L'âne et le philosophe (tribune libre)

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

J’aime l’âne si doux

J’aime l’âne si doux 
marchant le long des houx.
Il a peur des abeilles
et bouge ses oreilles
Il va près des fossés
d’un petit pas cassé.  
Il réfléchit toujours
ses yeux sont de velours.
Il reste à l’étable
fatigué, misérable.
Il a tant travaillé
que ça vous fait pitié.
L’âne n’a pas eu d’orge
car le maître est trop pauvre.
Il a sucé la corde
puis a dormi dans l’ombre.
Il est l’âne si doux
marchant le long des houx…

       Francis Jammes                       

           Tout d’abord, l’âne, l’animal tel qu’il est dans sa réalité anatomique ;

           Un mammifère quadrupède de la famille des équidés, avec au bout des pattes un doigt corné, plat, non fendu, le sabot. Il a une taille moyenne, 1m50 au garrot, il pèse de 100kg jusqu’à 470 kg pour le baudet du Poitou.

           Ses longues oreilles mobiles, expressives, captent tous les sons. Ses yeux en amande sont davantage sur le devant de la tête que ceux des chevaux.

            La couleur de sa robe est grise avec une grande croix de Saint-André, c’est-à-dire une raie sombre le long du dos croisant avec une autre raie qui va d’une épaule à l’autre. Ce peut être un signe d’élection pour les chrétiens.

           Il mange de 5 à 7 kg d’herbe, de foin par jour, son régal : les chardons les plus piquants. Il boit de 3 à 5 litres d’eau par jour. Très délicat, il ne boit que de l’eau pure et n’aime pas salir ses sabots. Il braie un puissant hi-han du à deux cavités au fond de la gorge qui laissent passer l’air car il n’a pas de cordes vocales. Il peut émettre 20 sons différents selon ses diverses expressions, un braiement très long, entendu jusqu’à 15 km, dissonant, de grave à l’aigu. Chaque âne a son braiement particulier.

            Sa peau dure est sèche et sans parasite, elle est particulièrement capable de supporter tous les mauvais coups car c’est un animal exceptionnellement endurant et patient.

            Sa viande est immangeable mais ses excréments font un excellent engrais au point que, dans les contes, ils sont facilement changés en or.

           La gestation de l’ânesse dure de 12 à 14 mois, il en naît un seul petit qui sera nourri pendant six mois.

           Il vit environ 30 ans comme le cheval.

           Animal de transport privilégié, sûr, frugal, intelligent, rapide, il peut faire 5 km à l’heure, et, bâté, il est capable de porter une charge de 50 à 100kg.

           Les ânes, en France, les baudets du Poitou étaient sur le point de disparaître mais un plan de relance leur a permis d’être à nouveau florissants dans toutes les régions où on célèbre leur fête au jour prévu par le calendrier de chaque année. On prépare des attelages d’ânes pour des championnats qui, selon les régions peuvent atteler de 20 jusqu’à 80 ânes.

           Très peu estimé en Occident, il reste très prisé en Orient.

            On l’a d’abord domestiqué pour le charger de lourds fardeaux avant de l’utiliser comme monture. Il a alors servi aux plus humbles, aux princesses et aux divinités.

L’âne dans le christianisme

            La présence de l’âne est constante dans la vie du Christ. Il réchauffe Jésus dans la crèche. On apprend à ce propos dans le livre de Gilles Lapouge sur L’Âne et l’Abeille (Albin Michel), qu’après la folle joie de l’âne de la crèche d’avoir vu naître le Sauveur, tous les ânes sourient en retroussant leurs lèvres et en montrant leurs dents.

           Conduit par Joseph, il sert de monture à Marie portant dans ses bras l’enfant Jésus dans la fuite en Egypte. Enfin, le jour des rameaux, il porte Jésus triomphalement à l’entrée de Jérusalem et la prophétie de Zacharie s’accomplit : « Ton roi est humble, il est monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. » (Mt, 11, 29).

            Sainte Thérèse d’Avila donnera encore le petit âne en exemple de la vie spirituelle. « Faisons comme ces petits ânes qui tournent la noria pour l’arrosage. Les yeux couverts et sans savoir ce qu’ils font, ils tirent plus d’eau que le jardinier avec toute son industrie. » (Autobiographie XXII, le Cerf, tome I, p. 206)

            Il est l’animal chrétien par excellence. Aussi leurs ennemis accusèrent les chrétiens d’adorer un Dieu-Ane et l’âne put être utilisé comme image dérisoire du Christ.

            Au Moyen Age, dans toute la France, on célébrait la Fête de l’Ane, le jour de la circoncision en décembre ou en janvier. Il y avait un office suivi d’une procession solennelle avec des extravagances de toutes sortes. Le lieu était l’église et les acteurs des ecclésiastiques, un jeune clerc faisait l’évêque. Des indécences et des désordres de toute nature s’y déroulaient jusqu’au jour de 1431 où le concile de Bâle condamna ses usages, condamnation qui fut plusieurs fois renouvelée, car, en certains lieux, la fête persistait.

Dès l’Antiquité

           Les oreilles d’âne sont célèbres depuis qu’elles ont décoré la tête du roi Midas, ce roi phrygien du 1er siècle avant Jésus-Christ. Musicien compétent, Midas est requis pour être juge d’un concours qui oppose Apollon à la lyre et Silène, un satyre, à la flûte. Ayant choisi Silène, Apollon vexé, veut le punir de son mauvais choix en l’affublant d’oreilles d’âne. Midas cherche à les dissimuler sous un bonnet phrygien. Mais son coiffeur découvre son secret et incapable de contenir ce secret, il creuse un trou dans le sable pour y crier : « Le roi Midas a des oreilles d’âne. » Le trou est bien rebouché, mais une touffe de roseaux transmet dans le vent le secret fatidique. Midas se suicidera.

Le bonnet d’âne

            Au Moyen Age, le bonnet d’âne était fait pour les petits clercs pour les rendre aussi intelligents que l’âne et leur communiquer réflexion et sagesse. Mais l’école de Jules Ferry a déformé cette tradition. Et les mauvais écoliers portaient ce signe honteux comme punition humiliante. Depuis l’âne est pensé comme entêté voire vicieux ainsi que le suggère le coup de pied de l’âne et les propos stupides sont stigmatisés comme des âneries.

            L’âne a toujours été ambivalent. Considéré comme l’animal le plus bête, représentant la stupidité, l’entêtement, l’ignorance crasse mais aussi bien le plus sage et le plus intelligent.

            La comtesse de Ségur réhabilite sa réputation dans Les Mémoires d’un âne. Cadichon est le petit âne de Pauline, sa jeune et jolie maîtresse qui, malade et solitaire, se promène très souvent montée sur son dos. Son père a toute confiance en lui « car cet âne a autant d’esprit qu’un homme, disait-il, il saura toujours te ramener à la maison. » Cadichon est très aimé de Pauline qui le caresse, le soigne, lui parle, lui confie ses chagrins au point qu’un jour, ayant obtenu un médaillon où sont recueillis des cheveux de sa mère, elle y ajoute des poils de la crinière de Cadichon.

            Mais dans les fables de La Fontaine, l’âne est dépourvu de réflexion (L’âne portant des reliques), couard (L’âne et le cheval), bon à recevoir des coups de bâton, juste bon à travailler, besogneux. (L’âne et le chien).

L’âne d’or

            Ce texte célèbre est celui d’un auteur latin du 2ème siècle après Jésus-Christ, Lucius Apuleus. C’est le premier roman latin. Il est mieux connu sous le titre L’âne d’or ou les Métamorphoses d’Apulée. On ne sait même pas pourquoi cet âne est dit d’or, peut-être pour une obscure raison d’assonance entre aureus et roux. La couleur rousse serait liée aux mystères égyptiens où le dieu Seth assez malfaisant a une tête d’âne sur un corps d’homme.

           Le héros Lucius en visite chez son oncle en Thessalie, tombe amoureux d’une servante dont la maîtresse est sorcière. Curieux de magie, il veut essayer une transformation mais se trompe de breuvage. Il est métamorphosé en âne au moment où des voleurs pénètrent dans la villa et vont le kidnapper.

            Lucius, devenu âne, va connaître sous cette forme, de multiples aventures selon les maîtres qu’ils vont le posséder aventures burlesques, érotiques, initiatiques de toute nature. Il ne reprendra sa forme humaine qu’à la fin quand il parviendra à ce qui devait le délivrer : manger des roses. Son seul regret est l’extraordinaire audition que lui procuraient ses longues oreilles.

           Le message fourni par ce long récit revient à dire : « L’homme devient une brute, un âne, quand il s’abreuve du poison des voluptés, il reprend sa forme d’homme quand il s’approche des roses de la science. »

            La peau de l’âne si dure est censée fournir une excellente protection en même temps qu’une dissimulation ostensiblement dissuasive comme le manifeste ce récit.

Peau d’âne

           Au XVIIème siècle, Charles Perrault, parmi les plus beaux contes qu’il a recueillis et retranscrits depuis la tradition orale française ce merveilleux Peau d’âne.

            Une reine mourante fait promettre au roi qu’il n’épousera qu’une femme aussi belle qu’elle. Ce sera mission impossible. Seule sa propre fille peut être comparée à sa mère. Alors la fille imagine des conditions incroyables à son acceptation, y compris que son père sacrifie cet âne extraordinaire qui expulse des excréments qui sont des écus d’or. Alors revêtue de la peau de cet âne qui la qualifie désormais, cette fille s’enfuit comme servante dans un royaume voisin. Elle perd sa bague en confectionnant un gâteau pour le prince de ce royaume. Le prince fait alors rechercher celle dont le doigt pourra enfiler la bague. Elle seule y réussira et le prince l’épousera.

            On peut deviner que le puissant braiement de l’âne si peu mélodieux, ajouté avec d’autres cris d’animaux ait pu inspirer au peuple allemand si musicien un de ces contes les plus populaires parmi ceux recueillis par les frères Grimm.

Les musiciens de Brême

            Il s’agit de pauvres animaux rendus inutilisables par la vieillesse, destinés par leur maître à être tués qui s’enfuient ensemble, bien décidés à survivre. Leur quatuor va s’entraider pour déloger des voleurs installés dans une maison. Ils composent une sorte de géant en grimpant sur le dos les uns des autres. Le coq sur le chat, le chat sur le chien, le chien sur l’âne et chacun poussant très fort leur cri spécifique. Ils terrifièrent tellement les voleurs qu’ils déguerpirent à tout jamais. Et les animaux vont pouvoir s’installer dans la maison pour y finir leurs vieux jours. On peut trouver une statue de ces quatre musiciens non seulement à Brême mais aussi dans diverses villes d’Allemagne et hors d’Allemagne.,

L’âne de Buridan

            C’est peut-être parce qu’il a peu de besoins que l’âne a permis au philosophe scholastique du XIVème Jean Buridan de le choisir comme modèle de l’indécision. Cet âne invraisemblable, aussi affamé qu’assoiffé incapable de se décider entre le seau d’avoine et le seau d’eau est resté indécis jusqu’à en mourir.

            Le plus étonnant est qu’on ne peut retrouver cet âne dans les œuvres de Buridan qui, pourtant leur a valu à tous deux cette extraordinaire notoriété.

            Mais parfois comme pour Voltaire, l’âne tout seul, pour cette tragédie de l’indécision, devient le héros ridicule d’une histoire « frivole. »                                        

(…) Connaissez-vous cette histoire frivole
D'un certain âne illustre dans l'école?
Dans l'écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales,
De même force, à pareils intervalles;

Des deux côtés l'âne se vit tenter
Également, et, dressant ses oreilles,
Juste au milieu des deux formes pareilles,
De l'équilibre accomplissant les lois,
Mourut de faim, de peur de faire un choi
x.(…)

(Voltaire, La Pucelle d'Orléans, œuvre en 21 chants, chant XII, vers 16 et sq.
Œuvres complètes de Voltaire, t. XI, Paris, 1784)

        On ne s’attendait vraiment pas que Victor Hugo choisisse l’âne pour prononcer un discours-fleuve au plus représentatif des philosophes contraint au silence, Kant.

Kant et Victor Hugo

            Victor Hugo écrit un très long poème intitulé l’âne de 2762 vers qui fait intervenir le philosophe Kant. On est en 1880 quand le texte paraît, Victor Hugo est presque octogénaire. Alors, Zola, dans le Figaro, l’accueille en se moquant : « Cet homme n’est pas des nôtres, il appartient au Moyen Age. » n’est-il pas sénile ? En réalité, Victor Hugo a trompé ses lecteurs. Ce poème est beaucoup plus ancien, il date bien avant les grands chefs d’œuvre. Son éditeur ne voulait pas le publier, il faisait traîner les choses, préférant les récits. Mais Victor Hugo y tenait beaucoup, insista jusqu’il put obtenir satisfaction. C’est ainsi que parut un immense discours tenu par l’âne nommé Patience à un Kant silencieux : 

[…] la nature approuve
Ce couple, âne parlant, philosophe écoutant.

           C’est une sorte de testament philosophique. Le héros, l’âne Patience a traversé l’Histoire, connu Esope et rencontré Apulée, porté le Christ sur son dos et enfin conversé avec Kant. Il étale loyalement son parcours, à sa mesure, avec simplicité et bon sens, raillant les prétentions de ces savants ennuyeux à mourir, émaillant ironiquement son discours de citations très érudites. Il s’adresse vraiment à Kant, le prend à témoin, l’apostrophe « mon bon Kant » mais le laissant silencieux jusqu’à la fin où tristement il avoue « Les oreilles de l’âne auront raison dans l’ombre » Il reçoit la leçon de l’humble bête qu’on a tellement « embêtée ». Cet âne, adepte de Rousseau, suit la nature, et s’en prend aux cuistres les plus prétentieux en les imitant. Devenu âne savant, il peut en toute connaissance de cause vouer aux gémonies ces tristes sires qui compliquent les plaisirs les plus simples et suintent la tristesse ce que reconnaît le philosophe. L’amère conclusion de L’âne demeure d’une brûlante actualité :

« Je me résume, ô Kant, l'homme est triste. Il n'existe
Qu'un mérite ici-bas, c'est d'être riche; il n'est
Qu'un esprit, et qui rend charmant le plus benêt,
C'est d'être riche; il n'est, et ce siècle l'affiche,
Qu'une beauté, toujours, partout, c'est d'être riche;
L'or ne connaît que l'or, et devant les lingots
Le vice et la vertu sont deux sombres égaux.
Voilà tout ce que sait la science. (…). »

           Nous n’en avons pas encore fini avec l’âne et le philosophe si on s’intéresse à Nietzsche et à son grand poème philosophique Ainsi parlait Zarathoustra, sorte de quatrième évangile où Nietzsche parle en paraboles et en symboles. Sa philosophie est une philosophie de l’affirmation de la vie, et veut promouvoir l’homme d’une grande santé pour lequel la souffrance n’est pas une objection. Son ennemi est Platon qui pense que le vrai monde est ailleurs, ce que le christianisme continuera puisque le royaume n’est pas de ce monde. Nietzsche constate que l’homme ordinaire n’a pas d’autre ambition que le bonheur animal. L’animal est tout entier rivé à l’instant, ne voulant rien d’autre que s’ébattre, brouter, se reposer, ruminer. Et l’homme envie à l’animal cette capacité de vivre dans l’instant et d’oublier tout aussitôt pour être dans un continuel présent, conscient seulement d’être constamment vivant. L’animal ne sait pas dissimuler, il ne cache rien et se montre à chaque moment tel qu’il est et ne peut être que sincère. Si le bonheur animal est enviable et facile, il est d’autant plus insupportable de l’en priver parce que l’animal alors souffre de la vie sans que cette souffrance ait un sens. D’où l’idée, dans la métempsycose, que les hommes se réincarnent dans des corps d’animaux car alors la souffrance animale, absurde, révoltante peut être comprise comme un châtiment, une expiation. L’animal pour Nietzsche est la vie qui veut seulement vivre, il est du côté de la vie simplement vivante. L’homme comme l’animal peut être également enviable quand il est pleinement heureux que pitoyable quand il est totalement malheureux, sans aucune consolation.

           Dans la philosophie de Nietzsche, le bestiaire joue un grand rôle surtout dans le Zarathoustra. Ainsi il nous enseigne ce qu’il en est de l’esprit à l’aide de métamorphoses. L’esprit est d’abord chameau c’est-à-dire une bête de somme, soumise, résignée qui consent à ce qu’on lui commande, il se laisse charger des valeurs auxquelles on l’initie par l’éducation. Ce bon élève accepte, révère ce qu’on lui enseigne, plein de respect pour ses maîtres, il acquiesce, il dit « oui », jusqu’au moment où il arrive dans le désert, épuisé, assoiffé, alors il secoue son fardeau, se rebelle, dépose les valeurs reçues et dit « non », se révolte et se change en lion. Une troisième métamorphose fera de ce lion négateur, opposant, nihiliste, un troisième être, cette fois symbolisé par l’enfant, libre d’acquiescer à une vie nouvelle, débarrassée des fardeaux et des colères rugissantes pour une attitude d’apaisement, d’acceptation lucide de la vie telle qu’elle est, aimée pour elle-même, à laquelle il est dit un autre « oui », un « oui » supérieur, au-delà des épreuves, non plus le « oui » d’une soumission aux maîtres du moment, le « oui » d’un esprit libre. Dans ce contexte, l’âne est un autre chameau, c’est-à-dire qui accepte les plus lourdes charges, en toute humilité sobre, patient. Il dit « oui » à tout ce qu’on lui impose, un « oui’ qui est un hi han (ia en allemand), un béni oui oui, sorte de représentant de l’humble chrétien. Bon serviteur, proche du peuple, représentant le peuple, la « vox populi », il brait à tout propos, fort et loin, oui et amen. C’est un excellent porteur, de charges, courageux, endurant, c’est un bon exemple. « Vous me dites « la vie est lourde à porter ? Mais à quoi vous serviraient votre fierté matinale et votre résolution du soir ? La vie est lourde à porter ? ne soyez pas si douillets. Nous ne sommes que de bons petits ânes et ânesses. »

           Nietzsche se fait le prophète d’un avenir radieux pour l’homme, un homme libre, libéré de toutes ses chaînes. Il a entraîné à sa suite pour les convaincre les hommes supérieurs, tous ceux qui ont, en ce monde, pouvoir, autorité morale et spirituelle. : les rois de gauche et de droite, le pape, le vieil enchanteur (c’est-à-dire Wagner, l’artiste suprême), le devin, le voyageur, le plus laid des hommes. Les ayant laissés, alors qu’il était en route en montagne, de même que Moïse retrouve (quand il recevait de Dieu, les tables de la loi) les Israëlites adorant le veau d’or, Zarathoustra retrouve ses disciples prosternés en train d’adorer l’Ane c’est-à-dire le Peuple, le gros animal, la Bête sociale et l’âne applaudit à sa déification. Cruelle déception, ce retour au vieux dieu chrétien mais Zarathoustra va retourner la situation. Il en fait une parodie. Lui, l’Antiâne (puisqu’il a les plus petites oreilles du monde) les guérit de leur folie, leur redonne la gaieté, la joie de vivre, les fait danser, y compris l’âne.

           La philosophie de Nietzsche consiste à passer d’un oui chrétien à un autre oui, celui de l’amor fati. Aimer la vie inconditionnellement, comme un don non comme un poids, un cadeau non un fardeau.

           En conclusion, observons que l’âne, animal le plus docile, sert aussi magnifiquement de monture aux démonstrations les plus subtiles des philosophes.

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr
 

Tribune libre philosophique du 15 novembre 2012, au restaurant "A propos", Grenoble,