Du trafic à la littérature, Violette Leduc, "La folie en tête", Gallimard, 1970

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

« De même qu’une tyrannie de la vérité et de la science serait capable de faire apprécier hautement le mensonge, de même une tyrannie de la sagesse serait capable de produire une espèce nouvelle de sens noble. Etre noble, voilà qui peut-être alors signifiera : avoir des folies dans la tête. »  Nietzsche, Gai Savoir, Aphorisme 20, « Dignité de la folie ».

       La Bâtarde a maintenant quarante ans[1]. L’âge de transition entre le trafic et l’écriture. Difficile passage apparemment, mais au fond, l’activité est la même. Rupture et continuité. « Qu’est-ce que je faisais quand je n’écrivais pas ? Je trafiquais. Bon je trafiquais. » (p. 49). Il sera aussi malaisé de placer ses feuillets que d’écouler les denrées de contrebande. Le trafic a pu être inverse avec un « Autre ». Il a fini dans les trafics d’armes, après avoir commencé par l’écriture, mais c’est le même lien étrange. Ce n’est pas par hasard. L’entreprise est du même genre. « J’ai donné mes feuillets, je dois me replonger dans le monde des profiteurs. » (p. 36). Il ne s’agit pas de trafiquer pour trouver le temps d’écrire, mais de remplacer le trafic des denrées par le trafic des mots et quand on doit se raconter soi, « étant sans imagination », l’écriture est une prostitution. « C’est aguicher, c’est se vendre. » (p. 412). En prison, Paris-Beurre s’interroge, compare. Elle a déjà trahi deux fois. Elle a livré aux gendarmes le nom du fermier qui l’approvisionnait en beurre, elle a donné le nom du cafetier qui lui vendit du chocolat américain. C’est rentable, le marché noir ; si on est pris, on peut toujours dénoncer. Etre une donneuse ? « Si je m’en sors, j’écrirai encore. Je mourrai, c’est plus positif. Tu ne mourras pas, tu écriras… Ecrire, en y réfléchissant, est malhonnête, nous trahissons. Nous trahissons quoi ? Tout, tout ce qui est. Les choses, les êtres, les objets… » (p. 87). La même malhonnêteté se poursuivra. La donneuse continuera ses trafics de margouline. Donner. Dénoncer. Etre « indic » en somme. « Ecrire, c’est indiquer. Je suis, la plupart du temps, un indicateur pour moi-même quand je marche dans les rues de Paris. » (p. 411). Au début, les deux activités de poursuivent presque simultanément. Passant de l’une à l’autre. Violette aurait bien voulu que l’activité « noble » la sauve du pétrin où l’a conduite l’activité « honteuse ». Jolie pensée ? Quand Violette est mise en prison pour le chocolat américain, elle essaiera de ce chantage. Qu’on téléphone à Malraux… il témoignera qu’elle est écrivain. «Tout ce déballage pour sauver notre peau ? Il fallait donc trafiquer aussi avec la littérature ? » (p. 82).

       Quand écrire sera devenu la seule ressource, il faudra bien que ça rapporte… Le rêve de plénitude de Violette associera toujours le beurre à l’art[2]. Pour la littérature, le processus sera le même que pour la contrebande. Première opération : le ravitaillement. Ecrire pour avoir quelque chose à offrir, à vendre[3]. « La littérature, c’est : prendre le sac en moleskine pendu au clou, partir « aux commissions », sentir à travers mon gant de laine la présence de mon porte-monnaie usé… » (p. 168). Ensuite, le porte à porte : « Pourquoi, ma chère, ne seriez-vous pas le colporteur de quelques pages que vous avez écrites ? » (p.25), avait dit Maurice Sachs sans malveillance. En ce domaine aussi, tout est combine. Il faudra frapper aux bonnes portes, mendier, séduire, relancer, remercier. Bref, la longue théorie des humiliations du placier en littérature : faire le siège de la maison d’édition : « C’est prévenant un éditeur. Il a mis un canapé dans l’entrée »[4], utiliser la bonne volonté des entremetteuses. « J’ai mis ma chemise orange sous mon bras… J’ai promené, colporté, proposé, prêté mes feuillets à Bernadette, à Marcel Arland, à Clara Malraux … » (p. 16), « Bernadette m’expliquait que je serais son poulain… » Bernadette! prête à tous les dévouements (« il faut absolument que je vous trouve un gars »), partageant tous les soucis (« Comment vont les colis ? », p. 87), c’est elle qui, confiant les feuillets à Simone de Beauvoir, fournira la bonne filière… Sartre… « Les Temps modernes », enfin la maison Gallimard.

       « Vous savez, j’aime beaucoup çà » (p. 55), avait dit Simone de Beauvoir. Parole qui était plus qu’une promesse, un salut ! N’était-elle pas toute-puissante, la Reine-Mère, la Grande Prêtresse?...

       Pourtant le succès ne vient pas. Au regard qui lorgne les vitrine, aucun «exemplaire n’ose s’exhiber. Ecrire n’est pas aussi rentable que le beurre du marché noir. La littérature est un piège. « Qu’est-ce que réussir ? Je me le demandais tout en suçant mon anis de Flavigny de station en station. Réussir, c’est se surpasser sans le montrer. Je réussissais pendant que, seule au monde, je traversais les prés avec mes chargements… » (p. 264).

       Le livre a paru. Il ne se montre nulle part. Ecrire est aussi une action honteuse. On se cache pour se voir exposée… Mais on est reléguée. Où est le livre ? « Où se terre-t-il ? Les libraires l’ont-ils reçu ? Je mourrais de honte si je devais leur demander. Ecrire est une mauvaise action puisque je préfère la dissimuler. Je redevenais coupable… » (p. 109). L’angoisse qui monte est la même qu’à quinze ans. « Etre en faillite. A quinze ans, je lisais la rubrique des faillites. Ma lecture, une chasse aux échecs. » (p. 7). Le trafic était plus rentable. Dans les « pouches », ces grosses poches pleines de beurre, l’argent venait s’entasser. Les feuillets noircis ne valent pas le papier des billets de banque[5], gagnés avec « les efforts de débardeur ». L’argent, c’est la promesse de vie, la condition de survie. L’argent, c’est le symbole de sa propre prospérité, de sa fécondité. Le confier à la Caisse d’épargne serait s’en séparer. « Ce serait le mettre en pension comme j’étais en pension. « Les billets de banque dépliés forment bien le plus beau livre : le livre d’or.

       Violette Leduc dort encore avec son argent sous l’oreiller… Perdre son argent, c’est perdre sa vie, son sang. « Ils le piétinent, l’adoré des adorés. C’est sûr, il est là couché dans la feuillée des pavés… Soulevez vos pieds. C’est mon bien, c’est mon aimé, c’est mon argent. C’était mon chéri, c’est mon enfant perdu. » (p. 37). Cet argent, c’est Violette même, piétinée par la foule indifférente, mise en pension, recueillie, aimée par la grand-mère, Fidéline. Pour parler à son argent perdu, Violette identifiée à Fidéline retrouve les accents que sa grand-mère prenait pour elle. « Bonne maman te cherche, bonne maman t’appelle, mon petit bijou, réponds. » (p. 38).

       L’argent, c’est aussi l’autre enfant, celui qui a été évacué, l’enfant avorté. Une perte définitive. « Votre argent ? Vous ne le retrouverez jamais. Je souffre et c’est bon. C’est chaud, c’est vivant ; c’est une fausse couche, c’est mon argent qui tombe entre mes jambes… » « Quand je me retrouvais dehors…. Tactactac, flacflacflac. La belle argent, la belle amour. Mitraillés les ventres ensemencés. Mes billets de banque, un à un, glissaient une deuxième fois chauds et lisses entre mes cuisses. » (p. 41).

       Mais voilà que le trafic en littérature ne rapporte rien. Le miracle d’avoir persévéré, V. Leduc le devra à Simone de Beauvoir. De ce « nouvel enfant », si Maurice Sachs fut le père (« Elle me demanda comment m’était venue l’idée d’écrire, je lui racontai comment Maurice Sachs m’avait mis un porte-plume dans les mains. » (p. 48), Simone de Beauvoir sera la mère incontestée. C’est elle qui, sage-femme, fera accéder la parturiente à la maternité, ou plutôt sera l’initiatrice qui haussera Violette au troisième sexe, celui des écrivains. La littérature, en effet, provoque un changement de sexe, elle convertit, elle invertit. Elle dresse entre les êtres d’autres dangereuses cloisons, confondant les rôles, jouant sur le clavier infini des identifications, empêchant les vraies unions. L’écrivain-homme n’est plus homme pour une femme, l’écrivain-femme n’est plus femme pour un homme. La fécondité de la plume stérilise les sexes et les ventres. L’accession à la gloire passe par le renoncement au bonheur humain.

       La mère, Simone de Beauvoir, est aimée d’amour, mais « sa vie est ailleurs », sa vie est avec Sartre. Violette les voit comme dans la scène primitive, se donner en exhibition d’écriture, au café. Le couple parental, aux noms célèbres, prend des dimensions fantastiques, mais la relation à l’Imago maternelle est privilégiée. Redire le nom vénéré, le nom noble entre tous, c’est communier. Violette le répète au milieu des statues. Et son adoration va porter au pinacle Simone de Beauvoir. Ce nom, Violette l’a d’abord contemplé sur les journaux, agrandi, auréolé par la célébrité. Etre comme elle, être pour elle, un écrivain[6]. Le prix a payé sera énorme, il faudra renoncer aux gestes de l’amour, s’automutiler. « Je suis assise en face d’elle, je cache mes pieds sous la chaise, mes mains dans les manches de mon tricot. » (p. 311). La seule attitude possible : adorer en silence. La cérémonie aura lieu, au Flore, le dimanche matin. Violette Leduc assiste à la grand-messe. L’arrivée de Simone de Beauvoir est annoncée à Violette par un soudain rayonnement, c’est l’entrée d’un soleil, l’éclat d’une majesté. La vierge inaccessible porte, en aura un diadème de cheveux. Au-dessous du diadème, un peigne. Violette est obsédée par ce peigne, la convoitise la hante. Prendre ce peigne serait dénouer les cheveux. Fidéline, la grand-mère aimante, du haut du ciel, intercède pour empêcher le sacrilège. Violette se souvient. Enfant, elle avait trouvé un vieux peigne édenté et la grand-mère, si parfaitement complice à l’ordinaire, n’avait non seulement pas consenti à l’adjoindre à la cueillette des pissenlits, mais même avait refusé simplement de le voir.

       « - C’est sale, Jette ça… - Ce n’est pas sale. Tu ne veux pas le voir ? – Non, je ne veux pas le voir. Jette-le. Je le remis à la place où je l’avais trouvé. J’éclatai en sanglots » (p. 54). Violette ne touchera pas le peigne. Elle ne devra bouger jamais ni mains, ni pieds, seulement regarder, prier. « Je cache mes mains sous la table, je vois de mieux en mieux une femme écrivain. » (p. 32). La victime, venue aux noces mystiques, s’immolera volontairement. Violette s’exercera à l’effacement, à la disparition… « Elle écrivait dans un café, je la regardais sur le volet d’un triptyque, c’était comme si je priais. Je m’effacerai… » (p. 66). Les mains, dangereuses exploratrices, leur seule fonction sera de vénérer, d’offrir des fleurs… Vénération, bouquet… « Mains coupées, j’aurais apporté d’autres fleurs avec mes moignons. » (p. 69). Sacrifice consenti, sublimation forcée. Mais l’immolation sera consécration. Les autres idoles en pâliront, Isabelle surtout que l’on pouvait aimer à en mourir… Isabelle ne comprendrait rien au rite de l’écriture. Simone de Beauvoir en est la grande prêtresse officiant en public. « Il y a tant de façons de faire l’amour : je le fais avec un spectacle : un être vient vers moi. » (p. 69). Il faut souffrir pour être écrivain, renoncer pour connaître la gloire. Simone de Beauvoir est exigeante avec les postulantes en littérature. « Avez-vous travaillé ? » Parole rituelle, mot de passe invariable dans les relations de l’abbesse avec la novice. Le travail est le rite unique célébré en commun. Les amours littéraires ne connaissent pas l’assouvissement, ils aident à la dépersonnalisation. Ils renversent les rôles. En ces amours étranges, inavouées, rentrées, on joue le double, le triple jeu, jeu de dupe toujours. Simone de Beauvoir jouera la jeune fille, Violette le rôle de l’homme repoussant qui tourne autour d’une femme très belle. Mais la belle statue auréolée n’ouvrira curieusement la bouche que pour d’insipides paroles. « Bonjour… bonsoir… ». L’essentiel est l’encouragement à la persévérance, elle protège de loin, surveille. Lorsque Violette s’efforce de préciser quel type de sentiment peut la lier à Simone de Beauvoir, elle ne peut qu’éliminer … ni comme mère, ni comme une sœur, ni amie, ni ennemie, ni absente, ni proche. Une telle affection est de nature purement religieuse, elle inspire une abnégation sans borne, « mon sentiment pour elle est au paroxysme du bien-être si je me sacrifie pour son travail, son harmonie avec Sartre » (p. 115). La dévotion entretient le goût de l’anéantissement (« Elle est tout, je ne suis rien », p. 115), la tentation de la servilité (être un chien), mais il reste l’impulsion donnée à l’opération salvatrice de l’écriture. La déesse-mère remet sur les rails tous les quinze jours, stimule, vérifie. Cependant, si la convoitise n’a pas son compte, la jalousie rôde. L’adorée encourage, donne son temps, mais se réserve toute sa vie ailleurs. La déesse ne parle pas, ou si peu, si pauvrement, elle recueille les confidences, mais ne livre rien. « Que sommes-nous pour eux ? », demande-t-elle à N. Sarraute à propos de Simone de Beauvoir et de Sartre, « des cobayes ? des zéros ? Moins ils parlent, plus nous nous confions, c’est forcé, c’est injuste, c’est horrible… » (p. 120). De tels rapports sont humiliants, ils poussent à la dernière extrémité. Un tel dévouement est exaspérant. C’est le culte de la « distance admirable ».

       Les autres « aimés » seront tout aussi lointains, également inaccessibles, semblablement « pris ailleurs », définitivement étrangers. Toute familiarité, toute intimité est interdite. Violette amoureuse d’homosexuels, est vouée à la famine, condamnée à l’exclusion, au supplice de Tantale. Suppliciée, Violette n’a plus que les nuages pour partenaires. Il reste encore le bonheur solitaire d’adorer, de se vouer à l’admiration, aux dévotions sans borne. Genet ! V. Leduc se jette, à sexe perdu, dans la dévotion à Genet. « Un homosexuel de génie ! Quel programme de sacrifices inouïs, quelles suaves immolations en perspective ! » (p. 126). Quelle somme aussi d’humiliations, sur le chemin de l’anéantissement! V. Leduc se vouera aux amours impossibles jusqu’à la folie. Le plus dangereux parce que le plus permissif sera l’amour de Jacques. De tels dérèglements d’affection (repoussée sans être repoussée ») condamnent à l’extinction progressive, à la chosification. Disparaître, devenir rien … Le plaisir solitaire, l’amour de soi est encore une fête, … l’illusion d’un échange, d’un don. Devenir chien ? Valet ? Il y a mieux encore dans la hiérarchie de l’inexistence. D’abord, éliminer le sexe, ses faims, ses exigences. On parcourra toute la gamme des relations d’affection, excepté quand il devrait intervenir. C’est ainsi que Genet est aimé « comme ma mère » (p. 145), Jacques comme « le préféré de mes enfants », « mon père » (p. 144). Violette est condamnée aux amours incestueuses. Ceux, celles qu’elle approche avec frénésie se changent en père, mère ou enfant, les sexes en frelons, en pierres, ils font les morts.

       Disparaître. Pour ce lent travail d’anéantissement les bains d’anonymat font déjà merveille. Paris, le métro surtout, les terrasses des cafés, les voyages dans la foule italienne, permettent de grands progrès vers l’inexistence : d’abord l’inexistence larvaire, celle du cloporte, du puceron (« Un rêve : devenir insecte ») ; enfin la chosification : « Je serais un mur, des barbelés, un éclat de bois. » Les choses ne sont-elles pas les derniers partenaires ? Violette leur parle depuis longtemps… C’est l’existence neutre, bloquée, pétrifiée… on peut être un bas de soie, une borne, une porte qui bat…. « Pourquoi ne suis-je pas une poubelle ? » (p. 137) Un vieux bidon peut consoler. On peut se sentir la sœur d’une boîte de sardines, ne pas chasser la mouche qui s’est posée sur soi, quand c’est le seul signe d’une présence. On devient artiste en mendicité d’affection et les choses par leur silence répondent quelquefois. Les plus anonymes sont encore celles qui portent le nom de leur marque publicitaire ; elles renvoient davantage au sordide, à la déréliction ; elles viennent peupler le « réduit ». La plupart nourrissent, entretiennent la solitude, la prolongent : le Granvillons, les nouilles Rivoire et Carret, le petit Pâtre, les chaussures André, le cirage Kiwi. Dans la communication avec les choses, il y a une gradation. Quand tout est à peu près paisible en soi, les objets sont surtout silence ; dans la tourmente, on peut leur parler ; dans la misère, ils se mettent à chuchoter. Ils constituent alors un ensemble de signes, un langage codé, hermétique, qu’il faut déchiffrer comme les cartes du tarot, à charge d’être la voyante de son propre destin, et d’interpréter les signes bienveillants ou malveillants des choses. Dans le désert affectif, elles deviennent signifiantes, intentionnelles, messages envoyés par les êtres chéris, eux aussi déserteurs. Les absents envoient d’étranges signes. Les paquets de gitanes vides, comme autant de pierres laissées par le passage du petit Poucet, disent Jacques absent, ils parlent l’absence de Jacques, ils sont ses substituts ; ce sont de discret présents, des complices, des gages… Mais leur mutisme est suspect, leur silence ambigu, et s’ils étaient de mauvais présages, de mauvais signes, le piège tendu par une bande maléfique, histoire de faire perdre la tête !

       Les objets, il ne restait qu’eux et voilà qu’ils s’organisent[7]. Les « invisibles » attaquent en laissant des traces à interpréter… des griffes d’ongles sur les étiquettes d’eau minérale ; les chiffres 75 des plaques d’immatriculation. L’hostilité se propage, elle pénètre les rues, le réduit : dedans, dehors, tout est menace. Tout est minutieusement agencé pour obliger au désespoir. L’organisation des débris sur le passage de Violette, elle fait intervenir des mots à double entente. Le langage lui-même se désarticule, la ronde des signifiants, des messages secrets, toujours inquiétants, provoquent des fantasmes suicidaires : ficelles, fils traînent insidieusement pour inciter à la pendaison. C’est la mort lente à coups d’épingle. Fuir à Camaret ne servira à rien, les puces de sable continueront le harcèlement et la solitude la plus extrême encore dans un décor nouveau. Mieux valait Paris… On pouvait fuir la misère extrême que l’on était, en se balançant quelques instants dans une poubelle, d’avant en arrière, avec la chance de ne pas être vue. Au moins là, la signification de la coalition des étrons était facile à déchiffrer. Leur diversité peut nuancer des réactions de douloureuse répugnance, mais leur langage est monotone, ils disent la dérision de tout. Les étrons éternels et innombrables renvoient à l’inutilité de tout ce qu’on fait, et même et surtout de l’occupation qui constitue le seul salut : écrire. C’est le seul mode d’exister qui reste : « J’existe, quand j’écris » (p. 254). A la folie d’un amour impuissant, il reste cet exutoire. Mais « écrire, n’est-ce pas s’égarer dans les labyrinthes de l’impuissance » ? (p. 114). Ecrire ne change rien. On ne sort pas de la souffrance, on la ressasse.

       Pourtant, de cette féminité qui, pour l’occasion encombrait, écrire peut délivrer. Les mains des femmes écrivains se virilisent. Elles s’investissent d’un substitut de puissance[8]. Porte-plume, stylo, cigarette, autant d’appendices virilisateurs. Les mains féminines s’arment, s’équipent pour le combat de l’affirmation de la femme. Le prestige immense de Simone de Beauvoir est d’avoir ouvert la voie. V. Leduc s’efforce de continuer. « Il y avait d’autres choses à dire. Je n’ai pas su. J’ai échoué, je ne doute pas de mon échec. Je ne regrette pas mon labeur. C’était une tentative. D’autres femmes continueront, elles réussiront. » (p. 351). Les hommes, eux, à l’inverse sont dévirilisés par la littérature ; leur verge, aussi étroite qu’une cigarette, part en fumée ; Cocteau vieilli s’endort avec sa cigarette allumée. « Sexe, sexe blanc, sexe étroit, sexe en papier, sexe tatoué, oserais-je te prendre entre mes doigts ? Vieil ange Heurtebise, il le faut, sinon tu te brûleras. Je lui pris sa gitane. » (p.232). Passation de pouvoir. Les mains hantent V. Leduc, les cigarettes aussi. Les cigarettes de Jacques l’obsèdent. « Il tapait une cigarette sur son étui, une cigarette d’homme pour lui tout seul. »[9]

       La barrière des sexes est infranchissable. Homosexuels des deux sexes, vos relations sont d’infinies complications. Vous empêchez, à vous fréquenter toute définition possible. Les identifications sont trop multiples. Tout peut se dire, mais rien ne se fait. La littérature est perversion, mais la perversion est littéraire. Elle est écriture. Les bagues des fiancés sont en papier, ce sont des bagues de cigares, et l’enfance est finie qui permettrait de se les enfiler au doigt pour un bonheur éphémère. « Genet fourgonnait le havane avec l’allumette… Genet s’appliquait avec sa main potelée, cireuse ; Jacques abandonnait la sienne, celle qui tenait le cigare, à l’extérieur du fauteuil ; sa main était plus masculine que celle de Genet.» La tentation sera plus forte d’être aimée de Jacques, la douleur de ne pas l’être aussi, jusqu’au paroxysme d’un délire de solitude. « Donnez-moi cinq cigarettes au détail, donnez-moi cinq doigts. J’achète la main d’un homme puisque les hommes ont tout créé. » (p. 336). Mais c’est une folie littéraire. Etre une chienne en folie ? C’est vrai, même s’il faut tout inventer, le faux, le vrai. Un travail d’artisan sur un cahier d’écolier… écrire ? Dérision. L’étron le dit. Le livre n’est même pas visible, L’asphyxie, L’affamée, des inexistants, introuvables aux vitrines des libraires. Pas de place pour ces tentatives avortées entre Valéry, Gide, Apollinaire. « On ne renverse pas les forteresses de la littérature moderne pour rejoindre sa petite merde. » (p. 109). Violette se prend pour une chienne. Elle est Frisette. La preuve ? Elle l’a écrit, écrit dans son dos, de sa plume, sur une page de son cahier, à l’encre bleue.   

       Bien d’autres écrits suivront L’asphyxie, L’affamée. Mais depuis La bâtarde, Violette Leduc parle au grand jour. Le temps de sa folie résonne maintenant en bien des têtes. Ses livres désormais bousculent les autres aux devantures. Au temps de sa déréliction, Violette Leduc a su parcourir le chemin de la grande littérature, celle où l’on parle simplement de l’essentiel : La bâtarde avait provoqué l’explosion, la route était tracée, La folie en tête est beaucoup plus austère, le dépouillement y est extrême. Ce chantre de la sexualité ne connaît plus que le plaisir le plus solitaire d’entre les plaisirs solitaires… celui de l’écriture. La « bâtarde » est entrée en littérature comme on entre en religion. La novice est devenue abbesse, prieure, supérieure, tout ce que l’on voudra. « L’abeille féroce » a gagné ses galons de grand écrivain, à coup de « petites phrases haletantes ».

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

 

[1] Cet article a été publié dans le numéro 282 de la revue Critique, novembre 1970.

[2]. « Etre sculpteur la nuit, épicier le jour. » (p. 258).

[3]. « Vendre ses souvenirs d’enfance, vendre l’enfant que l’on a été. Ah! que les adultes deviennent putains pour exploiter les petits enfants qu’ils ont été. » (p. 15).

[4]. « … Ils s’assoient rarement, les auteurs qui ont publié… Les autres, les aspirants-débutants, ceux qui ont été convoqués peuvent y moisir à l’aise… » (p. 59).

[5]. « L’homme qui me regarde sur chaque billet est le témoin de ma persévérance dans les sentiers, dans les plaines, dans les bois, dans les haies, sous la pluie, dans la neige, dans le vent, dans le gel. Le bout de la route, c’était lui. » (p. 16).

[6]. « C’est elle qui m’a aidée à écrire mes livres, j’ai continué d’écrire pour elle. » (p. 55).

[7]. « Les choses me posséderont, les objets me prendront. » (p. 334).

[8]. « Une dizaine de mètres séparaient sa main qui tenait un stylo de ma main qui tenait une cigarette. » (p. 32).

[9]. « Sommeil des cigarettes de Jacques dans l’étui. Je hante la librairie Gibert un 1er octobre, les cahiers sont ouverts : cigarettes de Jacques, candeur de Jacques, virginité de Jacques à dix ans. Je rêve qu’il m’offre une gitane, je la palpe avant de l’allumer. » (p. 284).