Else Lasker-Schüler ou la déchirante identité judéo-allemande

-A +A
Par : 
Régine Pietra

Else Lasker-Schüler est mal connue en France. C’est pourtant l’un des plus grands noms de la littérature du XXe siècle. Gottfried Benn dira d’elle, dans le discours prononcé le 23 février 1952, au British Center de Berlin, sept ans après la mort d’Else Lasker-Schüler, qu’elle était le plus grand poète lyrique dont l’Allemagne ait pu s’enorgueillir. Quant à Karl Kraus, il déclarait que, depuis Gœthe, il n’y avait pas eu de poète dont le langage et les idées, l’âme et la sonorité aient été si profondément liés et qu’il donnerait volontiers tout Heine pour un seul poème d’Else Lasker-Schüler.

Ce qui paraît caractériser essentiellement Else Lasker-Schüler c’est la fusion totale entre la vie et l’œuvre ou plutôt entre sa vie et sa poésie : vie faite d’errance, poésie d’un lyrisme inspiré. Ses poèmes, elle les proférait dans les cafés berlinois, de sa voix douce et prenante qui scandait chaque syllabe en la détachant comme il se doit dans le respect de la langue allemande. Wieland Herzfeld, frère de John Heartfield, écrivain et éditeur d’Else Lasker-Schüler raconte ainsi sa première rencontre avec elle, lors d’une lecture en 1914 : « Ce n’était pas une parole, c’était un chant extatique qui résonnait longuement comme la prière magique des prophètes d’Orient […]. En l’écoutant, je perçus que ses poèmes traduisaient directement la poésie et n’étaient pas l’expression d’une pensée[1].

Toutefois parler d’identité – ici entre la vie et l’œuvre – en ce qui concerne Else Lasker-Schüler est paradoxal, car il n’y eut pas de personnalité plus changeante et « d’une certaine manière »[2] plus instable, plus déroutante aussi par la non-distinction qu’elle entretenait entre le réel et l’imaginaire.

Nous tenterons cependant de repérer arbitrairement dans cette vie mouvementée et douloureuse trois moments :

·             - Celui de l’enfance et de l’adolescence que j’appellerai celui de lAllemande juive ;

·             - Celui ensuite de sa vie à Berlin, ville à laquelle elle s’identifiera toute sa vie, où elle participe à tous les mouvements littéraires et artistiques, liée d’amitié à ceux qui ont fait la culture du XXe siècle. Célébrée par tous, sa réputation n’en était pas moins sulfureuse. Son caractère manifeste les traits d’un tempérament schizoïde, scindé entre moi et moi[3], entre le relatif et l’Absolu, entre le fantasmatique et la réalité, l’extrême socialité et la plus profonde solitude de l’âme. Exaltation et détresse à laquelle contribueront les événements extérieurs, comme la guerre de 1914 où beaucoup de ses amis succombèrent.

·            - Celui, enfin, des dernières années de sa vie (1932-1945) où contrainte par sa judaïté de s’exiler à Jérusalem, elle « rôde sans patrie »[4], à la limite de la folie, celle d’être une juive allemande.

Else Lasker-Schüler naît à Elberfeld, au Nord-Ouest de l’Allemagne, le 11 février 1869[5]. Elle appartenait à une famille juive totalement assimilée[6] qui se bornait à célébrer le Yom Kippour[7] et refusait tout ghetto juif. Son enfance fut très heureuse et elle n’en sortit jamais tout à fait, demeurant toujours, comme beaucoup l’ont dit, la femme-enfant, trimballant avec elle, même dans son âge le plus avancé, poupées, soldats de plomb et bonbons entourés de papiers multicolores avec lesquels il lui arrivera plus tard de payer dans les cafés berlinois ses consommations. Cette enfance était comblée surtout par la présence d’une mère mélancolique qu’elle adorait et qui encourageait par sa participation ses visions fantasmatiques, imaginaire peuplé de personnages orientaux : Else est roi de Thèbes, Youssouf (Joseph), le juif sauvage, Melech ; elle fonde dans l’imaginaire « la confrérie des Jéhovanites », « des garçons de Sabaoth ; elle peuple de chameaux, de dromadaires et de palmiers les paysages qu’elle traverse »[8]. Cette attribution de personnalités multiples ne lui sera pas réservée, car elle affublera de prénoms – Hegel ne disait-il pas que c’est ce qui fait le poète – tous ceux qu’elle connaîtra par la suite, nimbant d’une auréole mythique les êtres côtoyés, comme dans les légendes enfantines.

Son adolescence fut traversée par deux drames familiaux. Alors qu’avait 13 ans, elle perd son frère Paul, de huit ans son aîné, frère chéri entre tous, qui lui racontait les Histoires de l’Ancien Testament, en particulier celle de Joseph vendu par ses frères, qui lui parlait de Jésus pour qui il avait une dilection particulière (il s’apprêtait à se convertir au christianisme), dilection qu’Else Lasker-Schüler conservera. Sa mère meurt lorsqu’elle a 21 ans De cette disparition, elle ne se remettra pas, comme en portent témoignage ses poèmes. Dans une lettre dédiée à Franz Marc, elle écrit : « Mon cœur s’ouvre quand je pense à ma mère. Je n’ai pas de secret pour elle, elle m’a emportée avec elle loin de la terre, elle est restée en mon cœur dans ce monde-ci ; je suis vie et tombeau »[9] Dans Mon piano bleu, le souvenir de la mère est permanent :

Wâre mein Lächeln nicht versunken im Antlitz
Ich würde es über ihr Grab hängen

Aber ich weiss einen Stern,
Auf dem immer Tag ist ;
Den will ich über ihre Erde tragen.
Ich werde jetzt immer ganz allein sein
Wie der grosse Engel
 Der neben mir ging

S’il ne s’était évanoui de mon visage,
Je suspendrai mon sourire au-dessus de sa tombe.
Mais je sais une étoile
Où le jour ne cesse jamais ;
Je la porterai sur sa sépulture,
Désormais je serai toujours seule
Comme le grand ange
Qui allait à mes côtés. (Mon piano bleu, p. 44).

Et, plus loin, faisant allusion à la coutume juive qui veut, pour célébrer l’anniversaire d’un mort, que l’on allume une bougie qui brûlera jusqu’au lendemain soir :

Es brennt die Kerze auf meinem Tisch
Für meine Mutter die ganze Nacht –
Für meine Mutter…..
Mein Herz brennt unter dem Schulterblatt
Die ganze Nacht –
Für meine Mutter…..

La bougie se consume sur ma table
Pour ma mère, toute la nuit –
Pour ma mère…..
Mon cœur se consume sous mon épaule
Toute la nuit
Pour ma mère….. (Mon piano bleu, p. 276).                                                                

Quelques années après la mort de sa mère, en 1894, Else Lasker-Schüler se marie avec le docteur Lasker (dont elle conservera le nom toute sa vie) et va vivre à Berlin. Elle y suit les cours de peinture de Simon Goldberg, car, en ce domaine aussi, elle était très douée, ce dont témoignent les nombreux dessins qui illustrent ses œuvres. L’union entre Berthold Lasker et Else s’avèrera vite fragile et le divorce survient quelques années plus tard. Entre temps naîtra, d’une liaison avec un Grec, un fils auquel elle donne le prénom du frère chéri, Paul. Ce fils, qui mourra de tuberculose à l’âge de 29 ans, sera, après sa mère, l’autre grand attachement de sa vie. Dans un poème, dédié à son « cher fils Paul », on lit ces vers :

Nun aber wandle ich um meines Kindes
Goldgedichtete Glieder
Und suche Gott

Or voilà que maintenant je vais et viens
Autour du corps de mon enfant, poème d’or,
Et cherche Dieu.( Mon piano bleu, p. 38-39).

Et dans un autre poème, intitulé « Jérusalem » :

Immer wieder Wirst du mir
Im scheidenden Jahre sterben, mein Kind
………………………………………………
Nie ahnte ich den Tod
– Spüren um dich, mein Kind –
Und ich liebe des Zimmers Wände,
Die ich bemale mit deinem Knabenantlitz

Toujours tu reviendras entre mes mains
Mourir lorsque l’année s’achève, mon enfant
……………………………………………..
Jamais je ne soupçonnais la mort
– Rôdant sur tes traces, mon enfant –
Et j’aime les murs de la chambre
Où je peins ton visage de jeune garçon. (Mon piano bleu, p. 280-283).

Lorsque Else Lasker-Schüler arrive à Berlin, elle n’a encore rien écrit. Berlin sera sa ville, elle en connaîtra tous les recoins. Elle en fréquentera tous les cafés, ces hauts lieux d’intense vie culturelle et cette ambiance la révélera à elle-même. Elle a alors plus de trente ans. Rejetant les conventions de la vie bourgeoise qu’elle avait connue avec son mari et que son tempérament exalté ne pouvait supporter, elle va dès lors devenir la figure exemplaire de la bohême berlinoise dont elle deviendra l’égérie. Ceux qui l’ont côtoyée la décrivent d’une même voix comme un personnage excentrique, vêtu d’étranges pantalons de taffetas noir, de châles orientaux, parée d’une multitude de bijoux de pacotille : elle ne pouvait passer inaperçue. Elle n’était pas jolie, mais séduisait les hommes par sa personnalité au point qu’elle suscitait la jalousie des autres femmes. Claire Goll, dans ses Mémoires, À la poursuite du vent, écrit : « Elle s’arrogeait tous les droits, et en premier lieu, le droit de préemption sur tous les hommes. Comme elle s’était amourachée d’Yvan, elle nous appelait toujours à sa table. Elle n’était pas à proprement parler belle, mais elle avait son genre : la femme-enfant exotique, orientale […]. Ses cheveux noirs, coupés très court, dégageait son visage, et surtout ses yeux très sombres. Malgré ses quarante ans, Else Lasker-Schüler fascinait les hommes par son attitude complètement alogique, délirante. »[10] N’ayant pas de revenus personnels, elle n’avait aucun lieu propre, dormant sur les bancs des gares ou dans une cave secrètement louée par un portier. Elle ne mangeait pas régulièrement et se nourrissait des semaines entières de noix et de fruits. Sa vie c’était l’errance dans les quartiers sordides qui la faisaient pleurer de compassion, c’était les cafés, le Western Café ou le Romanisches Café. Là, durant des nuits entières, elle retrouvait tous ceux qui constituaient l’élite intellectuelle de l’époque. On y échangeait des nouvelles, fêtait les publications. Dans tel autre café, on évaluait la cote des peintres.

Dans les premières années du siècle, Else Lasker-Schüler avait fait la connaissance de celui qui devait devenir son ami et son modèle : Peter Hille, de quinze ans son aîné, lui aussi figure remarquable de la bohême berlinoise. Il la prit sous sa protection, se démena pour placer ses textes. Elle le surnomma Peter des Felsen, et elle fut pour lui Tino de Bagdad. Ce marginal, proche des anarchistes, aux aspirations mystiques, fonda le Cabaret néo-pathétique, où, bien sûr, elle officiait. À cet homme d’une immense culture, auteur d’aphorismes qui rappellent Novalis, Else voua une totale admiration. Peter Hille mourut en 1904, épuisé par sa vie de vagabond, en s’effondrant sur un banc de la gare de Zehlendorf. Else Lasker-Schüler lui consacra un livre, Le livre de Peter Hille. Chaque année, elle célébrait le jour de sa mort. « Saint Peter Hille, écrivait-elle, était un monde. Du météore fusait en lui. »[11]

On peut difficilement aujourd’hui s’imaginer l’effervescence culturelle du Berlin de l’avant-guerre. Dans les cafés qu’elle hantait – ne pouvant s’en passer comme d’une drogue – elle rencontra et se lia d’amitié avec des poètes, comme Peter Baum, A. Stramm , G. Trakl, G. Benn, Franz Werfel, Albert Ehrenstein, des peintres, comme G. Grosz[12], F Marc, Capendonck, Schmidt-Rottluf, Delaunay, Chagall, des fondateurs de revues, comme K. Krauss, H. Walden, des architectes, comme Loos, des musiciens, comme Kestenberg[13], des hommes de théâtre, comme Max Reinhardt, qui mettra en scène sa pièce Die Wupper. En 1903, Else Lasker-Schüler se sépare de Peter Hille et quelques mois plus tard se marie avec un musicien G. Levin qu’elle dénommera Herwarth Walden, fondateur de la fameuse revue, Der Sturm, revue qui doit aussi à Else son titre, et où seront publiés bien de ses poèmes. Le premier numéro de Der Sturm paraît en 1910. Quand, un an plus tard, les peintres de Die Brücke se joignent au Sturm, Walden[14] devient le centre d’un mouvement artistique de rayonnement international, avec des antennes à Genève et à Paris. C’est dans ce creuset que germeront l’expressionnisme, le futurisme, le dadaïsme, des mouvements comme Der blaue Reiter, Die Brücke. Walden ne disposait pas seulement d’un organe périodique mais aussi d’une maison d’édition consacrée à la littérature et aux arts plastiques, mais encore d’une galerie, où Else Lasker-Schüler devint l’amie de Kokoschka, d’Apollinaire, de Marinetti, de Cendras, de Juan Gris, de Kandinsky. Placée au centre de ce bouillonnement culturel, elle y occupait une place de choix. Notons au passage qu’un grand nombre de ces artistes étaient juifs, mais, à l’époque, dominait seul le sentiment d’appartenance à la nation et à la culture allemande. Ce ne sera que pendant la guerre – à laquelle les Juifs payèrent un tribut majeur – que l’idée d’une symbiose judéo-allemande sera mise en avant sur le plan philosophique par Hermann Cohen. Le fondateur de l’École de Marbourg mettait en évidence l’importance du judaïsme au sein de la germanité. C’était pour lui une vérité de l’histoire culturelle, de la politique et du sentiment du peuple allemand. Il soulignait les affinités entre le messianisme juif et la philosophie idéaliste et concluait : « en tant qu’Allemands, nous voulons être juifs, en tant que juifs, Allemands. »[15]

Else Lasker-Schüler ne tardera pas à se séparer de Walden. Dans une lettre écrite après leur séparation, elle note : « je te connais et tu me connais, nous ne pouvons plus nous surprendre et moi je ne peux vivre que de miracles ». Ils resteront cependant bons amis et Walden continuera à être son confident, comme en témoigne Mon cœur – lettres qu’elle lui écrivit en lui faisant part de ses nouvelles passions –  et à l’aider financièrement.

L’autre grande figure de l’Intelligentsia de l’époque est celle de l’autrichien Karl Kraus, éditeur de la revue Die Fackel (Le Flambeau) qui établit sa rédaction berlinoise dans les bureaux de Der Sturm. Bien qu’on lui ait connu quelques sarcasmes antisémites[16] – mais Karl Kraus n’était que sarcasmes – Kraus appréciait Else Lasker-Schüler. K. Kraus, qu’elle surnommait le Dalaï Lama, publia certains de ses poèmes dans sa revue. Il organisa pour elle une souscription qui rapporta 4000 marks. Else Lasker-Schüler lui dédia ses Ballades Hébraïques. Plus tard, leurs rapports devaient s’envenimer pour des questions personnelles. Mais il reconnut toujours la poétesse qui, comme lui, avait cet amour du verbe porté à son point de perfection dans une sobriété éloquente.

Parmi tous les créateurs avec qui Else Lasker-Schüler a noué des liens étroits – il y en a beaucoup – je voudrais retenir trois noms : Franz Marc, Georg Trakl, Gottfried Benn.

F. Marc, à qui est dédié son ouvrage Le Malik en ces termes : « À mon inoubliable Franz Marc LE CAVALIER BLEU pour l’éternité », est l’ami de cœur[17], le frère avec qui elle échange en toute liberté, avec une totale sincérité, sans aucune pudeur. Else Lasker-Schüler fit sa connaissance en 1912, et bien que lui vive à la campagne et elle en ville, leurs propos témoignent d’une commune vibration aux êtres et aux choses, d’un goût commun pour le monde irréel. Elle le décrit ainsi : « Ruben – ainsi le surnommait-elle, du nom d’un personnage de l’Ancien Testament, fils aîné de Jacob le Patriarche – était de haute taille, d’une majesté silencieuse, tendre et d’une beauté prodigieuse ensoleillée. Ses yeux étaient faits du bois brun de la douce écorce des arbres. »[18] Else Lasker-Schüler appréciait dans ses peintures, le sens intime des choses, cet amour de l’animal qu’il stylisait après avoir pénétré au-delà des apparences. Méprisant le monde objectif, il s’efforçait de tout reconstruire par la couleur qui donne le rythme à la toile. Lors de sa mort, à la guerre, elle écrit : « Le cavalier bleu est tombé, héros hautement biblique qui portait avec soi le parfum de l’Eden. Il jetait une ombre bleue sur le paysage. C’était lui, l’homme qui entendait encore parler les animaux ; et il transfigurait leurs âmes incomprises […] Bœuf-citron, Buffle-feu : voilà les noms qu’il donnait à ses animaux […] Il parlait d’un meurtre pur, quand, sur sa toile, une panthère allait prendre une gazelle sur un rocher. »[19]

Avec Trakl, surnommé « le chevalier d’or », elle connut aussi cette vibration d’âme à âme. Mais leurs liens furent de courte durée, puisqu’elle le rencontre en 1914 et qu’il devait mourir quelques mois plus tard à l’hôpital, ayant absorbé éther et cocaïne. Dans un poème, elle le décrit ainsi :

Seine Augen standen ganz fern.
Er war als Knabe einmal schon im Himmel
……………………………………………..
Wir stritten über Religion,
Aber immer wie zwei Spielgefährten
………………………………………………
Er war wolh Martin Luther.

Ses yeux se tenaient si loin.
Une fois déjà, enfant, il était allé au ciel
………………………………….
Nous nous querellions à propos de religion,
Mais toujours comme deux enfants qui jouent
………………………………………………..
À coup sûr, il était Martin Luther. » (Mon piano bleu, p. 206-207).

Allusion, ici, aux débats avec ce protestant, dont elle fait en des vers poignants l’éloge funèbre :

Georg Trakl erlag im Krieg von eigener Hand gefällt.
So einsam war es in der Welt. Ich hatt ihn lieb.

Georg Trakl succomba à la guerre, frappé par sa propre main.
Et ce fut tant de solitude dans le monde. Je l’aimais. (Mon piano bleu, p. 204-205).

Le troisième et dernier nom que je citerai est celui de Gottfried Benn. Il fut la grande passion d’Else Lasker-Schüler, qui avait certes une extraordinaire faculté de tomber amoureuse mais, avec lui, ce fut un attachement véritable. G. Benn avait alors 23 ans, Else Lasker-Schüler 46 ans. Benn était médecin et poète et venait de publier Morgue, un recueil où le réalisme des salles de dissection le dispute à l’outrance d’un monde sans issue, qui n’est que l’envers d’un lyrisme idéaliste. Benn sera surnommé le païen, le roi, le tigre ou, le plus souvent Giselheer[20] le barbare.. Leur liaison passionnée fut de courte durée, un an. Celui qui sortait des « légendes des Nibelungen », qui était « son pays secret »,[21] se détacha bientôt d’un amour qui voulait l’Absolu auquel il ne pouvait consentir :

Ich schlang meine Arme um dich
Wie Gerank.
Bin doch mit dir verwachsen
Warum reisst du mich von dir 

J’ai noué mes bras autour de toi
Comme les vrilles d’une vigne
Moi qui te suis greffée,
Pourquoi veux-tu m’arracher de toi. (Mon piano bleu, p. 116-117)

À Franz Marc, elle écrit : « Depuis que j’ai perdu Giselheer, je ne sais plus ni rire ni pleurer. Il a creusé un trou dans mon cœur ; mon cœur ne saigne pas, il est béant comme le fond d’un œil crevé. »[22]

Deux poèmes poignants concluent leur liaison. Dans son « Dernier chant à Giselheer », Else Lasker-Schüler écrit :

Ich raube in den Nächten
Die Rosen deines Mundes,
Dass keine Weibin Trinken findet.
Ich bin dein Wegrand.
Die dich streift,
Stürzt ab

Je dérobe au cours des nuits
Les roses de ta bouche
Pour qu’aucune femme ne puisse s’y désaltérer
Je suis la bordure de ton chemin
Qui te frôle
S’effondre. (Voir Mon piano bleu, p. 126 ; traduction légèrement modifiée

Benn répond avec le poème « Ici-bas pas de consolation » :

Personne ne sera ma bordure de chemin
Laisse seulement tes fleurs se faner
Mon chemin coule et va tout seul.

Tel fut leur pathétique adieu. Benn restera cependant lié à Else en tant qu’ami, que « collègue ». Il sera présent à ses côtés lors de l’enterrement de son fils Paul. En 1932, lorsqu’elle recevra le prix Kleist, alors que monte le nazisme, auquel Benn se ralliera pendant un court moment, il lui dira, dans un message à elle adressé, que ce prix, habituellement si galvaudé, est par elle ennobli.

Si j’ai tenu à brosser rapidement l’effervescence créatrice de ces années berlinoises qui précèdent la guerre de 1914, c’est pour mettre en évidence la richesse des relations qui tissent la personnalité d’Else Lasker-Schüler, et sans lesquelles elle ne serait pas, elle qui était, elle en fait l’aveu, constituée du regard des autres.

Cette identité qui en fait la muse du monde intellectuel est cependant une identité fissurée :

-Fissurée dans son idiosyncrasie même par le sentiment constant d’une différence entre elle et les autres et d’une séparation de soi avec soi. À noter qu’elle ne s’attribue que des surnoms masculins, signalant par là son androgynie.

-Fissurée par cette fuite perpétuelle dans un univers visionnaire dont les frontières avec le réel s’estompent. On a pu la comparer, à juste titre, nous semble-t -il, à ce que sera la Nadja de Breton.

-Fissurée par ce besoin d’être entourée d’une cour d’amis et pourtant de faire l’épreuve d’une totale solitude.  Elle était obsédée par la séparation, l’abandon, la décrépitude[23], la mort.

-Fissurée aussi par sa vulnérabilité, car si elle fut adulée par certains, elle fut souvent bafouée par la Presse de l’époque, haïe par ceux qui ne pouvaient supporter ses attitudes scandaleuses, provocation aux valeurs bourgeoises, ou par ceux qui étaient simplement irrités par son comportement mégalomaniaque ; d’aucuns, parmi les plus grands ne partagèrent pas la fascination qu’elle exerçait : Benjamin, Kafka, Buber[24].

Cette identité fut aussi disloquée, d’une part, par la guerre, où elle perd ses meilleurs amis : Peter Baum, Franz Marc, Georg Tralk, Ehrenbauum-Degele (Tristan), Hans Adalberg von Maltzahn (le Duc de Leipzig, ou le Baron), d’autre part, par certaines attaques qui soulignent sa judaïté, elle qui avait pour seule patrie la langue allemande à laquelle elle fait subir une transmutation telle que les traducteurs français avoueront quelquefois l’impossibilité de rendre le sens polyvalent de certains vers. Plus tard, elle refusera qu’on traduise en hébreu ses poèmes, arguant qu’ils sont assez hébraïques en allemand.  C’est à « son peuple » qu’elle consacre ses Ballades Hébraïques, recueil où s’exprime un attachement à la tradition juive, en connivence avec son moi lyrique[25]

Je ne me hasarderai pas à définir son style. Disons qu’il se rattache à l’expressionnisme par cette volonté de tirer de la langue de nouvelles possibilités par l’intensification, la concentration qui permettent d’inventer de nouvelles relations entre les choses. Désinvolte vis-à-vis de la grammaire, de la logique, de la syntaxe, elle fait tout graviter autour du mot qui, par son rythme et son potentiel d’images, semble sourdre de la sonorité intérieure de l’artiste[26]. Comme l’a dit Benn, chaque tournure émanait du centre de sa créativité.

Les années qui suivirent la première guerre voient la consécration de son œuvre, publiée en 1919-20, en dix volumes. Sa pièce, Die Wupper, où elle montre le monde des pauvres face aux riches, est jouée à Berlin avec un réel succès. Certains de ses poèmes, traduits en français sont publiés à Paris dans la revue Die Aktion. Des expositions de ses dessins ont lieu. De très nombreuses lectures de ses poèmes se font dans différentes villes d’Allemagne. Années toutefois assombries par la mort de son fils, en 1927, auquel elle associe dans le poème qui clôt Mon piano bleu le souvenir de sa mère :

Meine Freiheit soll mir niemand rauben – sterb ich am Wegrand wo, liebe Mutter, kommst du und trägst mich hinauf zum blauen Himmel. Ich weiss, dich rührte mein einsames Schweben und das spielende Ticktack meines und meines teuren Kindes Herzen.

Que personne ne me dérobe ma liberté – si je meurs quelque part au bord du chemin, mère chérie, tu viendras et m’emporteras là-haut jusqu’au ciel bleu. Je le sais : tu étais émue à me voir planer toute seule dans les airs, et à entendre le tic-tac joueur de mon cœur et du cœur de mon enfant bien-aimé. (Mon piano bleu, p. 344-45).

Nous voici parvenus à la dernière partie de son existence, aux années sans doute les plus sombres, où la montée du nazisme stigmatise la juive allemande. En 1932, elle est attaquée dans les rues de Berlin par un groupe de SA qui insultent la « juive pornographique » et la frappent. Il est temps pour elle de quitter Berlin, la ville qu’elle aimait par-dessus tout et qu’elle ne reverra jamais.  Elle prend le premier train qui part pour Zurich, sans un sou en poche. Dans une lettre à un ami, elle note : « J’avais les deux mains presque gelées, couvertes de crevasses, car je dormais, les premiers jours, cachée sous un arbre près du lac »[27]. Klaus Mann, alors à Zurich, assistant à l’un de ses récitals la décrit ainsi dans son autobiographie, Le Tournant : « elle surgissait pour un instant parmi nous, un peu étrange certes, parfois effrayante, parfois d’un comique dément ; mais dans chacun de ses gestes, dans chacune des paroles qu’elle chuchotait timidement ou murmurait avec colère, elle restait une poétesse-née, le talent personnifié, un talent d’une intensité telle et d’une espèce si parfaitement singulière qu’elle mérite presque, en vérité, le nom de génie. »[28] En 1935 – elle a 66 ans – elle tombe amoureuse d’un jeune italien, qui ne portait pas sans doute par hasard le prénom de Paolo. Elle éprouvait une sorte de fascination pour sa beauté qu’elle ne cessait de contempler.

Avec Zurich comme port d’attache, elle entreprend alors un certain nombre de voyages à Alexandrie et en Palestine où elle se rendra en 1934, en 1937 et en 1939, où la déclaration de guerre ne lui permet pas de regagner la Suisse. Notons qu’en 1938, elle est déchue de la nationalité allemande. Dès lors c’est à Jérusalem qu’elle résidera : Jérusalem, la ville dont elle avait rêvé, liée à cet Orient fabuleux qu’elle ne cessait de parer des couleurs du songe, la décevra. Elle y continue ses vagabondages, vivant dans une chambre modeste, sans feu ni lit, mais elle ne s’y intégrera jamais. Prématurément vieillie, Else ressemble à une clocharde toute voûtée qui nourrit chiens et chats errants, alors qu’elle-même crève de faim. Certains amis s’emploieront pourtant à lui venir en aide. Elle donne dans le café Sichel lecture de ses poèmes. Mais le cœur n’y est plus.

Else Lasker-Schüler mettra cependant à profit ses années en approfondissant la culture juive : elle se passionne pour l’Ancien Testament, le Zohar, La Kabbale, le hassidisme. Elle crée un club poétique, Der Kraal, où elle lit ses poèmes à la lueur d’une bougie. C’est elle qui rédige les cartes d’invitation et les porte à leurs destinataires. Toujours iconoclaste, elle ne manque pas de scandaliser, en mangeant une tablette de chocolat pendant la cérémonie du Yom Kippour. En 1941, elle fait la connaissance d’Ernst Simon, son dernier amour. Âgé de 50 ans, Simon s’est spécialisé dans l’histoire des religions. Lui aussi est un exilé de Berlin, et ils évoquent ensemble les souvenirs de la ville aimée. Il sera là, semble-t-il, au moment de sa mort.

Plus que jamais ses visions envahissent sa conscience, au point que certains parleront de démence.[29] « Elle n’avait pas hésité, un jour, à raconter à Marcel Brion la visite chez elle du roi David. Brion évoquait ce récit comme une expérience de « fantastique-réel ». Rien n’y manquait ni la manière dont le roi était vêtu, ni l’accent de sa voix, ni les mots. Elle rapportait simplement une conversation familière et non point du tout un dialogue solennel avec un mort[30].

Cette fuite dans l’imaginaire ne l’empêcha pas d’entreprendre de tenter une réconciliation fraternelle entre chrétiens, juifs et musulmans. Elle proclame sa tendresse pour le Christ, « le plus saint des juifs » et va fréquemment sur le Golgotha, à Gethsémani, à Bethléem. [31]

Else Lasker-Schüler meurt en janvier 1945, seule et ignorée de tous, dira Claire Goll. Elle est enterrée au pied du mont des Oliviers. Sur sa tombe, qui n’existe plus[32], on lira son dernier poème : « Je sais que je dois mourir ».

Juive, Else Lasker-Schüler l’était par ses racines[33], mais aussi par ses songes éveillés. Certes, son rapport à la religion fut très personnel, peu soucieuse de rites qu’elle n’aurait pas créés, peu orthodoxe : elle dira ne pas connaître le péché, considérer la Bible comme un ensemble de poèmes. Son Dieu est un Dieu cosmique, un Dieu, si l’on en croit la fréquence de la thématique des étoiles, stellaire. Allemande, elle l’était par sa culture, par sa langue (elle détestait le Yiddish), par une certaine coloration mystique et idéaliste. Symbiotique, elle le fut avec sa ville, qui devait être écrasée par les bombes, comme elle le fut par son rêve devenu cauchemar.

Nous laisserons les derniers mots à G. Benn qui, dans le discours de 1952 que je citais en commençant, écrit : « Quand je pense à cette tombe (celle d’Else Lasker-Schüler) j’espère toujours qu’un cèdre du Liban pousse à proximité ; j’espère aussi que l’odeur des orangers de Jaffa adoucit et rafraîchit l’air brûlant du pays autour de cette tombe allemande. Et si elle possède une pierre tombale, j’aimerais qu’en lettres allemandes, à côté des lettres hébraïques, y soit inscrit l’un de ses textes, extrait du « Poème à Dieu ». J’en lis les deux dernières strophes :

Mein Angesicht barg ich so oft in deinem Schoss –
Ganz unverhüllt : du möchtest es erkennen.
Ich und die Erde wurden wie zwei Spielgefährten gross !
Und dürfen « du » dich beide, Gott des Welten, nennen.

So trübe aber scheint mir gerade heut die Zeit
Von meines Herzens Warte aus gesehen ;
Es trägt die Spuren einer Meereseinsamkeit
Und aller Stürme sterbendes Verwehen.

J’ai si souvent caché mon visage dans ton sein –
Le voici à découvert : daigne le reconnaître.
Moi et la Terre avons grandi comme deux compagnons de jeu !
Nous avons bien le droit, Dieu de tous les mondes, de te tutoyer.

Mais aujourd’hui justement, le cours du temps me semble trouble.
Du haut du phare de mon cœur,
Ce cœur qui porte les marques de la haute mer : solitude
Et le souffle mourant de toutes les tempêtes. (Mon piano bleu, p. 242-245).

Je conclurai, en lui donnant encore une fois la parole :

Es kommt der Abend und ich tauche in die Sterne,
Dass ich den Weg zur Heimat im Gemüte nicht verlerne
Umflorte sich auch längst mein armes Land.

Quand vient le soir, je plonge parmi les étoiles,
Pour ne pas oublier le chemin de la patrie que j’avais au cœur,
Même si mon pauvre pays s’est voilé depuis longtemps. (Mon piano bleu, p. 295).

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France, Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr

 

 

 

[1]. Voir Le Malik, trad. française, éd. Fourbis, 1994, p. 142.

[2]. Je reprends ici l’une de ses expressions favorites : « Elle disait souvent d’une « certaine manière » ou « dans une certaine mesure » comme si elle avait voulu atténuer la précision de ses paroles », in  Jacqueline Bénédict, La seconde vie d’Anna Schüler, Paris, Albin Michel, 1986, p. 65.

[3]. MOIETMOI : c’est le titre de l’un de ses ouvrages, publié en français chez Bourgois en 1990.

[4]. Else Lasker-Schüler, Mon piano bleu, éd. française, Fourbis, 1994, p. 305.

[5]. Mêlant toujours la légende au réel, Else Lasker-Schüler déclara, dans la notice biographique qu’elle écrivit pour l’anthologie de Kurt Pinthus Menschheitsdämmerung (le Crépuscule de l’Humanité) : « Je suis née à Thèbes (Égypte), même si je suis venue au monde à Elberfeld en Rhénanie. Je suis allée à l’école jusqu’à onze ans, je suis devenue Robinson, j’ai vécu cinq ans en Orient et depuis je végète. »

[6]. On a dit que son arrière grand-père était rabbin, mais nous n’en avons aucune preuve.

[7]. Un de ses poèmes, figurant en tête des Ballades Hébraïques, poème dédié à sa mère, s’intitule Versöhnung, (réconciliation) et désigne la fête du Yom Kippour : voir Mon piano bleu, op. cit., p. 15.

[8]. Voir Le Malik, passim.

[9]. Le Malik, op. cit., p. 27.

[10]. Claire Goll, À la poursuite du vent, 1976, p. 55.

[11]. Mon piano bleu, p. 189. Peter Hille dresse d’Else ce beau portrait : « Else Lasker-Schüler est la poétesse juive. Que dis-je Déborah ! Elle a des ailes et des chaînes, la jubilation de l’enfant, la pieuse ferveur de la fiancée céleste, le sang fatigué des millénaires bannis et des offenses antiques…Son esprit poétique est un diamant noir qui griffe douloureusement son front. Le cygne noir d’Israël, une Sappho dont le monde s’est déchiré en deux. Elle rayonne comme une enfant, elle est dans la ténèbre originelle. Dans la nuit de sa chevelure, erre la neige hivernale. Ses joues sont des fruits délicats consumés par l’esprit. Elle s’ébat avec Yahvé, qui a la gravité de l’âge, et sa petite âme maternelle babille, parle de son petit garçon comme il faut, pas en philosophe…non…, comme s’il sortait d’un livre de contes. » Le monde juif d’hier, dirigé par R. Salamander, éd. Du Chêne, 1991, p. 186.

[12]. Dans un dessin de G. Grosz intitulé Scène de rue animée (cat. N° 273) : on y aperçoit Else Lasker-Schüler, coiffée d’un chapeau à fleurs, le cou entouré d’un renard. Else Lasker-Schüler me semble avoir merveilleusement caractérisé l’œuvre de Grosz : « Comme s’ils étaient restés longtemps au fond du fleuve / Ses personnages sont tout enflés./ Mystérieuses créatures égarées, aux gueules de têtards / Et aux âmes putréfiées. […] Point de lumière dans son conte fourvoyé. / Et pourtant c’est un enfant.[…] Et sa tristesse est dionysiaque / Sa plainte, du champagne noir. » Mon piano bleu, p. 213.

[13]. Pianiste, élève de Busoni, Kestenberg est avec sa femme l’un des plus fidèles amis d’Else Lasker-Schüler. Réfugié à Tel-Aviv en 1938, il sera l’un des fondateurs de l’orchestre philharmonique d’Israël.

[14]. Dans un catalogue de la Berlinische Galerie (N° 480), sous la signature de Kurt Schwitters, on trouve un numéro de Der Sturm intitulé par Walden : Coup d’œil sur l’art. Expressionnisme, Futurisme, Cubisme. Au catalogue, également (N° 168), un Buste d’Otto Freundlich qui appartient à la collection de Walden et Else Lasker-Schüler.

[15]. Hermann Cohen, « Germanité et judéité », Pardès, N° 5, 1987, p. 41 : cité par Enzo Traverso, Les juifs et l’Allemagne, Paris, éditions de la découverte, 1992, p. 41-42.

[16]. Karl Kraus était lui-même juif ; en 1898, il renonce à la confession juive et se convertit treize ans plus tard au catholicisme qu’il quittera en 1923.

[17]. F. Marc connaissait bien le fils d’Else à qui il avait promis d’apprendre la peinture. G. Grosz louait aussi, chez ce jeune garçon, ses dons de caricaturiste.

[18]. Le Malik, p. 63.

[19] . Mon piano bleu, p. 236-237.

[20]. Ce qui signifie à la fois : enfant de haute naissance et guerrier. En juin 1913, elle publie dans Die Aktion, une autre des grandes revues de l’époque, ce portrait de lui : « Il descend dans les souterrains de son hôpital et découpe les morts. Jamais rassasié de s’enrichir en mystères. Il dit : “ Ce qui est mort est mort” […] Il est là, debout, inébranlable, il ne chancèle jamais, porte sur son dos le toit du monde. Quand je me suis égarée à force de danser, que je ne sais plus où aller, je voudrais être alors une taupe de velours, creuser une tannière sous ses épaules et m’y enfouir.» (Mon piano bleu, p. 354).

[21]. Le Malik, p. 16 ; Mon piano bleu, p. 131.

[22]. Le Malik, p. 24.

[23]. Elle mentira souvent sur son âge. Après son mariage, elle dira être née en 1876. Aussi K. Kraus, quand on célébra son cinquantième anniversaire, ironisa-t-il : « Comme on devient jeune ! ». En 1936, alors qu’elle avait 60 ans, elle affirmait n’en avoir que 27. En 1922, elle donnait comme date de naissance 1881 et en 39, elle disait être née en 1891 : voir Jean-Michel Palmier, L’expressionnisme et les arts, I, Portrait d’une génération, Payot, 1979, p. 160.

[24]. Benjamin jugera son comportement maladif et hystérique ; Kafka, qui participe pourtant à une collecte en sa faveur, le fera « sans grande compassion », n’aimant pas le « cerveau vibrant sans choix » de cette « citadine qui se surexcite » (lettre à Felice Bauer en février 1913). L’attitude de Buber est un peu différente qui s’opposera à la publication de sa dernière œuvre, MoietMoi, œuvre, il est vrai, très étrange.

[25]. « Mein Volk. Der Fels wird morsch / Dem ich entspringe/Und meine Gotteslieder singe…/ Jäh stürz ich vom Weg / Und riesele ganz in mir / Fernab, allein über Klagegestein / Dem Meer zu. Hab mich so abgeströmt / Von meines Blutes / Most vergorenheit. / Und immer, immer noch der Widerhall / In mir, / Wenn schauerlich gen Ost/ Das morsche Felsgebein,/ Mein Volk, / Zu Gott schreit. » [La falaise s’effrite / dont je jaillis / Pour chanter mes cantiques…/ Je tombe abruptement du chemin / Et m’écoule toute en moi / Loin, seule, sur la pierre des lamentations / Vers la mer./ J’ai coulé, je suis partie si loin / de la fermentation cidreuse / de mon sang. / Et toujours, toujours l’écho / en moi  résonne. / Lorsque, terrible, vers l’Est / le rocher pourri / Mon peuple / Marche vers Dieu.] Traduction in Le monde juif d’hier, dirigé par R. Salamander, éd. du Chêne, 1991, p. 186.

[26]. Pour reprendre un exemple, proposé par Walden, l’expressionniste ne dira pas : « je suis triste comme l’automne » mais « je suis l’automne » : voir Jacques Legrand, « Un haut lieu de l’expressionnisme allemand, Le Sturm », Critique, N° 213, févr. 1965, p. 121.

[27]. Elle sera par là suite, durant son séjour en Suisse, aidée par l’avocat Emil Raas de Berne, qu’elle surnomme Mill.

[28]. Klaus Mann, Le tournant, Paris, Solin, 1984, p. 420.

[29]. Pour certains, elle aurait été atteinte, dès son jeune âge, d’épilepsie.

[30]. Cité par Michel Rachline, La muse de Berlin, Paris, Orban, p. 182.

[31]. Bien de ces données biographiques sont fragiles, car Else Lasker-Schüler n’hésitait pas à faire de sa vie une légende ; par ailleurs, les témoignages sur cette période sont assez évanescents.

[32]. Jean-Michel Palmier dit l’avoir cherché en vain dans ce cimetière juif aujourd’hui abandonné. Une plaque commémorative rappelle cependant sa mémoire.

[33]. Un contemporain dira : « Elle est la poétesse la plus représentative du peuple juif depuis des siècles. Féminité et esprit de la race s’unissent en elle […] » : Voir Erika Klüsener, Lasker-Schüler, Rowohlt Taschenbuch Verlag, 1980, p. 144 (nous traduisons).