De quelques énigmes du Zarathoustra

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

L’animal à énigme
Le premier souci de Nietzsche a été généalogique. Il commence sa réflexion philosophique par des problèmes de naissance. Il ouvre la Naissance de la Tragédie sur la promesse d’un progrès décisif en esthétique permis par « l’intuition que l’évolution de l’art est liée à la dualité complice de l’apollinien et du dionysiaque », insistant et précisant aussitôt « de la même manière que la procréation dépend de la différence des sexes, en conflit permanent et aux réconciliations seulement périodiques »[1].

Cette question primordiale de la naissance, Nietzsche la posera pour lui-même sous forme d’énigme. Il a alors achevé toute son œuvre, mais il la croit encore préliminaire à ce grand livre qu’il ne fera jamais. Identifié à Zarathoustra, il met à part dans un écrin symbolique, neuf chants, neuf poèmes de la Solitude des soleils qu’il nommera aussi  les Dionysos-Dithyrambes. Zarathoustra – Dionysos – solitude – Soleil forment un quadrilatère essentiel.

        Dans le poème  « De la pauvreté du plus riche », Zarathoustra demande :

Qui me sont père et mère ?
Ne m’est-il père le Prince Superflu
Et mère le rire en silence ?
L’union de ces deux-là ne m’a-t-elle pas engendré
Moi, l’animal à énigme
Moi, le monstre de lumière,
Moi, le dissipateur de toute sagesse ?
[2]

        Dionysos est le dieu dithyrambe, deux fois né ; né d’une mère lunaire Sémélé qu’un soleil a pulvérisé de son éclat. La mortelle folle d’aimer un dieu, est morte du désir d’avoir voulu voir son amant dans toute sa majesté. L’enfant qui grandissait en son ventre fut arraché aux flammes, et le prématuré fut greffé sur l’arbre paternel. Zeus le conçut dans sa cuisse ou, - s’il s’agit d’un jeu de mot que la pudeur grecque inventa pour ne pas dire le membre et son écume, - il le retourna au four solaire où dûment recuit, il portera le nom du père. Zarathoustra, astre d’or, lui aussi, ne voudra que fruit mûr.

Que dorée de sourire,
La vérité vienne à moi, aujourd’hui
Adoucie par le soleil, brunie par l’amour
Je ne cueillerai à l’arbre qu’une vérité mûrie
[3]

        Pour dire la vérité mûrie, sur son double, son fils Zarathoustra, Nietzsche en désigne les père et mère. La mère, elle, ne parle pas ; son rire silencieux dit la mort dans la satisfaction du désir révélé. La mère grosse de l’enfant, la mère phallique, a encore un désir de trop. Elle veut le signe de marque de l’amant divin, le trait de foudre. Et le père apparaît qui vient prendre l’enfant qui n’est pas encore né. C’est ce que la mythologie grecque nous apprend de la naissance du dieu Dionysos.

        En cette fin d’année 1888, le moment de l’effondrement psychique de Nietzsche est très proche. Lui qui ne pressent pas la fin de ses possibilités créatrices, éprouve plutôt la fébrilité des commencements. Il accélère le rythme de sa production, multiplie les écrits, les mises au point, et entreprend la rédaction de ce stupéfiant autoportrait, Ecce Homo. Ce nouvel écrit est conçu comme une préparation à la grande œuvre projetée dont le premier livre est annoncé pour l’année qui va s’ouvrir.

        L’étonnante autobiographie dont on a mal compris l’humour corrosif, propose dès les premières lignes du chapitre I « Pourquoi je suis si sage » une énigme de sa naissance qu’il laisse à décrypter : « La chance de ma vie, ce qu’elle a d’exceptionnel peut-être, tient à sa fatalité. Pour le dire sous forme d’énigme, en tant que mon père, je suis mort déjà, en tant que ma mère, je vis encore et je suis vieille ».

        Ainsi l’énigme de la naissance réelle de Nietzsche redouble et retourne l’énigme de la naissance dionysiaque. C’est de sa mère que Nietzsche tient cette vie qui s’éternise. Son père est mort à trente-six ans d’une maladie du cerveau. Nietzsche alors enfant de cinq ans, fait un songe prémonitoire. Il rêve que son père sort de sa tombe aux sons d’une musique d’orgue et vient prendre le petit frère Joseph âgé de deux ans pour l’emmener avec lui au tombeau. Six mois après, l’enfant pris de convulsions, mourra. Ce rêve a hanté Nietzsche adolescent qui, à quatorze et à dix-sept ans, en rédigea deux versions légèrement différentes. Mais les deux fois, la musique d’orgue est le signal de la venue du père d’entre les morts où d’outre-tombe le spectre revient ravir le petit frère.

        Dans Ecce Homo, Nietzsche ne dira rien de ce cauchemar prémonitoire, et de la mort du frère. Mais il s’identifie à ce père mort prématurément et depuis l’âge de trente-six ans, il pense avoir survécu en tant que mère de lui-même. Il peut ainsi savoir ce qu’il en est des chances de vie ou de mort ; il s’y connaît en force et en faiblesse de vivre. Peut-on être mieux placé pour juger de la vie quand on n’est plus que l’ombre de soi-même ? Quand on touche le fond, on peut mesurer la hauteur de vue nécessaire pour renverser les perspectives. Nietzsche a passé le cap de l’âge fatal où comme son père, il aurait du ou pu mourir et il travaille désormais à se donner la santé.

        Pour Nietzsche, son père mort devenu phantasmatique est signe de l’essor de l’esprit. La mère vivante et réelle se préoccupe de la santé de son fils. Elle devient le signe du corps malade. En mourant, le père n’a pas laissé le champ libre au désir oedipien. Il est toujours revenant et reste indéfectiblement présent dans la musique qui emporte le corps et interdit l’accès aux forces libidinales. Nietzsche devra mettre toute l’exubérance de l’esprit à penser le corps. Il faut élaborer une nouvelle forme de vie, un recommencement.

        Dans le psychisme de Nietzsche une indéfectible union s’est scellée entre musique et mort. Nietzsche devra renaître de cette angoisse de mort et convertir la musique funèbre du père en musique matrice de vie pour le corps.

        Nietzsche ne voit pas la mort venir, il l’entend. Son oreille est sensible et vigilante aux sonorités porteuses de mort. Ces signes sonores messagers de l’au-delà, Nietzsche les a entendus et les guette. La musique lui transmet un avertissement solennel. C’est la voix du père qui attire l’enfant. Il est venu le chercher, à l’église d’abord. Nietzsche voudra échapper à cette menace mortelle. Il ne sera pas pasteur, il ne sera pas musicien. La philologie le sauvera, le fera vivre, lui assurera son gagne-pain. Mais la philologie distille à sa façon un ennui mortel, et c’est la mort que de ne plus écouter de musique. De bonnes oreilles et de très mauvais yeux : dure condition pour un philologue. Le don d’entendre les langues mortes mais le supplice de devoir déchiffrer les signes visuels, les traces minuscules de ces langues écrites.

        La raison dit à Nietzsche que l’oreille tue, que la mort vient instillée par l’oreille et que l’œil vivifie, embellit. Il l’a appris tout jeune, son âme le sait. Mais l’instinct, le corps disent le contraire. L’oreille est vie et l’œil est mort. La vie est clameur et bruit, même si son message est porteur de mort, tant qu’il y a du bruit, il y a de la vie. La mort, elle, travaille en silence, la vue est silence. La vie est figée par l’œil fixe.

La tragédie figurée par Nietzsche, c’est l’histoire d’un œil aveuglé qui a des visions. Mais les voyants aveugles ont des oreilles fines, ils entendent les messages venus d’ailleurs. Ils se ferment à l’espace, trébuchent comme des infirmes mais ils voient le temps.

        Il s’agit de mettre les yeux à la place des oreilles et les oreilles en place d’yeux. Chirurgie perverse à la Bellmer. Changer le sens des sens. Métamorphose. Théâtre de cruauté. Six sens et plus, cent yeux comme Argus le Panoptès celui qui voit tout parce qu’il a des yeux partout. Figure opposée à celle de Socrate, le kuklopès, le cyclope, l’œil rond unique sur le front, incapable de voir le relief et de multiplier les perspectives, regard fixe, fasciné, fascinant qui manque l’abîme dionysiaque.

        Trois oreilles, un nez subtil pour sentir les odeurs nauséeuses de l’idéal, des doigts délicats pour lire, de très longues jambes pour aller de cime en cime, une âme-langue qui a léché le pire et le meilleur, un goût extrême, bref tout un corps fantasmatique, un corps aux mille antennes préhensibles, pieuvre, araignée.

        L’animal énigmatique : l’araignée

        Nietzsche a été subjugué par l’animal araignée, par ses performances, sa sexualité hors norme, son fil, sa toile. Ce n’est pas par hasard qu’elle est auprès de Zarathoustra, discrètement présente au moment de la révélation du secret de l’Eternel Retour. Elle lui permet de révéler que Zarathoustra est le fils de Wagner et de Nietzsche. Wagner en est le père et Nietzsche la mère pour engendrer Zarathoustra. L’araignée lui fait comprendre cet engendrement exceptionnel qui explicite les rôles masculin et féminin dans la genèse de l’œuvre d’art où parole et musique se confondent dans le langage poétique.

        Un corps, un ventre qui se fait tête seulement, tête coupée, pur cerveau, pur esprit. C’est par excellence, le symbole du travail falsificateur des fantasmes de peur. Histoire naturelle. Comment la mère phallique, la mère nature, généreuse, génitrice, ventre prolifique, est châtrée de sa puissance fécondante. Comment l’araignée, symbole du sexe féminin dévoreur, est transformée en cerveau mâle producteur de mots, fileur de concepts et de métaphores installant la suprématie de la tête sur le corps, faisant régner universellement l’idéalisme métaphysique et son venin porteur de l’idéal chrétien démocratique et grégaire.

        Religion. Philosophie. Poésie. Science, tentatives par lesquelles le « cerveau » masculin a voulu se substituer au « ventre » féminin, et accoucher du monde, par la tête, en renonçant pour cela à … sa virilité. Détourner les potentialités créatrices du corps, en le niant, en le travestissant, en superposant sur le texte primitif, un autre texte aux interprétations maîtrisables et manipulables. Faire que la vie s’automutilant accouche de l’esprit. Construire le temple de l’esprit mâle sur les ruines fumantes de Sémélé foudroyée. Sémélé, Déméter et autres déesses-mères, symbole de la Terre-Mère, Mère phallique, dont le farouche guerrier a tranché le dragon, pour, en se baignant dans son sang, renaître, héros invulnérable, souverain immortel, pourvu du sceptre royal.

        Les déesses-mères, puissances chtoniennes ont fait surgir les fils qui vaincront, et les renieront, les changeant en reflets lunaires, en simulacres voués à la passivité.

        L’araignée au clair de lune.

        La lune est la reine des fantasmes. Le coup de folie que donne la lune, le coup de lune, c’est l’oubli du corps, le rêve hystérique, la grande simulation. La lune, c’est le retour du refoulé, la fausse médiation, la planète fantôme interposée entre le soleil et la terre, le troisième sexe, les « petites femmes » et les castrats, déguisés en chats ou chattes qui se promènent la nuit sur les toits pour mieux assouvir les désirs libidineux, sortant les griffes qu’ils ont tout le jour maintenu cachés sous la patte de velours. Un corps qui se promène tout seul, un somnambule, un automate qui, lorsqu’il échappe au vigilant contrôle du veilleur de nuit, mime comme un voleur le désir qui le tient et qui lui monte des entrailles à la tête, dès que celle-ci se perd.

        La lune est ce monde intermédiaire, ce double passif, qui vit d’une lueur d’emprunt et fait croire à la lumière. L’homme viril, en mal d’enfant y est amoureux d’un travesti, et fait alors une grossesse nerveuse. La lune, c’est l’univers fantasmatique où le vampire « idéal » sort du cadavre du corps nié. Le moine, chaste pendant le jour, a ses rêves peuplés de fantasmes lubriques.

        Les cerveaux malades des renonçants accouchent de pensées anémiées. Leur bas-ventre affamé leur remonte à la tête. Nietzsche, nouveau Socrate, diagnostique l’hystérie, quand le corps détourné de ses pulsions sexuelles, engendre des fantômes au lieu de faire des enfants. Le sexe nié se fait tête pensante, accoucheuse de spectres, d’idées blanches, mal blanchies, nées dans le monde fantomatique des reflets. Le moine torturé dans sa chair, tenté par le diable, voudrait faire de son corps tout entier un tombeau, absolument privé de désir, c’est-à-dire de vie, pour que son esprit, mort au corps, enfin échappé, atteigne au ciel des pures idées. Au nombre de ces pures idées du ciel intelligible, il y a l’Eternel Féminin, l’idée-fantôme engendrée par un cerveau d’homme qui s’est volontairement fait eunuque pour le royaume de Dieu. La Femme-en-soi, la Vierge-Mère, l’immaculée conception, la Parthenos, intouchée et prolifique, est devenue Mère par l’opération du saint esprit de l’homme. Cet homme qui s’est fait ange, est capable d’engendrer par la seule puissance de son désir, de sa pensée, c’est lui le père véritable, le seul géniteur quoique invisible émanation de Dieu. La vie, pour s’engendrer mentalement, pour se concevoir, pour concevoir la conception, fait surgir ce couple antagoniste, d’un VENTRE passif, CORPS souple et chaud, matière inerte, que le désir du mâle fait lever et enfler, et d’une volonté pure, esprit créateur et procréateur.

        L’amour lunaire est celui qui ne veut toucher à rien, qui s’applique à nier toute volonté propre, toute avidité, amour de pur esprit, qui interpose entre les choses, un miroir où elles se reflètent. C’est un amour platonique c’est-à-dire, qui se voudrait transparent, inexistant, et cependant il prétend que sans son entremise, rien n’aurait lieu, rien n’existerait. A cet égard, être dans la lune, c’est en vérité préférer renoncer à tout plutôt que de perdre ce souffle de vie que l’on tient. Vivre vraiment pleinement, c’est risquer la mort. Or les pierrots lunaires, les lunatiques ne veulent pas mourir. C’est en quelque sorte vouloir renoncer à vivre pour ne pas avoir à mourir. Ce suprême détachement est un attachement exclusif. Tranchés nets, les instincts d’expansion, l’énergie créatrice. Il n’y a plus qu’une volonté arrêtée de subsister. Etre prêt à tout lâcher pour garder ce mince filet de vie. L’amour lunaire fait l’amoureux transi. Celui qui surtout ne met rien en branle, fait tout en douce et en dessous. Chasteté, prix à payer pour demeurer intact. Mutiler le sexe pour se conserver en vie le plus longtemps possible, sans se disperser, se gaspiller, se transmettre. Garder toute sa semence en soi, ne pas dépenser son capital génétique, sécher sur place comme une vieille fille stérile, ne rien créer. L’homme-phallus, idolâtre de lui-même, adorateur de son propre fétiche, fait de la femme en soi, son double négatif.

        La femme virilisée dont le cerveau accouche de livres rejoint dans son refus du sexe, l’homme eunuque, castrat de l’idéal.

        Nietzsche n’aura-t-il pas compris à l’heure de la révélation du Midi, le secret de Wagner – comment de l’un faire sortir le deux – s’étirer la voix jusqu’au dialogue, faire parler la voix de tête avec la voix du ventre, brancher en direct le surmoi et le çà et les laisser effacer la fragile frontière du Moi. Jouer le jeu de l’araignée, tour à tour, se faire une tête aussi grosse que le corps, une grosse et unique tête occupée à retisser le monde, comme ces idéalistes, hommes et femmes du ressentiment, belles âmes et beaux esprits, travestissant leur ventre au travail en haute conscience et pur esprit, accédant à la connaissance « immaculée » par la grâce du Saint-Esprit. Ou admettre au contraire que le fil de la conscience sort du ventre, et que la tête d’épingle n’est qu’un appendice minuscule soudé à toute autre grande raison.

 

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

monique.broc@wanadoo.fr

 

[1] Naissance de la Tragédie, § 1

[2] Zarathoustra,

[3] ib.