Dionysos philosophos

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

En passant de la Naissance de la Tragédie, à Humain trop humain, on voit Nietzsche renverser radicalement son interprétation des relations musique-poésie, et ne plus considérer que le sens totalement contenu dans la musique puisse venir d’elle au poème, mais à l’inverse, décider que c’est à la suite de leur longue coexistence, que le sens est passé de la poésie à la musique seule. «  En soi, écrit-il, aucune musique n’est profonde, ni significative… C’est l’intellect lui-même et lui seul qui a introduit cette signification dans les sons »[1].
Ce que nous entendons comme une expression immédiate de la musique, comme sa symbolique n’est que le résultat d’un lent et coûteux apprentissage, un produit hautement culturel et le signe d’un déclin. La musique est devenue, tissée de sentiments et d’idées. C’est un aboutissement.
​        Nos oreilles sont tellement dressées qu’on peut leur faire absorber des sons de plus en plus discordants, de plus en plus désagréables, pourvu qu’ils soient intégrés, interprétés, « compris ». C’est ainsi que la musique devient de plus en plus dissonante au fur et à mesure qu’elle est de plus en plus intéressante. On finit par comprendre la musique seule à condition évidemment d’être initié, alors qu’au commencement, la musique n’était dissociable ni du chant, ni de la danse. « La musique sans le commentaire de la danse et de la mimique est une rumeur vide, de même, avant de n’être qu’une suite de sons, le langage fut d’abord longuement accompagné de gestes ».
​        Après la grande vénération de Wagner, c’est la crise d’Humain trop Humain, la séparation, déjà l’ébranlement des idoles. Ce que Nietzsche va abandonner avec Wagner, c’est la conception métaphysique de la musique, qui reprenait la distinction faite par Schopenhauer entre un fond (Ur Eins) l’unité primordiale-originaire, douleur et contradiction et l’apparaître multiple. Il s’agit pour Nietzsche de faire tomber les masques, de démystifier à longueur de plume ce qu’il a adoré, et de réhabiliter l’attitude théorique, scientifique, analytique. Honneur à Voltaire, l’esprit libre, le libre penseur, qui délivrera Nietzsche de la croyance aux arrières-mondes, et à son dernier refuge, et retour à l’homme, à l’humain trop humain… prélude à la mort de Dieu.
​        C’est l’heure du grand soupçon, de la méfiance systématique et surtout à l’égard de ses propres motivations, le moment de la critique dissonante de tout idéalisme, de tout sens donné d’abord, de toute forme séparée, hypostasiée, l’heure du sacrilège, de l’irrespect. Le livre d’un meilleur savoir de l’homme, un livre volontairement froid, réfrigérant où l’on pose toutes ses passions sur la glace, où l’on met Wagner et toute la wagnèrerie. Wagner fourvoyé par les wagnériens, Wagner traduit en allemand ! « Je me rendis compte, écrit Nietzsche, de l’aberration de tous mes instincts. Je reconnus qu’il était grand temps de revenir enfin à moi ».
​        L’art de Wagner avait été un narcotique nécessaire pour étourdir le vide, le vide d’une activité choisie à contre-vocation. Wagner l’antidote du professorat, de la philologie. La « métaphysique » en musique à défaut de pensée. La délivrance vint de la maladie. Nietzsche malade dut rompre avec ses habitudes, avec ses obligations, avec son activité choisie à « contre-instinct », une maladie qui fut une guérison, le temps de la retraite en soi-même, le moment négateur, avant le retour à une nouvelle « approbation », avant la résurrection du troisième Dionysos, le temps du « secret », de l’attente. Aurore, Gai savoir, temps de la pudeur, du triomphe apparent d’Apollon, qui est en somme une autre adoration, l’adoration de l’apparence, l’adoration des formes, des sons, des paroles. Le souffle « poétique » de Nietzsche traverse sa philosophie, « quelque chose d’un événement incomparable » s’y laisse sous-entendre, l’intrusion de l’émotion en philosophie.
​        Le Dionysos auquel Nietzsche reviendra est un Dionysos transformé, modifié, ce n’est plus seulement le Dionysos grec, c’est le Dionysos philosophos, entre les deux, Zarathoustra, le poète, le parleur, le danseur. « Avant moi cette transposition du dionysiaque dans l’émotion philosophique n’existait pas : la sagesse tragique manquait ; j’en ai cherché en vain les traces jusque chez les Grands Grecs »[2].
​        Nietzsche découvre le langage par excellence, celui qui est à la fois, musique et danse, le langage même de Dionysos le dithyrambe la possibilité de faire parler l’abîme et de lui dire oui. Son œuvre Zarathoustra, Nietzsche l’appelle le dithyrambe de la solitude des soleils, c’est le langage même de Dionysos, la venue au monde de la Parole.
​        Par l’utilisation de la force magique du rythme, Apollon, dieu des rythmes, Nietzsche retourne à la croyance millénaire, à la toute puissance du rythme, origine de la poésie, il permettait de tout faire[3], favoriser magiquement un travail, contraindre un dieu d’apparaître, d’être proche, d’écouter ; décharger l’âme d’une démesure quelconque (de l’angoisse, de la manie, de la compassion, du besoin de vengeance). Sans le rythme on « n’était rien », par le rythme on devenait presque un dieu, et voici que dans l’opposition .Goethe-Beethoven, Goethe prend sur Beethoven un incomparable avantage[4]. « Plus de « maître » de l’art des sons, la musique est mise à distance. « Les sons ne permettent-ils pas de séduire à toute erreur comme à toute vérité : qui songerait à réfuter un son ? »[5]
​        Certes le poète est celui qui se préoccupe plus du « ton » que de la forme du geste, mais plus de la forme que du contenu, de la danse des mots, du rythme des phrases, mais c’est précisément qu’il peut, par lui, avoir « accès privilégié ». Ce que le mot seul ne pouvait, le mot rendu à sa tonalité le peut.
​        Le poète pouvait passer pour le plus grand menteur, mais n’était-il pas surtout trompé sur lui-même. Le poète n’aime que la musique des mots, il ne sait pas que son poème, pur jeu de rythme, pure invention, pur mensonge, se met à créer du « sens », à créer un monde.
​        Le ton peut suffire à renseigner celui qui parle, le son de la langue allemande suffit à renseigner sur l’esprit allemand. Les Allemands parlent comme des officiers prussiens. Or dit Nietzsche, « l’habitude de certaines résonances pénètre profondément le caractère. On a bientôt les mots et les tournures et finalement les pensées propres à ce genre de résonance ! » [6]
​        Mais le poète doit être rendu à lui-même, délivré de son délire, de son hallucination, (il croit avoir dérobé la lumière) pour enfin découvrir qu’il avait créé la lumière. Le poète est encore séparé de lui-même, dépourvu de la vraie relation à soi, mais c’est cet écart entre soi et soi, cette douloureuse distance à soi qui se fera Parole.
​        Le Prince Vogelfrei se moque de lui-même quand il découvre qu’il parle en tic-tac, toi poète, toi – un poète ? mais il a découvert sa vocation, une ivresse de bonheur qui fait reculer la musique même : va-t-en, va-t-en musique ! Fort ! Fort ! Laisse d’abord foncer les ombres et s’étendre jusqu’à la tiède nuit brune. Pour le son, il est trop tôt le jour, n’étincellent pas encore les parures d’or dans la magnificence des roses, il restait encore beaucoup de jour.
​        Beaucoup de jour pour les poètes – les rêveurs, qui passent et murmurent : mon bonheur ! mon bonheur !
​         Ainsi la poésie fait-elle différer la musique. Dans Ecce homo, Nietzsche attend « encore » la musique dionysiaque, n’a que « l’espoir » d’un avenir dionysiaque de la musique (p 106).
​        Mais la poésie est la médiatrice entre le poète et le silence. La médiation entre Nietzsche et le Dionysos secret, le chemin de Nietzsche à la rencontre de lui-même.
​        Dès le printemps 1871, alors jeune professeur, il avoue à son ami E. Rohde qu’il vit à l’égard de la philologie dans un état de désaffection outrecuisante, telle qu’on ne peut l’imaginer pire, «  et donc je m’installe peu à peu à l’intérieur de mon existence de philosophe et déjà je crois en moi ; j’avancerai même que s’il me fallait devenir poète, j’y suis prêt »[7].
​        Avec Zarathoustra, Nietzsche connaîtra la plus haute intensité de l’inspiration dionysiaque : « l’éclair » tant attendu. L’éclair c’est le signe de Dionysos et le signe annonciateur du Surhomme. L’éclair, si longuement attendu, c’est l’attente de l’arbre, du pin solitaire, l’attente du premier éclair qui illumine la nuit et foudroie.
​        Dans le Dithyrambe de Dionysos : la plainte d’Ariane, les signes de Dionysos, le dieu inconnu, de la pensée inexprimable, voilée, terrible, sont la foudre qui abat ; le regard cruel aux « divins éclairs ». « Que veux-tu de moi, guetteur des chemins, du Blitz ! Toi éclair ! »
​        Ainsi chez Nietzsche, Dionysos est « le tout premier nom » et aussi le dernier. Dans Ecce homo, dans les Dithyrambes de Dionysos, Gloire et éternité, foudre, orage, éclairs, dans la Volonté de Puissance : le dernier chapitre à Dionysos est lié au « corps » redevenu dieu.
​        Un tel symbole n’a pu naître que dans le monde grec, car non seulement l’âme mais le corps y étaient épanouis. « Redevenir physiquement des Grecs »avait dit Nietzsche. Dionysos comme « juge »de notre époque, Dionysos « mesure » à laquelle tout est trouvé trop petit, trop mesquin. Nietzsche prophète du retour de Dionysos, annonciateur de la foudre, de l’éclair.
​        Union abyssale de la vie et de la mort, apothéose et déchéance.
​        Quand il put enfin parvenir à le dire, le dieu s’est emparé de lui et l’a contraint au silence, à la folie.
​        Dans Aurore, Nietzsche avait écrit la prière du solitaire : « Ah donnez-moi la folie, ô Puissances célestes ! La folie pour qu’enfin, j’ai foi en moi !... »
​        Nietzsche, devenu tous et personne, ne perdra plus jamais foi en lui. Le dernier dithyrambe de Dionysos, le poème Gloire et éternité, exprime la parole qui va au silence, vers la nuit. Silence mortel, vision de ce que nul regard n’a contemplé. Silence et mort, on retourne à l’expérience des mystères d’Eleusis, au secret non dévoilé du mythe, à la pudeur du dieu, au sacré. Dionysos lui-même est double, il est l’ambiguïté. Il est vie et mort et Nietzsche fou pouvait être une extraordinaire figure de cette folle ambiguïté, un symbole vivant, un masque du dieu.
​        Mais Nietzsche a laissé son œuvre à décrypter et sans doute est-ce de tous les masques de Nietzsche, celui du Philosophe qui est le plus difficile à interpréter, l’énigme majeure ! Nous ne déchiffrerons pas ici les deux concepts majeurs auxquels Dionysos philosophe sera lié : l’Eternel Retour et la Volonté de Puissance, mais nous nous efforcerons de dégager ce que signifie son symbole. Surtout dans les Dithyrambes à Dionysos, ces poèmes à la gloire de la vie. Le Dithyrambe, c’est l’acquiescement enthousiaste à la vie, à toute la vie.
​        Dans l’édition Kröner, une épigraphe précède les dithyrambes : « Voici les chants de Zarathoustra, ceux qu’il s’est chantés pour pouvoir supporter sa dernière solitude ». On pense à Œdipe, dans le soliloque du dernier philosophe, Œdipe, amoureux de sa propre voix, qui lui donne le change. En somme toute la philosophie de Nietzsche c’est la terrible histoire du dédoublement d’une solitude. Zarathoustra, c’est le double de Nietzsche, un phantasme devenu réalité par la création poétique. Dionysos est le double de Zarathoustra, et Nietzsche dira dans Par delà le Bien et le mal : «  Moi, le dernier disciple de Dionysos, moi le maître de l’Eternel retour ».
​        Rappelons le texte du Soliloque d’Œdipe :

​         « Personne ne me parle que moi seul. Je suis le dernier homme.
​        Avec toi, voix aimée, avec toi dernier souffle du souvenir, laisse-moi encore ce commerce d’une seule heure (la dernière heure) … Grâce à toi je donne le change à ma solitude et je pénètre dans le mensonge d’une multiplicité et d’amour… Il ne supporte pas le frisson de la plus solitaire des solitudes et il m’oblige à parler comme si j’étais deux. »

        Pensons aussi au texte du Zarathoustra concernant l’ami. «  J’ai toujours auprès de moi une présence importune », pense le solitaire. Toujours une fois un, cela finit par faire « deux » à la longue ».
​        La langue poétique du Dithyrambe marque, dans sa tonalité même, par un effet saisissant, cette manière d’écho qu’est la solitude qui se parle à elle-même. Dans le Dithyrambe, Parmi les oiseaux de proie, le crescendo se fait très pressant. Parmi l’impatience de l’éboulis sauvage, du torrent forcené souffrant en patience, (hart) dur, silencieux, (einsam) solitaire (schweigsam).
​        La méditation sur les hymnes à la vie que sont les Dithyrambes, et qui sont la voix du plus souffrant des solitaires permet de trouver le secret dionysiaque. Le Gai Savoir le livrait déjà : « le remède à la détresse n’est autre que la détresse »[8].
​        Le dionysisme est la force de pousser le nihilisme jusqu’au bout, jusqu’au moment où s’opère la transmutation, jusqu’au moment où le Non se change en Oui à tout sans exception, à la vie dans ce qu’elle a de plus redoutable, de plus équivoque, de plus terrible.
​        Le dionysisme n’exclut pas la souffrance, le martyre. Comme le Christ, Dionysos est un martyr. Tous deux subissent le même martyre mais le sens donné à ce martyre est inverse. Par son martyre, le Christ du christianisme fait renier la vie, la terre, pour établir un royaume qui n’est pas de ce monde; le martyre dionysiaque, lui, affirme la joie de la vie d’ici, tellement forte qu’elle peut supporter le martyre. Dionysos : excédent de force, la douleur même comme stimulant, joie telle qu’elle puisse absorber l’anéantissement. Le nihilisme : idéal de la plus haute puissance de l’esprit, de la vie la plus riche, tantôt destructrice, tantôt ironique[9]. Le nihilisme, c’est le démon, et l’histoire de Zarathoustra est l’histoire de son rapport au démon-bourreau de soi-même, chasseur pourchassé. Parmi les oiseaux de proie.

« Seul avec toi-même
Parmi cent miroirs.
Faux devant toi-même.

Naguère encore solitaire sans Dieu,
Solitaire à deux, avec le Diable ! »
[10]
La sagesse dionysiaque, la sagesse tragique a pour contraire la nostalgie du néant, elle est doublement affirmatrice.

        Dionysos, dit, la Volonté de Puissance[11],est sensualité et cruauté, force qui engendre et qui détruit, mouvement de création perpétuelle.
​        Le dionysisme conçoit activement le devenir, le ressent subjectivement comme la volupté furieuse du créateur, mêlées au courroux du destructeur. Il répond au besoin de créer et de détruire, tension perpétuelle d’un être inapaisé, d’un dieu qui ne triompherait du tourment de l’existence qu’à force de métamorphose et de perpétuel changement.
​        Le monde dionysiaque n’a plus rien du bonheur entendu, comme paix intérieure et extérieure, impassibilité, équilibre, mais c’est un monde incertain, équivoque, dangereux.

« Le dieu énigmatique rencontré depuis l’enfance, rencontré sur sa route, comme ceux qui ont beaucoup voyagé. Le dieu Dionysos ce grand dieu équivoque et tentateur à qui j’ai naguère offert mes prémices. Depuis j’ai appris beaucoup de choses et même trop au sujet de la philosophie de ce dieu. Et je devrais peut-être si tant est que cela soit permis, commencer ô mes amis à vous faire goûter un peu de cette philosophie, à mi-voix, comme il convient, car il s’agit de choses secrètes, neuves étrangères, bizarres, inquiétantes »[12].

        Remarquons que Nietzsche écrit cela à la fin de Par delà le bien et le mal, c’est-à-dire après le Zarathoustra, or il parle de commencer à révéler à mi-voix quelque chose de la philosophie de ce dieu, philosophie inquiétante. Il s’agit à coup sûr de l’Eternel Retour. Nietzsche en parle comme si le Zarathoustra n’en avait rien révélé ou comme si le message « poétique» du Zarathoustra devait désormais revêtir un sens philosophique.
​        Dans la trajectoire de Nietzsche si la poésie marque le Midi de l’œuvre, si la philosophie est le déclin, elle est aussi l’élaboration finale. 
​        Nietzsche, parti de Dionysos, dieu encore inconnu donne avec le Zarathoustra la plus puissance création mythique imaginable; Zarathoustra, prophète du Surhomme (à ce moment-là Dionysos n’est plus nommé) après le Zarathoustra, Nietzsche revient à Dionysos, à Dionysos philosophos, figure majeure de l’énigme. Après la pleine clarté apollinienne, c’est le retour à l’ambiguïté, à l’équivoque. Nietzsche laisse à ses interprètes le soin de comprendre le lien entre Zarathoustra- prophète du Surhomme, et le dieu Dionysos, dont le message semble détruire le contenu même du message de Zarathoustra. « Que Dionysos soit un philosophe et que par conséquent les dieux aussi aient leur philosophie, voilà déjà, me semble-t-il une nouveauté assez importante et qui éveillera peut-être la méfiance, surtout chez les philosophes… »
​        Un dieu-philosophe, un philosophe-dieu, Nietzsche va beaucoup plus loin que Platon, ce n’est pas le philosophe-roi, c’est le philosophe, maître du devenir, le philosophe créateur, transmutateur.
​        Zarathoustra venait trop tôt pour les hommes, il a dû remonter dans sa solitude. Les hommes ne sont pas prêts pour son message, et Zarathoustra lui-même n’était pas prêt pour sa Parole, il n’est pas mûr pour sa Parole, sachant qu’elle va le briser. Mais quand Dionysos paraît, Zarathoustra n’est plus. Le prophète a été dévoré par son message, il a sauté dans l’Etna. Zarathoustra ne fait plus qu’un avec Dionysos le multiple.
Zarathoustra venait trop tôt, Dionysos vient trop tard. « Mais vous mes amis, vous ne lui ferez pas grief de venir trop tard et mal à propos ; car aujourd’hui vous n’aimez guère à ce qu’on me dit, croire en Dieu ni aux dieux »[13].Un homme annoncé qui n’est plus un homme, un dieu qui vient qui n’est plus un dieu, un homme-Dieu, un Dieu-homme.
​        Mort de dieu, et mort de l’homme ne vont pas l’un sans l’autre. Mais l’homme souffre du mal de divinisation. L’homme, l’homme futur, celui dont l’ego se défait, et dont le corps se divinise, l’homme cosmique. L’homme souffre du conflit de ses forces plastiques. Il se « déconstruit » ! Comme c’est trop fort pour lui, il se réfugie dans le personnage fourre-tout par excellence : le bouffon.
​        Danger de Nietzsche, de le lire, d’en parler, de le parodier ?
​        Qui n’écrit pas avec son sang ? Qui ne parle en dithyrambe ? Ne pas imiter Nietzsche, se mettre à distance, tomber dans l’autre refuge : la sainte trinité. « Nous humaniserons la nature, tout en la délivrant de son travesti divin. Nous lui rendrons ce qui nous est nécessaire pour porter nos rêves au-delà de l’homme. Il naîtra une chose plus grande que l’orage, la montagne ou la mer, sous la forme d’un fils d’homme. »14].
​        Fils d’homme ! oui, un sur-christianisme. Les deux images les plus détestées, Socrate et Jésus, servent pour composer l’image contraste de Dionysos. Socrate contre Dionysos, Dionysos contre le Crucifié.
​        Il est vrai que Dionysos est insaisissable, qu’il ne peut se confondre avec aucun masque, étant la puissance infinie des masques. Ne pas évacuer de la philosophie nietzschéenne, la force dionysiaque, mais comprendre que ce qui a séduit Nietzsche dans le dionysisme grec, c’est le pouvoir des formes, la force plastique, sinon c’est se tromper totalement et « aider à la barbarie qui ne vient plus, qui est ».
​        Un texte de 1888 dans la Volonté de puissance, le précise bien. Le mot dionysiaque exprime le besoin de l’unité, tout ce qui dépasse la personnalité, la réalité quotidienne, la société, la réalité, l’abîme de l’éphémère, un sentiment qui se gonfle et déborde passionnément, douloureusement, s’épanche dans des états plus obscurs, plus pleins, plus flottants, une affirmation extasiée de l’existence dans son ensemble, toujours égale à elle-même à travers tous les changements, également puissants, également bienheureux ; la grande participation panthéiste à toute joie et à toute peine, qui accepte même les qualités les plus effroyables et les plus équivoques de l’existence et les considère comme sacrées ; l’éternelle volupté d’engendrer, de porter du fruit, de naître; le sentiment de l’union nécessaire entre la création et la destruction.
​        Le mot « apollinien » exprime le besoin de s’accomplir en soi-même, d’être un individu, le goût de tout ce qui ce qui simplifie, souligne, rend fort, distinct, net, caractérise, la liberté sous la loi. Énigme grecque : ce contraste entre l’apollinisme et le dionysisme. Pourquoi l’apollinisme n’a pu surgir que d’un sous-sol dionysiaque, pourquoi le grec dionysiaque a dû nécessairement devenir apollinien.
​        Enigme grecque, énigme de Nietzsche, comme tension entre ces deux forces contraires.
​        La beauté naît de la victoire sur la démesure. De deux choses très hautes, « la mesure et le milieu », écrit Nietzsche, au beau milieu d’Humain trop humain, « on fera mieux de ne jamais parler, il y a en elles, je ne sais quoi de divin et qui craint le bruit de la parole ».[15]
​        Dionysos, c’est le nom unique pour les deux tendances contraires : la tendance apollinienne de l’individu, la suprématie de la forme (La Volonté de puissance, la création du sens) et la tendance dionysienne, le fond sans fond de l’éternel retour, le non-sens, l’originaire, chaos, l’union en l’art, indissociablement, de l’artiste créateur et de l’œuvre d’art, où l’artiste est lui-même une œuvre d’art.
​        La pensée nietzschéenne affirme la primauté de l’instinct esthétique, sur la logique. Le phénomène artistique comme transparent. C’est dire que Nietzsche considère La vie comme phénomène artistique fondamental comme plus essentiel et plus fondamental que le rapport de la pensée à elle-même, (c’est-à-dire la logique), le rapport à l’expérience possible, qui, est originairement esthétique.
​        Si nous suivons l’interprétation que Nietzsche fait de la fonction Dionysos, si nous examinons dans sa pensée l’évolution de la structure Dionysos, nous la voyons considérablement évoluer depuis La Naissance de la tragédie où Dionysos est d’abord la plénitude du sens, le signifié, l’Unité originaire à laquelle tout doit être rapporté et dont la musique est le langage privilégié. Puis il devient « force plastique » créateur de rythmes, c’est-à-dire créateur de sens, dieu dansant. La discontinuité rythmique devient signifiante, capable de faire exister un sens qui n’était pas d’abord un sens nouveau. La langue rythmée, la poésie, n’est plus du tout simple instrument. La tonalité d’une phrase, son rythme, engendre des symboles qui ont une existence par eux-mêmes.
​        Nietzsche va nier tout signifié inconditionné, et lier au langage l’avènement de tout sens et affirmer à partir des conditions illogiques de la langue, les conditions insensées de tout sens.
​        Dionysos chez Nietzsche accomplit un cheminement qui va de la voie royale de la musique métaphysique, de l’Unité originaire jusqu’au Dionysos philosophos maître de l’éternel retour, qui supprime tout sens préalable. Il n’y a plus que des interprétations, il n’y a plus rien derrière, nulle part, qu’une volonté qui interprète, et exerce ainsi sa puissance. Faire advenir du sens est une tâche indéfinie, pour laquelle il n’y a ni sujet commençant, ni fin. Le sens est situé à l’infini de la perspective, il n’y a pas de sens et il y a encore du sens à l’infini. Il n’y a pas de sens, pas de monde vrai (c’est le nihilisme et son désespoir), mais il y a tous les sens qu’on veut, et c’est pourquoi les dieux rient. La vie est la force plus forte que le nihilisme extrême, car il ne dépend de rien, ayant en lui sa propre assurance, Dionysos rit de rien, il rit encore si « rien de ce qui existe aujourd’hui n’a d’avenir ». Quand il n’y a plus rien à dire, on dit encore quelque chose, car ce qui compte, c’est moins l’énoncé, le contenu, que la puissance d’énonciation, qui, elle, n’est pas logique. La nécessité, le besoin de parler ne dépend pas des lois de la logique. Ce qui ne signifie nullement qu’on puisse dire n’importe quoi, que les contenus n’ont pas d’importance, au contraire la pensée est soumise à ses propres énoncés, elle n’est pas libre à l’égard des contenus. Elle est créatrice seulement au niveau des formes signifiantes, mais son pouvoir de maître (artiste) se manifeste quand elle est capable de créer un contenu à partir d’une forme, d’engendrer un monde à partir d’une parole. Ce qui compte, c’est de pouvoir remonter de l’énoncé à celui qui le prononce. C’est le besoin le plus profond de l’homme régénéré : il ne se soumet qu’aux règles qu’il s’est créées, mais il s’y soumet parfaitement.
​        Donc, ni élimination des énoncés, ils comptent, ils ont un sens, ils signifient, mais ils doivent être rapportés à celui qui les dit, à ce qu’ils suggèrent.
​        Si Nietzsche ne perdra jamais l’espoir de rencontrer la musique du sud, c’est par nostalgie de pure beauté. Seule la beauté apaise la violence, parce qu’elle épuise la volonté qui ne peut plus vouloir autre chose.
​        Si la musique pour Nietzsche a d’abord contenu tous les signifiés, c’est parce qu’elle est le pouvoir, la puissance même du signifiant. Nietzsche ne pouvait créer en musique les énoncés qu’il voulait mais il a pu en poète et en philosophe approcher de la vérité en artiste.

« C’est à l’époque où « florissaient » le corps grec, l’âme grecque et non dans des états d’exaltation maladive ou de folie, que naquit ce mystérieux symbole de l’affirmation la plus haute, de la transfiguration la plus totale qui aient jamais été décernées sur terre à l’existence même.
Nous disposons là d’une mesure qui nous permet de trouver trop bref, trop pauvre, trop étroit tout ce qui nous est venu par la suite.

Que l’on essaie de rapprocher le nom de Dionysos des choses et des noms modernes les plus éminents, par exemple : Goethe ou Beethoven, ou Shakespeare ou Raphaël, aussitôt nos biens les meilleurs, nos instants les plus précieux nous apparaîtront condamnés. Dionysos est un juge ! M’a-t-on bien compris ? »[16]

                                                               Monique Broc Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès-France Grenoble

 

monique.broc@wanadoo.fr

 

 

[1] Humain trop humain, aph. 215.

[2] Ecce Homo, p.105.

[3] Gai Savoir, aph. 84.

[4] Ibid. p. 117.

[5] Ibid. aph. 106, p. 121.

[6] Ibid. 104

[7] Lettre du 29 mars 1871 à E. Rhode

[8] Gai Savoir, V, 85.

[9] La volonté de puissance, 1887.

[10] Dithyrambes de Dionysos, Entre oiseaux de proie.

[11] La volonté de puissance,  p. 368, p. 369

[12] Par delà le bien et le mal, aph. 295

[13] Ibid.

[14] La volonté de puissance, II, p. 467-540.

[15] Humain trop humain, II, première partie, aph. 230.

[16] La volonté de puissance,  p.509-510.