Intransigeance éthique et mystique de compassion chez Simone Weil

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

Notre connaissance de Simone Weil (1909-1943) passe essentiellement par son œuvre à laquelle se consacre l'Association pour l'étude de la pensée de Simone Weil. Morte à 34 ans, cette philosophe, dès la fin de ses études, n'a jamais cessé d'écrire même après les journées les plus physiquement éprouvantes. En fréquents déplacements, sans domicile fixe et, pour finir, contrainte de s'exiler, elle a confié ses papiers à quelques amis. La somme de tous ces fragments, aujourd'hui soigneusement soumis à un grand travail éditorial, composent 16 gros volumes d'Œuvres Complètes que publient les éditions Gallimard.

        Mais si on s'intéresse à sa biographie, au lieu de rencontrer une intellectuelle confite en méditation théorique, on découvre une ardente activiste, apte à multiplier les expériences, à changer de milieu et à se confronter aux engagements les plus physiques. Une série d'actions spectaculaires la projette là où précisément elle n'est pas attendue ni adaptée, presque toujours en porte-à-faux comme s'il lui fallait constamment brouiller les marquages sociaux. Normalienne, agrégée de philosophie, à peine nommée dans ses premiers postes d'enseignement en province, elle s'engage dans d'autres activités parallèles. Elle milite dans des mouvements syndicalistes ouvriers, défile en tête des manifestations de chômeurs, scandalise son administration de tutelle et termine sa brève carrière d'enseignante en proclamant que la révocation qu'elle a encourue, en est, à ses yeux, le couronnement. D'une famille bourgeoise aisée, elle veut connaître la condition ouvrière et se fait embaucher en usine comme manœuvre non spécialisée. Un temps pacifiste, elle dénonce la politique coloniale de la France, mais s'enrôlera aussitôt dans la milice pour prendre part à la guerre d'Espagne, le fusil à l'épaule. Elle accomplira là comme elle le fit en Allemagne ce que l'on peut considérer comme d'exceptionnels grands reportages.  Plus tard, elle voudra partager la vie des ouvriers agricoles et sera fille de ferme et vendangeuse. Contrainte de s'exiler aux USA pour échapper à la persécution nazie, elle réussira à passer en Angleterre où elle mourra de consomption parce qu'on lui refusera de l'envoyer en France pour une mission dangereuse qu'elle supplie de lui accorder.

        Le plus remarquable est la lucidité qu'elle garde en toute occasion, analysant les événements avec discernement en totale indépendance d'esprit et liberté de pensée. En plein militantisme syndical, elle sera le plus souvent critique et ne sera jamais membre d'un parti. Et elle se retirera de son engagement dès qu'elle comprendra que, dans la guerre civile, les Espagnols ne sont que des pions manipulés par les bureaucraties russe et allemande et que ceux dont elle estimait la cause juste se comportent de façon aussi barbare que ceux de l'autre camp.

        Pour Simone Weil, tout a commencé avec la philosophie qu'elle tiendra pour "une chose exclusivement en acte et en pratique."(Connaissance surnaturelle p. 335) et qui exige en théorie une faculté très rare, celle de sortir de soi. Ainsi son exceptionnelle sensibilité empathique l'engage à d'incessantes actions pour réellement partager le malheur des autres où son moi empirique disparaît tout à fait. Dans son œuvre, excepté les quelques confidences faites par lettres à de rares amis dues à un exil forcé et su sans retour, elle ne fera aucune allusion à elle-même. Sa vie ne fut que la quête passionnée d'une vérité universelle qui lui fera refuser toute appartenance. C'est ainsi qu'elle ne dira rien ni de sa féminité ni de sa judéité qu'elle ignore superbement.

        Simone Weil présente le parcours atypique d'une juive qui n'a su que tardivement qu'elle était juive et n'a jamais compris ce que cela pouvait signifier pour elle. En revanche, elle dira s'être toujours sentie chrétienne, alors même qu'elle ne connaissait pas le Christ. Son christianisme, même quand elle deviendra explicitement mystique, n'est pas le christianisme institutionnel, un christianisme d'Église, mais ce noyau de vérité universelle qui se retrouve identique dans toutes les traditions authentiques fussent-elles les plus éloignées dans le temps et dans l'espace.

        Sans avoir du se convertir ni prononcer les trois vœux qui font d'un simple laïc, un chrétien consacré, elle a tout naturellement depuis l'enfance, par son tempérament, sa culture et ses lectures, adopté un mode de vie d'une continuelle ascèse, dans un esprit de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et cela, par pure conviction personnelle, sans aucune référence à une quelconque autorité extérieure. Sa formation de philosophe ne lui permettant que l'usage de sa libre pensée. Son maître spirituel sera Platon qu'elle déclare le premier mystique chrétien qui a transmis à l'humanité une vérité universelle.

        Chez Simone Weil, pensée et action, philosophie et mystique seront indissociables, toutes soumises à un unique critère moral. Si pour l'intelligence, il ne peut avoir d'autre source de vérité que la lumière de l'évidence comme elle le précise dans « Note pour la suppression générale des partis politiques »: « Si on reconnaît qu'il y a une vérité, il n'est permis de penser que ce qui est vrai. On pense alors telle chose, non parce qu'on se trouve être en fait Français, ou catholique, ou socialiste, mais parce que la lumière de l'évidence oblige à penser ainsi et non autrement. » (Écrits de Londres, p. 137) ; pour la morale, il n'y a pas d'autre autorité que la conscience. Probité intellectuelle et intransigeance morale vont de pair. Aussi dénoncera-t-elle la conception d'un Dieu pouvant commander des actions immorales quelles que soient ses intentions pédagogiques. Le critère du vrai Dieu n'est autre qu'un critère moral puisqu'il ne peut être que le Bien absolu. Simone Weil s'oppose avec vigueur à tout relativisme moral. Pour juger de la valeur d'une action, le contexte historique n'est nullement à prendre en compte. Elle s'indigne que l'Église catholique ait pu canoniser des saints qui ont de quelque façon approuvé les Croisades, l'Inquisition ou la conquête de l'Amérique. Que ce soit en d'autres temps, d'autres mœurs ne change rigoureusement rien. Ce qui est bien est bien toujours et partout. C'est ainsi que Simone Weil privilégie la notion d'obligation au détriment de celle de droit qui est impure puisqu'on peut en faire bon ou mauvais usage alors que l'obligation est exclusivement un bien à tous égards.

        En ce qui concerne l'éthique, son inspiration vient incontestablement de Kant. La pureté de l'attitude morale tient en ce que l'action entreprise n'a pas d'autre motivation que l'obéissance à la loi qui commande impérativement. Il faut parce qu'il faut, inconditionnellement. Cette exigence est si forte qu'elle conduit Simone Weil à en séparer même toute croyance en Dieu risquant de compromettre la pureté de l'intention. Bien loin du « Si Dieu n'existe pas, tout est permis » de Dostoïevski, Simone Weil aurait plutôt tendance à penser que si Dieu existe, tout est compromis. La loi morale est inscrite de manière si indélébile dans le cœur de l'homme que la croyance ou la non-croyance en Dieu n'a pas à interférer. En réalité, Dieu n'intervient pas dans les affaires humaines livrées à la nécessité sans faille qui régit l'ordre du monde. Et, c'est la pureté de sa morale qui fait la vérité du christianisme véritable. C'est la pureté de l'éthique qui fait la vérité de la mystique. L'obligation morale est une nécessité à laquelle Dieu lui-même s'est soumis. L'idée qu'il puisse récompenser les bons et punir les méchants est un contresens blasphématoire qui consiste à confisquer Dieu pour un parti, un pays, un peuple, une cause.

        Mais Simone Weil va donner à l'éthique des bases profondes et renouvelées en reliant l'inconditionné de la morale kantienne à l'Amour divin. C'est que pour elle, le bien et le mal ne sont pas concevables en dehors du bien et du mal faits aux êtres humains. Ce qui est sacré en chaque homme, même chez le criminel le plus endurci, c'est cette continuelle attente qu'on lui fasse du bien ou ce cri douloureux si on lui fait du mal qui lui fait demander pourquoi ?

        Simone Weil, pourtant si peu suspecte d'obédience psychanalytique, ne serait pas désavouée par Freud pour donner une importance déterminante à la petite enfance, à cette première relation duelle où l'enfant adresse à sa mère une demande d'amour infinie. « Tous les êtres humains sont absolument identiques êtres pour autant qu'ils peuvent être conçus comme constitués par une exigence centrale de bien autour de laquelle est disposée de la matière psychique et charnelle. » précise-t-elle dans cette singulière profession de foi qui introduit « Étude pour une déclaration des obligations envers l'être humain » (Écrits de Londres p. 76). Tout ce qui provoque l'exception, l'exclusion, lui fait horreur comme signe de division. Cette aspiration au bien qui est le propre de l'âme humaine est aussi la seule et unique condition de salut, quelles que soient les différences religieuses et culturelles. Simone Weil n'a cure de ce qui différencie. Et quand il s'agit de malheureux, elle ne peut faire aucune distinction. Cette observation devrait lever tous les sous-entendus concernant son indifférence au sort spécifique des Juifs persécutés sans compter qu'elle et sa famille en font partie. Elle aurait pu comme Rosa Luxembourg qu'elle admirait, employer les mêmes mots que ceux de la lettre où, depuis la prison, elle répond à l'amie qui avait exprimé ses plaintes au sujet du sort des Juifs. : « Pourquoi viens-tu avec tes plaintes spéciales au sujet des Juifs ? Je ressens autant de peine pour les victimes indiennes de Butamayo, pour les nègres d'Afrique. (...) Le noble silence de l'éternel, qui a fait tant de fois écho à tant de cris, résonne si fortement en moi que je ne peux trouver dans mon cœur une place particulière pour le ghetto. Je me sens chez moi dans le monde, partout où il y a des nuages et des oiseaux et des larmes. » (Lettre du 8-2-1917) Briefe an Freunde, Hamburg, 1950.

        Sans la croyance du peuple juif en son élection, rien ne le distinguerait des autres. Et sans une foi religieuse spécifique le mettant à part, rien ne sépare le juif du chrétien non baptisé qui plus est. Pour Simone Weil, le baptême ne fait pas le chrétien et seule sa croyance religieuse fait le juif. Son universalisme est sans faille. Mais il est entièrement enraciné sur ce qu'elle nomme l'autre réalité, celle qui est située hors du monde, hors de toute atteinte et qui est l'unique fondement du bien, de ce bien absolu dont l'exigence est au cœur de tout homme sans exception et qui en fait quelque chose de sacré.

        Mais après avoir ainsi exposé la radicale intransigeance morale de Simone Weil, il faut ajouter que son réalisme foncier la contraint d'avouer que ce pays de la morale est proprement irrespirable. La position strictement morale n'est pas tenable et l'homme est en quête d'une issue. Dans le texte intitulé « Cette guerre est une guerre de religions » (Écrits de Londres p. 98) elle constate que : « Ce qui fait que l'homme ne peut éviter le problème religieux, c'est que l'opposition du bien et du mal lui est un fardeau intolérable. La morale est quelque chose où il ne peut pas "respirer. » (Écrits de Londres p. 98). Aussi va-t-il chercher immanquablement une porte de sortie. La première échappatoire est la tentation de nier l'opposition entre le bien et le mal ; elle rend fou. Si tout se vaut, quand les motivations sont d'agir selon ses seuls caprices, à l'infernal ennui, succède dans les situations de malheur un vide insupportable. Alors est préférée une deuxième solution où l'idolâtrie d'un groupe, d'une nation, d'une église, dédouane de toutes les monstruosités commises en son nom, rendant invulnérable par une autre forme de folie. Ces deux issues sont diaboliques. La seule méthode qui permette de dépasser l'opposition du bien et du mal sans perdre son âme, c'est la voie mystique. « La mystique est le passage au-delà de la sphère où le bien et le mal s'opposent, et cela par l'union de l'âme avec le bien absolu. Le bien absolu est autre chose que le bien qui est le contraire et le corrélatif du mal, quoiqu' il en soit le modèle et le principe. » (Ibid. p. 102). Cette voie difficile, Simone Weil y est conduite en somme malgré elle lorsque dans une abbaye où écrasée par une de ces migraines atroces dont elle était coutumière, elle est submergée par une présence surnaturelle qu'elle identifie comme celle du Christ. Elle fait donc l'épreuve de la compatibilité entre l'extrême douleur et la révélation sensible de l'Amour de Dieu. C'est là très exactement ce qui caractérise la mystique de Simone Weil. Dieu est le Bien pur, il est Amour. Or Simone Weil est d'une extraordinaire sensibilité participative à la misère du monde. Elle est douée d'une infinie compassion pour tous ceux qui souffrent. Le malheur est son obsession et à défaut de pouvoir le soulager, elle veut passionnément le partager. Simone de Beauvoir qui l'approcha au temps de leurs études universitaires a raconté sa stupeur de la voir émue et en larmes à l'annonce d'une famine en Chine.

        Elle a donné de très fortes définitions du malheur l'exposant comme absolument intolérable à la sensibilité humaine, frappant sans distinction innocents et coupables et pouvant écraser à tout instant chacun d'entre nous et ceux dont la vie nous est essentielle. Il fait horreur, répugne au corps et à l'âme. Et la vue d'un malheureux met en fuite. En effet, la compassion pour les malheureux n'est absolument pas naturelle à l'homme puisque « La véritable compassion est un équivalent volontaire, consenti, du malheur. » (Connaissance Surnaturelle p. 296). Elle avouera plusieurs fois qu'elle ne peut se résigner à ce que les êtres humains autres qu'elle-même ne soient pas complètement préservés de toute possibilité de malheur. Alors comment concilier sa conception d'un Dieu pur Amour et le malheur des hommes ? Ceci est la croix où elle est clouée.

        Elle ose faire du malheur radical, d'une horreur sans consolation où se déploie une force aveugle et brutale « une merveille de la technique divine » (Attente de Dieu, p. 140) parce que le malheur extrême transperce l'homme au centre de l'âme, l'infini divin peut, par cette béance, pénétrer la créature finie. Et, si, en cette extrémité, le malheureux continue à vouloir aimer Dieu, car « l'amour est une orientation et non un état d'âme. »(Ibid.), s'il consent à disparaître pour que Dieu soit tout, alors « L'âme peut sans quitter le lieu et l'instant où se trouve le corps auquel elle est liée, traverser la totalité de l'espace et du temps et parvenir devant la présence de Dieu. »(Ibid., p. 141) La mystique de Simone Weil n'est pas une mystique d'effusion extatique, elle conduit à rencontrer Dieu par le moyen même de la distance infinie. Il nous faut apprendre à lire l'amour de Dieu dans le déroulement implacable de l'ordre des choses. Événements heureux ou malheureux nous signifient la même chose ; c'est exactement le même texte écrit, seule change la couleur de l'encre. Il nous faut comprendre cette folle équivalence entre du pain et des pierres. A l'amour divin qui a aimé l'homme jusqu'à consentir à la folie de le créer, doit répondre en l'homme la folie d'un amour qui le fait se décréer. « L'amour que Saint Jean portait à celui qui était son ami et son seigneur, quand il était sur sa poitrine pendant la cène, c'est cet amour même que nous devons porter à l'enchaînement des causes et des effets qui, de temps à autre, fait de nous une bouillie informe. » (Intuitions préchrétiennes, La colombe, 1951, p. 150). Notre unique urgence est d'aimer Dieu dans notre prochain. Veiller à ce qu'il ne soit pas fait de mal aux hommes est une tâche confiée aux hommes seulement. L'obligation morale de faire le bien ne peut se satisfaire qu'en faisant du bien aux autres, ce qui définit justement l'humanité en l'homme.

Monique Broc-Lapeyre
maître de conférences honoraire
Université Pierre Mendès France, Grenoble

Monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans La mystique, une éthique paradoxale ?, Actes de la journée d’études organisée par La Fondation Ostad Elahi, éd. L’Harmattan, 2002.