Kant : beauté libre, beauté adhérente

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Par : 
Régine Pietra

Que penser de la distinction établie par Kant entre “beauté libre” et “beauté adhérente”? Lors des deux premiers “moments” que Kant, dans la Critique du jugement, consacre à l’analyse du Beau, objet d’une satisfaction désintéressée, et d’une satisfaction universelle, rien ne laissait présager que la beauté puisse être entendue en plusieurs sens. C’est pourtant ce qui se passe, lorsque, traitant, dans le troisième moment, de la relation à des fins, Kant montre que cette relation diffère selon qu’il s’agit de la beauté libre ou de la beauté adhérente. Si la première, donnant lieu à un pur jugement de goût, s’inscrit dans la ligne de ce qui avait été dit précédemment, la seconde, donnant lieu au jugement de goût appliqué, pose de difficiles problèmes, dans la mesure où Kant semble insidieusement réintroduire le concept, celui de perfection, qu’il s’était pourtant acharné à éliminer. Comment justifier cette distinction ?

            Utile pour distinguer des arts, telle la musique, libérée de toute attache au réel, de l’architecture plus soumise à des fins fonctionnelles, ne risque-t-elle pas de devenir discutable en opérant une scission, à l’intérieur de la peinture en séparant, par exemple, telle odalisque d’Ingres représentative d’un nu féminin de telle toile contemporaine qui s’intitule “improvisation”(Kandinsky), quand ce n’est pas “sans titre”, à l’intérieur de la sculpture, en séparant une sculpture représentative du corps masculin (le David de Michel-Ange, par exemple,) et une sculpture abstraite qui ne renvoie à aucun prototype (Arp) ? Plus dangereusement encore, ne méconnaît-elle pas la spécificité du geste artistique, qui toujours métamorphose le réel, dont il peut se tenir plus ou moins éloigné? Mais l’embarras dont semble témoigner Kant partagé entre la tradition de la mimesis et son goût propre pour la fantaisie pure – pensons à son amour pour l’asymétrie, jardins anglais ou mobilier baroque – ne serait-il pas encore celui de bien des spectateurs encore aujourd’hui ? Comment venir à bout de cette aporie ?

 

            I) Ce que Kant qualifie de beauté libre, et à laquelle il accorde un privilège incontestable, ne pose guère de problème à qui a lu le début de la Critique du jugement. Celle-ci encourage au maximum le libre jeu entre l’imagination et l’entendement. Kant en donne pour exemple les fleurs, libres beautés de la Nature, dont le botaniste lui-même jouit indépendamment de toute référence à ses connaissances. Le perroquet, le colibri, par les couleurs de leur plumage, libère eux aussi cette liberté associative qui fait penser. Dans le domaine des arts, tout ce qui ne renvoie pas à un signifié, dessin à la grecque, papiers peints, fait partie de la beauté libre et conduit à un jugement de goût pur.

            Il en est tout autrement de la beauté adhérente qui dépend d’un concept déterminé et qui est soumise à une fin particulière. Kant cite comme exemple la beauté humaine et celle d’un édifice. Tout lecteur de la Critique. du jugement pourra ici, à juste titre, s’étonner. Kant ne nous a-t-il pas dit dans les pages précédentes qu’il n’y a pas de concept du beau ? Ne s’est-il pas inscrit en faux contre les esthétiques antérieures, celles de Wolff, de Leibniz, en prétendant que la beauté n’avait rien à voir avec la perfection ? Alors ?

            Assurément la finalité qu’introduit ici Kant n’est pas une finalité objective. Elle est une finalité subjective, mais elle ne peut faire abstraction de ce que l’objet “doit être”(§ 16). C’est dire qu’il y a un “idéal du Beau”, servant de prototype, d’étalon, d’exemplaire. Plus précisément, il y a une “idée normale “ de beau, de la vache ou de l’homme, que les sculpteurs grecs, Myron et Polyclète ont réalisée dans leurs célèbres statues.(voir § 17)

            Ainsi donc en ce qui concerne la beauté adhérente, si la fin n’est pas assignée par avance, fixée dans un modèle qui serait à imiter scrupuleusement, celle-ci ne peut totalement se désolidariser d’un concept de perfection.

 

            II) On ne saurait se défendre d’un certain malaise. En introduisant la beauté adhérente, Kant semble nous reprendre d’une main ce qu’il nous avait donné de l’autre, la liberté de notre jugement. Nous reviendrons plus loin sur la possibilité d’amoindrir ce hiatus entre les deux types de beauté. Disons pour l’instant le problème que cela nous pose :

           1) la beauté du corps humain est-elle si “fixée” que le dit Kant. Qu’y a-t-il de commun entre une Vénus Hottentote, les femmes charnues de Rubens et celles de Buffet, par exemple ? Trouve-t-on encore ici “cette idée qui flotte entre toutes les intuition singulières des individus” ? N’y a-t-il pas entre les civilisations des codes et des canons variables selon les époques et qui feraient s’estomper, sinon s’évanouir ce prototype ?

           2) Peut-on toujours établir une distinction entre beauté libre et beauté adhérente? Mondrian, peignant ses tableaux géométriques abstraits, qui donnent libre cours à notre imagination, et qu’on pourraient qualifier de beauté libre, tout autant qu’un papier peint, est parti pourtant d’un arbre tout à fait réaliste, dont il s’est successivement éloigné. On passerait donc de la beauté adhérente à la beauté libre, sans qu’aucune frontière puisse être établie entre les deux. Lorsque Mallarmé écrit un texte, dont l’abstraction est telle que ses amis font mille suppositions extravagantes, pour imaginer à quoi il renvoie, celui-ci leur dit simplement : “Mais pas du tout... C’est ma commode” Valéry, Œ, II, 1183). Une tête de taureau imaginée par Picasso à partir d’une selle de vélo et du guidon retourné, est-ce beauté adhérente ou libre ? La Pietà Rondanini est-elle libre ou adhérente .A quel réel, à quel prototype renvoie-t-elle ? En acceptant la distinction ne va-t-on pas voir au sein du même art se différencier un réalisme, un naturalisme et un art abstrait, plus lyrique ou plus géométrique, mais qui pourtant ne perd pas sa référence au réel ?

           3) La musique, elle-même, ne fait-elle pas quelquefois appel à une adhérence au réel, comme dans La Pastorale de Beethoven, le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, ou certains chants d’oiseaux de Messiaen, “La grive musicienne”, ou “appel d’un merle” ? Et la photographie ?

            On peut donc se demander si l’évolution de l’art, surtout de l’art plastique n’a pas ébranlé cette distinction qui ne vaudrait plus aujourd’hui, et si tout ne se passe pas alors comme si Kant avait anticipé, avec la notion de beauté libre, notre art contemporain, rendant caduque la beauté adhérente, congédiée du côté de l’art d’imitation.

 

           III) Mais peut-être faut-il aller plus outre et interroger les présupposé métaphysiques qui sous-tendent cette distinction. On distinguerait alors :

- ceux pour qui la Nature, aussi lointaine soit-elle sert de référence, car elle est ordre, ordonnancement ; s’en évader, ce serait errer. Kant nous semble-t-il se classe parmi eux et sans doute n’est-ce pas par hasard que la Critique du Jugement concerne aussi, dans sa seconde partie, le jugement téléologique. Rien là de dogmatique bien sûr, mais un horizon moral : tout se passe comme si la Nature avait préparé l’homme à s’accomplir lui-même comme fin ultime de la création, c’est-à-dire comme être libre et moral.

- ceux qui pensent que la Nature n’a pas plus d’intention en créant l’oiseau de paradis que l’homme, tel crustacé que le cheval. Et si les premiers sont de l’ordre de la beauté libre, pourquoi pas les seconds.? En ce sens la notion de Nature échapperait à la rationalité qu’une longue tradition lui a accordée, même si, selon Kant, cette rationalité n’est qu’une appréhension des lois de notre esprit.

            On aurait tendance à penser, un peu audacieusement sans doute, que Kant se trouve écartelé entre son goût pour une beauté libre, seule capable de susciter le jugement esthétique, et une position métaphysique et morale qui ne peut s’empêcher de supposer une finalité naturelle au moins comme horizon.

 

            Pour conclureI, il n’y a de beauté que libre, ce qui ne veut pas dire pour autant divagante. La vraie liberté est soumission à une loi qu’on s’est donnée et l’artiste le sait mieux que quiconque qui se soumet à des règles. Et ce qui vaut pour l’artiste vaut pour le spectateur qui ne juge esthétiquement bien que s’il est capable de les comprendre en même temps que d’apprécier la subversion que le génie leur fait subir.

            L’adhérence ne nous semble guère être une notion apte à traduire ce qu’il en est du Beau et l’anthropologie a, sur ce point, secoué notre assurance un peu trop nombrilique en nous aidant à apprécier des formes d’art qui ne fonctionnaient pas selon nos habitudes représentatives et nos normes évaluatives.

            Et de même que la morale ne vaut qu’à respecter l’impératif catégorique qui nous constitue en tant qu’humanité, sans que nous ayons besoin des postulats de la Raison pratique, et en acceptant l’absurdité ou le pari d’une telle exigence, de même il nous faut donner à la beauté toute sa liberté, afin que l’esthétique, dont Kant a établi l’autonomie du territoire, conserve sa spécificité, à l’écart de toute adhérence à une vision métaphysique.

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

Regine.pietra@wanadoo.fr