Jean-Michel Rey, Les promesses de l’œuvre, Artaud, Nietzsche, Simone Weil

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

            Jean-Michel Rey, Les promesses de l’œuvre, Artaud, Nietzsche, Simone Weil, Desclée de Brouwer, 2003 : dans cet ouvrage, Jean-Michel Rey prolonge un travail entrepris dans son livre précédent Le temps du crédit, (D. de Brouwer, 2002) sur les auteurs qui mettent à jour des forces spécifiques qui opèrent, à notre insu, dans l’usage du langage le plus courant et déplacent ce que nous croyons dire. Après Artaud et Nietzsche, il choisit Simone Weil comme troisième grande figure pour étayer son propos, dans un chapitre intitulé : l’urgence de l’analyse.

            Il commente l’article qu’elle a rédigé en 1937 « Ne recommençons pas la guerre de Troie » (OC, t. II, vol. 3, p. 49-66) qui fut placé sous la rubrique générale : Pouvoir des mots. Ce texte est pour l’auteur particulièrement significatif car il illustre magistralement cette notion de « crédit » qui est au centre de sa propre recherche.

            Simone Weil écrit : « Les Grecs et les Troyens s’entre-massacrèrent autrefois pendant dix ans à cause d’Hélène. Aucun d’entre eux, sauf Pâris, ne tenait si peu que ce fût à Hélène ; tous s’accordaient pour déplorer qu’elle fût jamais née. Sa personne était si évidemment hors de proportion avec cette gigantesque bataille qu’aux yeux de tous elle constituait simplement le symbole du véritable enjeu ; mais le véritable enjeu, personne ne le définissait et il ne pouvait être défini, car il n’existait pas. Aussi ne pouvait-on le mesurer. On en imaginait seulement l’importance par les morts accomplies et les massacres attendus. » (p. 50)

. L’analyse de Simone Weil fait lever ce symptôme angoissant que les plus graves conflits peuvent se déclencher en l’absence de tout enjeu repérable que seules les violences exercées obligent à supposer.

« Mais quand une lutte n’a pas d’objectif, il n’y a plus de commune mesure , il n’y a plus de balance, plus de proportion, plus de comparaison possible ; un compromis n’est même pas concevable ; l’importance de la bataille se mesure alors uniquement aux sacrifices qu’elle exige, et comme, de ce fait même, les sacrifices déjà accomplis appellent perpétuellement des sacrifices nouveaux, il n’y aurait aucune raison de s’arrêter de tuer et de mourir si, par bonheur les forces humaines ne finissaient par trouver leur limite. » (Ibid. )

             Ainsi un semblant de réalité fonctionnerait en lieu et place d’un quelque chose de déterminant mais d’impossible à repérer et à nommer. Et pour nous, contemporains, ce ne serait même plus une femme encore réelle comme Hélène mais de simples mots nantis de majuscules. C’est suggérer que c’est de l’irréel logé au cœur des discours les plus quotidiens qui réglemente en fait les échanges au sein de la communauté et constitue subrepticement une grande part du Nous. Ces mots seraient ainsi dotés du pouvoir démesuré de se substituer à un enjeu absent pour légitimer les conflits les plus destructeurs. Dépourvus de signification, ils justifieraient pourtant qu’on anéantisse ceux qui ne les emploieraient pas de la même manière. De plus, on ne peut savoir cela qu’après coup, quand le désastre est accompli, c’est-à-dire toujours trop tard. C’est pourquoi Simone Weil ne peut faire apparaître ce processus que sur des exemples anachroniques. Il s’agit de montrer comment un simple flottement du langage, un usage détourné de mots apparemment sans véritable signification, peuvent provoquer les pires conflits. C’est révéler un formidable rôle de l’imaginaire et l’importance considérable de la sémantique sur le politique. Aussi Jean-Michel Rey compte-t-il Simone Weil au nombre de ceux qui comme Musil ou Freud se sont confrontés à cette grande énigme du monde moderne, en réalité soumis à la magie des mots, à l’heure même où la science est capable de résoudre les problèmes les plus complexes. La raison se révèle impuissante et la rhétorique apparaît comme le véritable ciment d’une communauté qu’elle assure d’une unité imaginaire à coups de mots qui tout à la fois soudent la communauté et conduisent à détruire tout ce qui doit lui rester opposé ; des mots quasiment indéfinissables et qui ont le pouvoir de tuer.

             Une méditation sur la légende grecque peut être très efficace pour éclairer notre modernité. Elle fait comprendre la réversibilité des effets des événements sur les textes et des textes sur les événements. Simone Weil s’inscrit ainsi dans la lignée de ces grands penseurs qui observent le rôle crucial du langage dans l’univers politique. Il est ainsi révélé que le DIRE NOUS n’est pas seulement FAIRE mais FAIRE CROIRE à ce que l’on dit et engager à désigner ceux qui sont au-dehors et à les supprimer. J. M. Rey observe que les analyses de Péguy en 1903 préfiguraient 30 ans plus tôt celles de S.Weil quand il fait remarquer que ce qui se perd dans la parole est compensé par l’autorité du commandement. Et le peuple y croit à fond, se laisse abuser et devient complice de sa propre oppression. C’est manifester la puissance du fiduciaire et son efficacité d’autant plus forte qu’elle opère sans être remarquée. Pire même, Simone Weil découvre l’étrange processus selon lequel le langage fait d’autant plus effet qu’il est défectueux, difforme, extravagant.

            Pour J. M. Rey, seule l’œuvre créatrice peut résister à ces mécanismes désastreux, échapper à cette emprise et saper cet immense et dangereux pouvoir du langage en lui faisant perdre tout son crédit, en discréditant ses manipulations insoupçonnées. C’est une urgence politique, un enjeu essentiel pour le maintien de la civilisation et pour prévenir les retours à la barbarie qui se préparent. Mais il faut s’arracher pour cela au consensus communautaire et s’opposer aux manières de dire les plus courantes. Cette tâche ne consiste pas moins qu’à empêcher que des meurtres soient commis avec toute l’apparence de la légalité. Or, précisément, S. Weil doit constater que notre époque est tout à fait incapable d’un tel travail d’analyse. A la différence des Grecs, nous avons exclu de nos pratiques modernes et de nos façons de penser toute superstition et ne faisons plus intervenir les dieux de la mythologie.

«Notre civilisation couvre de son éclat une véritable décadence intellectuelle. Nous n’accordons à la superstition, dans notre esprit, aucune place réservée, analogue à la mythologie grecque, et la superstition se venge en envahissant sous le couvert d’un vocabulaire abstrait tout le domaine de la pensée. » (p. 51).

            Ce type d’analyse constitue l’efficacité d’une œuvre qui vient dénoncer cet usage forcené du langage et en défaire l’autorité, ce qui est une opération très délicate de déstabilisation de ce ciment de la communauté. C’est mettre en pleine clarté comment le discours est ainsi piégé à notre insu, véhiculant de façon anodine de véritables explosifs. C’est amener à une très grande attention à ce qu’on dit et au comment on le dit pour déjouer les effets sans mesure qui s’y préparent, repérer les conséquences catastrophiques que certains mots abusivement absolutisés peuvent produire. Il s’agit de montrer comment l’imaginaire fait fonctionner la langue et comment notre rationalité moderne abrite ses monstres, en toute ignorance, dans les replis de sa langue, créditant certains termes de façon incontrôlée, les absolutisant et leur conférant une autorité terriblement aliénante et qui repose sur du vide.

            Le langage est l’instrument insoupçonné et quotidiennement utilisé qui pollue la communauté par ses absurdités meurtrières. Simone Weil conclut son article en appelant à cette œuvre de salubrité publique que constitue la chasse aux entités Pour cela, «Une élévation générale du niveau intellectuel favoriserait singulièrement tout effort d’éclaircissement pour dégonfler les causes imaginaires de conflit. » (p. 66) Une telle opération ne peut cependant s’effectuer sans encourir la réaction du corps social alors qu’on semble attenter à la réalité même qui le constitue, ce qui exige une personnalité d’exception.

            Ce travail de Jean-Michel Rey permet d’apprécier la pertinence des analyses de Simone Weil et de comprendre l’importance politique de sa démarche. Qu’il soit remercié par les lecteurs de S. Weil pour les inciter à méditer tous les enjeux de ce texte d’une si grande portée. 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

Monique.broc@wanadoo.fr