Jusqu’au Zarathoustra (éléments biographiques)

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Nietzsche naquit « comme plante près d’un cimetière », en tout cas dans un presbytère, où son père était pasteur, en Prusse à Röcken, le 15 octobre 1844. Sa mère, Franziska Oehler, est fille de pasteur. Mais plus que de ce lignage de pasteurs allemands, Nietzsche s’honora d’improbables ascendants polonais. Son père Karl Ludwig fut, quelque temps, le précepteur de trois princesses à la cour ducale d’Altenburg avant de recevoir du roi de Prusse sa charge pastorale. Pour être né le jour anniversaire de ce souverain vénéré Friedrich-Wilhelm IV, Nietzsche recevra les mêmes prénoms. Sa mère fut si attentive aux moindres gestes de l’enfant qu’elle faillit le dispenser d’avoir recours à la parole. Un médecin avisé y mit vite bon ordre. Pendant les premières années de sa vie, avant qu’une maladie cérébrale ne le lui enlevât prématurément, Nietzsche écouta passionnément son père. Il l’entendit prêcher et jouer de la musique. Cette voix du père et sa musique décideront de sa vocation profonde. A l’école, un comportement sérieux et trop sage le firent surnommer par ses camarades le petit pasteur. Plus tard, s’il refusa le pastorat, et préféra malgré le chagrin de sa mère, la philologie à la théologie, il identifiera pourtant son destin à celui de la musique et fera les sermons de Zarathoustra.

        Nietzsche orphelin de père à 5 ans, passera tout le reste de son enfance à Naumburg dans un milieu exclusivement féminin, entouré de sa grand-mère paternelle, ses deux tantes, sœur et demi-sœur de son père, une domestique, sa mère et sa sœur Elisabeth plus jeune que lui de deux ans. Celle que Nietzsche baptisera « le lama ». Elisabeth rapporte la description que Nietzsche avait trouvée dans le livre de la Nature de Fr. Schroedler. Il était dit que « le lama est un animal merveilleux ; quand il veut il peut porter de très lourds fardeaux ; mais qu’on l’y oblige, qu’on le maltraite, il refuse de manger et se couche dans la poussière pour mourir ». Elisabeth commente ainsi ce descriptif : « Mon frère trouvait que ces traits de caractère me convenaient parfaitement et qu’ils s’étaient justifiés en maintes occasions ; il se servait de ce nom dans les cas graves où il avait besoin de mon aide. Personne d’autre ne m’a jamais appelé ainsi. ». Mais le biographe avisé qui relate ces propos n’a pas manqué de se reporter lui-même au livre cité, et de relever avec perfidie les lignes suivantes. Si Elisabeth ne les a pas rapportées, Nietzsche lui n’a pas manqué d’en vérifier l’exactitude : « Le trait caractéristique du lama c’est qu’il jette sa salive et ses aliments à demi-digérés à la tête de ses ennemis.».

        L’entrée à quatorze ans, comme boursier, dans l’austère collège royal de Pforta, fut une rupture très dure. Nietzsche y est soumis à un emploi du temps terrible, à des maîtres savants et exigeants. Mais cette école-caserne le pourvut en six ans d’une excellente culture classique. Nietzsche nous renseigne à sa façon, sur ses résultats. « J’étais en moyenne le troisième de ma classe, conformément à l’ordre naturel qui règne dans un établissement réglé selon les principes habituels de la morale, qui veut que le plus travailleur occupe la première place, le miroir de toutes les vertus la deuxième et l’être d’exception seulement la troisième »[1].

        Après Pforta, la vie universitaire pouvait griser de liberté. Mais Nietzsche, en 1865, à Bonn, ne fut pas longtemps attiré par la compagnie des étudiants buveurs de bière – auxquels il préférait la philologie et la musique. S’il se battit en duel, honneur oblige, ce fut avec un membre d’une association étudiante rivale, qu’il choisit pour la vive sympathie  qu’il lui inspirait. Chacun en fut gratifié d’une cicatrice. Cette année-là, Nietzsche fit-il ou non l’escapade dans un bordel à Cologne à laquelle on pourrait imputer l’infection syphilitique responsable de la paralysie générale qui se déclara 23 ans plus tard ? L’énigme n’a jamais été levée.

        Nietzsche fera ses études supérieures et ses rencontres décisives intellectuellement à Leipzig. Il fut un philologue résolu et passionné qui suscita l’affection et l’admiration sincère de son meilleur et célèbre professeur Ritschl. Très tôt, il entreprit des travaux remarquables qui lui vaudront sa nomination si précoce à un poste de philologue à Bâle sur la recommandation de Ritschl.

        Mais, parallèlement, Nietzsche fit de façon tout à fait inattendue une lecture qui déterminera son destin de penseur et de philosophe, celle du Monde comme Volonté et comme Représentation d’A. Schopenhauer. Ce livre que Nietzsche se sentit une irrésistible envie d’acheter et qu’il lut jour et nuit dans un état d’indescriptible surexcitation, lui révéla sa véritable passion philosophique.

        Les éléments politiques d’une Prusse en mal d’Allemagne lui font affirmer sa participation chaleureuse aux décisions prussiennes, mais Nietzsche s’emploie beaucoup plus à philosopher qu’à précipiter son incorporation. Déclaré apte au service malgré une forte myopie, Nietzsche fut enrôlé au 4ème régiment d’artillerie de campagne, section cavalerie. « Il m’arrive parfois de chuchoter, caché sous le ventre de mon cheval :         « Schopenhauer, à moi !» écrit-il à son ami E. Rohde[2]. Mais non seulement Nietzsche tient bon, il devient un véritable cavalier et apprécie les occasions d’exercer son énergie, mettant à profit intellectuellement le loisir restant. Mais, début mars 1868, au cours d’un exercice à cheval, il manque un saut, et se blesse la poitrine avec le pommeau de la selle. La plaie suppurera gravement et longtemps – l’os du sternum est attaqué, des esquilles sortaient encore de la plaie trois mois après. Il partit se faire soigner à Halle, où il guérit fin juillet. Ce fut la fin de la période militaire, et la possibilité pour Nietzsche de revenir à ses véritables intérêts.

        De retour à Leipzig, en octobre 1868, Nietzsche a le souci de son avenir d’étudiant, et brûle de rencontrer le milieu wagnérien leipzigois. A ce moment, Wagner le séduit surtout intellectuellement, les réductions pour piano qu’il connaît et joue ne le satisfont qu’à moitié. Mais au concert du 27 octobre, où il entendra l’orchestre joué le prélude de Tristan et l’ouverture des Maîtres Chanteurs, c’est le choc – et il confie le jour même à Rohde : « Il m’est absolument impossible de conserver une distance critique à l’égard de cette musique, chaque fibre en moi, chaque nerf me lance et il y a longtemps que je n’ai pas éprouvé un ravissement comparable à celui que m’a inspiré cette dernière ouverture.». Quelques jours après, il eut l’occasion de rencontrer Wagner lui-même. Nietzsche fut absolument conquis par la personnalité du musicien et exalté par leur commune fréquentation de Schopenhauer. Le mois suivant de cette année 1868, en acceptant la nomination inespérée à la chaire de langue et de littérature grecque à Bâle, une étape nouvelle s’ouvrait pour Nietzsche. Non seulement sa carrière d’enseignant commençait mais, par la proximité géographique de Lucerne, de multiples occasions lui furent offertes de rencontrer Richard et Cosima Wagner, à Tribschen. Ces premières années bâloises furent ainsi les seules et uniques années heureuses de la vie de Nietzsche.

        Il partageait son temps entre ses cours à Bâle et les merveilleux séjours dans l’île des Bienheureux, comme il désignera la villa de Wagner dans le Zarathoustra. Sa charge d’enseignant l’avait conduit à abandonner son appartenance à la Prussian national 7ème pour être dégagé de toute obligation de service en cas de guerre. Mais la guerre franco-allemande le fera vite s’engager comme ambulancier. Il pourra voir de tout près les charniers et les blessures horribles. On lui confie onze blessés à conduire à l’hôpital. Deux ont la diphtérie, tous la dysenterie ; Nietzsche sera contaminé et rapatrié. Nietzsche restera très impressionné par cette expérience. Il écrit à Gesdorff « L’atmosphère dans laquelle j’ai vécu est restée longtemps sur moi comme un nuage sombre ; j’entendais une plainte incessante ». Le cri de détresse qu’entendra Zarathoustra ressemblera-t-il à cette plainte ? Nietzsche veut garder son sang-froid car la victoire allemande suscite un délire d’orgueil au risque de faire basculer la culture. Même Wagner est décevant sur ce point. Seul Jacob Burkhardt, son collègue berlinois, grand historien des civilisations a horreur de toutes les violences destructrices des valeurs culturelles. Nietzsche resserre ses préoccupations et rêve de cloîtres pour accueillir des séminaires de jeunes philosophes édifiant la doctrine future, et préservant les valeurs du passé. En somme, lui aussi, à sa manière, pense à fonder un Bayreuth philosophique. Mais les amis ne répondirent pas et Nietzsche écrivit son premier livre La Naissance de la Tragédie pleine de l’espérance en une renaissance allemande.

        L’épouvante de la guerre sociale succédant à la guerre militaire, Nietzsche s’enrôle derrière Wagner pour édifier le monument de haute culture que devrait être Bayreuth. La parution de La Naissance de la Tragédie à partir de l’esprit de la musique enthousiasme sans réserve les Wagner, et les wagnériens. Mais les philologues, collègues et amis, firent un silence réprobateur. Or les Wagner quittaient Tribschen, tout entiers aspirés par le nouveau projet de Bayreuth.

        Mais à Bayreuth, Nietzsche est inutile. Wagner le renvoie à ses pages d’écriture, et qui plus est, une polémique se déclenche autour de La Naissance de la Tragédie. Les universitaires allemands refusèrent l’interprétation que Nietzsche proposait de l’hellénisme. Nietzsche qui avait consacré son temps à la préparation des ses cours, n’y trouva que peu d’auditeurs. Le monde savant s’était prononcé et l’avait déconsidéré. Pourtant Nietzsche reprend des forces intellectuelles en étudiant les philosophes présocratiques, et, de là, il peut dénoncer la montée d’une nouvelle barbarie, et faire œuvre de philosophe de la connaissance tragique, nouvel Œdipe. Après cette longue retraite studieuse, Nietzsche est las de lire et d’écrire et décide d’un séjour revivifiant à Bayreuth avec se amis en 1873. Il y trouvera Wagner tenant bon dans une déroute générale, et retourne à Bâle plein de colère et décidé à combattre ces Allemands incapables de permettre à Wagner la réalisation de son œuvre, il s’attelle alors à la première considération intempestive, déclaration de guerre aux philistins de la culture, prenant à parti leur représentant en la personne de F. D. Strauss, auteur d’un « évangile de brasserie »[3]. A demi aveugle, torturé de migraines, quatre amis viennent l’aider et écriront sous la dictée – et le pamphlet provocant soulève des adhésions fortes mais isolées.

        Overbeck, son collègue et ami, se met de la partie, il écrira chez le même éditeur, un livre de même format, que Nietzsche enthousiaste fit relier avec le sien : « Zwei Väter-Werk ! Ein Wunder war’s ! » Nietzsche en meilleure santé, envisageait une longue série de considérations de cet acabit. A Bayreuth, c’était l’effondrement. Nietzsche dont la plume acérée avait été sollicitée par Wagner, rédigea un Appel aux Allemands qui ne parut pas convaincant aux présidents des sociétés. Le projet semblait condamné. Nietzsche se retire et se reprend. Il travaille de son côté. Qu’il ne soit entendu et apprécié que de ses très rares amis ne lui importe pas vraiment. Son tourment sans égal est de sentir, en lui-même, une bouffée de critiques à l’égard de Wagner. L’enchanteur tout à coup lui paraît un simulateur. Le charme est rompu. Le disciple passionné qu’il avait été, ne croyait plus au maître, mais lui ce prosélyte si efficace voulait encore retenir ce retournement qui l’oppressait. Il écrit alors l’hymne à Schopenhauer éducateur. La troisième considération tait le secret de cette rupture intellectuelle quand tout encore le retient et l’attache à Wagner. Louis II va sauver Bayreuth. Nietzsche s’en félicite mais il ne bouge pas, décline longtemps toutes les invitations. Quand il ira ce sera l’occasion de provoquer Wagner en mettant en évidence sur le piano une partition de Brahms qu’il détestait. Wagner fit une crise violente, augmentant la distance intérieure que Nietzsche indigné prenait.

        A Bâle, Nietzsche retourne à des occupations professorales encore alourdies, qui lui pèsent de le soustraire à ses pensées, et désormais privé des Wagner, et torturé par l’attitude à prendre pour les premières répétitions qui se dérouleront à Bayreuth, en juillet, et où tous iraient, y compris ses amis les plus proches.

        Nietzsche n’ira pas, il sera sans cesse tenu au courant, mais il n’ira pas, sachant qu’il s’est séparé d’eux tous. Mais l’été suivant, il ne pourra manquer les premières représentations de la Tétralogie, alors même que paraissait la quatrième inactuelle de Nietzsche consacrée à Wagner. C’était un éloge bien sûr, mais aussi un adieu – que lui seul savait. Bayreuth lui sera absolument insupportable. Tout lui est supplice, et il se sauvera dans les forêts avoisinantes, mais reviendra assister à toutes les représentations – ému par tant de souvenirs partagés, mais perdu au milieu d’une foule hétéroclite et subjuguée.

        A Bâle, Nietzsche fera la connaissance de deux nouveaux amis, un de ses étudiants Arthur Köselitz qu’il nommera Peter Gast et qui lui sera dévoué totalement et Paul Rée dont les travaux allaient le passionner. Nietzsche est épuisé, malade, il obtient un congé de l’université de Bâle et commence par profiter du refuge italien proposé par son amie, Malwida von Meysenbug à Sorrente. Mais toute la smala Wagner vint aussi séjourner à Sorrente après les fatigues de Bayreuth. Nietzsche fit bande à part avec Paul Rée quand Wagner parlait de son futur Parsifal. Malwida très amie des Wagner comprit que Nietzsche se faisait sévère et critique à l’égard du maître. Nietzsche malade, cherche en vain l’endroit où s’apaiser et l’obligation de reprendre ses cours après une année de congé lui semble une contrainte insupportable. Il éprouve l’urgence de se rendre complètement disponible pour se consacrer à sa tâche de philosophe, à la publication de son livre décapant qui rompt avec les romantismes de toutes sortes. Humain, trop humain, l’œuvre d’un homme totalement sobre, épris des moralistes français.

        Dans ce livre, Nietzsche s’essaie à une voix nouvelle, aux sentences aiguisées, invasives. Le dernier chapitre de l’homme seul avec lui-même évoque voyageurs et philosophes « nés des mystères de l’heure précoce, ils se demandent pourquoi le jour peut avoir un visage si pur, si lumineux, si transfiguré de sérénité entre le 10ème et le 12ème son de la cloche – ils cherchent la philosophie d’avant-midi[4].

        L’envoi d’Humain trop humain à Wagner croisera celui du Parsifal à Nietzsche, comme le font deux épées. Mais Nietzsche est écartelé, il déteste l’atmosphère chrétienne du Parsifal, son côté décharné et son goût du sang, il en déteste l’esprit, il en savoure la dramatisation, la poésie et la musique, c’est-à-dire qu’il abhorre et adore la fois.

        Nietzsche fait le vide autour de lui. Seuls Paul Rée et Jacob Burckhardt, les non-wagnériens approuvent sans réserve. Les autres blâment ou se taisent, sauf Peter Gast bien sûr, l’inconditionnel, et Overbeck l’ami sans défaillance. Nietzsche continue et récidive, travaillant à la suite d’Humain trop Humain. Il sait pourtant les commentaires cruels et ironiques de Bayreuth. Il avance seul. Mais il ne peut plus faire face à ses obligations professorales. Il souffre affreusement d’intolérables migraines et doit resté cloîtré comme dans une tombe. Des rumeurs circulent qui le disent perdu, Nietzsche le croit aussi. Sils Maria le ressuscitera. La beauté et le climat des paysages de Haute Engadine le sauveront. C’est une découverte décisive. Il y retournera chaque été. Désormais ayant démissionné de l’université bâloise, et pourvu d’une petite rente en remerciement des services rendus, il peut se consacrer tout entier à sa vie de libre philosophe. D’abord à Naumburg, près de sa mère, en prévoyant d’alterner sa quête intellectuelle avec des travaux de jardinage, mais l’hiver l’épouvante et le terrasse. La suite d’Humain trop Humain paraît sous le titre Le Voyageur et son ombre. Réponses admiratives qui lui vont au cœur. Mais il est très malade. Il se bat pour survivre mais sans jamais maudire la vie. Il ne refera plus l’expérience d’un hiver à Naumburg, et, dès qu’il est guéri, il part pour la riviera italienne. C’est le début d’un périple de dix années où il errera de lieu en lieu fuyant le mauvais temps et la souffrance. Au printemps 1881, de nouveau terrassé, il cherche refuge à Venise chez Peter Gast, où il revit, et où il se grise à nouveau de la musique qu’il aime et que peut lui jouer Peter Gast, son musicien favori désormais. Celui dont Nietzsche aimait la musique, fut d’un dévouement sans égal et aida Nietzsche à mener à bien son œuvre et sa propre création, lui faisant la lecture, écrivant sous sa dictée, recopiant les manuscrits illisibles. A Venise, Nietzsche s’est remis à écrire les nombreux aphorismes qui constitueront Aurore. La chaleur excessive le fait fuir, et après un bref séjour à Naumburg, il retourne en Italie, où il élût domicile à Gênes ; heureux de chaque journée où il cesse de souffrir, et peut faire de grandes promenades près de la mer. Le mois de janvier 1881 fut exceptionnellement clément - Il terminera le manuscrit. P. Gast le recopie et Nietzsche presse son éditeur de toute sa hâte. Mais le livre ne sortira qu’en juillet, alors que Nietzsche  retourne pour l’été en Engadine. Il est aux prises avec une émotion essentielle et tout visiteur serait importun. Au début 1881, Nietzsche aura la révélation de l’Eternel Retour de chaque instant, aux conséquences exaltantes ou cruelles.

        Le passage de l’hiver est comme toujours difficile, mais cette fois, Nietzsche est vraiment en état de gestation. Il est enceint du Zarathoustra et va en Italie, où il fait la découverte de Carmen et de la musique. Il écrit le Gai Savoir, dédiant le quatrième livre à ce Saint Janvier 1882 aux trente jours lumineux. Quelques semaines heureuses passées en Sicile lui inspirent les beaux poèmes de l’Idylle de Messine, mais le sirocco le chasse et il accepte l’invitation romaine de Malwida von Meysenbug qui lui réservait une surprise, celle de lui faire connaître la jeune Lou von Salomé, déjà appréciée par Paul Rée. Ce fut une rencontre mémorable. Nietzsche fut conquis par l’intelligence de Lou, et en fit immédiatement une interlocutrice privilégiée. Nietzsche crut vraiment avoir découvert la compagne idéale, chargeant Rée de la demander pour lui en mariage. Mais il n’était pas question pour Lou de mariage, elle refusa, décidée à assister d’abord aux festivités de Bayreuth, mais désireuse de passer ensuite quelques semaines d’entretiens philosophiques avec Nietzsche. Nietzsche est obligé d’acquiescer, et il écrit le Gai Savoir en attendant à Naumburg. La première de Parsifal était fixée le 27 juillet 1882 et toute l’élite cultivée d’Europe y serait, tous les amis de Nietzsche y compris Lou. Nietzsche lui-même se rapproche beaucoup de Bayreuth, prêt à bondir peut-être au moindre signe amical de Wagner, qui ne vint pas. Parsifal fut un immense triomphe où il n’était pas. Lou vint le rejoindre accompagnée d’Elisabeth à Tautenburg, où il eut de longues heures d’entretien avec elle pour lui faire part de ses pensées. Lou composa un poème que Nietzsche mit en musique au prix de grandes douleurs.

        Mais ce temps d’entente exceptionnelle ne devait pas se retrouver. Mère et sœur se liguèrent contre « la Russe » et les projets de Nietzsche. De son côté, Lou voulut imposer Rée, et constituer une « sainte trinité », et l’expérience triangulaire de Leipzig soumise aux vilaines rumeurs, aux interventions calomnieuses conduisit à une dramatique rupture. Nietzsche se sentait trahi, meurtri par tous, il va sur la Riviera, à Rapallo, et là, après un épisode suicidaire, il fut saisi par Zarathoustra – et écrivit les 23 chants de la première partie en dix jours, - même s’il lui faudra un mois pour mettre au point, et s’il mit ainsi le point final au moment même où Wagner mourait à Venise. Mais il ne paraîtra qu’en juin 1883 et ce fut pour l’accueillir un silence de mort. Nietzsche retourne à Sils Maria, et secoué d’émotions et du souvenir de sa vision de 1881, il écrivit le second Zarathoustra en dix jours.

        Pour la troisième partie, ce sera à Nice en janvier 1884. Les Zarathoustra II et III sont donnés en même temps.

        Nietzsche apprend le mariage de sa sœur avec l’antisémite notoire Bernhard Förster et leur projet de fondation d’une colonie allemande au Paraguay. Sa solitude s’aggrave. L’hiver 1884, il le passera à Nice, dans un site enchanteur, et fera connaissance d’un nouvel ami, Paul Lanzky, voyageur épris de culture, admirateur de Nietzsche qui vint lui rendre visite et partager ses journées ; le soir, il lisait ou écrivait sous la dictée.

        En ce temps-là, Nietzsche attendait avec une espérance violente la venue d’Heinrich von Stein, ce jeune poète dont il avait tant apprécié la visite à Sils Maria. Mais von Stein ne revint plus, puis il lui fit comprendre que son temps était accaparé tout entier par une dévotion à Wagner. Nietzsche en souffrit cruellement, mais accoucha de sa réaction avec le quatrième Zarathoustra que l’éditeur ne voulut pas. Nietzsche le fit paraître à compte d’auteur dans un tirage très limité.

        L’hiver fut rude et Nietzsche est tenté de rejoindre Peter Gast à Venise, attiré par son musicien. Il y passera deux mois très agréables, mais l’été, de nouveau, il retournera à Sils.

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès-France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 

[1] Meta von Salis-Marschlins, Philosoph und Edelmensch, Leipzig, Naumann, 1897 p. 57. Lettre à Meta von Salis en 1887.

[2] Naissance de la tragédie, Briefwechsel I, 3, p. 212 sq.

[3] Crépuscule des Idoles, p. 102,

[4] Humain trop Humain, I, § 638, p. 638-374. VF, I, p. 305.