L'éternel retour

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Si nous exceptons une obscure allusion faite dans La Naissance de la Tragédie, à la résurrection d’un troisième Dionysos[1], si nous remarquons combien l’étrange double effet d’horreur et de joie mêlées, ressenti par Héraclite à la révélation du devenir éternel[2] anticipe d’étonnante façon l’effet que provoquera sur Zarathoustra, la révélation de l’Éternel Retour, il nous faudra attendre Ainsi parlait Zarathoustra pour avoir enfin communication du message nietzschéen central.

L’idée de l’Éternel Retour, c’est la grande et unique pensée du Zarathoustra mais combien absente. Elle ne nous sera livrée que de manière indirecte, très voilée, et à dire vrai, presque rien ne nous en sera dit. En tout cas, tout ne sera pas dit de ce qui constitue l’énigme essentielle du Zarathoustra, comme Nietzsche nous l’apprend quand il déclare dans Ecce Homo que l’idée fondamentale du Zarathoustra est celle de l’Éternel Retour, qu’il qualifie « de formule d’approbation la plus haute qu’on ait jamais atteinte.»[3]

        La révélation de l’Éternel Retour, Nietzsche la reçoit comme une illumination foudroyante, un jour d’août 1881 à Sils Maria.

« Ce jour-là, j’allais à travers bois, le long du lac de Sylvanaplana. Je fis halte au pied d’un énorme bloc de rocher dressé comme une pyramide non loin de Surlei. »[4] Nietzsche précise « à 6000 pieds au-dessus de l’homme et du temps. »

        (Sils est en effet à 6000 pieds au-dessus de Gènes). Une lettre à Peter Gast du 14 août 1881 confie :

        « Le soleil d’août brille au-dessus de nos têtes, l’année s’écoule, montagnes et forêts se font de plus en plus paisibles et silencieuses. A mon horizon des pensées montent qui m’étaient encore inconnues – Je n’en révèlerai rien et veux me maintenir dans un calme inébranlable. Il faudra bien que je vive quelques années encore ! Ah ! Mon ami, parfois le pressentiment me traverse l’esprit, que je mène en somme une vie très dangereuse, car je suis de ces machines qui peuvent exploser ! L’intensité de mes sentiments m’épouvante et me fait rire – déjà un certain nombre de fois, je n’ai pu quitter la chambre, pour le motif risible que j’avais les yeux enflammés – par quoi ? Chaque fois, j’avais trop pleuré la veille pendant mes vagabondages, et non point des larmes sentimentales, mais des larmes de jubilation, cependant que je chantais et divaguais, doué que je suis d’une vision nouvelle par quoi je me trouve en avance sur les autres hommes »[5].

        Plusieurs choses sont à remarquer :
 - L’extraordinaire « nouveauté » de cette révélation de l’Éternel Retour. Elle lui apparaît sous une forme totalement inattendue et n’a rien à voir avec les conceptions cycliques de l’Antiquité auxquelles Nietzsche a au contraire très souvent pensé.
- Le caractère dangereux pour Nietzsche de cette pensée.
- L’intense exaltation dans laquelle cette pensée le met. L’Éternel Retour révèle à Nietzsche la possibilité de « l’explosion » de son identité. Nietzsche n’a jamais craint, comme on l’a dit, d’avoir la pensée de l’Éternel Retour parce qu’il devenait fou. La folie ne serait pas la cause, mais l’effet possible d’une telle pensée – l’Éternel Retour impliquant la perte de la lucidité, non parce qu’elle ne peut visiter qu’une intelligence délirante, mais parce qu’elle fait éclater l’antagonisme entre le délire et la lucidité. En janvier 1882, au même Peter Gast, Nietzsche écrit :

« Je ne suis pas encore assez mûr pour les pensées élémentaires que je veux exposer… Il y a entre autre une pensée qui, en vérité, requiert des millénaires pour s’affirmer. Où puiserai-je le courage de la formuler ?[6]

        Dans le Zarathoustra, Nietzsche marquera souvent ce décalage entre cette pensée qui, elle, est prête, et son messager qui, lui, n’est pas prêt à la dire : « Zarathoustra, tes fruits sont mûrs, mais tu n’es pas mûr pour tes fruits. »[7]. Ce secret sera gardé tout au long du Gai Savoir. Le Gai Savoir est l’œuvre que Nietzsche écrit dans l’intervalle des deux révélations – la révélation de l’Éternel Retour au Surlei, et celle de Zarathoustra lui-même. Quel meilleur symbole de l’Éternel Retour que la mer ? Vers la fin du « premier » Gai Savoir, Zarathoustra apostrophe ainsi les vagues :

« Vous à qui je suis redevable de tout : comment jamais vous trahir? Car – sachez-le bien ! - Je vous connais, vous et votre secret ! Je connais votre race ! Vous et moi, ne sommes-nous pas d’une seule et même race ! Vous et moi, n’avons-nous pas un seul et même secret ! »[8]

        Nietzsche, qui s’est promis de ne rien révéler, dans le Gai Savoir, ne dit rien en effet ou presque, laissant transparaître cependant quelque chose de ce secret à la fin du livre 4 dans l’aphorisme 341, qui a pour titre « Le poids le plus lourd » :

        « Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession – cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau – et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière ! » - Ne te jetterais-tu pas à terre, grinçant des dents et maudissant ce démon ? A moins que tu n’aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, je n’ai jamais ouï parole plus divine ! »
Si cette pensée prenait barre sur toi, elle te transformerait peut-être et peut-être t’anéantirait ; tu te demanderais à propos de tout « Veux-tu cela ? Le reveux-tu ? Une fois ? Toujours ? A l’infini ? Et cette question pèserait sur toi d’un poids décisif et terrible ! Ou alors, ah ! Comme il faudrait que tu t’aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! »[9]

        Avec cet aphorisme qui termine le Gai Savoir en 1882 (n’oublions pas que le livre V sera ajouté au Gai Savoir des années plus tard en 1887) nous avons la première allusion à l’Éternel Retour. Remarquons-en la présentation : C’est une idée suggérée par un démon – ceci est très important, cela la situe comme une suprême tentation, la tentation du désespoir. Désespoir pourquoi ? Si tout revient éternellement, il n’y aura pas de fin au tourment, pas de mort possible. C’est la pire malédiction. A moins que ce démon ne soit pas un démon, mais un dieu, et que cette malédiction ne soit une bénédiction. Il y a une double face de cette pensée : pensée de mort pire que la mort, ou pensée de la vie la plus haute. Avec pour l’homme, une seule issue : disparaître, dans l’infinité d’un supplice infernal ou dans la transfiguration d’une joie terrible indéfiniment répétée Suprême ambiguïté de cette pensée : l’Éternel Retour de toutes choses. L’affirmation que tout reviendra éternellement sans changement, change tout. Il est impossible de dire exactement ce qu’elle est. Tout dépend de ce qu’on a vécu et de ce qu’on pense de la vie, de l’amour qu’on a de la vie. Un seul instant justifierait le retour de toute l’éternité et l’éternel recommencement. C’est une idée obsessionnelle. Il s’agit ici de l’éternel retour du même, au sens où toutes choses reviendraient identiquement et où Moi, je revivrai identiquement, éternellement. Si cette pensée m’envahissait, elle me détruirait moi-même ou ferait de moi un autre. C’est dire qu’elle exprime une impossibilité, l’impossibilité du moi identique. Présenté ainsi, l’Éternel Retour du moi, avec tout ce qu’il implique, c’est-à-dire l’oubli de ce qui a déjà éternellement été, n’est rien. C’est une idée absurde, qui ne change rigoureusement rien à rien. C’est une pure tautologie. Si moi = moi – C’est sans aucun intérêt, aucune conséquence.

        L’idée de l’Éternel Retour est immédiatement pierre d’achoppement pour la pensée, puisqu’elle s’élimine elle-même en moi comme ce qui change tout du tout au tout, ou comme ce qui ne change rien à rien, c’est surtout qu’une telle pensée me réduit moi-même à rien. Si cette pensée est cohérente, c’est moi qu’elle renvoie à l’incohérence. C’est en ce sens que l’Éternel Retour de toutes choses constitue un cercle vicieux. Je ne puis que me vouloir moi-même une fois pour toutes. Me revouloir tel que je suis, une quantité innombrable de fois, c’est m’empêcher d’être quoi que ce soit – et me jeter dans le chaos. Ainsi :« le Cercle m’ouvre à l’inanité et m’enferme dans cette alternative : ou bien tout revient parce que rien n’a jamais eu de sens aucun, ou bien le sens ne vient jamais à aucune chose que par le retour de toutes choses sans commencement ni fin. »[10] Dans les deux cas moi = rien, qui revient pour rien.

        La seconde révélation

        Nietzsche a eu la révélation du Retour Éternel à Sils Maria en Août 1881. Il restera à Sils Maria jusqu’en octobre 1881, puis il part à Gènes où il écrira le Gai Savoir en 1882. C’est l’année de l’épisode décisif de la rencontre avec Lou Salomé. Dans le livre qu’elle a consacré à Nietzsche Lou Salomé raconte ainsi comment Nietzsche lui confia son secret.

« Les heures me sont inoubliables pendant lesquelles il m’a d’abord confié cette pensée en tant qu’un secret, soit, quelque chose dont la vérification et la constatation lui faisaient horreur. Il n’en parlait qu’à mi-voix, avec tous les signes de la plus profonde épouvante ». Et elle ajoute alors son interprétation : « Et il ne souffrait, en effet, si profondément de la vie que parce que la certitude de l’Éternel Retour de la vie devait être pour lui, quelque chose d’horrifiant »[11].

         Après l’espoir immense mis en elle par Nietzsche, c’est la rupture, « l’hiver terrible ». Nietzsche faillit plusieurs fois s’empoisonner, absorbant des doses massives de chloral pour dormir et ne plus se réveiller. En novembre 1882, il veut retourner à Gènes, mais s’arrête sur la côte Ligure à Rapello (30km au sud-est de Gènes).
        Le miracle du saint Janvier génois du Gai Savoir de 1882 se reproduisit en 1883. Un mois extraordinairement clément, propice aux grandes choses, nouveau janvier privilégié. Ce sera la « révélation » du « Zarathoustra ».
        Remarquons que Nietzsche aura, un an et demi après l’apparition de l’Éternel Retour, une seconde hallucination, celle même de Zarathoustra, en janvier 1883. Il nous l’indique lui-même : « 18 mois d’enfantement » entre ces deux extases, celle de Sils et celle de Portofino. Les deux lieux se ressemblent d’ailleurs étrangement au point de se confondre dans la mémoire de Nietzsche.
        Nietzsche voulait faire dix ans d’études scientifiques pour prouver la doctrine de l’Éternel Retour, puis revenir auprès des hommes prêcher l’Évangile de l’Éternel Retour.
        Cette doctrine de l’Éternel Retour, c’est Zarathoustra qui doit l’enseigner aux hommes. Elle constitue le fondement de la doctrine du Surhumain.

        Dans Ecce Homo, Nietzsche raconte :

« Le matin j’allais vers le Sud, sur la magnifique route de Zoagli, le long des pins d’où je découvrais l’horizon lointain de la mer ; l’après midi toutes les fois que ma santé le permettait, je faisais le tour complet de la Baie de Sainte-Marguerite, jusque derrière Portofino… C’est sur ces deux chemins que m’est venue l’idée de tout mon premier Zarathoustra »[12]. Quelques pages plus loin, il commente : « Pour peu que nous soyons restés superstitieux, nous ne saurions nous défendre de l’impression que nous ne sommes que l’incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. L’idée de révélation, si l’on entend par là l’apparition soudaine d’une chose qui se fait voir et entendre avec une netteté et une précision inexprimable, bouleverse tout chez un homme, le renversant jusqu'au tréfonds cette idée de révélation correspond à un fait exact. »[13]

        Il s’agit bien de deux « expériences » mystiques, bouleversantes. Hallucination, vision, apparition, extases… L’une pour concevoir l’idée du Retour Éternel, l’autre, celle du Zarathoustra prédicateur du Surhumain pour en accoucher. Mais dans le Zarathoustra, celle qui a été découverte la première sera celle qui sera livrée la dernière. Dans le Gai Savoir, la genèse est respectée et l’aphorisme 341 consacré à l’Éternel Retour précèdera bien l’aphorisme 342 concernant Zarathoustra.

        La pensée de l’Éternel Retour dans le Zarathoustra

        La première allusion à l’Éternel Retour est une mise en scène placée à la fin du prologue. Nietzsche propose une figuration symbolique de l’Éternel Retour, jouée, représentée par les animaux du Zarathoustra.

 « Entre deux aurores, une vérité nouvelle m’est apparue », dit Zarathoustra au cadavre du saltimbanque. « Je ne serai ni berger, ni fossoyeur. Je ne parlerai même plus au peuple, c’est la dernière fois que j’ai parlé à un mort C’est aux créateurs, aux moissonneurs, à ceux qui se reposent une fois la tâche faite, que je veux m’associer ; je leur montrerai l’arc-en-ciel et tous les échelons qui mènent au Surhumain.
Zarathoustra avait ainsi parlé en son cœur quand le soleil atteignit au zénith (Mittag : midi) ; il leva les yeux, fouillant les hauteurs du ciel, car il entendait au-dessus de lui l’appel strident d’un oiseau. Et voici, un Aigle décrivait de larges cercles dans les airs, et un serpent se suspendait à lui, non comme une proie mais en ami ; car il s’enroulait autour du cou de l’oiseau. « Voici mes animaux, dit Zarathoustra le cœur plein de joie »…[14]

        Remarquons le lien immédiat fait par Nietzsche entre la doctrine du Surhumain et celle de l’Éternel Retour. Mais le lien n’est pas formulé explicitement. Il est figuré par le spectacle qui s’offre à Zarathoustra. L’arc-en-ciel est ici le signe de la Nouvelle Alliance. Dans la Bible, il signifie la réconciliation de l’homme avec Dieu, ici il est le symbole de la réconciliation de l’homme avec le temps dévoreur, de la délivrance de l’esprit de vengeance. D’autre part, la figuration symbolique propose une double représentation de l’Éternel Retour. Il y a une distinction à faire entre l’idée du Cercle chez Nietzsche et l’idée de l’anneau. Les termes allemands nous le révèlent. Ici, nous est signifié l’union du cercle et de l’anneau.
        L’aigle, animal lié au soleil, décrit de larges cercles (Kreis). Les cercles que les virages de l’aigle décrivent nous symbolisent la grande Année cosmique.
        L’anneau est symbolisé par les boucles du serpent enroulé autour du cou de l’aigle (geringelt) - Le serpent est l’animal lié à la terre - Il en est issu, la pénètre, la mange. L’anneau (Ring) c’est la destinée individuelle, engagée dans la grande périodicité cosmique. « Dans cette mystérieuse accolade, écrit Heidegger, nous pressentons déjà comment le cercle et l’anneau, d’une manière inexprimée, s’enlacent dans les virages de l’aigle et les boucles du serpent. Ainsi brille cet anneau qui s’appelle annulus aeternitatis, anneau sigillaire et année de l’éternité »[15].
        Ainsi l’Éternel Retour est d’abord figuré dans un spectacle, donné dans une vision (le texte fondamental de l’Éternel retour s’intitulera : De la vision de l’énigme).
        Puis nous aurons une brève allusion dans le premier livre. Dans le texte, Des visionnaires de l’au-delà, Zarathoustra se fait le prédicateur du corps et de la terre et il enseigne à ne plus renoncer à vouloir. Le monde des dieux, le monde supraterrestre a été engendré par le désespoir du corps. Ce qui a créé les dieux, c’est la lassitude ! La lassitude de vouloir. Or, dit Zarathoustra : « J’enseigne aux hommes un vouloir nouveau : « Vouloir consciemment la route que l’homme a parcourue en aveugle… »[16]

        Du deuxième livre du Zarathoustra, il faudra attendre la fin pour que des allusions soient faites à l’Éternel Retour. Elles ont place dans le texte De la rédemption. Zarathoustra s’adresse aux « infirmes » de toute catégorie :

« En vérité mes amis, quand je passe parmi les hommes, je ne vois que débris et tronçons d’hommes. Le plus affreux à mes yeux c’est que je trouve l’homme fracassé et épars comme sur un champ de carnage ou d’abattage. Et mon regard a beau se reporter du présent au passé, partout il ne trouve que débris, tronçons, hasard horribles – et nulle part des hommes. Le présent et le passé de cette terre – hélas mes amis, je ne connais rien de plus intolérable ; et je ne pourrais vivre si je n’étais aussi le voyant de ce qui viendra. »[17]

        Zarathoustra voyant, voit l’avenir. Le rêve, l’effort de Zarathoustra est un effort d’unité, d’unification. « Réunir et assembler en un tout (in eins : porter à l’unité) ce qui n’est que débris, énigmes et horrible hasard » - Délivrer l’homme par la vision de l’avenir, mais le délivrer de quoi ? -
        Délivrer les hommes passés et qu’au lieu de dire « c’est du passé » on dise « c’est ce que j’ai voulu » voilà ce que j’appellerais la rédemption.
        Le vouloir, tel est le nom du rédempteur, du messager de joie ; C’est là ce que je vous ai enseigné, mes amis. Mais apprenez encore ceci le vouloir est captif. Vouloir est délivrance, mais comment s’appelle celui qui met aux fers le libérateur lui-même ?

« C’est du passé, c’est un fait » – parole qui remplit de contrition et de douleur le vouloir en sa solitude. Impuissant contre tout ce qui est révolu, il regarde avec hostilité tout le passé. Le vouloir ne peut rien sur ce qui est derrière lui. Ne pas pouvoir détruire le temps ni l’avidité dévorante du temps, telle est la détresse la plus solitaire du vouloir. »[18]

        Le vouloir prisonnier devient fou et sa folie le libère. Ne pouvant faire que le temps revienne en arrière, il se venge. C’est là la vengeance même ; le ressentiment du vouloir contre le temps et l’irrévocable passé. C’est l’esprit de vengeance qui pose l’équation : souffrance = châtiment. Et comme chez le voulant, il y a douleur, parce qu’il ne peut revenir sur le passé, il a fallu que le vouloir lui-même et la vie entière apparaissent comme un châtiment. Telle est la folie : tout passe; c’est donc que tout mérite de passer. Justice, loi du temps qui dévore ses propres enfants, châtiment éternel, tel est le flux incessant, le devenir perpétuel, rocher de Sisyphe, Prométhée. L’existence est un châtiment. La fausse libération dénoncée par Zarathoustra est celle qui voudrait alors que le vouloir devienne non-vouloir. De cela, Zarathoustra veut détourner ses disciples (du Bouddhisme et de Schopenhauer), car c’est une impasse.

« Tout ce qui fut n’est que fragment, énigme et horrible hasard, jusqu’au jour où le vouloir créateur déclare : « Mais moi, je l’ai voulu ainsi ». Jusqu’au jour où le vouloir créateur déclare : « Mais je le veux ainsi et je le voudrai ainsi ».
Mais a-t-il jamais dit ces paroles ? Et quand sera-ce ? Le vouloir a-t-il déjà déposé le harnais de sa propre folie ?
Le vouloir est-il devenu le rédempteur de soi-même, le messager de joie ? A-t-il désappris l’esprit de vengeance et toute espèce de grincement de dents?
Et qui donc lui à enseigner à se réconcilier avec le temps et à faire ce qui est plus haut que toute réconciliation ?
Ce que doit vouloir le vouloir qui est vouloir de puissance dépasse toute réconciliation – mais comment arrive-t-il là ? Qui lui a enseigné à vouloir même le retour de ce qui fut ?
- Mais arrivé à ce point de son discours, il advint que Zarathoustra se tut brusquement et parut en proie à l’épouvante. »[19]

        Examinons ce qu’il en est de cette délivrance de la volonté que Nietzsche enseigne. Il s’agit de transformer le vouloir, de le libérer de tout ce qui l’entrave. L’homme de ce vouloir transformé sera le Surhomme. Observons dès le départ, que les deux doctrines sont enseignées par Nietzsche à la fois. La révélation de l’Éternel Retour a été la première, elle a précédé l’autre de 18 mois. L’enseignement de Zarathoustra sur le Surhomme ne vient pas la contredire, alors qu’elle n’a pas été « dite » encore. Zarathoustra est cette figure annonciatrice du Surhomme comme de celui qui est capable de porter la pensée du Retour Éternel, pensée qui est la plus grave qui soit c’est-à-dire la plus lourde à porter, à supporter.
        Nous comprenons que l’homme est prisonnier, que son vouloir est entravé et que dans sa prison, il est devenu fou. Le vouloir de l’homme devient fou de détresse, lorsqu’il ne peut plus vouloir. Un vouloir qui ne peut plus s’exercer devient fou, il se refoule et échappe. Comment ? En justifiant sa souffrance par sa culpabilité. Je souffre donc je suis coupable. Je souffre, c’est que je l’ai mérité. Il s’agit de délivrer l’homme de cette équation. Le ressentiment inspire tous les comportements de l’homme, et toutes ses pensées et tout cela parce qu’il ne peut rien faire à l’égard du temps et plus spécialement à l’égard du passé irrévocablement passé ; c’est-à-dire du passé qui est devenu définitif, une pierre impossible à bouger, un inexorable arrêt, arrêt du temps et du mouvement qui est aussi pour l’homme la signification de sa culpabilité, car ce n’est pas que le temps passe qui pose question, c’est plutôt le temps qui ne peut plus passer, l’irréversible, l’irrévocable de ce qui fut. Vie = souffrance = souffrir du temps… parce que la volonté dont la nature est de vouloir tout le temps, ne peut vouloir contre le temps, ne peut plus rien vouloir du temps, quand il est passé. Alors la souffrance veut passer elle aussi, elle veut que tout passe, elle se venge follement en déclarant que tout mérite de passer et surtout que ce qui passe, passe parce qu’il ne mérite pas d’être. Le ressentiment à l’égard du temps se fait ressentiment à l’égard du devenir qui est dévalué comme non-être.
        La solution, la délivrance ne sera pas dans la suppression du temps, mais pas non plus dans la suppression du vouloir. Il s’agira pour le vouloir de vouloir ce qui fut en le revoulant, de le revouloir, d’en vouloir le retour, et d’ainsi faire du passé, mon vouloir. En revoulant le passé, je transforme la pierre d’achoppement de la volonté, en pierre d’angle de l’édifice.
C’est beaucoup plus qu’une réconciliation. Mais il faudrait trop en dire, Zarathoustra a déjà été trop bavard avec ces bossus. Il s’est laissé entraîné trop loin. Mais ce n’est pas cela qui l’épouvante, c’est l’audace même de sa propre pensée. Il n’est pas temps encore…Et Nietzsche terminera le deuxième livre du Zarathoustra par un dernier atermoiement et le récit d’un rêve, d’un phantasme d’horreur « l’heure du suprême silence »[20].
        Tout ce texte a son poids de lourde signification, et de menace. Zarathoustra recule devant sa mission, il a peur d’être complètement désagrégé, brisé, éparpillé,… il a peur de « devenir autre, peur de ses propres métamorphoses ».
        L’effroi le plus grand, pour Nietzsche se traduit toujours par la peur posturale fondamentale, la peur de tomber et ce qui précède la chute, le sentiment que le sol se dérobe sous les pas, tremblement de terre, perte de l’assise, vertige, angoisse de l’abîme. Avant le sommeil, des impressions de chute sont souvent éprouvées par le dormeur et c’est en cet état, que Nietzsche rêve. Les hallucinations de Nietzsche sont ici auditives. Or qu’entend-il ? Une voix sans voix, un murmure, une voix inarticulée, un chuchotement qui arrache à Zarathoustra un cri de terreur et voici l’étrange dialogue qui s’instaure entre Zarathoustra et sa voix sans voix :

- « Tu le sais Zarathoustra, mais tu ne le dis pas ».
Et, je réponds comme par bravade, « oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire »
- Et de nouveau, j’entendis le chuchotement inarticulé : « Tu ne veux pas ? Zarathoustra ne te drape pas dans ton défi ? »
Et je me mis à trembler et à pleurer comme un enfant, et je dis :
- « Hélas, je voudrais bien, mais comment faire ? De grâce, épargne-moi ! C’est au-dessus de mes forces ! »
Et j’entendis de nouveau le chuchotement inarticulé :
- « Qu’importe ta personne, Zarathoustra. Dis la parole que tu portes et puis brise-toi. »
Et je répondis : « Hélas, est-elle bien à moi cette parole ? Qui suis-je ? J’attends un plus digne, je ne suis même pas digne d’être brisé par lui »,
Et le dialogue se poursuit longtemps encore ; Zarathoustra réfléchit longuement, tout tremblant, enfin il répète ce qu’il avait dit d’abord : « je ne veux pas ».
La voix inarticulée éclate alors de rire… « Tes fruits sont mûrs, mais tu n’es pas encore mûr pour tes fruits. »[21]

        Zarathoustra s’en retourne alors à sa solitude, quittant ses disciples en sanglotant. Tout ce récit évoque irrésistiblement une nuit des Oliviers…
        Zarathoustra récuse sa mission. Il ne se sent pas prêt pour être brisé. Il y a une implication très forte de la pensée de l’Éternel Retour sur la personne de Zarathoustra-Nietzsche, machine qui est en danger d’exploser.
        Enfin, dans le livre troisième, Zarathoustra s’engage pour la dernière ascension, pour le suprême péril, toutes les retraites sont désormais coupées. Derrière ? Il n’y a plus de route ! Impossible de revenir en arrière, la piste est effacée, Zarathoustra est entré dans sa plus terrible solitude, contraint à affronter les monstres. La mer elle-même qui contient le secret gémit. Zarathoustra voudrait consoler la mer, le monstre obscur, la délivrer. Zarathoustra voudrait dompter le grand fauve et le secret qui l’afflige, ce secret qui est « son secret ».
        Et nous abordons enfin au texte, à la révélation tant retenue : De la vision de l’énigme[22].
        Il est significatif que Zarathoustra formule la doctrine de l’Éternel Retour en pleine mer, à bord d’un bateau, qui conduit les voyageurs des îles bienheureuses sur le continent. Ainsi se confie-t-il à des étrangers, à des déracinés, à des voyageurs, à ceux qui aiment les dangers, qui sont ivre d’énigmes !

« C’est à vous seuls, dit-il que je raconterai l’énigme que j’ai vue. La vision du solitaire entre les solitaires »[23].

        La pensée « la plus abyssale » est en même temps une chose vue. Cette chose vue demeurera énigme. L’Éternel Retour = une vision qui donne à penser (énigme). Elle ne sera pas autre chose jusqu’au bout, ni objet de science, ni objet de foi, mais une intention, une vision qui mérite d’être pensée.

        Zarathoustra raconte son extraordinaire aventure. C’était lors d’une ascension en montagne. Zarathoustra est aux prises avec son démon ; son démon lui pèse sur les épaules, ce nain boiteux et aveugle, chuchotant des pensées de mort, raillant la témérité de Zarathoustra, pierre lancée qui finira par retomber, qui retombera sur sa propre tête. Zarathoustra est visité dans sa solitude par une pensée d’horreur, un phantasme de mort. Pensée de « pierre », phantasme de pétrification, phantasme d’autodestruction, mort par lapidation de soi. Pensée médusante, qui change en pierre, en cadavre !

        C’est la lutte suprême entre le courage et la plus atroce entreprise, la plus terrible tentation de découragement, le vertige suicidaire. Hymne de Zarathoustra au courage, au plus habile des tueurs, celui qui sait attaquer les tentations les pires. Le courage – c’est le défi suprême pour tuer même la mort. Curieuse est la manière dont Zarathoustra nous dit que le courage tue la mort, il le fait en disant : « Était-ce donc là la vie ? » Soit ! Recommençons ! »[24] C’est déjà une indication très voilée. Zarathoustra appelle les ressources de l’homme fort à son secours. Le courage affronte, il attaque, mais surtout il permet de recommencer, « que celui qui a des oreilles, entende »[25] cette phrase est le signe prophétique, l’avertissement du langage chiffré énigmatique, réservé aux initiés.

        Le courage de Zarathoustra, celui qui lui permet d’affronter victorieusement le gnome porteur de mort, c’est un secret pire que la mort et qu’il supporte. Face à cette pensée d’abîme, le nain lui-même est impuissant, car le danger que le nain représente pour Zarathoustra, à savoir sa propre mort, n’est rien en comparaison du supplice que Zarathoustra souffre. La mort serait à ce niveau délivrance, fin des souffrances endurées. Or précisément ce que Zarathoustra sait, a compris, ce qui lui a été révélé, c’est que « la mort est impossible », qu’il n’y a pas de fin.

 « A l’endroit où nous étions arrêtés se trouve justement un portique. Vois ce portique, nain, lui dis-je encore. Il a deux faces, comme ces poteaux indicateurs porteurs de deux directions opposées, deux chemins se joignent ici, nul ne les a suivis jusqu’au bout. »[26]

        L’Éternel retour est la plus extraordinaire tentative pour tenir le temps pour unir l’Être et le Temps. L’instant est le point de rencontre de deux éternités. L’éternité de tout de qui est en arrière et l’éternité de ce qui est en avant. L’éternité du passé, l’éternité du futur, se rejoignent ici et maintenant à ce portique de l’instant : seul « Présent » à partir duquel on peut parcourir l’éternité des « temps absents » l’éternité de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore. Comme point d’opposition, point de séparation, frontière absolue. A partir de là, se séparent les temps, l’avant, l’arrière. L’avant, l’arrière à la croisée des chemins. A vrai dire non à la croisée, car ce n’est pas un carrefour, c’est un même chemin qui se divise en deux sens contraires, non seulement différents, mais opposés, contraires (se contredisant). La voie droite et la voie courbe, la route qui monte et celle qui descend, est une et la même, comme le disait déjà Héraclite.
        Le passé ? – et mon bras indique la gauche, l’avenir ? Et mon bras indique la droite. Le poteau indicateur est bien une croix dont les deux bras s’écartèlent dans deux « sens » différents.

 « Mais, suggère Zarathoustra, si quelqu’un suivait l’une de ces routes, sans arrêt et jusqu’au bout crois-tu, nain, que ces routes s’opposeraient éternellement ? »[27]

        Examinons ce que contient cette suggestion. L’opposition des routes serait l’interprétation de celui qui ne parcourt qu’une petit bout de route, qu’un morceau du temps. Pour celui-là, à l’instant, les deux moments du temps se séparent. Placé ainsi sur le chemin du temps, le voyageur n’a pas les yeux derrière la tête, il ne voit qu’une direction à la fois, et pour regarder l’arrière, il doit s’arrêter et tourner le dos. Mais voici la fiction imaginée par Nietzsche. Celui qui aurait tout le temps, et aurait parcouru tout le chemin, ne pourrait-il revenir au point de départ, à ce portique où les temps se séparaient. Il pourrait alors comprendre, lui, que l’avenir rejoint le passé, qu’on peut faire le tour du temps, le tour de l’éternité et qu’ainsi les chemins, loin de s’opposer – (ce que la continuité linéaire d’une seule et même route n’empêchait pas) – se confondent dans la mesure où, parti d’un instant du temps, je puis revenir au même endroit du temps, c’est-à-dire que le temps tourne en rond, que l’avenir se retourne pour rejoindre le passé, ou que le passé rejoint l’avenir.

        Or à ces mots, le nain n’est pas du tout surpris. Il semble même débiter la suite de cette soi-disant vérité nouvelle, comme on récite une leçon apprise, sur un ton de raillerie. Ainsi à peine prononcée, la doctrine est moquée. Le secret insupportable, il l’emmène partout avec lui. Au moment le plus sérieux, Zarathoustra ne se défait pas du double parodique. La doctrine la plus grave, la pensée la plus abyssale, est en même temps celle que le nain prend à la légère comme s’il s’agissait d’un refrain connu. De même plus loin, lors de l’autre exposé de la doctrine de l’Éternel Retour, ce sont les animaux de Zarathoustra, qui en feront une ritournelle (Le Convalescent).

        C’est l’esprit de pesanteur qui prend ici les choses à la légère. A ce que dit Zarathoustra, non seulement il acquiert – mais il prolonge – et en rajoute. Et Zarathoustra va réagir avec colère à cette complainte méprisante. « Tout ce qui est droit ment. Toute vérité est courbe, et le temps lui-même est un cercle »[28]. Pourtant ce que dit le nain, n’est-ce pas vraiment la même chose que ce qu’enseigne Zarathoustra ? C’est bien ce qu’il voulait dire. Le nain serait au courant du secret et il le bafouerait ! Cependant, il y a une différence entre les deux et tout est là. Le nain en parle à la légère en faisant un refrain bien connu. Il échappe à la gravité de la révélation, en la ramenant à la conception cyclique de l’homme et du monde. L’antique vision d’un monde qui obéit à un rythme d’expansion et de contraction, où les cycles succèdent aux cycles – cycles cosmiques de la « Grande Année » et cycles des existences particulières, et des réincarnations – le tout meurt et tout renaît » - La vérité cyclique est bien connue depuis l’Antiquité.

        Le nain prend une des deux échappatoires. Heidegger nous avertit qu’en face de cette pensée de Nietzsche qu’il savait lui-même « abyssale », et qui lui demeurait une énigme, on ne saurait prétendre la résoudre ; mais au moins faut-il ne pas l’esquiver, en, nous dit Heidegger, usant d’échappatoires. « Il n’existe, ajoute-t-il, que deux échappatoires. Ou bien l’on dit que cette pensée de Nietzsche est une sorte de « mystique » et ne peut être admise devant la pensée. Ou bien l’on dit que cette pensée est vieille comme le monde Elle se ramène à la représentation cyclique, connue depuis longtemps, de l’histoire du monde. Dans la philosophie occidentale, Héraclite est le premier chez lequel on la rencontre »[29].

        Mais voilà que Zarathoustra y ajoute une nuance qui va tout changer. Cette route n’a-t-elle pas déjà été parcourue une infinité de fois ?... et sur cette route, cet instant particulier de la révélation même de l’Éternel Retour n’est-il pas déjà passé une infinité de fois sur la roue du temps ? Cet instant-là même du dialogue pathétique entre le nain et Zarathoustra n’est-il pas « un » parmi une infinité? Loin d’être un moment unique du temps, irréversible, ce que jamais l’on ne verra deux fois…, n’est-ce pas la répétition d’une infinité et qu’une autre infinité de répétions doit suivre inéluctablement ? C’est-à-dire que si déjà nous avons dit et fait cela, nous recommencerons à le dire – comme si cela n’avait jamais existé – donnant le « poids » d’un instant unique à une multiplicité, d’un chant sublime à une ritournelle, n’est-ce pas comique ? N’est-ce pas tragique ? Zarathoustra livre ainsi un secret où tous les deux sont pris dans un tourbillon dérisoire, puisqu’il leur faudra indéfiniment revenir. Comme ils sont déjà venus. En ce sens, la menace que représente le nain à demi aveugle, est dérisoire elle-même, et elle peut disparaître comme un mauvais rêve.

        Mais pourquoi cet effroi si grand devant une telle perspective d’un retour sans fin ? Précisément parce qu’il y a pire que la mort, l’impossibilité de mourir, et d’échapper au temps et à la souffrance, parce qu’il y a pire que le nihilisme qui conduit au néant, il y a un nihilisme extrême qui prive même du néant. Parce que si l’existence est une somme de malédiction, la malédiction sans fin, ce sont les supplices infernaux, l’horreur sans limite. Et Zarathoustra a peur de cette idée terrible et ahurissante qu’il vient de convier – Il est minuit – Un chien hurle, hurle à la mort, hurle à la lune qui l’a effrayé, comme un fantôme qui viendrait s’installer sur le bien d’autrui, venant ravir la vie des autres, leur sommeil venant les « hanter », et soudain - tout disparaît comme un rêve dont on est brutalement tiré, le portique, le nain, tout a disparu et la pensée de Zarathoustra rapidement remonte le temps comme au moment suprême, jusqu’à se souvenir de la toute première enfance, où un chien hurlait ainsi à la mort. La pensée du « revenir éternel » réveille un souvenir de « naissance », un phantasme de strangulation par le cordon ombilical, un phantasme d’asphyxie. Tout à disparu sous le choc de ce mauvais souvenir. Mais le phantasme est réactivé, il ressuscite sous les traits d’un jeune pâtre, cet « autre » que moi-même, ce double en péril de mort, aux prises avec le danger le plus horrible. « Je vis un jeune pâtre qui se tordait, s’étranglant et convulsé, le visage décomposé, car un lourd serpent noir pendait hors de sa bouche »[30].
        Le serpent de l’Éternel Retour risque d’étouffer le jeune berger. Phantasme de naissance, phantasme de castration aussi. Les mythes les plus lourds de sens ne sont-ils pas toujours liés au temps ? N’est-ce pas Chronos qui émasculé son père Ouranos, et dévoré ses propres enfants ? Comprenons ce qui rend ici malade de dégoût Zarathoustra sous les traits du jeune pâtre. Car l’identification de Zarathoustra avec le jeune pâtre sera faite explicitement par Zarathoustra lui-même,

 « Vous savez bien ce qui s’est accompli dans ces sept jours… dit Zarathoustra à ses animaux et comment ce monstre s’est glissé dans ma gorge pour m’étouffer ! Mais je lui ai tranché la tête d’un coup de dents et l’ai recraché loin de moi »[31].

        L’Éternel Retour qui rend Zarathoustra malade de dégoût, c’est l’Éternel Retour des « forces réactives », le désespoir sans fin, la roue éternelle du supplice. Il provoque une telle répulsion que Zarathoustra faillit en mourir d’étouffement, mais le serpent noir qui « pend » de la bouche du berger, c’est l’Éternel Retour déroulé, le serpent droit pendant, non plus le serpent rond, enroulé, enlevé par l’aigle. L’aversion qu’une telle pensée inspire empêche de prononcer quoi que ce soit, entendons de « vouloir » quoi que ce soit. Sa seule idée fait vomir de dégoût. Mais l’Éternel Retour de l’homme mesquin, petit, de l’homme réactif est une contradiction. Elle est impossible. Il faut le rechercher pour se libérer la voix, la voix qui proclamera l’Éternel retour « enroulé » - L’Éternel Retour comme « affirmation » du devenir éternel de forces actives qui exclura la revenue des forces réactives. Mais pour l’heure, Zarathoustra est malade de dégoût et malade aussi de cette autre maladie qui a tué Dieu lui-même, malade de pitié. Pitié pour un chien. Pitié pour ce berger et son serpent dans la gorge. Pitié pour soi dans tel monde voué à la malédiction de l’éternel retour des forces réactives, c’est-à-dire du nihilisme extrême. Mais le serpent aura la tête tranchée et l’homme qui a vaincu le nihilisme extrême est transfiguré. Zarathoustra se fait le prophète du rire de l’homme délivré, c’est-à-dire du Surhomme, celui qui est de l’autre côté, réconcilié avec le temps et délivré de la vengeance.

        L’autre texte essentiel du Zarathoustra concernant l’Éternel Retour c’est le Convalescent[32], de genesen, guérir et dont Heidegger fait remarquer qu’il est le même que le mot grec νέομɑɩ - dont le sens est « rentrer chez soi ». Le Convalescent est ici celui qui revient chez lui, qui rentre dans sa destinée.

        Nous voyons comment va s’opérer la transfiguration de l’Éternel Retour, comment la pensée d’abîme va devenir pensée de libération, comment il faut traverser l’horreur pour aborder à la plus haute espérance et passer de l’autre côté du pont. Comment une révélation d’abord sidérante peut se transmuer en pensée libératrice, Nietzsche l’avait déjà montré avec l’exemple d’Héraclite.

        L’éternel devenir « l’entière inconsistance » du réel qui revient sans cesse sans jamais être, c’est écrit Nietzsche, comme l’enseigne Héraclite,

 « une idée terrible et ahurissante, comparable par son effet au sentiment de celui qui, dans un tremblement de terre, perd sa confiance en la terre ferme.
Il a fallu une énergie surprenante pour transformer cet effet en son contraire, en une émotion sublime et une stupeur heureuse »[33].

        Cette énergie, c’est celle qu’il a fallu à Zarathoustra pour transformer la « révélation effrayante de l’Éternel Retour, en affirmation, en « oui » dit à la vie.
        Comme la pensée du devenir éternel, la pensée de l’Éternel Retour est une pensée double. Elle a un double pôle, qui écartèle celui qui la pense, un pôle de vie, un pôle de mort. La libération ne peut avoir lieu, que lorsque les deux contraires coulent de la même source originelle.
        Ce pôle de mort de la pensée de l’Éternel Retour, il nous est représenté par un mimodrame. Au début de ce texte, Zarathoustra a une hallucination terrorisante. Il se dédouble, et voit son autre lui-même. Cette fois l’autre n’est plus un autre, mais lui-même, avec ses propres traits. C’est le paroxysme de la lutte avec l’aspect vénéneux de la pensée de l’Éternel Retour, le surgissement de la terreur sous sa forme hallucinatoire.

 « Un matin, peu après son retour à la caverne, Zarathoustra sauta du lit comme un fou, criant d’une voix épouvantable et gesticulant comme s’il y avait sur sa couche quelqu’un, qui ne voulait pas se lever… »[34]

        Zarathoustra rencontre la simulation de sa propre mort, et Zarathoustra voudrait ressusciter son propre cadavre, se tirer lui-même hors du tombeau : Debout ! Debout !

        Remarquons, qu’au spectacle de cette démence, le monde animal assiste en spectateur. Ce gisant là, est endormi depuis des siècles - cette pensée-là qu’il faut tirer du gouffre, est une pensée qui est vieille comme le monde et qu’il faut réveiller, qu’il faut ressusciter « il y a ici assez de tonnerre pour que les tombeaux entendent », entendent et voient.
        En face de cette pensée séculaire, décidément, c’est la même et une autre, qu’il faut faire revivre à jamais. Zarathoustra décline son identité – Lui, Zarathoustra porte-parole de la vie, porte-parole de la souffrance, porte-parole du cercle. Ces titres lui donnent droit à un tel pouvoir – faire parler sa pensée d’abîme… Scène extraordinaire d’incantation, de magie :

 « O Bonheur ! Tu approches, j’entends ta voix. Mon abîme parle, j’ai amené à la lumière une ultime profondeur.
O, Bonheur ! Approche - donne-moi ta main – Ha ! Lâche-moi. Hélas ! Dégoût, dégoût, dégoût, malheur à moi ! » [35]

        L’effet tragique est très puissant. Le choc causé par ce contact avec la pensée d’abîme - quand elle est sur le point de se formuler est tel, que Zarathoustra tombe dans une sorte de coma. Sept jours sans manger, ni boire. Sept jours couché comme un très grand malade. Sept jours ? Le temps d’une genèse divine, le temps d’une création du monde, le temps de la convalescence, ce temps pour Zarathoustra de la métamorphose, de la transfiguration.
        Quand Zarathoustra se lève enfin, le monde lui est un jardin de délices, tout conspire à sa félicité. « Ses animaux parlent », le monde entier est poème et le langage, douce « folie », réconcilie l’homme avec le monde. Le langage est folie, parce qu’il permet l’oubli. Avec le langage surgit l’illusion des « identités séparées », des individualités.

 « Comment y aurait-il pour moi un en-dehors de moi ? Il n’y a pas de dehors. Mais nous l’oublions dès que vibrent les sons »[36].

        Ainsi l’illusion est inverse de celle qui est habituellement dénoncée. Ce qui me réjouit dans cette apparence, c’est de croire qu’il y a autre chose que moi, qu’il y a quelque chose ou quelqu’un d’autre, qu’un abîme m’en sépare. C’est là la douceur illusoire de l’extrémité – comme si je n’étais pas tout le monde, le monde et sa solitude, comme si le monde n’était pas mon langage, mon poème.

        Les animaux parlent donc à Zarathoustra et ils disent l’Éternel Retour, ils en font une ritournelle inoffensive, anodine, chantant que « tout passe et tout revient, éternellement tourne la roue de l’être. Tout meurt, tout refleurit, éternellement se déroule le cycle de l’être.

 « Tout se brise, tout se rajuste, éternellement s’édifie la même demeure de l’être. Tout se disjoint, tout se retrouve, éternellement l’anneau de l’être reste fidèle à lui-même »[37].

        Zarathoustra explique alors ce qui l’a rendu malade et dont il a failli mourir étouffé. Zarathoustra a failli périr de dégoût quand il a eu la révélation de l’Éternel Retour, du dégoût de l’homme et de la vanité de tout. Si tout revient éternellement, tout se vaut, rien ne vaut la peine, et le savoir étouffe. Si tout revient éternellement, l’homme mesquin, (petit) reviendra, toute la pourriture passée reviendra. La pensée de l’Éternel retour, affecte de mort, de vieillesse, tout le présent et tout l’avenir, n’est-il pas déjà infecté ? Tout ce qui vit a déjà vécu, est déjà vieux, déjà mort – danse macabre. L’Éternel Retour comme un nihilisme extrême et sans issue, c’est-à-dire l’éternel retour de la pourriture, comme putréfaction du présent et de l’avenir , l’éternel retour de la mort et de ses cadavres, l’absence définitive d’issue et l’éternel recommencement des turpitudes.

        Zarathoustra est ébranlé à ce souvenir, mais Zarathoustra est allé trop loin maintenant. Il lui faut devenir ce qu’il est : le prophète de l’Éternel Retour – tel est son grand destin.

 « Nous connaissons, disent-ils, ce que tu vas enseigner : que toutes choses reviennent éternellement, et nous avec elles, et que nous avons déjà existé un nombre infini de fois, et toutes choses avec nous. Tu enseigneras qu’il y a une grande année du devenir, une grande année démesurée qui doit comme le sablier se retourner toujours à nouveau, afin que tout recommence à couler et de plus grand et de plus infime…
Je peux, je vais mourir, dirais-tu, mais ce réseau de causes dans lesquelles je suis engagé reviendra, il me créera à nouveau. Je fais moi-même partie des causes de l’Éternel Retour. Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent, non pas dans une vie nouvelle, dans une vie meilleure, ni dans une vie semblable, je reviendrai éternellement pour cette même et identique vie, avec toutes ses grandeurs et toutes ses misères, pour enseigner de nouveau le Retour Éternel de toutes choses, pour annoncer de nouveau le Grand Midi de la Terre et des humains, pour annoncer de nouveau aux hommes le Surhomme. »

Monique Broc Lapeyre

Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

 

[1] « Mais si les époptes avaient foi dans une résurrection de Dionysos que nous entrevoyons à présent comme la fin de l’individuation ; c’est en l’honneur de ce troisième Dionysos à venir que résonnait l’hymne de jubilation bruyante des époptes. » La Naissance de la tragédie, Idées, Gallimard, p.73, § 10.

[2] « L’unique et l’éternel devenir, l’entière inconsistance de tout le réel qui agit et devient sans cesse, sans jamais être, est, comme l’enseigne Héraclite, une idée terrible et ahurissante, comparable, par son effet, au sentiment de celui qui, dans un tremblement de terre, perd sa confiance dans la terre ferme. Il a fallu une énergie surprenante pour transformer cet effet en son contraire, en une émotion sublime et une stupeur heureuse. » La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecques, Idées, Gallimard, p. 48.

[3] Nietzsche, Ecce Homo, Gallimard, œuvres complètes, p. 306.

[4] Ibid.

[5] Nietzsche, Lettres à Peter Gast, Éditions du Rocher, tome II, lettre 67, p 69.

[6] Ibid., lettre 85, 25 janvier 1882, p. 85.

[7] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Aubier, 2ème partie, l’Heure la plus silencieuse, p. 301.

[8] Nietzsche, le Gai Savoir, Gallimard, Œuvres complètes, livre IV, aphorisme 310, p. 199.

[9] Ibid., aphorisme 341, p. 220.

[10] P. Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, Mercure de France, 1969, p. 101.

[11] Lou André Salomé, Frederick Nietzsche, Gordon-Breach, 1970, p. 257-258.

[12] Nietzsche, Ecce Homo, Gallimard, p. 307.

[13] Ibid., p. 309.

[14] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Aubier, prologue, p. 73.

[15] Martin Heidegger, Essais et conférences, Gallimard, NRF, 1966. Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? p. 120.

[16] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Aubier, p. 91.

[17] Ibid., p. 283-285.

[18] Ibid.

[19] Ibid., p.289.

[20] Nietzsche, Zarathoustra, II, § 22.

[21] Nietzsche, Zarathoustra, II, § 22, p. 309.

[22] Ibid, III, § 2.

[23] Ibid, III, tome 2, p. 19.

[24] Ibid, III, tome 2, p. 21.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Ibid., p. 315.

[28] Ibid.. p. 315.

[29] M. Heidegger, Essais et Fragments, Gallimard, NRF, note sur le retour éternel de l’identique, p. 146.

[30] Ibid., p. 317.

[31] Zarathoustra, III, 13, p. 149.

[32] Zarathoustra, III, 13, p. 145-146.

[33] Nietzsche, La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, Gallimard, Idées, p. 48.

[34] Zarathoustra, livre III, p. 425.

[35] Zarathoustra, livre III, p. 427.

[36] Ibid. p. 429.

[37] Zarathoustra, livre III, p. 429.