse femelle (il ne représente que 2% de sa masse à elle.). Au lieu de prendre en flagrant délit, l’araignée cannibale qui boulotterait sans autre nécessité qu’une incoercible avidité, il s’agirait d’une initiative du mâle, de son investissement paternel. Le mâle serait toujours prêt à se faire manger ce que n’exécute pas toujours la femelle. M. Andrage observe que la copulation, si elle n’est pas accompagnée de la dégustation du mâle dure environ onze minutes. Mais si pendant qu’elle est fécondée, elle lui mastique le ventre, l’enveloppe de soie et achève son repas, la duré en est de 25 minutes, ce qui permet l’introduction d’une plus grande quantité de liquide spermatique et une plus nombreuse progéniture. Mâle et femelle seraient ainsi les humbles serviteurs des intérêts de leur espèce.

        On peut distinguer les cracheuses, les sauteuses, les tisseuses, les chasseresses. Leur cœur s’étale tout au long du dos où circule un sang bleuté presque incolore. Elles n’ont pas d’oreilles et se repèrent aux vibrations. Elles goûtent avec l’extrémité de leurs pattes et de leurs pédipalpes. Elles peuvent émettre des sons par frottement de leur abdomen contre leur céphalothorax, et entre leurs pattes et les chélicères.

        Sédentaires, elles ne souffrent pas de privation de liberté, n’ont pas grand besoin d’espace vital.

        On peut répertorier les tendeuses, les filandières, les tapissières, les araignées-loups ,les araignées- crabes, les phalanges, les aquatiques, les mineuses, les trappeuses.

Epeire fasciée selon Jean Henri Fabre[1] (1823-1915)

        Construction de la toile

        (…) Comme prestance et comme coloration, l'Epeire fasciée est la plus belle des aranéides du Midi. Sur son gros ventre, puissant entrepôt de soie presque du volume d'une noisette, alternent les écharpes jaunes, argentées et noires qui lui ont valu la dénomination de fasciée. Autour de cet opulent abdomen, longuement rayonnent les huit pattes, annelées de pâle et de brun. (…)

        Invisible tout le jour, blottie qu'elle est dans la verdure des cyprès, voici que sur les huit heures du soir, l'Araignée sort gravement de sa retraite et gagne la cime d'un rameau. (...) Puis soudain, les huit pattes largement étalées, elle se laisse choir suivant la verticale, appendue au cordon qui lui sort des filières. (...) À deux pouces du sol, brusque arrêt ; la bobine soyeuse ne fonctionne plus. L'araignée se retourne, agrippe le cordon qu'elle vient d'obtenir, et remonte par cette voie, toujours en tréfilant. Mais cette fois, la pesanteur ne venant plus en aide, l'extraction s’opère d'autre façon. Les deux pattes d'arrière, d'une rapide manœuvre alternée, tirent le fil de la besace et l'abandonnent à mesure.

        Revenue à son point de départ, (...) l'araignée est donc en possession d'un fil double bouclé, qui flotte mollement dans un courant d'air. Elle fixe à sa convenance le bout dont elle dispose et attend que l'autre, agité par le vent, ait engagé son anse dans les ramilles du voisinage.

        Sentant son fil arrêté, l’Epeire le parcourt d'un bout à l'autre à plusieurs reprises et l'augmente chaque fois d'un brin. Ainsi s'obtient le câble suspenseur, maîtresse pièce de la charpente. (...)

        Une fois le câble tendu, l'araignée est en possession d'une base qui lui permet de se rapprocher et de s'éloigner à sa guise des appuis de la ramée. Du haut de ce câble, en se laissant couler plus ou moins bas, en variant les points de chute, elle obtient, de droite et de gauche, quelques traverses obliques. (…) Ainsi se délimite une aire polygonale très irrégulière, où doit s’ourdir le filet lui-même, ouvrage d'une magnifique régularité. (...) D'un point central rayonnent des fils rectilignes, équidistants. Sur cette charpente court, en matière de croisillons, un fil spiral continu qui va du centre à la circonférence. C'est magnifique d'ampleur et de régularité.

        Le piège à gluaux

        Ce réseau spiral a des combinaisons d'effroyable science (...) Le spectacle est stupéfiant. Ces fils, touchant aux confins du visible et de l'invisible, sont des torsades à tours très serrés. De plus ils sont creux. L’infiniment subtil est un tube, un canal plein d'une humeur visqueuse pareille à une forte dissolution de gomme arabique. (...) D'une fine paille, je touche à plat trois ou quatre échelons d'un secteur. Si doux que ce soit le contact, l'adhérence est soudaine. (...) Le fil spiral est un tube capillaire comme jamais notre physique n'en possédera d'aussi menus. Il est roulé en torsades afin d'avoir une élasticité qui lui permette, sans se rompre, de se prêter aux tiraillements du gibier capturé ; il tient en réserve dans son canal une provision de viscosité, afin de renouveler par une incessante exsudation les vertus adhésives de la surface à mesure que l'exposition à l'air les affaiblit. C'est tout naïvement merveilleux. L’Epeire ne chasse pas aux lacets, elle chasse aux gluaux et quels gluaux ! Tout s’y prend, même l’aigrette de pissenlit qui mollement les affleure. Néanmoins l’Epeire, en rapport continuel avec sa toile, ne s'y prend pas. Pourquoi ? Parce que l'araignée s’est ménagé au milieu de son siège une aire dans la structure de laquelle n'entre pas le fil spiral visqueux. (...) C’est uniquement dans son aire de repos que l’Epeire se tient immobile et les huit pattes étalées, prêtes à percevoir tout ébranlement de la toile. C’est encore là qu’elle prend sa réfection, souvent d’une longue durée, lorsque la pièce saisie est copieuse ; c’est là qu’après l’avoir liée et mordillée, elle traîne toujours sa proie au bout d’un fil, afin de l’y consommer à l’aise, sur une nappe non visqueuse.

        La chasse

        En son piège à gluaux, l’Epeire médite, inlassable, le rude problème des vivants : mangerai-je ? ne mangerai-je pas ? Certains privilégiés, exempts des angoisses alimentaires, ont le vivre à profusion et sans lutte pour l’obtenir. (…) D’autres, n’arrivent à dîner qu’à force d’art et de patience. Vous êtes de ce nombre, ô mes industrieuses Epeires ; pour dîner, vous dépensez chaque nuit des trésors de patience, et bien des fois sans résultat. Je compatis à vos misères, car, soucieux autant que vous de la pâtée quotidienne, je tends, moi aussi, obstinément mon filet, le filet où se prend l’idée, créature plus difficile et moins généreuse que celle de la Phalène. (…)  La nuit sera belle. (…) Le ciel se fait superbe. Les Phalènes se mettent à pérégriner pour leurs affaires nocturnes. Bon ! l’une est prise et des plus belles. L’Epeire dînera. (…) Sans plus les pattes sont empêtrées. Si l’un des tarses se lève et tire à lui, le fil perfide suit, déroule un peu de sa torsade et se prête, sans lâcher prise et sans casser, aux secousses du désespéré. (…) Nul moyen de fuir, à moins de rompre le traquenard par un brusque effort dont les vigoureux ne sont pas toujours capables. Avertie par l’ébranlement, l’Epeire accourt ; elle tourne autour de la pièce, elle l’inspecte à distance afin de reconnaître, avant l’attaque, le degré du péril couru. La vigueur de l’englué décidera de la manœuvre à suivre. (…) Faisant face au captif, l’Araignée ramène un peu le ventre au-dessous d’elle et, du bout des filières, touche un instant l’insecte ; puis, avec les tarses d’avant, elle met son sujet en rotation. (…) Une traverse de la spire gluante sert d’axe à la machinette, qui vire, prestement vire, ainsi qu’une broche de rôtisserie. C’est régal pour les yeux que de la voir tourner. (…) Le bref contact des filières a donné l’amorce d’un fil, qu’il faut maintenant tirer de l’entrepôt de soie et enrouler à mesure sur le captif, pour envelopper celui-ci d’un suaire qui maîtrisera tout effort. (…) Quand plus rien ne bouge sous le blanc suaire, l’araignée s’approche du ligoté. (…) L’empaqueté est mordu, sans insistance et sans blessure apparente. Alors l’Araignée se retire et laisse la morsure agir, ce qui est bientôt fait. (…) De sa délicate morsure, l’Epeire ne tue pas brusquement sa proie ; elle l’intoxique de façon à produire une défaillance graduelle, qui donne largement à la suceuse le temps de saigner sa victime, sans aucun danger, avant que l’inertie cadavérique arrête le flux des humeurs.Le repas dure vingt-quatre heures si la pièce est volumineuse, et jusqu’à la fin l’égorgée conserve un reste de vie, condition favorable à l’épuisement des sucs. (…) Voir l’Epeire attablée ne manque pas d’intérêt. J’en surprends une au moment où elle vient de capturer un criquet. Campée au centre de la toile, en son aire de repos, elle attaque la venaison à la jointure d’un cuissot. Nul mouvement de sa part, pas même dans les pièces buccales. Au point mordu pour la première fois, la bouche persiste, étroitement appliquée. (…) C’est une sorte de baiser continuel. (…) Le contenu fluide du patient se transvase, je ne sais comment, dans la panse de l’ogre. Le lendemain matin, l’Epeire est toujours à table. Je lui enlève sa pièce. Du criquet, il ne reste que la peau, à peine déformée, mais tarie à fond et trouée en divers endroits. Pour extraire les résidus non coulants, les viscères et les muscles, il a fallu mettre en perce l’enveloppe rigide, ici, puis là, puis ailleurs. Après quoi la guenille, reprise en bloc sous le pressoir mandibulaire, aurait été mâchée, remâchée et finalement réduite en une pilule, que la repue rejette. Ainsi aurait fini la proie si je ne l’avais pas retirée avant l’heure.

        Arachné

        Le mythe grec d’Arachné nous est parvenu par les Métamorphoses d’Ovide. Le poète latin, de haute culture hellénique, s’est inspiré de son prédécesseur grec Nicandre de Colophon dont l’œuvre est entièrement perdue mais, en son temps, son grand poème connut une immense diffusion. Le premier récit du livre VI des Métamorphoses concerne Pallas et Arachné. Il raconte comment, par vengeance, Pallas Athéna changea en araignée, une jeune Méonienne, Arachné, qui prétendit défier la déesse dans l’art du tissage. Araignée se dit, en grec, arachné.

        Le récit est susceptible d'interprétations multiples. Mettons en relief les points forts. Il s’agit expressément d’une compétition entre la déesse et la jeune mortelle, dans l’habileté à tisser, ce qui implique toute une série d’opérations préalables de filage et de teinture de la laine. Il nous est précisé qu’Arachné était la fille d’un teinturier très réputé, Idmon de Colophon, ville de Lydie antérieurement nommée Méonie. Remarquons que le poète Nicandre dont s’est inspiré Ovide était aussi originaire de Colophon. Idmon, de naissance populaire, était surtout réputé pour la pourpre éclatante dont il teignait la laine, l’extrayant du murex, coquillage trouvé à Phocée, autre ville de Lydie, proche de Smyrne. La mère, elle aussi de modeste extraction, était morte. Ceci place Arachné, comme la déesse Athéna, sous l’exclusive ascendance paternelle.

        La désignation Pallas pour qualifier Athéna renvoie à la jeune Pallas, compagne de jeux de son enfance, fille de Triton, qu’Athéna, au cours d’une joute guerrière, aidée par l’égide de Zeus, son père, blessa à mort. Repentante, affligée, Athéna fit exécuter une statue, le Palladion auquel on rendait hommage comme à une divinité. Cette statue rituelle, debout, les pieds soudés, tenant dans sa main droite, une lance et, dans la gauche, une quenouille et un fuseau, était placée dans le temple d’Athéna. Ainsi la mention de Pallas fait signe à la relation privilégiée d’Athéna aux arts du tissage.

        Arachné, malgré l’obscurité de sa naissance, acquiert, comme son père, par sa seule habileté, une renommée dans toute la Lydie et les contrées avoisinantes. Ovide nous décrit comment elle procède à chaque étape de la confection d’une tapisserie. Elle assouplit de ses doigts les légers flocons, produits de la tonte ; les étirant en longs brins, elle forme avec la laine brute de ronds pelotons qu’elle fait ensuite tourner sur le fuseau. Elle sait aussi, moment suprême, broder à l’aiguille. De ce savoir-faire technique, Arachné devrait rendre grâces à la déesse Pallas, protectrice des fileuses, tisserandes et brodeuses. Mais l’orgueilleuse Arachné n’admet pas avoir reçu de leçon de personne, revendiquant sa complète autonomie et prétendant même l’emporter en habileté sur la déesse qu’elle provoque à se mesurer à elle, au cours d’une compétition.

        La déesse et la jeune Lydienne vont installer chacune leur métier à tisser. Le poète précise qu’elles mettent d’abord en place les montants tenus par une traverse et que les fils qu’elles disposent la chaîne sont séparés par un roseau. Le fil de trame est introduit par une navette pointue et serré à petits coups frappés par un peigne denté sur la chaîne. Les deux habiles tisseuses entrelacent des fils, aux couleurs vives, mêlés d’or et de pourpre pour composer des scènes illustres.

        Il est significatif que Pallas représente les dieux en majesté et avec l’emblème de leur attribution ; pour Jupiter, le ciel ; pour Neptune qui n’est pas nommé mais qu’on reconnaît à son trident, la mer ; Pallas elle-même, casquée, armée du bouclier et de sa lance, faisant jaillir l’olivier pour figurer la terre. Enfin, aux quatre angles, de façon éloquente, encadrées de branches d’olivier, sont évoquées des où des personnages humains, ayant osé défier les dieux, ont connu un sort misérable, par la punition des divinités offensées.

        Arachné, de son côté, va représenter les dieux qui se sont épris de mortelles et dessiner leurs aventures amoureuses, celles de Jupiter d’abord, changé en taureau pour séduire Europe, en aigle pour Astérié, en cygne pour Léda, en satyre pour la fille de Nycteus, en Amphitryon, son époux, pour Alcmène, en pluie d’or pour Danaé, en flamme pour Aigina, la fille du fleuve béotien Asopos, sous les traits d’un berger, pour Mnémosyne (la mère des neuf muses), enfin sous la forme d’un serpent, Déo, nom donné par Ovide à Déméter. Arachné représente aussi les amours de Neptune qui, pour séduire les mortelles dont il était épris, se transforma en taureau, bélier, en étalon, en oiseau, en dauphin. Elle fait aussi figurer Phœbus sous les différents aspects qu’il prit pour ses amours en paysan, épervier, sous la peau d’un lion ou déguisé en berger ainsi que Liber (autre nom de Bacchus) changé en grappe de raisin, enfin Chronos en cheval pour séduire l’océanide Philyra qui engendra le centaure Chiron. Toute la tapisserie est bordée par des fleurs entrelacées à des tiges de lierre.

        L’œuvre d’Arachné est parfaite. La jeune Lydienne a ajouté à sa prétention, l’audace de représentations mettant en relief les faiblesses des dieux. De fureur, Pallas, avec sa navette, déchire la toile et frappe par trois et quatre fois Arachné sur la tête. Ovide dit que, de désespoir, Arachné se pendit avec un lacet. La métamorphose d’Arachné en araignée serait due à la compassion de la déesse, une façon de la sauver de la mort, en la maintenant en vie tout en la laissant pendre. Ovide ajoute que pour procéder à sa transformation, Pallas utilisa le suc d’une herbe empoisonnée, consacrée à Hécate : “Tout aussitôt, à peine touchés par le redoutable poison, les cheveux d’Arachné tombèrent et, avec eux, son nez et ses oreilles ; sa tête devient toute petite et toutes les proportions de son corps diminuent ; à ses flancs se rattachent de grêles doigts au lieu de jambes ; tout le reste n’est qu’un ventre d’où cependant, elle laisse échapper du fil et, maintenant, araignée, elle tisse comme jadis sa toile.”

        Dans son exposé des Mythes grecs, Robert Graves quand il est question d’Athéna, fait remarquer que l’épisode avec Arachné est l’unique circonstance où Athéna se montre jalouse. Son récit reproduit très schématiquement celui d’Ovide à quelques variantes près. Arachné y est présentée comme une princesse de Colophon en Lydie alors qu’Ovide insiste sur l’origine très modeste de l’un et l’autre des parents de la jeune fille n’ayant dû sa renommée qu’à son talent. Évoquant la destruction de l’ouvrage d’Arachné que, par dépit, Athéna met en morceaux et comment la jeune Lydienne est changée par la déesse en araignée, il ajoute « L’insecte qu’elle détestait le plus. ».

        La note 6 que R. Graves ajoute, pour commenter ce passage consacré à Athéna, mérite de retenir l’attention. La vengeance d’Athéna contre Arachné est peut-être autre chose qu’une simple fable, si elle rend compte d’une rivalité commerciale très ancienne entre les thalassocraties athéniennes et lydio-cariennes qui étaient toutes deux d’origine crétoise. De nombreux sceaux sur lesquels figure le symbole de l’araignée découverts à Milet, en Crête, cité dont est issu Milétos le Carien et qui était aussi la plus grande exportatrice de laine de couleur de l’ancien monde, indiquent qu’il s’agit d’une industrie textile florissante au début du IIemillénaire avant Jésus-Christ. Pendant une longue période, les Milésiens possédèrent le contrôle très lucratif de tout le commerce de la Mer Noire et ils possédaient un entrepôt à Naucratis, en Égypte. Athéna avait donc de bonnes raisons d’être jalouse de l’araignée.”

        Observons, à partir de ce mythe, ce qu’il en est de l’araignée. L’origine de l’animal est due à une punition divine. C’est l’habile jeune fille que la déesse Athéna sauve de la mort par pendaison en l’immortalisant pour une éternité maudite d’un tissage sans fin. Devenue araignée, l’ambitieuse tisseuse s’apparente aux condamnés à d’inutiles travaux comme Sisyphe poussant son rocher ou les Danaïdes remplissant leur tonneau percé. L’art consommé et créatif de la jeune lydienne est ramené à une conduite stéréotypée, machinale, animale. Ainsi, l’araignée doit sa forme à la déformation monstrueuse de l’humaine fileuse qui perd cheveux, nez, oreilles, a la tête réduite, le corps contracté, les jambes transformées en doigts grêles et n’est plus qu’un gros ventre dont sort le fil qu’elle tissera indéfiniment. L’araignée doit son existence et son nom à la malédiction d’une humaine pécheresse. Qui veut faire le dieu, deviendra bête.

        L’araignée est le devenir d’une femme

        Le rapport de la femme au tissage l’inscrit dans un devenir araignée. Celle dont on peut raisonnablement penser qu’elle a, dans l’ordre naturel, montré aux humains le modèle de la technique tisserandière, est destituée de son rôle d’initiatrice et voit sa prodigieuse adresse ravalée à l’automatisation d’une activité stéréotypée.

        Ce qui est admirable ici, c’est le tour de passe-passe qui installe un nouvel ordre des choses où, en inventant les dieux, les hommes se sont assurés une totale suprématie sur les animaux qui sont des humains déshumanisés. Le mythe opère ainsi une récupération perverse de l’habileté parfaite de cette fileuse accomplie qu’est l’animal araignée enseignant aux êtres humains l’art du tissage. Une fois instruite, l’humanité, au lieu de reconnaître sa dette, reconduit l’araignée au rang déshonorant de bête.

        Pourtant un certain nombre de philosophes persiste à penser que l’extraordinaire habileté de l’araignée est un modèle insurpassable aux travaux féminins.

        Chez Démocrite, cité par Plutarque, l’araignée apparaît comme celle qui a enseigné aux hommes le tissage : « Mais peut-être est-il risible de louer la capacité d’apprentissage des animaux, alors que, selon Démocrite, nous avons été leurs élèves dans des domaines très importants ; de l’araignée pour le tissage et le ravaudage, de l’hirondelle pour la construction des maisons, des oiseaux mélodieux que sont le cygne et le rossignol dans notre imitation de leur chant » (Plutarque, Sur l’intelligence des animaux, 20, Moralia 974 a; Die Fragmente der Vorsokratiker, 154, éd. Et trad. Allemande H. Diels, W. Kranz, Berlin, Weidmannsch Verlagsbuchhandlung, 1951, t. 2, p. 173).

        Ainsi Plutarque, dans De l’intelligence des animaux (éd. Arléa ,8 rue de l’Odéon, Paris, sept. 1991)

        p. 41. L’ouvrage de l’araignée- modèle pour les travaux de tissage des femmes et pour les adeptes de la chasse aux filets-mérite notre admiration à plus d’un titre : la précision de la facture présentant une trame parfaitement continue et sans accroc, cet aspect de membrane lisse qui rend collante l’incorporation visible de substance visqueuse : sa coloration aussi, trouble et semblable à l’air, qui contribue à la camoufler ; enfin, plus étonnant encore, l’adresse de l’animal-tel un pilote de navire ou un conducteur de char à manœuvrer son piège ? Dès qu’une proie vient se coller à la toile, l’araignée, comme un habile pêcheur tirant sur son filet, s’active et s’ingénie à refermer les fils sur sa victime, à l’y enrouler-pour me croire, il n’est que d’observer des scènes que nous avons tous les jours sous les yeux. Sans ce témoignage de nos sens, on pourrait croire à une fable (comme celle des corbeaux de Libye qui, lorsqu’ils ont soif, font tomber dans l’eau des cailloux pour en faire monter le niveau jusqu’à ce qu’elle soit à leur portée.)

        p. 62. […] selon Démocrite, ce sont (les animaux) qui sont nos maîtres dans les matières les plus importantes : l’araignée pour le tissage et la broderie.

        « […] tout cela ne ressemble aucunement aux fables chétives, aux fictions inconsistantes que poètes et prosateurs tissent et tendent comme les araignées font leur toile, en en tirant de leur propre fonds les données arbitraires […] Plutarque, Isis et Osiris, § 20 (358d), Œuvres morales t. 5, éd. et trad. C. Froidefond, Paris, Les Belles Lettres, C. U. F., 1988, p. 194.

Remarquons que cette première comparaison entre les poètes et l’araignée qui insistent de façon significative l’identité de leur mode de création, est pourtant en même temps dépréciative sur la valeur de ces compositions.

        Sénèque

        « Ne voyez-vous pas la toile de l’araignée qui personne ne saurait imiter ? La difficulté qu’il y a de ranger les filets, les uns tout droits pour soutenir l’ouvrage, les autres en ronds qui se courbent et vont en diminuant afin d’attraper les petites bêtes pour qui ces rets sont tendus. Elles n’apprennent pas cet art, elles le possèdent par droit de nature. » (121éme lettre à Lucilius)

        Montaigne

        p 189. «Pourquoi épaissit l’araignée sa toile en un endroit et relâche en un autre ? se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantôt de celle-là, si elle n’a délibération, et pensement et conclusion ? » 

        Non seulement les philosophes célèbrent l’intelligence aranéenne, mais dans cet énigme rapport entre l’araignée et sa toile, ils évoquent la relation entre l’âme et le corps.

        Déjà quelques siècles avant Platon Héraclite décrivait de façon surprenante : « L’âme ressemble à l’araignée, le corps étant sa toile. »

        « Ainsi la chaleur vitale, provenant du soleil, règne sur tous les vivants, opinion à laquelle souscrit Héraclite fournissant une excellente image, dans laquelle l’araignée représente l’âme et la toile le corps. De même que l’araignée, dit-il, immobile au milieu de la toile, sent, dès qu’une mouche rompt quelque fil, et y court rapidement, comme affectée de douleur par la coupure du fil, de même l’âme de l’homme, lorsqu’une quelconque partie du corps est blessée, s’y précipite, comme si elle ne pouvait supporter la blessure de ce corps auquel elle est solidement et harmonieusement attachée. » (Sur l’âme du monde, Commentaire sur le Timée de Platon [346] par Chalcidius).

        Et plusieurs siècles après, le philosophe des Lumières reprend de façon plus scientifique la même métaphore.

        Kant

         p. 56. dans Les rêveries d’un visionnaire 

        « Puis je me mettrais aux pieds de ces sages pour les entendre tenir ce discours : l’âme de l’homme a son siège dans le cerveau, un endroit d’une petitesse indescriptible y est sa demeure. C’est là qu’elle sent, ainsi que l’araignée au centre de sa toile. Les nerfs du cerveau la heurtent ou l’ébranlent, mais le résultat est qu’au lieu de cette impression immédiate, c’est celle qui se produit dans des parties lointaines du corps qui est représentée sous la forme d’un objet présent en dehors du cerveau. Depuis cette résidence, elle remue aussi les cordages et leviers de la machine entière et provoque à son gré des mouvements volontaires. »

        A son tour, le poète, observant une araignée patiente dévidant ses fils suggère l’attitude de sa propre âme réussissant à trouver un point d’appui en s’élançant à partir du vide.

        Walt Whitman

Sans bruit, patiente, une araignée…
J’ai remarqué l’endroit où elle se tenait sur un petit promontoire,
J’ai remarqué la façon dont, pour explorer l’immense vide alentour,
Elle projetait filament après filament hors d’elle-même,
Sans cesse les dévidant, sans cesse inlassablement les dépêchant,

Et toi, mon âme, là où tu te tiens,
Entourée, détachée, dans des océans infinis d’espaces,
Sans méditant, te hasardant, lançant, cherchant les sphères à quoi te rattacher,
Jusqu’à ce que le pont dont tu auras besoin soit jeté, jusqu’à l’ancre ductile tienne bon,
Jusqu’à le fil soyeux que tu lances s’accroche quelque part, ô mon âme.

(Feuilles d’herbe (1862-63)

        L’araignée est une métaphore privilégiée que nombre de penseurs, philosophes et poètes utilisent pour comparer sa création à la sienne. C’est très souvent qu’ils s’identifient à elle, au moment essentiel de leur œuvre.

        « Telles les toiles que les poètes et orateurs engendrent d’eux-mêmes leur fil comme les araignées sans aucun apport extérieur tissent et tendent. » (Traité sur Osiris, Plutarque.)

        Presque tous les philosophes usent de ce symbole de l’araignée comme Wittgenstein : « il donnait l’impression de tisser dans sa tête la toile de sa pensée à la façon d’une araignée intellectuelle. »

        C’est ainsi que Stéphane Mallarmé confie à son ami Théodore Aubanel dans une lettre ce qu’il en est de son projet d’écriture « J’ai voulu te dire simplement que je venais de jeter le plan de mon œuvre entier, après avoir trouvé la clef de moi-même, clef de voûte, ou centre, si tu veux pour ne pas nous brouiller de métaphores-centre de moi-même, où je me tiens comme une araignée sacrée, sur les principaux fils déjà sortis de mon esprit, et à l’aide desquels je tisserai aux points de rencontre de merveilleuses dentelles, que je devine et, qui existent déjà dans le sein de la Beauté. »

        Valéry

        En 1902, Valéry écrit à Gide « Moi, mon faible serait l’araignée. Toute araignée m’attire…Rassure-toi : je ne vais pas dévider ici quelque fil. Mes cahiers y suffisent. Les jours où je me traite bien, je me vois courant sur une toile difficile, sensible comme l’eau, une toile où il y aurait de grosses bêtises, prises mais qui s’échappent. » Cette référence à l’araignée, comme présence et métaphore constante, on en trouve la trace dès le Cahier I, en 1894 : « L’araignée produit le fil, et là ne pense pas mais elle se meut ensuite pour en choisir le lieu et pour mener sa construction. L’esprit ressemble à cela. Il produit sans s’en douter un fil et le met en œuvre en s’en doutant. »(C, I, 700). L’introduction à la méthode de Léonard de Vinci en 1894 y fait aussi référence : « […] une hypothèse se déclare et se montre l’individu qui a tout fait, la vision centrale où tout a dû se passer, le cerveau monstrueux ou l’étrange animal qui a tissé des milliers de purs liens entre tant de formes, et de qui ces constructions énigmatiques et diverses furent les travaux, l’instinct faisant sa demeure.» (Œ, I, p. 1154) on en trouve donc la trace dès ses premiers écrits (1894) et jusqu’en 1944, où l’araignée et son fil permettent à Valéry de caractériser l’espace géométrique : « Etrange espace que celui du géomètre ! Espace à la fois préexistant et arbitraire, nécessaire et produit, inventé, et découvert…où le fi d’Ariane est un fil d’araignée, mais d’une araignée qui précède la création du fil » (C, XXIX, 7)

        Mais le recours à l’araignée est surtout utile pour faire comprendre deux choses : d’une part, le travail incessant des Cahiers : « J’écris ces notes […] ainsi qu’une araignée tisse sa toile sans lendemain ni passé, ainsi qu’un mollusque poursuivrait son élimination d’hélice, ne voyant pas pourquoi ni comment il cesserait de la secréter pas à pas. » (XXIII, 387). On peut aussi substituer à la métaphore animale, physiologique, une métaphore plus artistique : « Mon travail est de Pénélope, ce travail sur ces Cahiers, car il est de sortir du langage ordinaire et d’y retomber, de sortir du langage en général, c’est-à-dire du passage et d’y revenir. Comme l’aiguille pique et repique dans les deux sens la surface tramée, ainsi l’esprit pique et repique et reparaît et trace et joint de son brin le monde qui est surface, le canevas des catégories. Il y forme des dessins et des commencements de dessins…Broderie. » (XII, 606). Dès lors surgit l’image de la fileuse, à l’incipit de l’album de vers anciens : « Assise, la fileuse au bleu de la croisée… » Sur ce poème, voir le commentaire de Daniel Bougnoux, « Le poète au rouet », Revue du XXe siècle, N°2, 1974. La fileuse déroule sa laine comme le poète le texte que nous lisons. Laine et texte s’épuisent simultanément. Le poète file l’haleine, son vers est souffle respiration, « mélodie ».La laine capte tout ce qui se dévide, la laine archi-métaphore qui s’illustre avec toutes les autres. Ne dit-on pas qu’on file une métaphore ?

        Dans la Grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert sur l’art oublié de la fileuse. On trouvera en parcourant les poèmes nombre d’insectes occupés comme les femmes à filer, telles ces « secrètes araignées » qu’on rencontre à l’incipit de Charmes.

        Précieuse aussi la métaphore de l’araignée pour signifier le travail du poète : « Désespérons de la vision nette en ces matières. Il faut se bercer d’une image. J’imagine ce poète un esprit plein de ressources et de ruses, faussement endormi au centre imaginaire de son œuvre encore incréée, pour mieux attendre cet instant de sa propre puissance qui est sa proie. Dans la vague profondeur de ses yeux, toutes les forces de son désir, tous les ressorts de son instinct se tendent. Là, attentive aux hasards entre lesquels elle choisit sa nourriture ; là, très obscure au milieu des réseaux et des secrètes harpes qu’elle s’est faites du langage, dont les trames s’entretissent et toujours vibrent vaguement, une mystérieuse Arachné, muse chasseresse, guette. » (Œ.T, I, p. 484, à propos de l’Adonis de La Fontaine)

        Mais l’araignée peut aussi nous aider à mettre en évidence les rapports entre la Nature et ses productions, au plus près de l’organique : « Si chaque instinct est la voix d’un organe ou d’une fonction, celui de raisonner aussi : et qu’est-ce ces fonctions qui parlent, ces organes qui viennent au chapitre ?

        L’instinct de la toile d’araignée en quoi diffère-t-il de l’instinct non plus de la bête mais du tissu qui fabrique coquille, organe, squelette ? L’araignée produit le fil et là ne pense pas, mais elle se meut ensuite pour en choisir le lieu, et pour mener sa construction. L’esprit ressemble à cela. Il produit sans s’en douter u fil et le met en œuvre en s’en doutant. »(C, I, 700)

        Mais il y a fil et fil : « Comme la merveilleuse araignée, centre de son ouvrage, tire de soi et tisse un double fil ; l’un gluant pour la proie, l’autre, de sèche soie, pour courir le long du premier, ainsi semble-t-il pour le sentiment qui nous fait, qui vole aux extrêmes du monde (qu’il crée ainsi), et retourne au plus loin de toutes choses, dans « l’instant », possède un double chemin et un double temps dans son domaine, l’un- qui est purement événement ; l’autre-qui est douleur, plaisir, et qui veut s’emparer de l’être même ; et le premier est développable en connaissance et en proie. L’esprit se meut avec lui dans les apparences du temps et du possible, avec une liberté immédiate, tandis que le second englue le moment... » (C, XVII, 562)

        Cette image des deux fils, Valéry s’en servira dans son cours au Collège de France : « Je me représente souvent cette liberté de l’esprit à l’égard d’une autre portion de l’esprit, selon un récit auquel d’ailleurs je ne crois pas : Fabre raconte que l’araignée dans sa construction, utilise deux fils ; l’un gluant pour prendre les insectes, et l’autre sec, pour sa propre marche. Chacun de nous, de même, essaie de secréter pour les autres un fil gluant, mais notre esprit secrète pour sa propre marche un fil sec. » On trouve ces lignes dans la leçon 10 du cours de poétique au Collège de France, Revue Yggdrasill, repris dans Recherches Poïétiques, n°5, 1996. Valéry met en épigraphe d’un Cahier de 1943 (XXVII, 111) cette citation de Léonard de Vinci « L’araignée extrait d’elle-même le subtil et délicat réseau qui en récompense lui restitue la proie qu’il a capturée. »

        Mais il peut y avoir des ratés, des fils qui s’embrouillent, comme dans la tête de ce serviteur de Faust, « dont la maison est pleine d’araignées » (Œ, T. II, p, 351) ou, à l’inverse, le fils dont la finesse et la construction égareraient ceux qui les verraient : ainsi de Madame Teste dans la perception qu’elle a de son mari : « Je crois qu’il a trop de suite dans les idées. Il vous égare à tout coup dans une trame qu’il est seul à savoir tisser, à rompre, à reprendre. Il prolonge en soi-même de si fragiles fils qu’ils ne résistent à leur finesse que par le secours et le concert de toute sa puissance vitale. Il les étire sur je ne sais quels gouffres personnels, et il s’aventure sans doute, assez loin du temps ordinaire, dans quelque abîme de difficultés… (Œ, T II, p. 29)

Peut-être est-il entre le songe et la lucidité tel chacun de nous à l’aurore, en ce moment où les idées s’éveillent :

Quoi ! c’est vous, mal déridées !
Que fîtes-vous, cette nuit,
Maîtresses de l’âme, Idées,
Courtisanes par ennui ?
Toujours sages, disent-elles,
Nos présences immortelles
Jamais n’ont trahi ton toit !
Nous étions non éloignées,
Mais secrètes araignées
Dans les ténèbres de toi !
Ne seras-tu pas de joie
Ivre ! à voir de l’ombre issus
Cent mille soleils de soie
Sur tes énigmes tissus ?
Regarde ce que nous fîmes :
Nous avons sur tes abîmes
Tendus nos fils primitifs,
Et pris la nature nue
Dans une trame tenue
De tremblants préparatifs…
 » (Aurore, Charmes, Œ, I, p.112)

        Ces tremblants préparatifs peuvent épuiser l’énergie vitale de l’araignée qui cependant a accompli sa tâche, en vain : « Je vis une mouche qui s’était prise dans une toile d’araignée et qui se battait désespérément. Mais l’araignée était morte et rien ne venait sur la toile abandonnée. La mouche qui ne pouvait se délivrer criait : Venez, venez, ô araignée ! Elle préférait les crochets de l’araignée à cette mort inextricable et longue dans la soie. (C, VII, 545)

        Dans un Cahier de 1920 (C, VII, 575) où Valéry s’essaie à un curriculum vitae, on trouve ceci : « Et d’abord rien. L’araignée. La ‘boule de verre étamé. La complainte, le basilic. L’escadre. Genova. »Ces mots jetés là se retrouvent dans sa biographie. En notant l’araignée, Valéry fait-il allusion à : « Le jour du gros orage, près de la fenêtre, serré contre ma mère […] J’avais au plus trois ans. Et le cauchemar de l’araignée énorme. »(C, XXII, 780)

        Un autre philosophe comme Kierkegaard s’attarde de manière inattendue sur la façon de se comporter de l’araignée pour la comparer à la sienne :

        « Que va-t-il arriver ? Que réserve l’avenir ? Je ne le sais pas, je ne prévois rien. Lorsque d’un point fixe l’araignée se précipite en emportant toutes les conséquences de son acte, elle a toujours devant elle un espace vide où elle ne peut se poser en dépit de ses bonds. Tel est mon cas : un espace vide s’étend toujours devant moi, mais c’est une conséquence située derrière moi qui me pousse en avant. Cette vie est faite à rebours, elle est terrifiante, elle est insupportable. (Ou Bien …Ou Bien, Diapsalmata, Gallimard, nrf, 1943, p. 21)

        Avant de curieusement s’identifier à elle sous la figure seulement suggérée de Lachésis, la troisième Parque préposée à couper le fil de la destinée.

        «Donc, ce n’est pas moi qui suis maître de ma vie, je ne suis qu’un fil de plus dans le tissage du calicot de la vie ! Eh bien, si je ne sais pas tisser, je saurai du moins couper le fil. »  (ibid. p.28)

        George Bataille

        Lui aussi identifié à une araignée dont l’horreur le fascine et l’irradie :

        «…l’impossible araignée pas encore écrasée que je suis, si mal dissimulée dans ses réseaux de toile. Malgré elle, l’araignée tapie dans un fond est l’horreur, devenue un être à ce point qu’étant la nuit, elle rayonne cependant comme un soleil. »

        René Char

        Au seuil de la pesanteur, le poète, comme l’araignée construit sa route dans le ciel. En partie caché à lui-même, il apparaît aux autres, dans les rayons de sa ruse inouïe, mortellement visible. (« Partage formel », XXXIX, Fureur et mystère)

        Francis Ponge (Pièces, Poésies, Gallimard)

        L’Araignée

Sans doute le sais-je bien (pour l’avoir quelque peu dévidé de moi-même ? ou me l’a-t-on jadis avec les linéaments de toute science appris ? ) que l’araignée secrète son fil, bave le fil de sa toile…et n’a les pattes si distantes, si distinctes – la démarche si délicate—qu’afin de pouvoir ensuite arpenter cette toile-- parcourir en tous sens son ouvrage de bave sans le rompre ni s’y emmêler--tandis que toutes les autres bestioles non prévenues s’y emprisonnent de plus belle par chacun de leurs gestes ou cabrioles éperdues de fuite…
Mais d’abord comment agit-elle ?
Est-ce d’un bond hardi ? ou se laissant tomber sans lâcher le fil de son discours, pour revenir plusieurs fois par divers chemins ensuite à son point de départ ; sans avoir tracé, tendu une ligne que son propre corps n’y soit passé-- lancer n’y ait tout entier participé-à la fois filature et tissage ?

 A son propos ainsi--à son image --, me faut-il lancer des phrases à la fois assez hardies et sortant uniquement de moi, mais assez solides —et faire ma démarche assez légère, pour que mon corps sans les rompre sur elles prenne appui pour en imaginer —en lancer d’autres en sens inverse —et même en sens contraire par quoi soit si parfaitement tramé mon ouvrage, que ma pause dès lors puisse s’y reposer, s’y tapir, et que je puisse y convoquer mes proies —vous, lecteurs, vous , attention de mes lecteurs —afin de vous dévorer ensuite en silence ( ce qu’on appelle la gloire) …
Oui, soudain, d’un angle de la pièce me voici à grands pas me précipitant sur vous, attention de mes lecteurs pris au piège de mon ouvrage de bave, et ce n’est pas le moment le moins réjouissant du jeu : c’est ici que je vous pique et vous endors ! […]
Beaucoup plus tard —ma toile abandonnée —de la rosée, des poussières l’empesèrent, le feront briller —la rendront de tout autre façon attirante… Jusqu’à ce qu’elle coiffe enfin, de manière horrible ou grotesque, quelque amateur curieux des buissons ou des coins de grenier, qui pestera contre elle, mais en restera coiffé.
Et ce sera la fin !
[…]

        La Nouvelle Araignée

 Dés le lever du jour il est sensible en France —bien que cela se trame dans les coins —et merveilleusement confus dans le langage, que l’araignée avec sa toile ne font qu’un. Si bien- lorsque pâlit l’étoile du silence dans nos petits préaux comme nos buissons – que la moindre rosée, en paroles distinctes, Peut nous le rendre étincelant.
Cet animal qui, dans le vide, comme une ancre de navire se largue d’abord,
Pour s’y – voire à l’envers — maintenir tout de suite — suspendu sans conteste à ses propres divisions. Dans l’expectative à son propre endroit.
Comme in ne dispose pourtant d’aucun employé à son bord, lorsqu’il veut remonter doit ravaler son filin :
Pianotant sans succès au-dessus de l’abîme,
C’est dès qu’il a compris devoir agir autrement.

Pour légère que soit la bête, elle ne vole en effet,
Et ne se connaît pas brigande plus terrestre, plus déterminée à ne courir qu’aux cieux.
Il lui faut donc grimper dans les charpentes, pour aussi aérienne et qu’elle le peut — y tendre ses enchevêtrements, dresser ses barrages, comme un bandit par chemins.
Rayonnant, elle file et tisse, mais nullement ne brode, se précipitant au plus court ; Et sans doute doit-elle proportionner son ouvrage à la vitesse de sa course comme au poids de son corps,
Pour pouvoir s’y rendre en un point quelconque dans un délai toujours inférieur à celui qu’emploie le gibier le plus vibrant, doué de l’agitation la plus sensationnelle, pour se dépêtrer de ses rets :
C’est ce qu’on nomme le rayon d’action,
Que chacune connaît d’instinct.
Selon les cas et les espèces-et la puissance d’ailleurs du vent--
Il en résulte :
Soit des fines voilures verticales, sorte de brise-bise fort tendus,
Soit des voilettes d’automobilistes comme aux temps héroïques du sport,
Soit des toilettes de brocanteurs,
Soit encore des hamacs ou linceuls assez pareils à ceux des mises au tombeau classiques.
Là-dessus elle agit en formule funeste :
Seule d’ailleurs, il faut le dire, à nouer en une ces deux notions,
Dont la première sort de corde tandis que l’autre, évoquant les funérailles, signifie souillé par la mort.
Dans la mémoire sensible tout se confond.
Et cela est bien,
Car enfin qu’est-ce que l’araignée ? sinon l’entéléchie, l’âme immédiate, commune à la bobine, au fil, à la toile,
A la chasseresse et à son linceul.
Pourtant la mémoire sensible est aussi cause de la raison,
Et c’est ainsi que funus à funis,
Il faut remonter,
A partir de cet amalgame,
Jusqu’à la cause première.
Mais une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible,
Ne serait pas cela la poésie : Une sorte de syl-lab-logisme ?
Résumons-nous.
L’araignée, constamment à sa toilette
Assassine et funèbre,
La fait dans les coins ;
Ne la quittant qu’à la nuit,
Pour des promenades,
Afin de se dégourdir les jambes.
Morte, en effet, c’est quand elle a les jambes ployées
Et ne ressemble plus qu’à un filet à provisions,
Un sac à malices jeté au rebut.
Hélas ! Que ferions-nous de l’ombre d’une étoile,
Quand l’étoile elle –même a plié les genoux ?
La réponse est muette,
La décision est nette.
(L’araignée alors se balaye…)
Tandis qu’an ciel obscur monte la même étoile
Qui nous conduit au jour

L’araignée pour les artistes hommes

        L’araignée a une forte présence physique et symbolique pour les artistes. Sa représentation est souvent terrifiante dans l’imaginaire des poètes et des peintres où elle est un fantasme ténébreux, effrayant, maléfique.

        Il faut remarquer que l’araignée a mauvaise presse en psychanalyse. Elle est surdéterminée négativement. Elle est rusée, féroce, tend ses pièges invisibles et lie ses proies d’un lien mortel. Pour Karl Abraham, un psychanalyste de la première heure l’a particulièrement remarqué comme un symbole fréquent dans les rêves de ses patients masculins. Elle représente la méchante mère redoutée par l’enfant. Freud aussi insiste sur cette signification, elle symboliserait une femme virilisée qui fait peur au garçon. Et, dans le Traumatisme de la naissance Otto Rank fait de l’araignée un symbole de la mère revêche emprisonnant l’enfant dans les mailles de son réseau, une mère castratrice, surprotectrice angoissée et angoissante.

         Remarquons que sur un berceau, la mère est vue, pour l’enfant, la tête et les mains, sorte de gigantesque araignée qui, plus est, peut, à volonté, le prendre dans ses bras, posture particulièrement difficile où est éprouvée la peur originaire, celle de tomber.

        « D’après Abraham (1922) l’araignée est, dans le rêve, un symbole de la Mère, mais de la mère phallique, qu’on redoute, de sorte que la peur de l’araignée exprime la terreur de l’inceste et l’effroi devant les organes génitaux.» S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, nrf, Gallimard, connaissance de l’inconscient, p.36.

        Nous prendrons quelques exemples d’artistes où la présence de l’araignée est saisissante.

        Victor Hugo

        Victor Hugo est hanté par le symbole de l’araignée qui intervient de façon obsessionnelle dans toute son œuvre écrite. Or Victor Hugo dessinateur a, une fois, représenté l’araignée. Son dessin est plein d’enseignement puisqu’il révèle la base effective de son imaginaire. On voit ce qu’on croit voir. Le fantasme est si puissant qu’il occulte même la réalité. L’animal réel n’a jamais été véritablement observé. Victor Hugo a dessiné cette araignée. en 1871, quand la guerre l’oblige à quitter la Belgique où il se trouvait pour se réfugier au Luxembourg dans la ville de Vianden. Il exécute ce dessin intitulé Vianden à travers une toile d’araignée, à la plume et au lavis d’encre.

        Victor Hugo a lui-même évoqué son dessin en ses termes. Il écrit : « 13 (août) J’ai dessiné sur mon livre de voyage la grande toile d’araignée à travers laquelle on aperçoit la ruine de Vianden comme un spectre. Vraie besogne d’un 13.» Remarquons que le 13 est pour Hugo une date fatidique, que son dessin est appelé « la grande toile d’araignée » et que l’attention est focalisée sur ce qu’on ne peut voir c’est-à-dire la ruine de Vianden qu’il nomme un spectre.

        Or ce qui attire le regard, c’est, au beau milieu de la toile d’araignée, l’araignée elle-même, grosse, compacte, noire avec des pattes épaisses, velues et tordues. Hugo n’en parle même pas tant elle fait corps avec sa toile. De même, l’araignée ne se pense pas sans sa toile. Elle se tient immobile, figée, au centre d’une toile manifestement vieille, à demi-défaite, aux mailles distordues. On y aperçoit de petits amas poussiéreux, informes pâtés évoquant quelques minuscules proies engluées et oubliées. Cette toile a la transparence d’une vitre, enserrée entre les quatre poutres du cadre, faites de pierres ou de bois dont l’angle droit ressemble à un gibet. On voit au travers, en haut, à gauche, un bout de ciel bleu et en bas, quelques taches informes qui sont censées représenter, selon le titre du dessin, Vianden.

        C’est la vision d’un insecte répugnant dont la toile sale obstrue la clarté du paysage qui donne aussitôt une dimension fantomatique évoquant l’ombre de la mort et qui devient elle-même par la magie de l’art une belle image attirante.

        C’est dans Notre-Dame de Paris que le symbolisme de l’araignée est le plus développé et le plus saisissant. Complètement inaperçu, dés les commencements du roman, si on est attentif, on a déjà la structure inconsciente du symbole ambivalent de l’araignée. Au beau milieu de la description d’éléments architecturaux « […] et le tout, voûtes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes, statues, recouvert du haut en bas d’une splendide enluminure bleu et or, et qui, déjà un peu ternie à l’époque où nous la voyons, avait presque entièrement disparu sous la poussière et les toiles d’araignée.[…] » Ainsi les couches poussiéreuses et sales des toiles d’araignée dissimulent la pure beauté de l’enluminure. Sous cette apparence répugnante, un trésor fabuleux est enfoui. Pour l’inconscient cet aspect repoussant interdit l’approche d’un élément trop attirant.

        En passant, Victor Hugo évoque un misérable cul-de-jatte « comme une espèce d’araignée à face humaine » ce qui prouve qu’il anthropomorphise facilement !

        « Le rayon du jour qui pénétrait par cette ouverture traversait une ronde toile d’araignée, qui inscrivait avec goût sa rosace délicate dans l’ogive de la lucarne, et au centre de laquelle l’insecte architecte se tenait immobile comme le moyeu de cette roue de dentelle.» Remarquons qu’exceptionnellement l’araignée est créditée pour sa construction habituelle d’une épithète très valorisante puisqu’il la nomme « l’insecte architecte » auteur de cette ronde toile, roue de dentelle.

        C’est ainsi que la manière dont l’araignée piège sa victime préférée, la mouche, fascine Victor Hugo, il a maintes fois fait allusion à ce couple indissociable mais à un moment crucial de son récit cette comparaison prend une dimension impressionnante.

        « Hé ! Maître, à quoi pensez-vous donc ? Dom Claude, abîmé en lui-même, ne l’écoutant plus. Charmolue, en suivant la direction de son regard, vit qu’il s’était fixé machinalement à la grande toile d’araignée qui tapissait la lucarne. En ce moment une mouche étourdie qui cherchait le soleil de mars vint se jeter à travers ce filet et s’y englua. A l’ébranlement de sa toile, l’énorme araignée fit un moment brusque hors de sa cellule centrale, puis d’un bond elle se précipita sur la mouche qu’elle plia en deux aves ses antennes de devant tandis que sa trompe hideuse lui fouillait la tête. –Pauvre mouche ! dit le procureur du roi en cour d’église et il leva la main pour la sauver. L’archidiacre, comme réveillé en sursaut, lui retint le bras avec une violence convulsive. Maître Jacques, cria-t-il, laissez faire la fatalité !

        Le procureur se retourna effaré. Il lui semblait qu’une pince de fer lui a ait pris le bras. L’œil du prêtre était fixe, hagard, flamboyant, et restait attaché au petit groupe horrible de la mouche et de l’araignée. –Oh ! oui, continua le prêtre avec une voix qu’on eût dit venir de ses entrailles, voilà un symbole de tout. Elle vole, elle est joyeuse, elle vient de naître ; elle cherche le printemps, le grand air, la liberté ; oh ! oui, mais qu’elle se heurte à la rosace fatale, l’araignée en sort, l’araignée hideuse ! Pauvre danseuse ! pauvre mouche prédestinée ! Maître Jacques, laissez faire ! c’est la fatalité ! Hélas ! Claude, tu es l’araignée. Claude, tu es la mouche aussi ! Tu volais à la science, à la lumière, au soleil, tu n’avais souci que d’arriver au grand air, au grand jour de la vérité éternelle ; mais en te précipitant vers la lucarne éblouissante qui donne sur l’autre monde, sur le monde de la clarté, de l’intelligence et de la science, mouche aveugle, docteur insensé, tu n’as pas vu cette subtile toile d’araignée tendue par le destin entre la lumière et toi, et toi, tu t’y es jeté à corps perdu, misérable fou, et maintenant tu te débats, la tête brisée et les ailes arrachées entre les antennes de fer de la fatalité ! Maître Jacques ! Maître Jacques ! laissez faire l’araignée.»

        On devine que cette araignée a bien une fonction fantasmatique car manifestement Victor Hugo n’a jamais observé cette bête puisqu’il la dote d’antennes et de trompe dont elle n’a jamais été pourvue.

        A la fin de Notre-Dame de Paris, le symbole récurrent reparaît une fois encore lors de la fin tragique d’Esmeralda. « La corde fit plusieurs tours sur elle-même et Quasimodo vit courir d’horribles convulsions le long du corps de l’égyptienne. Le prêtre de son côté, le cou tendu, l’œil hors de la tête, contemplait ce couple épouvantable de l’homme et de la jeune fille, de l’araignée et de la mouche. »

        Charles Baudouin a consacré un livre sur la Psychanalyse de Victor Hugo (A. Colin, 1972) où l’importance de l’araignée est primordiale. Elle serait d’abord le fantôme réincarné de la promeneuse corse que le poète eut, dans son enfance, pour substituer à sa mère un être qui l’effrayait et dont il ne comprenait pas la langue. Elle eut une première évocation dans cette Guanhumana dans les Burgraves, figure de la fatalité. Or, la Fatalité, c’est Lilith-Isis qui dans la Fin de Satan dit « Ananké, c’est moi » Cette Lilith-Isis créée avant Eve, première épouse d’Adam, est une mère terrible, primitive, une« âme noire du monde », l’image de la fatalité.

        Dans la préface de Notre-Dame-de-Paris, Victor Hugo raconte. « Il y a quelques années qu’en visitant ou pour mieux dire, furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva dans un recoin obscur de l’une de ses tours, ce mot gravé à la main sur le mur : Ananké. C’est sur ce mot qu’on a fait le livre. » 

        Symbole de la Fatalité, puissance maléfique et fatale, l’Ananké en grec est le destin auquel nul ne peut échapper. C’est le symbole des servitudes qui pèsent sur l’humanité : la nature avec le poids des choses, la société avec les lois et la religion avec les dogmes que le mot matière peut résumer dans son opposition à l’esprit. Or materia s’apparente à mater et à matrice. Ces trois fatalités seront évoquées dans ses romans, la religion dans Notre-Dame-de-Paris, la société dans Les Misérables et la nature dans Les Travailleurs de la Mer.

        Sans compter ce jeu des sonorités que provoque bien sûr entre Ananké et Arachné quand on sait que Victor Hugo aimait tant faire des calembours.

        Dans L’homme qui rit, on a la preuve manifeste que l’araignée est toujours liée à la sexualité féminine quand Gwynplaine, ce personnage pathétique, défiguré dans sa petite enfance pour être un monstre de foire, affligé d’un rictus permanent ouvert jusqu’aux oreilles, suscite la concupiscence de la duchesse Josiane. Celle-ci va lui apparaître derrière un rideau transparent comme une toile d’argent diaphane et là, le héros va voir « au centre de la toile, à l’endroit où est d’ordinaire l’araignée, une femme nue.»

        Plus explicitement quand l’araignée est désignée par « un ventre froid » et « des pattes velues » on a le symbole hideux de l’organe féminin.

        Mais il est très symptomatique que cette horreur sera parfaitement sublimée quand, dans le grand poème Puissance égale Bonté, l’araignée sera transformée en soleil.

Au commencement, Dieu vit un jour dans l’espace
Iblis venir à lui ; Dieu dit : « Veux-tu ta grâce ?
— Non, dit le Mal. — Alors que me demandes-tu ?
— Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,
Joutons à qui créera la chose la plus belle. »
L’Être dit : « J’y consens. — Voici, dit le Rebelle :
Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai.
Toi, tu féconderas ce que je t’offrirai ;

Et chacun de nous deux soufflera son génie
Sur la chose par l’autre apportée et fournie.
— Soit. Que te faut-il ? Prends, dit l’Être avec dédain.
— La tête du cheval et les cornes du daim.
— Prends. » Le monstre hésitant que la brume enveloppe
Reprit : « J’aimerais mieux celle de l’antilope.
— Va, prends. » Iblis entra dans son antre et forgea.
Puis il dressa le front. « Est-ce fini déjà ?
— Non. — Te faut-il encor quelque chose ? dit l’Être.
— Les yeux de l’éléphant, le cou du taureau, maître.
— Prends. — Je demande, en outre, ajouta le Rampant,
Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,
Les cuisses du chameau, les pattes de l’autruche.
— Prends. » Ainsi qu’on entend l’abeille dans la ruche,
On entendait aller et venir dans l’enfer
Le démon remuant des enclumes de fer.
Nul regard ne pouvait voir à travers la nue
Ce qu’il faisait au fond de la cave inconnue.
Tout à coup, se tournant vers l’Être, Iblis hurla :
« Donne-moi la couleur de l’or. » Dieu dit : « Prends-la. »
Et, grondant et râlant comme un bœuf qu’on égorge,
Le démon se remit à battre dans sa forge ;
Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,
Et toute la caverne horrible tressaillait ;
Les éclairs des marteaux faisaient une tempête ;
Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête ;
Il rugissait ; le feu lui sortait des naseaux,
Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux

Dans la saison livide où la cigogne émigre.
Dieu dit : « Que te faut-il encor ? — Le bond du tigre.
— Prends. — C’est bien, dit Iblis debout dans son volcan.
— Viens m’aider à souffler, » dit-il à l’ouragan.
L’âtre flambait ; Iblis, suant à grosses gouttes,
Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,
On ne distinguait rien qu’une sombre rougeur
Empourprant le profil du monstrueux forgeur.
Et l’ouragan l’aidait, étant démon lui-même.
L’Être, parlant du haut du firmament suprême,
Dit : « Que veux-tu de plus ? » Et le grand paria,
Levant sa tête énorme et triste, lui cria :
« Le poitrail du lion et les ailes de l’aigle. »
Et Dieu jeta, du fond des éléments qu’il règle,
À l’ouvrier d’orgueil et de rébellion
L’aile de l’aigle avec le poitrail du lion.
Et le démon reprit son œuvre sous les voiles.
« Quelle hydre fait-il donc ? » demandaient les étoiles.
Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,
Le colosse qu’allait enfanter ce géant ;
Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale
Comme un dernier effort jetant un dernier râle ;
L’Etna, fauve atelier du forgeron maudit,
Flamboya ; le plafond de l’enfer se fendit,
Et, dans une clarté blême et surnaturelle,
On vit des mains d’Iblis jaillir la sauterelle.

Et l’infirme effrayant, l’être ailé, mais boiteux,
Vit sa création et n’en fut pas honteux,
L’avortement étant l’habitude de l’ombre.
Il sortit à mi-corps de l’éternel décombre,
Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,
Cria dans l’infini : « Maître, à toi maintenant ! »
Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,
Reprit : « Tu m’as donné l’éléphant et l’autruche,
Et l’or pour dorer tout ; et ce qu’ont de plus beau
Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,
Le tigre et l’antilope, et l’aigle et la couleuvre ;
C’est mon tour de fournir la matière à ton œuvre ;
Voici tout ce que j’ai. Je te le donne. Prends. »
Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,
Tendit sa grande main de lumière baignée
Vers l’ombre, et le démon lui donna l’araignée.

Et Dieu prit l’araignée et la mit au milieu
Du gouffre qui n’était pas encor le ciel bleu ;
Et l’Esprit regarda la bête ; sa prunelle,
Formidable, versait la lueur éternelle ;
Le monstre, si petit qu’il semblait un point noir,
Grossit alors, et fut soudain énorme à voir ;
Et Dieu le regardait de son regard tranquille ;
Une aube étrange erra sur cette forme vile ;
L’affreux ventre devint un globe lumineux ;
Et les pattes, changeant en sphères d’or leurs nœuds,

S’allongèrent dans l’ombre en grands rayons de flamme ;
Iblis leva les yeux, et tout à coup l’infâme,
Ébloui, se courba sous l’abîme vermeil ;
Car Dieu, de l’araignée, avait fait le soleil.

        En conclusion, on évoquera ce beau poème d’une grande simplicité qui, à la fois, reconnaît une répugnance incoercible pour cette petite bête même ramenée aux très ordinaires proportions de la réalité quotidienne. Mais pour la conscience quasi-normale, hors des fantasmagories d’un visionnaire génial, restent de bonnes raisons pour la pouvoir aimer.

J’aime l’araignée

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
leur moindre souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants,
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;

Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
O sort, ô fatals nœuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
Et l’araignée un gueux ;

Parce qu’elles sont l’ombre des abîmes,
Parce qu’on les fuit,
Parce qu’elles sont deux victimes
De la sombre nuit…

Passants, faîtes grâce à la plante obscure,
Au pauvre animal,
Plaignez la laideur, plaignez, la piqûre,
Oh ! plaignez le mal !

Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
De les écraser,

Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour,
La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : Amour !

(Les Contemplations, Livre III, Luttes et les Rêves, XXVII)

       Giovanni Segantini

       Pour illustrer ce symbole de l’araignée pour la mère terrible, la mauvaise mère, on peut choisir le grand peintre suisse Giovanni Segantini. Karl Abraham lui consacre un essai, une des premières tentatives psychanalytiques pour interpréter les productions artistiques. Deux toiles sont très belles et très énigmatiques, Le Châtiment des Luxurieuses, et L’enfer des Voluptueuses. Des corps féminins flottent sur des déserts glacés, une mère avec un enfant au sein est dans un réseau de branchages et de chevelures emmêlées, formant une toile d’araignée. Karl Abraham voit dans le tableau, un désir inconscient de punir les mauvaises mères, surtout celle même qui l’a abandonné en mourant quand il avait cinq ans, alors qu’il avait tant besoin d’elle. Cet amour essentiel lui a manqué et il n’a pas pu sublimer cette perte. Son impossible consolation de sa mère l’a fait présente au cœur de ses pensées. Au fur et à mesure la figure de sa mère s’idéalise, il la transforme en une nature apaisante.

       Odilon Redon

       Ce peintre français, symboliste, fantastique, inclassable, célèbre pour ses fusains noirs a commis deux araignées insolites et monstrueuses. Manifestement Odilon a été influencé par la lecture de Jules Michelet sur l’Insecte. A cette époque, la connaissance scientifique des araignées progressa comme l’observe Eugène Simon, l’auteur d’une Histoire naturelle des araignées en 1864. Michelet consacre deux chapitres à l’araignée, qui est encore à cette date considérée comme un insecte. Il pose cette question assez insolite à laquelle Odilon Redon répond à sa manière, « Les insectes ont-ils une physionomie ? » et demande « on n’imagine pas un insecte pleurer ou avoir des sentiments ? » il dessine au fusain une incroyable araignée, un autoportrait peut-être, qui pleure, avec dix pattes insolites ! et en pendant, une autre araignée, explicitement qui « a une face humaine et sourit », il précisera une face de femme. Son sourire est sarcastique, elle est velue, simiesque et a aussi dix pattes ! Dignes représentants de cauchemars de la littérature fantastique !

       Francis Jammes lui sera touché par « l’Araignée qui pleure » dont il vient de recevoir la lithographie. Il est ému « par l’ineffable bonté douloureuse de cette isolée aux pattes fragiles…une araignée aux yeux suppliants »

       Alberto Giacometti

       Yves Bonnefoy a consacré un ouvrage à ce sculpteur dont la renommée est internationale. Il découvre l’importance d’un nœud de fantasmes, plaque tournante de l’imaginaire dont Giacometti lui-même a révélé dans un écrit paru en 1946 dans la revue Labyrinthe, intitulé Rêve, Sphinx et la mort de T. C’est à un moment décisif de sa vie quand la femme aimée Annette est sur le point de se renforcer. Giacometti raconte son rêve. La présence d’une énorme araignée brune et velue au pied de son lit lui fait pousser des cris en demandant de la tuer parce qu’il ne pourrait jamais dormir avec cela au-dessus de sa tête. Il se réveille mais dans un rêve qui continue, il aperçoit désormais sur le sol, une araignée jaune ivoire plus monstrueuse que la première. Il demande encore qu’on la tue et cette fois elle est écrasée. Mais pour le culpabiliser une vieille gouvernante lui apprend qu’il s’agissait d’une pièce de collection appartenant à la maison des amis qui l’hébergent. Il décide alors de dissimuler les débris dans le parc au fond d’un trou qu’il recouvre de terre juste au moment l’hôte et sa fille passent à cheval au-dessus de sa tête en lui murmurant quelques mots sans s’arrêter et il se réveilla. Giacometti apporte lui-même quelques compléments pour l’analyse de son rêve. La couleur jaune ivoire évoque celle des traces jaune ivoire du pus liées à une maladie vénérienne contractée au bordel le Sphinx le dernier jour avant la fermeture. Il y aussi l’évocation de ce voisin T. visité avant son agonie et vu mort à 3 heures du matin, ses membres squelettiques écartés et projetés loin du corps, un énorme ventre boursouflé, la tête rejetée en arrière bouche ouverte et « une mouche s’approcha lentement du trou noir de la bouche et y disparut. » L’horreur est totale qui provoquera ces fantasmes obsessionnels qui par moments chez Giacometti, peuvent soudainement figer morts les êtres vivants.

       Des restes de ce rêve sont-ils présents chez cette sculpture énigmatique intitulée Femme en forme d’araignée où l’on voit un ventre en forme de poire entouré de membres aux épaisseurs diverses et pourvu d’ajouts mystérieux comme une griffe, une paire de grosses masses sombres reliées formant un triangle ? On ne reconnaît rien de l’admirable symétrie de l’animal, seul le titre nous avertit que c’est le fantasme de l’araignée. Aussi retrouve-t-on les rêves des patients d’Abraham et leur signification. C’est le symbole de la mère. Cette mère toute présente, toujours adorée, déesse tutélaire de son enfance qui l’a détourné du sexe coupable n’autorisant que le bordel jusqu’ à cette rencontre inespérée d’Annette dont le plus grand mérite était d’avoir le même prénom que sa mère. Il me semble retrouver dans les photos de la mère, les deux parties que séparent les masses de cheveux, la trace de ces deux globes présents dans la sculpture de l’araignée.

L’araignée chez les artistes femmes

       Nous allons avoir la grande surprise de voir l’araignée, symbole de la Mère, mais cette fois, symbole de la Mère admirable, aimée, protectrice.-Curieusement cette image de la Mère bienfaisante, nous est proposée par des femmes sculptrices. Plusieurs étonnements donc que l’araignée soit exposée comme bénéfique, qu’elle soit reproduite en sculptures de grandes dimensions alors même qu’elle n’apparaît pas facile à produire avec ses hautes pattes grêles, c’est particulièrement délicat, de plus, il n’y a pas beaucoup de femmes, grandes artistes reconnues, et parmi elles, les sculptrices sont encore moins nombreuses. D’où ce constat surprenant, que des artistes comme Germaine Richier, Louise Bourgeois aient représenté l’araignée en grand et plusieurs fois et de façon très remarquée, très appuyée et commentée .

       Germaine Richier

       Germaine Richier est une artiste femme aussi puissante que ses collègues masculins comme Giacometti, son contemporain. Elle est toujours en recherche de l’humain à travers des formes végétales, animales qui sont malaxées, déformées, recomposées. Ses bronzes maîtrisent une grande violence.

       En l’année 1946, elle sculpte pour la première fois une Araignée. Elle la nomme l’Araignée I, c’est un être hybride qui représente une forme féminine animalisée. La même année, elle en sculptera une autre aux moindres dimensions, l’Araignée II petite. C’est le titre qui nous apprend qu’il s’agit d’une araignée et aussi à cause de ces fils qui, pour la première fois, capturent le vide de l’espace. A partir de là, elle intégrera des fils qui font circuler l’énergie, la tension, le mouvement dans ses plus célèbres œuvres à fils comme le Griffu, la Fourmi et bien d’autres.

       Francis Ponge qui l’admirait, composera alors son long poème l’Araignée qui marque les rapports entre la sculpture et le texte.

       Ces formes féminines aux mamelles pendantes, aux membres décharnés, aux mains énormes, avec des jambes repliées aux pieds tordus comme des branches, fortement ancrées sur un tronc d’arbre ou enfoncées dans le sol.

       Dix ans plus tard, elle recommencera avec l’Araignée moyenne très proche de la petite, mais aux proportions plus grandes où, dressant sur son poing droit un gigantesque trident impressionnant qui, cette fois, l’araignée n’a plus de fils visibles. Ces trois araignées sont des femmes-araignées souveraines dont les doigts ont d’immenses capacités.

       Louise Bourgeois

       Cinquante ans après Germaine Richier, Louise Bourgeois, une autre sculptrice exécutera à son tour d’immenses araignées maintenant exposées en plusieurs villes du monde. Ces nombreuses sculptures d’araignées de tailles très diverses ne sont plus des monstres hybrides mais de véritables araignées.

       A la différence des artistes masculins, les femmes explorent leur inconscient par la voie directe. Louise Bourgeois déclare : « je ne rêve jamais. ».

       Pour elle, l’araignée « c’est ma mère ». Cette mère était tisserande. Elle ravaudait, par la magie de son métier, les belles tapisseries endommagées. Ce faisant, elle réparait les dégâts subis par ces tissus, accomplissant une sorte de pardon pour l’offense qui leur était faite, comme elle pardonnait l’offense que lui causait son mari en lui imposant sa maîtresse au sein même de la famille.

       Elle sculpte l’araignée comme une figure protectrice, une image maternelle, bénéfique, « indispensable ». Elle en crée de gigantesques, de deux mètres, en acier, toutes lisses, pas velues, froides, métalliques, mais fortes, protectrices comme cette « Maman » de 9 mètres de haut. C’est l’Amie « Parce que ma meilleure amie était ma mère et qu’elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable qu’une araignée. »

       Il y a là un côté thérapeutique, guérissant des blessures. « L’araignée, dira-t-elle, c’est ma mère, toutes deux victimes de leur fragilité et de leur petite taille. » D’où la revanche de les faire géantes, inaccessibles, immenses.

       Louise Bourgeois fera aussi des installations avec tout ce qui se rapporte aux activités du tissage. « Je ne me lasserai jamais de la représenter. » écrit-elle au dos d’un dessin.

       Araignée géante, sorte de hutte, d’abri associée à son pouvoir protecteur de tissage et non plus figure hideuse de dévoration. totem bénéfique et rassurant

       Annette Messager

       Une autre grande artiste assez inclassable aux installations immenses, surprenantes, qui prend l’araignée comme une forme constante. Elle qui sait disperser les parties du corps, elle éparpille les yeux, les dents des araignées. Elle se dit « dompteuse d’araignées de papiers ». Tout son travail est sous le signe de l’araignée avec ses bouts de laine, de ficelles, ces multiples cordages qui enserrent violemment ou ces doux filets douillets. Elle file, défait, tresse comme un réseau que son prénom même évoque a. net.

       Sur un mur une araignée géante, aux énormes pattes, noires, velues, recroquevillées, curieusement au nombre de six, avec un corps très sombre, compact, imprécis, sur fond d’une toile aberrante traçant ses lignes dans tout l’espace, débordant sur les murs avoisinants jusqu’au plafond et surprise médusante, au beau milieu, elle place à la place de ce qui est la tête, un visage de femme déformé qu’on devine être la sienne.

       L’araignée fantastique

       Il est remarquable que dans les récits fantastiques l’araignée occupe souvent une place de choix. L’imagination de ces conteurs masculins illustre merveilleusement les analyses psychanalytiques puisqu’apparaît explicitement l’ambivalence attraction-répulsion pour le sexe féminin.

       Par exemple, chez Hanns Heinz Ewers, célèbre écrivain allemand contemporain, auteur de nouvelles fantastiques dont celle-ci :

       L’Araignée

       Dans la chambre n° 7 de l’hôtel Stevens, à Paris, trois personnes se sont pendues, trois vendredis consécutifs : un voyageur de commerce suisse « Le cadavre se balançait au bout d’un solide crampon fiché dans la croisée et qui servait manifestement à suspendre des vêtements. La fenêtre était close : en guise de lacet, le mort avait utilisé le cordon du rideau. » Cet homme marié, quatre enfants, réussissait bien dans son métier, était enjoué. Il n’y avait donc aucune raison apparente à son acte désespéré ; un acrobate de cirque, Karl Kraus, un jeune homme de vingt-cinq ans, très euphorique qui occupa la même chambre et mourut dans les mêmes circonstances. Enfin, le troisième cadavre fut celui de l’agent Charles-Marie Chaumié, un homme d’expérience, ancien marin, onze ans de service qui fut ravi de participer à l’enquête et devait faire un rapport, matin et soir, à la permanence de police toute proche. Les premiers jours, rien à signaler. Le mercredi, il déclare suivre une piste mais ne veut absolument rien en dire. Le jeudi, il paraît très préoccupé, mais n’a aucune déclaration à faire. Le vendredi matin, il est très agité, parle d’un mystérieux pouvoir d’attraction de la fenêtre mais sans que ceci fût sans rapport avec les suicides. Le soir, vers dix-huit heures, on le retrouva pendu ; fenêtre fermée, porte non verrouillée, étranglé par le cordon du rideau. Les journaux accaparés par maints événements plus importants ne donnèrent que peu de retentissement à ce triple drame, omettant de rapporter un fait insignifiant observé par des témoins oculaires. Lorsqu’en effet, les agents détachèrent le corps du sergent Charles-Marie Chaumié de la croisée, une volumineuse araignée noire surgit en rampant de la bouche ouverte du cadavre. Le domestique de la maison l’écarta d’une chiquenaude en s’écriant, avec dégoût : “ Au diable, encore une de ces immondes bêtes ! ”.

       Au cours d’une enquête ultérieure, il déclarera qu’au moment de l’enlèvement du corps du voyageur de commerce suisse, il aperçut, lui courant sur l’épaule, une araignée en tous points identique. Deux semaines après le dernier suicide, un étudiant en médecine, Richard Bracquemont s’installa dans la chambre fatidique. Il avait été sélectionné parmi vingt-sept autres concurrents pour travailler à la résolution de l’énigme, sur proposition du commissariat. Il avait été retenu pour avoir donné l’illusion d’un plan très médité et s’être référé à l’Apocalypse de Saint Jean en remarquant que le jour, le vendredi et l’heure, la dix-huitième correspondait au moment où le Christ avait disparu de son tombeau. Il savait le danger encouru et était prêt à se sacrifier pour élucider le mystère. Tout serait mis gratuitement à sa disposition. On lui donna un revolver et un sifflet de police. Des agents devaient croiser le plus souvent possible dans la rue Stevens et monter au moindre appel. Un téléphone fut installé lui permettant d’être en communication directe avec la permanence de police, située à quatre minutes de l’endroit. L’étudiant devait tenir scrupuleusement son journal pour tout noter.

       Une semaine passe sans incident et le vendredi à dix-huit heures, il ne s’est pas pendu. Commence alors pour le jeune homme une vie agréable, occupée à ses études de médecine et attiré par la présence de celle qu’il appelle Clarimonde, une jeune fille qui habite de l’autre côté de la ruelle, la fenêtre juste en face. Elle est assise là, derrière les rideaux, occupée à filer une petite quenouille démodée, blanche, probablement en ivoire, ourdissant de minuscules trames. Elle travaille tout le jour et s’arrête à la tombée de la nuit sans jamais allumer de lumière. Très pâle, elle a de longs cheveux noirs, un très petit nez aux ailes très mobiles, des lèvres blafardes et de petites dents pointues et lorsqu’elle lève les paupières, ses grands yeux noirs étincellent. Elle est constamment vêtue d’une robe noire haut fermée et parsemée de mouchetures lilas. Elle porte de longs gants noirs pour ne pas s’abîmer les mains. Il est étrange de voir comme les fins doigts noirs saisissent et tirent rapidement les fils, apparemment à tort et à travers, faisant songer “à quelque grouillement de pattes d’insecte.” Richard et Clarimonde s’observent mutuellement, échangeant regards et sourires. Richard décide de la saluer et elle lui rend très doucement son salut. Un jeudi, ils rient pour avoir tous deux, au même instant, tiré le cordon du rideau et restent en contemplation réciproque, une heure durant. Les échanges de regards et de sourires se multiplient et durent très longtemps. Le samedi 12 mars, Richard note sur son journal où il consigne tout ce qui se passe, qu’à la sixième heure, il s’est senti très agité, irrésistiblement attiré par la fenêtre mais non pour se pendre, pour contempler Clarimonde qui continue de filer alors que la nuit est déjà là tout en le regardant elle aussi.

       On se félicite qu’au bout de deux semaines, l’étudiant soit toujours en vie. Richard ne désire que rester et envoûté par Clarimonde, passe tout son temps à l’attendre et à la regarder. Le dimanche, il est amené à se promener dans le couloir pendant que le domestique fait la chambre. Au cours de ses allées et venues, il remarque dans l’encoignure d’une petite fenêtre sur cour, une grosse araignée cruciforme trônant au centre de sa toile que l’aubergiste persuadée qu’elle porte bonheur a interdit qu’on l’enlève. Or, Richard observe qu’une petite araignée mâle tourne autour de la toile, effleure légèrement le fil du milieu et se sauve dès que la femelle fait mine de bouger. La femelle restant immobile, le petit mâle tire sur un fil puis sur toute la toile qui se met à vibrer et très prudemment se dirige au centre de la toile où il est tendrement accueilli. L’union paisible dure de longues minutes. Enfin, le mâle se détache très lentement, une patte l’une après l’autre et dès qu’il est dégagé, se précipite pour fuir. Mais, au même instant, la femelle entame une poursuite effrénée. Le petit mâle se laisse glisser le long d’un fil, mais la femelle fait de même et tous deux tombent sur le châssis de la fenêtre et, là, la femelle s’empare brutalement du fuyard, le ramène au centre de la toile, le ligote complètement et lui plongeant ses tenailles dans le corps, en aspire le sang et rejette hors de la toile, le tas informe, méconnaissable, après usage. L’étudiant est effaré de ses mœurs cruelles et se réjouit de ne pas être un enfant araignée.

       Richard continue à contempler sa voisine, de plus en plus médusé et ignorant tout autre préoccupation. Il a mis au point avec elle, un jeu qui les absorbe tous les deux. Cela avait commencé par la réponse au salut, puis Clarimonde avait imité tous les gestes de Richard, en miroir. Elle a une habileté étonnante et ne fait jamais aucun raté, leurs mouvements sont presque synchronisés même quand ils se compliquent à l’infini et que le rythme s’accélère dangereusement. Richard est tout entier possédé par ce jeu, pris d’une sorte de vertige angoissant et attirant à la fois. Dans la trame étrangement ténue que tisse Clarimonde, n’emmêlant jamais ses fils pourtant très embrouillés, il imagine de fabuleux motifs, des figures grimaçantes, mais en réalité, il ne peut rien voir. Il n’a pas non plus l’idée de rencontrer la jeune femme, en traversant la rue pour frapper à sa porte, intuitivement persuadé qu’elle n’est pas ailleurs que dans sa vision par la fenêtre.

       Le jeudi, l’étudiant signale qu’il se sent très agité et passe tout son temps à la fenêtre sans plus se nourrir. Le vendredi, il est très anxieux, plein du pressentiment terrorisant que lui aussi, bouche béante, langue pendante, se balancera avec les trois autres. Le téléphone ayant sonné, Richard supplie le commissaire de venir immédiatement. Aussitôt, il est apaisé, va saluer Clarimonde et il dira seulement au commissaire accouru qu’il est sur le point de faire d’étranges découvertes pour résoudre l’enquête. Il accepte de se promener quelques instants pour se changer les idées sur la suggestion du policier. Au retour, il a le sentiment très net que Clarimonde lui en fait le reproche muet. Le lendemain, son sourire est revenu. Richard ne voudra plus s’échapper et les jours suivants passent encore à jouer. Lèvres collées aux vitres, Clarimonde et Richard s’abîment en des échanges langoureux. Richard prend conscience qu’il aime Clarimonde de tout son être et découvre bientôt que c’est Clarimonde qui mène le jeu, que c’est lui qui obéit aux injonctions tout en croyant diriger. Il veut résister mais en vain. Le vendredi 25 mars, il coupe même le fil du téléphone pour ne pas être dérangé, Clarimonde, de son côté, fait de même. Un peu plus tard, comme elle, il décroche le cordon rouge du rideau, confectionne un nœud coulant et l’accroche au crampon de la croisée. Richard ne veut plus ni bouger ni regarder, figé dans une terreur délicieuse et écrit tout ce qui se passe. Le soir à 18 h.05, le commissaire lassé de n’obtenir aucune réponse, pénètre dans la chambre 7 et découvre Richard pendu comme les autres, avec pour seule différence, une expression sur le visage d’une indicible horreur, les mâchoires serrées sur une grosse araignée noire aux mouchetures lilas, complètement déchiquetée.

       Le commissaire ayant lu le journal tenu par l’étudiant, se précipite dans la maison d’en face et constate que l’appartement est vide et inoccupé depuis plusieurs mois.

       On peut faire plusieurs observations à partir de ce récit.

       Quatre hommes sont morts pendus à la croisée d’une fenêtre. Le journal écrit par la dernière victime atteste qu’il s’agit de mystérieux suicides. Toutes ces morts suspectes sont liées à la présence d’une grosse araignée noire. Le récit de Richard Bracquemont apprend la fascination exercée sur le dernier locataire de la chambre par une jeune femme installée dans la maison d’en face. On assiste à la lente aliénation du jeune homme, à son envoûtement progressif, à la perte de son autonomie mentale. Hypnotisé, mis sous influence, il est asservi aux jeux savants imposés par sa partenaire qui file d’étranges trames diaphanes où il hallucine toutes sortes de créatures fantastiques. Au début, l’étudiant croyait mener le jeu, entraînant la jeune femme à un mimétisme de plus en plus complexe où très vite, il est dépassé par la prodigieuse adresse de celle qui non seulement ne se trompait jamais mais allait le devancer en devinant les figures exécutées jusqu’à ce qu’il soit enfin dépossédé de toute illusion d’initiative et comprenne qu’il était lui-même totalement joué. Cette fascination est faite d’attrait et de terreur inextricablement mêlés. La victime consentante procède elle-même à son autodestruction dans une sorte de transe extatique, à la fois enchantée et prête à la survenue du pire.

       Cette nouvelle de H. H. Ewers est elle-même tout à fait fascinante, pleine d’une atmosphère d’étrangeté angoissante et forçant à une ardente curiosité. Le mystère reste entier et cependant le lecteur est sournoisement conduit à la solution fantasmatique. Sur fond d’une évocation religieuse de la disparition du corps du Christ, on pressent depuis le commencement que la coupable est l’araignée que le domestique, en l’écartant d’une chiquenaude, appelle avec dégoût cette bête immonde. C’est elle, l’objet fascinant, envoûtant et terrorisant pour ces hommes, elle, le sexe féminin qui prend les traits d’une jeune femme inaccessible, nommée par antiphrase, Clarimonde, elle, l’araignée noire, aux caractères de vampire, d’une pâleur extrême, aux lèvres exsangues, aux dents pointues, que son art de fileuse apparente aux Parques, maîtresse du fil des destinées humaines. Le héros a l’intime conviction que sa voisine n’est pas réelle c’est-à-dire qu’il l’hallucine. L’univers de fantasme sexuel est habilement suggéré par la scène de copulation entre araignées que l’étudiant a relatée dans son journal comme un incident anodin.

       Nous pouvons lire en filigrane, le destin imminent du narrateur, son irrésistible devenir-araignée mâle, qui, vidé de son sang par la femelle vampirisante, pendra lamentablement étranglé par le fil qu’il a lui-même suspendu. On sait que dans un ultime sursaut, il a pu, au dernier instant, détruire l’araignée noire et ainsi libérer la chambre et mettre fin au fantasme qui a obsédé quatre mâles solitaires.

       Autre récit, chef d’œuvre d’angoisse, dans la lignée d’ Edgard Poe, dû à un jeune romancier, Pierre Jouvet, L’Araignée de l’île, publié à Lyon, en 1942.

       Le jeune narrateur s’est tout soudainement trouvé à la tête d’une grande fortune qu’il va dilapider inconsidérément en trois ans si bien qu’il est tout aussi abruptement ruiné qu’il avait été riche. Il décide alors d’une certaine forme de suicide en confiant son existence au hasard d’un voyage sans destination programmée, au volant du dernier bien qu’il a conservé, son avion particulier, emportant pour deux mois de vivres.

       Sans prévenir personne, un vendredi soir, il pilote ainsi sans itinéraire, vingt heures durant, cherchant délibérément à s’égarer, à multiplier les excentricités jusqu’à risquer un atterrissage très périlleux sur une petite île qu’il a survolée, vraisemblablement déserte, d’environ vingt kilomètres sur quinze et nettement séparée en deux zones ; l’une, complètement dénudée, l’autre, couvrant les trois quarts de l’île d’une partie boisée. Il explore la forêt peuplée d’animaux, bruissant de cris divers, suscitant toute une série d’émotions chez l’explorateur. Enfin, parvenu à une grande clairière, il trébuche et s’efforçant de se retenir, découvre qu’il se trouve sur un sol mou, adhérent où il est englué des quatre membres dans une matière verdâtre de quatre mètres de large, semblable à du chewing-gum, extrêmement collant. Pris au piège, le narrateur frémit à l’idée de mourir ainsi immobilisé, torturé de faim et de soif, supplicié par des corbeaux le becquetant vivant et pousse en vain des hurlements d’épouvante. Soudain, il aperçoit à trois mètres de lui, une sorte de gros chat, englué lui aussi. Il s’interroge vainement sur la provenance de cette substance et vaincu par la fatigue et l’ankylose, il se résigne à se laisser aller sur le côté, et, de soulagement, s’endort pour être réveillé dans la nuit par la clameur poussée par d’autres animaux, en transes convulsives, tentant d’échapper à ce filet poisseux. Aux cinq ou six proies, s’ajoutèrent bientôt, une biche poursuivie par un lion, stoppés net, ensemble, dans leur élan. A l’aube, le narrateur assiste, médusé, à la sortie du monstre qui, en soulevant une sorte de couvercle, extrait progressivement, de nombreuses pattes et la masse ronde et poilue de son ventre. Il identifie aussitôt une tarentule de quinze mètres d’envergure et, de trois à quatre mètres de hauteur. Notre héros s’étonne d’être plus dévoré de curiosité que saisi par le dégoût irraisonné que provoquent toujours les arachnides venimeux. L’araignée emportera l’une après l’autre les victimes prises au piège, les poignardant avec les crochets de ses mandibules ou, selon les cas, les ligotant vivantes pour les transporter derrière un monticule de terre, dans un trou profond servant de garde-manger. C’est là que, lui aussi sera, en quelque manière hélitreuillé avec lenteur, au bout de la grosse corde que dévide le monstre par ses filières.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr


[1] Les merveilles de l’instinct chez les insectes, L’épeire fasciée, Marabout Université, Librairie Delagrave, citations entre la p 119 et la page 142, Paris, 1961.