L'éducation à la perfection

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

La pensée de Simone Weil, dans sa grande rigueur, fait se conjoindre une extrême humilité qui va jusqu’à intégrer certaines aspirations à l’humiliation et une complète assurance qui l’entraîne souvent à des formulations péremptoires. Sa conception de l’éducation est un terrain particulièrement favorable pour voir à l’œuvre ces deux tendances Cette conception, nous avons décidé de la désigner comme l’éducation à la perfection.

Une telle proposition pourrait donner à entendre que les conceptions éducatives de Simone Weil sont parfaites ou que tout au moins elle aurait l’idée d’une éducation parfaite. C’est un autre sens qui est à considérer, celui qui doit faire comprendre que pour Simone Weil, l’éducation n’a pas d’autre objectif que de conduire à la perfection. Ce qui implique le souci d’une méthode, de règles de conduite, de démarche pour parvenir à un état jugé possible, accessible, celui de perfection.

        D’entrée de jeu, on est placé hors du temps, surtout de notre temps de crise éducative majeure. Non seulement Simone Weil n’a pas le moindre doute sur l’entreprise éducative, mais elle en désigne le but avec une clarté définitive. Pas la moindre hésitation, une convocation sans appel à la certitude.de devoir atteindre le sommet de la hiérarchie. Prétention sans égale « si du moins on est assez orgueilleux pour sentir que ce qui est inférieur à ce que d’autres possèdent est sans valeur.» (La Connaissance Surnaturelle, éd. Gallimard, 1950, p. 191) Et n’allons pas imaginer que cet état ne puisse concerner que l’au-delà. Il s’agit d’obtenir cette perfection sur terre. Et d’ailleurs, pour l’acquisition de la perfection, le ciel ne convient pas « car sur terre on peut espérer parvenir plus tard, à n’importe quel degré de perfection, au lieu qu’au ciel (tel qu’ils le décrivent) bien que les uns vaillent moins que les autres, et, par suite tous moins qu’il n’est possible de valoir, on sait qu’il n’y a plus jamais aucun progrès.» (CS, p. 199).

        Ces précisions obligent donc à penser cette perfection accessible ici-bas. « On ne peut proposer réellement la perfection que si elle est réellement possible. »(CS, p. 313). Ce souci est constant chez S. Weil, et une phrase de l’Enracinement (276) est tout à fait explicite. « Une méthode d’éducation n’est pas grand chose si elle n’a pas pour inspiration la conception d’une certaine perfection humaine. » On pourrait croire qu’en disant « une certaine perfection » et, qui plus est, en ajoutant « humaine », S. Weil atténue quelque peu la prétention d’une telle éducation, or ce n’est nullement le cas, puisqu’ « un homme parfait est Dieu. » (CS, p. 263).

        Si Dieu est l’être parfait, l’éducation à la perfection n’est pas autre chose que la méthode à suivre pour devenir Dieu. Mais cette injonction n’est pas pure folie, elle est simple obéissance au commandement divin : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Matthieu 5,45). Il est vrai que cette volonté de devenir semblable à Dieu a des résonances diaboliques. N’était-ce pas la tentation originelle qui a conduit au premier péché ? S. Weil l’évoque précisément en désignant cette volonté d’être Dieu comme celle-là même de Lucifer : « Lucifer voulait être Dieu » et elle ajoute: « Quoi de plus naturel ? » (CS, p. 199).

        Nous voici donc obligés de considérer cette volonté de devenir Dieu comme la marque même de la nature humaine. L’homme n’aurait-il qu’à suivre sa pente pour parvenir au but qui est son plus secret désir, ne pouvant plus démêler l’encouragement diabolique du commandement divin ?

        Simone Weil qui a commencé sa réflexion philosophique avec Descartes sait que « la première chose que nous connaissons de nous-mêmes est notre imperfection » (LP. 81). Mais se savoir imparfait suppose que nous ayons l’idée de la perfection que Dieu est. C’est ainsi que, dès avant la toute première connaissance que nous ayons de nous-mêmes, nous est donnée la connaissance de la perfection divine. « La seule empreinte de Dieu sur nous-mêmes, c’est que nous sentons que nous ne sommes pas Dieu. » (ibid.). Mais tout aussitôt, cette imperfection que nous reconnaissons en nous, nous apparaît comme étrangère. Nous prenons à la fois conscience de notre imperfection et que « nous n’avons pas le droit d’être imparfaits et finis ; si c’était pour nous une manière d’être originale et normale, nous ne nous dirions pas imparfaits. » (ibid.).

        Simone Weil a longuement médité et commenté l’entreprise cartésienne. Elle accompagne et retrace la tentative de Descartes qui part à la recherche d’une vérité certaine et découvre avec une sorte de griserie que l’homme possède un pouvoir, un pouvoir absolu sur la croyance. Je peux ce que je veux, si ce vouloir consiste à ne pas juger. Ici, vouloir et agir ne font qu’un ; c’est le pouvoir de penser qui me livre en même temps la certitude d’exister. C’est un pouvoir réel, infini et « s’il n’existe que moi, il n’existe que cette puissance absolue ; je ne dépends que de mon vouloir, j’existe qu’autant que je me crée, je suis Dieu. » Mais force est de reconnaître des bornes à ce pouvoir infini. Ce pouvoir absolu n’est que négatif, il est purement suspensif. Rien ni personne ne peut m’obliger à croire, à affirmer mais le désenchantement survient vite. « Or il n’en est rien. Je ne suis pas Dieu. » « Ma souveraineté sur moi, absolue tant que je ne veux que suspendre ma pensée, disparaît dès qu’il s’agit de me donner quelque chose à penser. Il existe donc autre chose que moi. » (SS., p. 60) « Il est vrai que si j’arrive à me heurter à la limite de mon pouvoir, je ne connaîtrai à la rigueur pas autre chose, sinon de quelle manière Dieu m’empêche d’être Dieu. » (SS., p. 62). Nous relevons ces formules étonnantes dans le diplôme d’études supérieures que Simone Weil a consacré à Descartes : Science et Perception chez Descartes où, avec une tranquille audace elle parle tout au long de la deuxième partie en lieu et place de Descartes lui-même qu’elle s’approprie au point de s’exprimer en son nom, en imaginant un Descartes ressuscité. « Ce nouveau Descartes n’aurait du premier ni le génie, ni les connaissances mathématiques et physiques, ni la force du style, il n’aurait en commun avec lui que d’être un être humain, et d’avoir résolu de ne croire qu’en soi. »(Sur la Science, éd. Gallimard, p. 47).

        Ainsi la prise de conscience de l’imperfection et le devoir de devenir Dieu fait de la condition humaine, une position à proprement parler intenable. Le pouvoir absolu que j’ai sur moi-même est de pur refus, de résistance à accorder crédit à autre chose qu’à l’assurance que me donne la pensée de ma propre existence. D’autre part, Dieu m’empêche d’être Dieu. L’alternative est radicale. C’est Dieu ou moi. La perfection qu’il me faut atteindre est alors d’autosuppression, d’autoannulation. Voilà le travail, la tâche à accomplir.

        Si Descartes a conduit à la prise de conscience de soi et du pouvoir du je pense, Platon, lui, nous révélera ce qu’est Dieu. Philosophie et Religion sont indissociables. D’ailleurs, pour Simone Weil, « Platon et Descartes sont deux incarnations du même être » (LP., p. 237). Elle a puisé sa pensée religieuse chez ces deux philosophes. Dès avant Descartes, Platon avait réfuté l’opinion générale selon laquelle l’éducation consistait à mettre la pensée dans l’âme des enfants. « Or, dit Platon, chacun a en lui-même la capacité de pensée. Si on ne comprend pas, c’est parce qu’on est retenu par des liens. Si quelqu’un n’est pas capable de comprendre les modèles éternels, ce n’est pas par insuffisance intellectuelle, mais par insuffisance morale. La vie intellectuelle et la vie morale ne font qu’un. » (LP., p. 238). Aussi n’est-il d’éducation que spirituelle.

        Les études seront un moyen privilégié de dressage spirituel. Le plus important est en effet le dressage par la pensée. « S’infliger une pensée » est pour Simone Weil « tout à fait réel et moins imaginaire que de s’infliger une douleur physique. » (Cahiers III, éd. Plon, 1956, p. 12). Il s’agit de s’entraîner à l’humiliation. Considérer avec attention les erreurs stupides qu’on a commises dans une version latine ou dans la résolution d’un problème mathématique est d’une plus grande efficacité spirituelle « qu’une prière faite avec satisfaction de soi » (ibid.).

        Le corps sera, bien sûr, à dresser lui aussi jusqu’à l’esclavage, jusqu’à la réduction à la matière inerte puisque « même les battements de mon cœur, ma respiration souillent le silence du monde.» (CIII., p. 16), mais dans le devenir chose, c’est la transformation de la pensée qui est exigée.

        C’est que même mon existence fait écran. Or, de cette existence, je suis responsable, coupable. Je ne la subis pas comme une pure fatalité non voulue. Elle est l’accomplissement de mon désir d’être hors de Dieu et Dieu, dans sa folie d’amour, a réalisé ce vœu. A sa demande: « Voulez-vous être créés? Nous avons répondu oui, oui. » (CS, p. 168). Ne jouons pas maintenant les innocents. Nous sommes coupables de toute éternité de nous être préférés à Dieu. A charge pour nous désormais de défaire ce que nous avons fait. Et « il suffit d’être sans libre arbitre pour être égal à Dieu. »(CS, p. 195). Mais ce sera se réduire à une chose inerte. Car il ne s’agit pas seulement de ressembler à Dieu, de l’imiter, de se rendre semblable à lui, de se transformer de telle sorte que nous puissions voir Dieu en toutes choses puisqu’il est présent partout. Le vrai but est que « Dieu voit les choses que nous voyons. » (CS, p. 327). Ce n’est pas interposer Dieu entre nous et les créatures, c’est faire en sorte qu’il n’y ait plus de « nous » du tout. C’est l’exigence d’une véritable disparition. « Si je disparaît, l’amour de Dieu pour Dieu passe à travers l’homme. »(CS, p. 306). C’est l’invitation à la pure transparence, au vide parfait. Ce n’est pas une entreprise impossible, au-dessus de nos forces, il n’est que d’obéir. « Chaque créature pensante parvenue à l’obéissance parfaite constitue un mode irremplaçable de présence, d’opération de Dieu dans le monde. » (Cahiers II, éd. Plon, 1953, p.334). Le Juste parfait est le parfaitement obéissant. Et depuis l’Antiquité, le modèle de l’obéissance, la perfection de l’obéissance à Dieu, c’est la passivité de la matière inerte (L'Enracinement, éd. Gallimard, 1947, p. 377). Aussi, la pure obéissance est-elle consentement à ce qui répugne le plus à la nature humaine, le consentement à la mort, c’est-à-dire « la transformation d’un être de chair frémissante et de pensée en un petit tas de matière inerte. »(ibid.).

        Dieu est le Bien, le Bien pur, transcendant (totalement absent en ce monde). Si l’éducation consiste à susciter des mobiles, il lui faudra entraîner à n’avoir d’autre mobile que le Bien absolu. Aussi que toute conception incompatible avec des mobiles vraiment purs soit elle-même entachée d’erreur est pour S. Weil le premier article de foi. « La foi est avant tout la certitude que le Bien est un. » (E., p. 318). Faire des distinctions, considérer que des biens peuvent être multiples et indépendants les uns des autres, c’est pour elle, le péché de polythéisme. « Parvenir à la perfection, c’est réaliser l’unité de toutes choses. » (CS., p. 11). Cet état de perfection, il faut pour l’atteindre, refaire à l’envers le chemin que Dieu a fait pour nous. Puisqu’il a renoncé à être tout, il nous faut vouloir être rien. Est-ce une question de volonté ? Certainement pas, « car la volonté humaine si tendue soit-elle, n’approche pas de la perfection » (CS., p. 318). Pour avancer dans la voie de la spiritualité, il faudra se faire violence, et la volonté, principe de violence, sera un précieux auxiliaire. Elle participera à l’opération de dressage de l’animal en soi, c’est-à-dire cette irrésistible pulsion à vouloir être, et qui plus est, à vouloir être bien, se sentir bien. La volonté aura pour tâche exclusive de dresser la sensibilité à coups de fouet. Intelligemment pourtant, car frapper à tort et à travers risque de rendre définitivement impropre à tout dressage. Quelques sucres sont même à envisager lorsque l’exercice ascétique est réussi. Un dressage peut être parfaitement accompli, s’il est bien mené jusqu’au bout.

        Sur ce point, la méthode Talleyrand est imparable. Simone Weil est fascinée par la dureté de cœur de Talleyrand refusant de faire l’aumône au mendiant qui l’implorait de lui permettre de continuer à vivre et auquel il rétorque qu’il n’en voit pas la nécessité. Si notre volonté pouvait traiter notre sensibilité de la sorte, quel résultat enviable ! La perfection est à ce prix. Car n’allons pas imaginer que le dressage soit un processus sans fin. Notre imperfection indéniable, si immédiatement connue et reconnue n’est pas infinie. « Pour parvenir à la parfaite obéissance, il faut exercer sa volonté ; il faut faire effort jusqu’à ce qu’on ait épuisé en soi-même la quantité finie de l’espèce d’imperfection qui correspond à l’effort et à la volonté. Cette imperfection en quantité finie, la volonté doit l’user comme une meule use un morceau de métal. » (CS. 336). Simone Weil dira souvent que « la somme totale de l’imperfection est finie » (CS., p. 342). C’est cette partie animale, cette partie de l’âme en moi qui passe le temps à crier et qu’il faut absolument faire taire. « Ces animaux, c’est ce qui en moi, avec divers accents de tristesse, d’exultation, de triomphe, de peur, d’angoisse, de douleur et de toute autre nuance d’émotion crie sans arrêt « moi, moi, moi, moi, moi » Ce cri n’a aucun sens et ne doit être entendu par rien ni par personne. » (CS., p. 190). (Au passage, on remarquera que Simone Weil est très cartésienne, dans son rapport à l’animal.). Rendre le corps complètement insensible et sans réaction et s’efforcer de faire mourir ces animaux avant lui, tel est l’objectif. Autrement dit, passer sa vie à défaire ce que Dieu avait fait par amour pour nous en nous créant. Lui rendre par amour exclusif pour lui ce qu’il nous avait donné en acceptant que nous soyons des créatures autonomes. Car si étrange que cela puisse paraître, ce long apprentissage de la mort est une histoire d’amour. Bien entendu, cet amour est sans aucune comparaison avec le sentiment naturel qu’il désigne le plus souvent. Il ne peut être question que d’amour surnaturel. « L’amour de Dieu contre la sensibilité. « (CS., p. 281).

        Le Bien qu’est Dieu est d’un tout autre ordre que celui que nous font atteindre les facultés dont nous sommes dotés naturellement. « Que Dieu soit le Bien, c’est une certitude. C’est une définition. » (CS., p. 275).

        Pour Simone Weil, la foi n’est pas une croyance. C’est une certitude. Elle considèrera que ce qui est grave pour Pascal « c’est qu’il n’a jamais atteint la certitude. Il n’a jamais reçu la foi et tout cela parce qu’il avait cherché à se la procurer. » (E., p. 314). La foi pour Simone Weil est une évidence. Elle est immédiatement donnée, mais elle ne pourra jamais être accessible à nos efforts. Remarquons qu’elle ne connaît pas l’angoisse. Tout est clair et simple. La tâche à accomplir est tout à fait limpide, et elle est sue, en même temps tout aussi nettement, impossible. Elle dépend de nous et est hors de notre portée. Tous les efforts seront vains, sans échappatoire et cependant il n’y a rien d’autre à faire. « Dieu n’a le pouvoir de récompenser que les efforts qui sont sans récompense ici-bas, les efforts accomplis à vide ; le vide attire la grâce. » (E., p. 334). La vanité des efforts est même la condition pour les entreprendre en somme. « L’impossibilité radicale clairement perçue, l’absurdité est la porte vers le surnaturel. On ne peut qu’y frapper. » (CII, p. 409). Ce qui se passe ensuite ne dépend plus de nous. Ces efforts accomplis en pure perte consistent en une opération qui doit exclusivement faire le vide. L’objectif est la destruction totale du je par l’usure. Il s’agit de faire toute la place à Dieu. Mais Dieu est le Bien transcendant c’est-à-dire qu’il n’est pas en ce monde. Le mode de sa présence au monde est la radicale absence. Aussi tous les efforts de la créature pour se supprimer ne lui feront que rendre plus sensible l’absence de Dieu. En dehors de cette tentative intérieure pour expulser tout à fait le je, il est une autre façon, indépendante de ma volonté qui parvient au même résultat. C’est l’effet que provoque en l’homme, la survenue du malheur.

        En un certain sens, le malheur et son pouvoir corrosif, sa manière de briser toute résistance, d’éliminer tout espoir, de tuer l’âme dans un corps souffrant, obtient une destruction analogue. Mais si cette disparition du je provoquée par le malheur venu de l’extérieur, s’opère sans le consentement de l’âme, c’est purement et simplement se trouver en enfer. Si, au malheur subi, correspond le consentement de l’âme à cet état de déréliction, la douleur ressentie est alors expiatrice. Un troisième cas de figure concernera l’état de perfection qui permettra à la douleur d’être véritablement rédemptrice et non plus infernale ou seulement expiatrice. Simone Weil explicite longuement ce point.

        Le malheur a pour effet de détruire le je. Si cette destruction est seulement extérieure, elle a pour conséquence la production de l’absence de Dieu. « Le malheur produit un effet équivalent sur le plan de la perfection à la destruction extérieure du je. » (CII., p. 303). Le malheur conduit d’un seul coup au même résultat que le long et lent dressage intérieur. Le malheur frappe à l’aveugle selon le mécanisme d’une rigoureuse nécessité qui ne tient absolument aucun compte des individus singuliers. Dieu laisse le monde fonctionner selon des lois éternellement et universellement fixées, excluant toute notion de Providence c’est-à-dire d’intervention particulière. Tout dépend alors de l’état d’âme de celui que le malheur va toucher. Le malheur va détruire le je de toutes façons, mais pour le meilleur ou pour le pire. Le pire c’est-à-dire cette douleur infernale sans secours ni recours que provoque l’absence de Dieu. Le meilleur, c’est lorsque le malheur s’abat sur un être déjà parvenu à la complète suppression de lui-même ce qui est l’état de perfection. Car « c’est seulement dans l’état de perfection que peut se produire, si on peut s’exprimer ainsi, la plénitude de l’absence de Dieu. » (CII., p. 304). Pourquoi Simone Weil ose-t-elle parler de plénitude d’absence ? Parce qu’elle est absolument ressentie. Il faut avoir Dieu en soi pour en ressentir l’absence. Quand un malheur extrême éprouve l’âme parfaite, la présence de Dieu est alors sous la forme absolue de l’absence, c’est-à-dire « la pureté du mal, la perfection du mal, la plénitude du mal, l’abîme du mal. » (ibid.), qui a alors valeur rédemptrice. C’est la radicalisation de la nuit obscure des mystiques. « Quand dans l’homme la nature, étant coupée de toute impulsion charnelle, étant aveugle et privée de toute lumière surnaturelle, exécute les actions conformes à ce que la lumière surnaturelle imposerait si elle était présente, c’est la plénitude de la pureté. C’est le point central de la Passion. Il y a rédemption, la nature a reçu sa perfection. L’esprit auquel seul appartient la perfection s’est fait nature pour que la nature reçoive la perfection. » (CII. 354). Ici-bas, la présence de Dieu et son absence sont indiscernables par rapport à la création. Le mode d’être de l’homme est purement imaginaire. Son moi est gonflé d’irréalité ; en supprimant le je par le travail d’usure de la pensée, la créature qui s’efface, devient alors beaucoup plus réelle. Les événements qui dès lors se produisent, quels qu’ils soient, bons ou mauvais, heureux ou malheureux sont équivalents ; chacun d’eux ne peut être qu’un bien.

        Cette éducation spirituelle, très méthodique est rigoureusement asociale. Elle exige de s’exclure spirituellement de la société. Elle va complètement à l’encontre des valeurs de prestige prônées et proposées socialement, selon une conception héroïque de la grandeur qui n’a rien à voir avec la vérité.

        L’instituteur d’une telle éducation ne peut être que Dieu lui-même. Platon le savait déjà qui disait « que la capacité de discerner le Bien n’existe que chez les âmes prédestinées qui ont reçu une éducation directe de la part de Dieu. » (E., p. 286). Les valeurs sociales sont séparées de la moralité. Si le talent est compatible avec l’indifférence morale, c’est parce qu’on est alors hors du Bien. A cet égard, il n’y a pas de degré, pas de demi-mesure. Peu importe que l’on soit plus ou moins éloigné, tant que le seuil n’est pas franchi, toutes les distances s’équivalent. Au point de perfection, beauté, vérité, justice sont profondément liées. « Il y a un point de grandeur où le génie créateur de beauté, le génie révélateur de vérité, l’héroïsme et la sainteté sont indiscernables. » (E., p. 295). Les grands artistes, les grands savants, les grands philosophes au sens spirituel ne peuvent être que des saints. Ayant complètement dépouillé leur personnalité, Dieu est le seul et véritable inspirateur et créateur de leurs œuvres. Leur part propre est précisément d’avoir réussi à abandonner toute intervention de leur personne, à abdiquer toute manifestation de leur individualité jusqu’à devenir parfaitement anonymes, transparents, faisant passer Dieu à travers eux. Rendre le corps absolument docile, en faire un pur instrument de dressage, de supplice, un simple outil et vider la pensée de toute expression personnelle de façon à ce qu’elle ne soit que consentement conscient à la seule présence-absence de Dieu. Tel est le programme d’ascension spirituelle : « La perfection qui nous est proposée, c’est l’union directe de l’esprit divin avec de la matière inerte. De la matière inerte qu’on regarde comme pensante est une image parfaite de la perfection. » (CS., p. 260).

        Simone Weil si éprise de la notion d’intermédiaire, de Metaxu, c’est-à-dire de toutes ces réalités symboliques qui, en ce monde me signifient l’ordre divin, élimine dans la créature toute spécificité médiatisante. La créature en tant qu’intermédiaire, être composé et composite, est seulement écran, boursouflure imaginaire et gênante qui se doit de se décomposer en matière inerte et en esprit divin. « C’est pourquoi si un homme est transformé en être parfait et sa pensée remplacée par la pensée divine, sa chair sous les espèces de la chair vivante, est devenue en un sens un cadavre. » (CS., p. 261).

        Pour la créature humaine pas de salut, pas d’immortalité, une seule possibilité : devenir Dieu en supprimant ce qui n’est pas lui et qui existe par pur subterfuge et simple abus d’imagination.

        Le commandement divin donné aux hommes est absolument clair, d’une clarté aveuglante. Cette injonction qui est faite de devenir parfait comme le Père céleste est parfait a été aussitôt explicitée. La perfection divine proposée en exemple est celle d’une complète injustice qui consiste à traiter tous les individus de la même façon sans tenir aucun compte de leur différence morale. « Ainsi c’est l’impartialité aveugle de la matière inerte, c’est cette régularité impitoyable de l’ordre du monde, absolument indifférente à la qualité des hommes et, de ce fait si souvent accusée d’injustice. C’est cela qui est proposé comme modèle de perfection à l’âme humaine. » (E., p. 331). « Il fait lever le soleil sur les méchants et sur les bons et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » (Matthieu 5, 45).

        Mais Dieu, le tout puissant, s’est lié par amour. La création, acte d’amour, n’est aucunement raisonnable, c’est une folie. Il faut alors comprendre comment Dieu, ayant instauré ici-bas le règne de la nécessité, s’est empêché d’intervenir personnellement, se faisant ainsi passer pour impitoyable. Les efforts ne sont pas du tout récompensés ; les mérites ne sont nullement comptabilisés. L’amour de Dieu n’a aucun égard pour notre sensibilité humaine, il est d’un tout autre ordre. Si Dieu accorde aux ouvriers de la onzième heure le même salaire qu’à ceux de la première heure, ce n’est ni injustice, ni caprice, c’est qu’il ne dispose que d’un seul salaire c’est-à-dire d’une seule réponse à l’attitude choisie par l’homme à un moment donné, peu importe lequel, attitude d’acceptation ou de refus de faire toute la place à la volonté divine. Ne compte ni l’heure, ni la durée. Encore une fois, c’est tout ou rien et sans étape, sans degré à franchir. C’est oui ou non et le oui fait basculer hors du temps dans l’éternité, sans tenir compte de l’instant où le oui est prononcé. Cette ouverture peut être minuscule, infinitésimale, ce peut être un tout petit grain invisible mais par la brèche faite, le territoire conquis s’agrandira.

        On peut voir à l’œuvre chez Simone Weil un processus nihiliste qui, porté à l’absolu opère sa propre destruction. Une radicalisation extrémiste accentue les tensions, interdisant toute pensée consolante et tout espoir d’interrompre la marche de l’inexorable nécessité. Combien de fois Simone Weil ne se contente pas du déplacement de sens mais engage à devoir accepter l’élimination totale du sens. C’est alors le refus délibéré de tout finalisme pour mieux consentir à une représentation purement mécaniste de l’existence. Mais cette expression extrême du mécanisme est une sorte de thérapeutique, une stratégie à visée éducatrice.

        C’est en ce sens que Simone Weil a une attitude pédagogique très efficace. Il n’y a pas de véritable enseignement au sens d’un contenu de doctrine, mais un principe régulateur de méthode. Il s’agit de pousser la faiblesse jusqu’à son extrémité. Sa conception est certainement la plus épuisante, la plus décapante, la plus arasante qui soit, ne laissant rien debout, ne faisant rien espérer. Mais par une sorte de défi suprême lancé à la faiblesse, elle la conduit à se supprimer totalement, définitivement pour n’être plus habitée que par la seule force inaltérable, celle de l’amour.

        En poussant une attitude jusqu’au point extrême, celle-ci se change en son contraire. La pensée de Simone Weil n’est pas une pensée dualiste, mais un dépassement du dualisme. Le Bien pur dépasse et englobe l’opposition du bien et du mal. Ce qui alors permet d’accepter tout ce qui est, dans une sorte d’amor fati stoïcien, en le voulant ou plutôt, ce qui revient au même, en le voulant comme Dieu le veut.

        Mais en même temps, ce niveau de sens purement théorique ne suffit pas. Il n’est pas possible d’en rester à la simple formulation, mais il faut accéder à une véritable incorporation c’est-à-dire que la pensée doit à la longue devenir condition de vie et cela jusqu’à pouvoir engendrer une modification du système des pulsions.

        Simone Weil a l’idée d’une culture supérieure où le type d’homme de cette culture supérieure est le saint. En art, en science, en philosophie, les génies authentiques, les artistes, les savants, les philosophes ne peuvent être que des saints. Simone Weil passe la sainteté comme tranchant dans le vif des grands hommes reconnus. C’est pourquoi elle s’attardera tant sur la problématique de la vraie grandeur en si complète opposition avec tous les prestiges d’ordre social.

        Il est très difficile de différencier chez Simone Weil les niveaux opératoires et de comprendre qu’elle puisse concilier ou du moins ne pas penser incompatibles la religion et le pur athéisme c’est-à-dire la plénitude du sens et l’absence de sens.

        De même elle a vis-à-vis de la science moderne, dans sa prétention au pur mécanisme, une attitude très polémique, lui faisant grief d’avoir abandonné toute ouverture religieuse mais, par ailleurs, on rencontre chez elle un constant souci de véritable scientificité en ce qui concerne la mystique.

        C’est vrai qu’il y a chez Simone Weil une plus grande insistance sur la défiguration que sur la transfiguration, que pour elle vivre sa pensée, l’incorporer, consistera à intégrer la mort dans le corps, refusant toute narcose, tout soulagement dans l’acceptation de la douleur.

        Mais n’y aurait-il pas chez Simone Weil une volupté d’anéantir incluse dans la volonté d’être soi-même confondue avec Dieu, se sacrifiant allègrement dans une sorte d’extase noire ? Car son projet est incontestablement positif et cette façon de vivre sa pensée de mort de soi l’ouvre à une joie impersonnelle, cosmique, étonnamment communicative. Telle est son éducation à la perfection.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article est paru dans les Cahiers Simone Weil de décembre 1996